Evangile commenté du mardi 1 mars 2022

Feria III Mardi
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secúndum Marcum (10,28-31)
Cœpit Petrus Iesu dícere: «Ecce nos dimísimus ómnia et secúti sumus te». Ait Iesus: «Amen dico vobis: Nemo est qui relíquerit domum aut fratres aut soróres aut matrem aut patrem aut fílios aut agros propter me et propter Evangélium, qui non accípiat cénties tantum nunc in témpore hoc domos et fratres et soróres et matres et fílios et agros cum persecutiónibus, et in sǽculo fúturo vitam ætérnam. Multi autem erunt primi novíssimi et novíssimi primi». En ce temps là : Pierre se mit dire à Jésus : Nous, voici que nous avons tout quitté, et que nous T'avons suivi. Jésus répondit: En vérité, Je vous le dis, personne ne quittera sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou ses enfants, ou ses champs, pour Moi et pour l'Evangile, qu'il ne reçoive cent fois autant, maintenant, en ce temps présent, des maisons, des frères, des soeurs, des mères, des enfants et des champs, avec des persécutions, et, dans le siècle futur, la vie éternelle. Mais beaucoup des premiers seront les derniers, et beaucoup des derniers les premiers.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.

Ce n'est, croyons-nous, ni le péril auquel sont exposés ceux qui possèdent, ni même l'espérance d'une compensation qui provoquèrent la question de saint Pierre. Il n'était pas calculateur. Seulement, le Seigneur, dans son entretien avec le jeune homme riche, lui avait dit : « Allez vendre tout ce que vous avez, donnez-en le prix aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel » ; et ces dernières paroles avaient éveillé chez l'Apôtre une sainte et légitime curiosité. Que sera cette richesse céleste, proposée à l'homme qui se dépouille de tout avoir terrestre ? Auront-ils, eux aussi, un titre à ce trésor, les disciples qui ont abandonné, et de si bon cœur, leur modeste avoir ? « Nous autres, nous avons tout quitté, pour vous suivre : quel sera notre sort ? comment serons-nous traités ? » La réponse du Seigneur est confirmée par une sorte de serment divin reproduit fidèlement par les trois synoptiques : En vérité, je vous le déclare, à vous qui m'avez suivi, voici ce qui est réservé. Au jour de la rénovation de toutes choses, au jour du ciel nouveau et de la terre nouvelle, alors que le Fils de l'homme sera assis sur le trône de sa majesté, lui à qui le Père a remis le jugement (Jo., v, 22), vous ne serez point parmi ceux qui comparaissent, car vous êtes un avec moi ; mais vous serez assis sur douze trônes, comme assesseurs du Juge souverain. Vous jugerez, non pas seulement par un jugement de comparaison, qui appartiendra même aux méchants : Viri Ninivitae surgent in judicio cum generatione ista et condemnabunt eam (Mt., xii, 41) ; non pas seulement par votre consentement et votre applaudissement aux décisions divines ; mais comme étant les exemplaires, la norme vivante à qui on rapportera, sur qui on jugera les douze tribus d'Israël. Et nous prononcerons ensemble, car notre cause est liée, notre vie est commune, je ne fais qu'un avec vous (cf. Lc, xxii, 30). Le Seigneur ajoute que cette bénédiction de la pauvreté volontaire n'est pas réservée aux seuls apôtres, mais qu'elle appartiendra à quiconque suivra, leur exemple et abandonnera tout pour son amour, pour demeurer fidèle au Royaume de Dieu, à l'évangile. Et il énumère neuf catégories de personnes et de choses auxquelles il faut savoir renoncer, lorsqu'elles sont inconciliables avec la perfection de vie que Dieu demande à chacun, lorsqu'elles sont un obstacle entre Dieu et nous : notre maison, notre père, notre mère, nos frères, nos sœurs, nos autres parents, une épouse, des enfants, nos biens enfin (Mt., x, 34-39). Il est des privilégiés à qui Dieu demande d'épuiser la série entière de ces détachements, parfois sous leur forme réelle et concrète ; à d'autres, il suffira d'éliminer toute attache secrète et irrégulière ; mais pour tous, le Seigneur veut l'entière liberté surnaturelle. Dieu n'est pas l'ennemi des affections légitimes : il les a créées, son dessein est de leur donner la consécration de l'éternité ; il ne saurait se démentir. Toutefois un ordre doit régner dans nos affections, et l'on comprend que le souverain bien occupe le sommet de cette hiérarchie et soit régulièrement préféré à tout. Aussi bien, nous ne renonçons à aucun de nos attachements légitimes : nous les élevons, en les soumettant à Dieu, au-dessus de toute chance de fragilité ; nous ajournons à l'éternité la joie que peuvent procurer les créatures de Dieu. La question de saint Pierre est toute provoquée par l'espérance ; et le Seigneur, de son côté, blâme si peu l'Apôtre de songer à une récompense, qu'il la promet non seulement à l'éternité, mais à la vie présente elle-même. Il n'y aura pas de commune mesure entre les biens abandonnés et ce que Dieu nous donnera en éehange. Dès ici-bas, dit saint Marc, nous serons dédommagés au centuple : nous retrouverons des maisons, des frères, des sœurs, des mères, des enfants, des champs. Il va de soi que les paroles évangéliques ne doivent pas être prises matériellement : le Seigneur se sert des images et des expressions religieuses courantes, en laissant à l'intelligence de ses disciples le soin de les idéaliser. Pourtant, la promesse du Seigneur s'est réalisée presque à la lettre dans la communauté chrétienne primitive ; elle l'est aujourd'hui encore dans la vie religieuse. Mais voici qu'à la série des compensations surnaturelles, le Seigneur ajoute, en saint Marc, et sans commentaire, ce surcroît assez inattendu : cum persecutionibus, avec des persécutions ! La plénitude de la grâce sera telle, pour ceux qui auront tout quitté, que les persécutions passeront inaperçues, ou plutôt deviendront l'assaisonnement de leur joie. Elles nous obligeront à nous appuyer sur Dieu davantage ; le monde nous donnant congé, nous irons chercher refuge en Dieu, dans ce cloître où nulle vdolenee ne pénètre. Enfin, le siècle futur nous mettra en possession de « la vie étemelle ». En saint Matthieu et saint Marc, le discours du Seigneur se termine sur une formule dont on aperçoit difficilement le lien avec ce qui précède : « Mais beaucoup de ceux qui sont premiers seront derniers, et beaucoup de ceux qui sont derniers deviendront premiers. » La même sentence est reproduite plus loin par saint Matthieu, comme conclusion de la parabole des ouvriers de la vigne (xx, 16) : ne serait-elle pas donnée une première fois ici comme préparatoire et comme moralité anticipée ? Il semble d'autant plus légitime de le supposer que la parabole qui suit est soudée à cette formule par une conjonction causale, négligée dans la Vulgate : _____, simile enim est ; il y a donc continuité de sujet. La même formule se trouve chez saint Luc, au chapitre xiii, verset 30 ; et équivalemment en saint Matthieu, chapitre xxii, 14. Dans tous ces passages, il est fait allusion à la condition des Juifs, jusqu'ici les premiers, c'està-dire les privilégiés et les plus favorisés dans le Royaume de Dieu, et qui, finalement, seront exclus, à raison de leur incrédulité. — Reste à expliquer la présence de la même formule chez saint Marc, qui n'a point rapporté la parabole des ouvriers de la vigne. On pourrait peut-être supposer que, faisant usage d’un document antérieur utilisé aussi par le premier évangéliste, saint Marc a omis une parabole qu'il jugeait moins nécessaire à ses lecteurs, mais en laissant toutefois subsister la moralité dont cette parabole constituait le développement.