Evangile commenté du vendredi 10 décembre 2021

Feria VI Vendredi
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secúndum Matthǽum (11,16-19)
In illo tempore: Dixit Iesus ad turbas: Cui autem símilem æstimábo generatiónem istam? Símilis est púeris sedéntibus in foro, qui clamántes coæquálibus dicunt: ‘Cecínimus vobis, et non saltástis; lamentávimus, et non planxístis.’ Venit enim Ioánnes neque mandúcans neque bibens, et dicunt: ‘Dæmónium habet!’; venit Fílius hóminis mandúcans et bibens, et dicunt: ‘Ecce homo vorax et potátor vini, publicanórum amícus et peccatórum!’ Et iustificáta est sapiéntia ab opéribus suis.” Mais à qui comparerai-Je cette génération? Elle est semblable à des enfants assis sur la place publique, et qui, criant à leurs compagnons, leur disent: Nous avons chanté pour vous, et vous n'avez pas dansé; nous avons poussé des lamentations, et vous n'avez pas pleuré. Car Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils disent: Il est possédé du démon. Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et ils disent: Voici un homme vorace et un buveur de vin, un ami des publicains et des pécheurs. Mais la sagesse a été justifiée par ses enfants.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.

Sous l'influence du Précurseur, un ébranlement s'est donc introduit dans le peuple. C'est même là ce qui a provoqué l'inquiétude d'Hérode Antipas. Mais la Synagogue, dans son ensemble, est-elle entrée dans ce mouvement ? Saint Luc nous rappelle que non, aux versets 29 et 30, qui forment parenthèse et interrompent un instant le discours du Seigneur. Tout le peuple qui a entendu, Jean, et les publicains eux-mêmes, ont « justifié » Dieu, en se soumettant au baptême de Jean : c'est-à-dire ont rendu gloire à Dieu en se prêtant à son dessein de justice et de miséricorde, en faisant pénitence de leurs fautes afin d'en obtenir le pardon. Venit ad vos Joannes in via justitiae, dit ailleurs saint Matthieu, dans une parabole dont la signification coïncide exactement avec celle du texte que nous expliquons (xxi, 28-32). Le peuple, les publicains, les pécheresses, ont eu foi aux paroles et au baptême de Jean ; quant aux pharisiens, aux docteurs en la Loi divine, ils ont refusé avec hauteur le procédé qui leur était offert ; en écartant le baptême de Jean, ils ont rendu inefficace et vain pour leurs âmes le dessein de Dieu. A qui comparcrons-nous la génération actuelle ? se demande le Seigneur. Dans leurs jeux, les enfants imitent ordinairement les hommes mûrs : ils jouent au soldat, ou bien ils montent à l'autel. Ici, inversement, ce sont les grands qui ressemblent aux petits. Il y a sans doute, dans l'allégorie naïve et forte dont se sert l'évangile, une allusion aux jeux des enfants de Nazareth ; peut-être à une chanson populaire que les Galiléens pouvaient reconnaître. Figurons-nous un groupe de petits enfants qui veulent jouer avec un autre groupe, sur la place publique ; mais le second est le groupe des boudeurs, lesquels, d'avance, sont déterminés à ne pas entrer dans le mouvement. Ni les airs joyeux d'une procession de mariage, ni les airs tristes d'une marche funèbre rien ne leur plaît. Ils boudent. Et les premiers, déçus, rebutés par la mauvaise volonté de leurs partenaires, leur crient ou leur chantent : « Nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé ; nous vous avons donné des lamentations, et vous n'avez pas gémi ! » Et c'est pour se venger que les joueurs se dérobent ensuite aux boudeurs, lorsque ceux-ci les invitent à leur tour. La Synagogue, elle aussi, a été boudeuse ; elle a déconcerté et frustré, jjar son attitude hostile et son esprit de contradiction, tous les efforts de Dieu. En effet, Dieu a usé envers elle de toutes les industries : aucune n'a eu de succès. Jean-Baptiste est venu le premier ; mais comme sa vie était d'une austérité extrême, qu'il ne mangeait pas de pain et ne buvait pas de vin, les mauvaises volontés ont feint d'être rebutées par un ascétisme trop au-dessus des forces humaines ; elles se sont dérobées en disant : il est possédé d'un démon, du démon de la tristesse ! A son tour, le Fils de l'homme est venu, et vraiment comme Fils de l'homme, acceptant les conditions ordinaires de la vie, mangeant et buvant comme tout le monde, n'ayant aucune de ces formes d'austérité que la Providence avait voulues pour le Précurseur. Il était facile à ceux qu'avaient effrayés les premières de se laisser gagner par les secondes. Mais leur illusion était telle qu'ils ont échappé à Jésus comme à Jean. Ils se sont souvenus de Cana, du festin de Lévi, et ils ont dit : Un prophète, cet homme-là ! lui Messie, ce mangeur et ce buveur, ami des publicains et des pécheurs ! Ce nonobstant, conclut le Seigneur, la sagesse, la sagesse divine, a été justifiée, c'est-à-dire reconnue comme telle par tous ses vrais enfants, par tous ceux qui lui ont rendu hommage et qui ont confessé pratiquement qu'elle était fidèle dans ses voies. Rien ne justifie Dieu, rien ne montre à la fois sa bonté et son habileté ingénieuse comme la variété même de ses invitations ; il parle à chacun le langage qu'il peut comprendre et que réclament les circonstances : le langage de la sévérité avec Jean-Baptiste, celui de la douceur avec le Fils de l'homme. Heureux les dociles, ceux qui ont fait pénitence avec le Précurseur, et qui se sont réjouis ensuite à la voix de l'Époux ! Mais ils sont inexcusables, ceux qui ont été rebelles à l'une et à l'autre influence ; nul ne pourra prétendre que le Royaume des cieux ne s'est pas offert à lui. Et le Seigneur triomphera, lorsqu'il sera en quelque sorte traduit en jugement : Ut justificeris in sermoniis tuis, et vincas cum judicaris [ci. Rom., in, 4). On voit, par l'explication qui précède, comment l'expression : « par tous ses fils »peut désigner non seulement ceux qui ont écouté la voix de la sagesse, mais encore tous les Juifs, jusques, et y compris, ceux qui se sont dérobés à elle.