Evangile commenté du mardi 17 mai 2022

Feria III Mardi
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secundum Ioánnem (14,27-31a)
In illo tempore: Dixit Iesus discipulis suis: Pacem relínquo vobis, pacem meam do vobis; non quómodo mundus dat, ego do vobis. Non turbétur cor vestrum neque formídet. Audístis quia ego dixi vobis: Vado et vénio ad vos. Si diligerétis me, gauderétis quia vado ad Patrem, quia Pater maíor me est. Et nunc dixi vobis, priúsquam fiat, ut, cum factum fúerit, credátis. Iam non multa loquar vobíscum, venit enim princeps mundi et in me non habet quidquam; sed, ut cognóscat mundus quia díligo Patrem, et sicut mandátum dedit mihi Pater, sic fácio. En ce temps là, Jésus dit à Ses disciples : Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; ce n’est pas comme le monde la donne que je vous la donne. Que votre cœur ne se trouble pas, et qu’il ne s’effraye pas. Vous avez entendu que Je vous ai dit : Je m’en vais, et je reviens à vous. Si vous M’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que Je vais auprès du Père, parce que le Père est plus grand que Moi. Et Je vous ai dit ces choses maintenant, avant qu’elles n’arrivent, afin que, lorsqu’elles seront arrivées, vous croyiez. Je ne vous parlerai plus guère désormais ; car le prince de ce monde vient, et il n’a aucun droit sur (rien en) Moi ; mais il vient afin que le monde connaisse que J’aime le Père, et que Je fais ce que le Père M’a ordonné.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.

C'est bien en vain que l'on s'appuierait sur les paroles du Seigneur au verset 26 pour conclure à l'évolution du dogme, telle que certains systèmes modernes l'ont imaginée. Et encore que l'Esprit de Dieu ne demeure étranger à aucun des progrès réels de la pensée, de la langue et de la vie chrétiennes, il nous semble pourtant que la fonction ici dévolue à l'Esprit-Saint est fort différente. L'enseignement du Seigneur a duré plus de trois ans. Que de grandes et belles paroles ont été prononcées ! La mémoire des apôtres pouvait faiblir ; leur pénétration était sûrement insuffisante pour aller jusqu'au cœur de ces vérités divines ; ils pouvaient même redouter à bon droit de n'être que les organes inexacts et oublieux d'une pensée si haute. Leur Maître y pourvoit, alors que sa mission auprès d'eux touche à sa fin et que va commencer la mission de l'autre Personne. « Je vous ai exposé ces choses, dit-il, tandis que je demeurais avec vous. Le Paraclet, l'Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, c'est lui qui vous enseignera toutes choses et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Mais que signifie l'expression « en mon nom » ? Cela veut-il dire : en mon lieu et place, avec la même autorité que moi ? ou bien : sollicité par ma prière, déterminé par son amour envers moi ? Sans écarter de façon absolue aucune de ces acceptions, nous croyons pourtant que le Seigneur songe plutôt à son œuvre personnelle. Le Fils est venu au nom du Père, pour le manifester et travailler à l'œuvre du Père ; et l'Esprit-Saint travaille à son tour pour le Fils de Dieu, il s'emploie à achever l'œuvre du Fils. Il est envoyé par le Père au nom et dans l'intérêt du Fils : les deux Personnes divines se sont ainsi comme partagé l'œuvre que le Père a conçue. C'est la présence continue et active de l'Esprit de Dieu dans l'Église qui y maintient la vérité et lui fait porter ses fruits. Pacem relinquo vobis... L'accent de l'adieu, déjà marqué au verset 25, se poursuit. Les Juifs se saluaient en se souhaitant la paix ; ce n'était souvent qu'une formule, comme notre salut familier. Alors même que sur les lèvres du monde la paix serait mieux qu'une simple formule, mais un souhait sincère, ce serait encore un souhait inefficace. Le monde ne sait même pas en quoi consiste la paix : comment pourrait-il la créer ? Mais sur les lèvres du Seigneur, c'est une assurance efficace, et comme une parole sacramentelle. La paix qu'il laisse aux apôtres, qu'il leur donne, c'est la sienne, celle dont il jouit en lui-même : le calme surnaturel, la sérénité de cetix qui sont à Dieu et se reposent en lui. Le Seigneur fait la réalité de ce qu'il souhaite à ses amis ; c'est pourquoi, de nouveau, se répète l'assurance donnée aux premières lignes du chapitre : Que votre cœur soit sans trouble. Aussi bien, vous le savez, ce n'est pas une séparation qui se prépare. Je ne vous ai pas dit : Je m'en vais et m'éloigne pour toujours. Je vous ai dit : Je m'en vais, mais pour revenir vers vous. Je vais à la Passion ; mais je vous reviendrai le troisième jour. Je m'en vais chez mon Père ; mais la vie est si courte, un demi-siècle si vite passé, et nous nous retrouverons pour l'éternité ! Je m'en vais de ma présence visible : mais je me dispose à vous donner l'Eucharistie et la présence réelle. — Cependant, la parole du Seigneur était moins explicite ; et la tendresse même de son adieu dut laisser une ombre d'anxiété au cœur et sur les traits des apôtres, car nous le voyons conjurer leur tristesse : Si vous m'aimez vraiment, dit-il, réjouissezvous donc de ce que je vais à mon Père, puisque c'est un surcroît de gloire que je vais chercher auprès de lui. « Car mon Père est plus grand que moi. » D'abord, le Père est la source de la divinité : cette condition étemelle fait que le monde incréé lui-même est comme suspendu au Père, sans aucun détriment de l'égalité absolue des Personnes. D'autre jîart, le Père est plus grand que le Fils, depuis que le Fils, s'étant revêtu d'une nature humaine, s'est abaissé au-dessous des anges. C'est ainsi qu'on explique ordmairemcnt ce passage, dont l'arianisme a tant abusé. La première acception est très théologique, et très conforme aux habitudes de pensée du Seigneur ; la seconde, très exacte aussi et plus facile. On peut se demander pourtant si elles sont en harmonie avec le contexte. Car il faut non seulement trouver une interprétation non arienne, mais encore expliquer comment et à quel titre les apôtres doivent se réjouir du départ de Jésus vers son Père. Ne serait-ce pas que le départ du Seigneur inaugure pour lui une condition nouvelle, l'établit à la droite du Père, dans la possession éternelle de tout ce qu'il s'est acquis pour lui-même et pour les siens ? Relisons le texte de saint Paul aux Philippiens (il, 6-11). Aussi longtemps que le Seigneur demeure sur terre, il garde une attitude d'infériorité et de subordination, à raison de son office de Rédempteur et moyennant la nature en qui il peut obéir, s'humilier, souffrir ; il demeure en deçà de cette gloire dont il n'a pas encore fourni la rançon. Mais, son office achevé, Jésus entrera dans la gloire même du Père et s'assiéra à sa droite, comme égal à lui. Je vous ai dit mon départ, ajoute le Seigneur, je vous ai dit mon retour, et d'avance, afin qu'après l'accomplissement de ces prédictions, vous croyiez en moi. Il me reste maintenant peu de choses à vous dire encore. Ce n'est pas l'heure de parler, mais l'heure de souffrir. Voici venir le prince du monde, Satan, bien qu'il n'ait rien à réclamer de moi. Le conflit sera dur et le calice amer ; le monde saura que j'aime le Père et que, selon la loi de la charité, j'accomplis toute sa volonté sur m.oi. « Levons-nous, partons d'ici. » Ces termes ont fait croire que, dès ce moment, le Seigneur et les apôtres sont partis vers Gethsémani ; et les trois chapitres qui suivent ont parfois été groupés sous le titre de « Discours sur le chemin ». Mais outre l'invraisemblance qu'il nous semble apercevoir à ce que de tels enseignements aient été donnés dans le désordre et le décousu d'une marche nocturne, le premier verset du chapitre xvin nous paraît donner le coup de grâce à cette supposition : Hœc cum dixisset Jésus, y est-il dit, egressus est cum discipulis suis trans iorreniem Cedron. Le Surgite, eamus hinc n'est donc pas le signal du départ, mais le signal d'un simple déplacement dans le Cénacle même. L'évangéliste qui avait rapporté la promesse de l'Eucharistie (vi), et qui n'a pas jugé nécessaire de reproduire le récit de l'institution, bien connu par les Spioptiques et par saint Paul, l'évangéliste a voulu du moins, par cette incise rapide, nous marquer le nioment précis de l'mstitution sacramentelle. A quel autre endroit la pourrait-on situer, dans la série des chapitres de saint Jean ? L'Eucharistie est le couronnement divin de tout ce que le Seigneur vient de dire sur l'intimité avec Dieu, au cours du char pitre XIV. Enfin, on remarquera qu'à dater du chapitre xv Faccent n'est plus le même : il s'est passé quelque chose de nouveau ; l'Eucliaristie instituée et reçue explique le caractère singulièrement intime et tendre que prend dès lors la parole du Seigneur.