Evangile commenté du mardi 14 juin 2022

Feria III Mardi
 Evangelium  Evangile
Léctio sancti Evangélii secúndum Matthǽum (5,43-48)
In illo tempore: Dixit Iesus discípulis suis: Audístis quia dictum est: ‘Díliges próximum tuum et ódio habébis inimícum tuum.’ Ego autem dico vobis: Dilígite inimícos vestros et oráte pro persequéntibus vos, ut sitis fílii Patris vestri, qui in cælis est, quia solem suum oríri facit super malos et bonos et pluit super iústos et iniústos. Si enim dilexéritis eos, qui vos díligunt, quam mercédem habétis? Nonne et publicáni hoc fáciunt? Et si salutavéritis fratres vestros tantum, quid ámplius fácitis? Nonne et éthnici hoc fáciunt? Estóte ergo vos perfécti, sicut Pater vester cæléstis perféctus est. En ce temps là : Jésus dit à Ses disciples : Vous avez appris qu'il a été dit : Tu aimeras ton proche, et tu haïras ton ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous deveniez enfants de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et descendre la pluie sur les justes et sur les injustes.  Si en effet vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? Les publicains eux-mêmes n'en font-ils pas autant? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens eux-mêmes n'en font-ils pas autant? Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.

Nous pouvons réunir, comme le fait saint Luc, les éléments de doctrine qui constituent, chez saint Matthieu, les 5° et 6° exemples ; ils établissent la supériorité de la Loi nouvelle au point de vue de la conduite à tenir envers ceux qui nous molestent ou nous font souffrir. — Le Seigneur rappelle d'abord la loi dite du talion, formulée plusieurs fois par Moïse : œil pour œil et dent pour dent (Ex., xxi, 23-27; Lev., xxiv, 17-21 ; Deut,, xix, 21). Nous la retrouvons dans d'autres codes anciens, par exemple dans la loi des Douze tables. Sa première intention était de limiter la vengeance à une mesure équitable. Il est trop naturel, en effet, à celui qui se venge de dépasser les bornes ; il agit sous l'influence d'une passion et, dans le dessein, peut-être instinctif, de se garantir contre toute violence nouvelle, il s'efforce de mettre son ennemi hors d'état de lui nuire encore ; une injure provoque un soufflet, le soufflet un coup de canne, le coup de canne peut-être un coup d'épée. Le dessein de cette disposition antique était aussi de conjurer d'avance la violence par le souci de la dette qu'elle fait contracter : car rien n'est plus efficace pour arrêter la main levée que la certitude d'un châtiment égal. Mais les conditions chrétiennes sont tout autres. Moi, dit le Seigneur, je vous dis de ne pas résister au mal. C'est la contradictoire du talion. Tel vous frappe sur la joue droite : offrez-lui l'autre joue. Tel veut vous traîner devant la justice et vous enlever votre tunique : abandonnez-lui encore votre manteau. Quelqu'un des messageries publiques vous réquisitionne, vous ou votre attelage, pour un millier de pas : allez jusqu'à deux mille avec lui. A qui vous demande, donnez ; et de celui qui sollicite de vous un prêt, ne vous détournez pas, — sans pratiquer l'usure, il va de soi (Lev., xxv, 36), sans même attendre rien en retour, dit saint Luc. A celui qui prend votre bien, ne le réclamez pas. La parole du Seigneur n'a pas toujours été sagement comprise. Tolstoï, par exemple, n'a guère retenu de tout l'Évangile que ce seul précepte : « Ne pas résister au mal, ne pas se défendre, se laisser voler, se laisser battre, n'avoir même pas recours à la justice, ni à la guerre ; ainsi parviendrait-on, espérait-il, à ruiner le machinisme social et à créer entre les hommes une vaste et véritable fraternité. » Nous ne pensons pas que les méchants aient besoin de cet encouragement donné à l'impunité ; nous ne croyons pas davantage que l'impunité des crimes suffise, à elle seule, pour supprimer les crimes ; il faut de la justice, comme il faut parfois de la guerre. Le Seigneur ne veut proscrire ni toute résistance, ni toute action ou appel à l'autorité compétente ; il est des droits que nous ne pouvons abandonner étourdiment sans, péril pour nous, pour la famille, pour la société. Mais Dieu nous demande une disposition intérieure à transiger facilement, dans des questions d"intéi'êt matériel, dans des conflits où l'amour-propre est seul en jeu; il nous invite à être do bonne composition, en des différends où le chrétien sait bien que le bonheur réel de sa vie n'est pas engagé ; il inspire aux citoyens du Royaume des cieux un détachement foncier de toute richesse matérielle, et même créée. C'est l'équivalent de ce qu'écrira saint Paul lorsqu'il verra des fidèles porter leurs litiges devant des tribunaux païens (I Cor., vi, 6-7). Et ce qui montre bien dans quel sens élevé il faut entendre les prescriptions évangéliques, c'est que ni le Seigneur ni les apôtres ne les ont observées à la lettre. Au lieu d'offrir sa joue gauche, le Seigneur a répondu à celui qui le souffletait par le dilemme bien connu (Jo., xviii, 23). Et l'Apôtre n'a pas laissé de se défendre et d'en appeler à César. Mais le Seigneur a été tellement soucieux d'inculquer le précepte de la charité et du désintéressement surnaturel qu'il en a exagéré à dessein l'expression ; il n'a voulu qu'illustrer des principes et créer un état d'âme condescendant et généreux. C'est surtout dans le sixième et dernier exemple qu'apparaît la supériorité de la justice nouvelle. Dieu avait dit, au Lévitique : « Vous ne haïrez point votre frère dans votre cœur... Vous ne vous vengerez point et vous ne garderez point de rancune contre ceux de votre peuple. Vous aimerez votre prochain comme vous-même » (xix, 17-18). Mais, comme nous le savons par saint Luc (x, 29), les Juifs, en face de ce précepte, se demandaient : Quel est donc notre prochain ? On eût dit que le peuple juif interrogeait surtout dans le dessein de savoir qui n'était pas son prochain et quels hommes il avait licence de haïr et de traiter en ennemis. Car, au précepte de charité formulé par le Lévitique, les rabbins avaient ajouté cette glose : « Et vous haïrez votre ennemi. » L'ami de l'Israélite et son prochain, ce pouvait être l’israélite, mais jamais l'étranger. Afin de défendre son peuple contre la perversité et l'idolâtrie, Dieu l'avait isolé et séparé ; d'où, chez le peuple juif, la disposition à n'estimer que soi, à regarder tous ses voisins comme des adversaires. N'étaient-ils pas d'ailleurs des païens, des ennemis de son Dieu ? Et Dieu lui-même n'avait-il pas autorisé et encouragé cette attitude hostile, en investissant jadis Israël d'une fonction de châtiment contre les peuplades environnantes : Ammonites, Moabites, Amalécites ? « Vous ne ferez point la paix avec eux, vous n'aurez point souci de leur prospérité, tant que vous vivrez, à jamais » (Deut., xxiii, 6). Mais aujourd'hui où la famille humaine est ramenée à son unité, les conditions sont tout autres. A la question : « Quel est le prochain ? » le Seigneur va répondre, ici comme dans la parabole du Samaritain : c'est tout être humain, quel qu'il soit, c'est tout homme à qui vous pouvez faire du bien, fût-il votre ennemi. — « Que devrai-je faire pour lui ? » — Tout ce que vous souhaitenez qu'on vous fît à vous-même (Mt., vii, 12). — « Et pour quel motif ? » — A cause de la charité. L'économie nouvelle est charité. Proscrivons l’égoïsme, le souci du moi et du mien. L'intention du Seigneur est que la loi de la charité, non plus celle de l'égoïsme, règle mes relations avec tous. Sans doute, nous venons de le dire, il ne m'est pas défendu de sauvegarder ma personne et mes biens : souvent je ne puis, sans manquer à la justice et à la charité elle-même, abdiquer des droits réels. Dans mes revendications pourtant, il n'y aura ni âpreté personnelle, ni cupidité, ni calcul d'amour-propre. Je ne serai jamais éloigné d'une condescendance affectueuse. Même, la loi de charité me portera à faire bénéficier de mon bien ceux qui sont dans la détresse. Mon bien, c'est mon frère ; celui qui est à Jésus-Christ est plus à moi que mes richesses ; je l'aimerai donc plus que mes richesses. Tel est l'esprit de tous ces enseignements évangéliques. Quel contraste avec les moeurs de la société antique ! Aux Juifs on a pu jadis limiter le précepte de la charité fraternelle, mais à vous mes disciples, dit le Seigneur, à vous qui m’écoutez et qui êtes dociles, sed dico vobis qui auditis, je demande de passer outre à tout ce que ma parole semble impliquer de difficulté. Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous persécutent, qui vous maltraitent, qui vous calomnient. Ainsi, vous vous préparerez une grande récompense. Elle consistera tout d'abord en une ressemblance avec Celui qui est bon, même pour les méchants et pour les ingrats. Et vous apparaîtrez, aux yeux de tous, comme les fils du Très-Haut, comme les enfants de votre Père céleste ; il fait briller, lui, son soleil sur les méchants et sur les bons, il donne sa pluie et sa rosée aux justes et aux pécheurs. « Mais, Seigneur, ils ne nous aiment pas ! » Sans doute ; mais la charité est apôtre, et ils finiront par vous aimer. Et alors même qu'ils ne sauraient que dans l'éternité combien vous les avez aimés. Dieu aurait triomphé ainsi, et vous auriez, par le bien, vaincu le mal. Car enfin, quelle vertu et quel mérite y a-t-il à aimer ceux qui vous aiment ? quel avantage, quelle récompense en retirez-vous ? Est-ce que les publicains, ces hommes peu scrupuleux qui entrent au service de Rome pour exercer contre leurs compatriotes toutes sortes d'exactions, n'agissent pas de même ? Les pécheurs eux aussi, dit saint Luc (c'est-à-dire les païens et les publicains), aiment ceux qui les aiment. Si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, où est le mérite ? Si vous prêtez à ceux de qui vous comptez bien recouvrer le principal avec l'intérêt, quel avantage surnaturel y a-t-il là pour vous ? Les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, avec espoir d’un retour égal. Si vous vous bornez à saluer vos seuls frères les Juifs, que faites-vous de pIus que les païens ? On ne se saluait pas entre étrangers. Les Juifs ne saluaient pas les gentils. Chez les Orientaux surtout, le salut a un caractère sérieux : c'est un indice de fraternité , un souhait de bonheur et de paix (II Joan., 10-11). La justice chrétienne doit donc l'emporter, en intimité comme en étendue, non seulement sur la justice païenne, mais encore sur celle des scribes et des pharisiens ; elle doit être quelque chose d'achevé, d'absolu, de surabondant. Aussi le Seigneur ajoute-t-il, en manière de conclusion générale : « Soyez donc miséricordieux comme votre Père est miséricordieux (saint Luc) ; soyez parfaits en charité, comme votre Père céleste est parfait. » Le Royaume des cieux implique filiation de tous ses membres à l'égard de Dieu ; or, n'est-il pas normal que des enfants portent la ressemblance de leur Père ? C'est sur les bases d'une charité sans limites que le Seigneur veut constituer l'humanité nouvelle ; la charité distinguera les chrétiens et les fera tous reconnaître comme enfants de Dieu.