Evangile commenté du dimanche 19 juin 2022

Dominica Dimanche
 Evangelium  Evangile
Luc (9,11b-17)
In illo tempore: loquebátur illis de regno Dei et eos, qui cura indigébant, sanábat. Dies autem cóeperat declináre; et accedéntes Duódecim dixérunt illi: “Dimítte turbam, ut eúntes in castélla villásque, quæ circa sunt, divértant et invéniant escas, quia hic in loco desérto sumus.” Ait autem ad illos: “Vos date illis manducáre.” At illi dixérunt: “Non sunt nobis plus quam quinque panes et duo pisces, nisi forte nos eámus et emámus in omnem hanc turbam escas.” Erant enim fere viri quinque mília. Ait autem ad discípulos suos: “Fácite illos discúmbere per convívia ad quinquagénos.” Et ita fecérunt et discúmbere fecérunt omnes. Accéptis autem quinque pánibus et duóbus píscibus, respéxit in cælum et benedíxit illis et fregit et dabat discípulis suis, ut pónerent ante turbam. Et manducavérunt et saturáti sunt omnes; et sublátum est, quod supérfuit illis, fragmentórum cóphini duódecim.
Verbum Dómini. ℟. Laus tibi, Christe. Parole du Seigneur. ℟. Louange à Toi, ô Christ.
Commentaire de l'Evangile par le TRP Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes.

Sans doute les apôtres rapportaient de leur mission, avec la fatigue, une part d'enivrement : leurs débuts avaient été un succès ; aussi le Seigneur songe-t-il à leur ménager quelques jours de retraite spirituelle : « Venez seuls avec moi, dans un lieu retiré, et reposez-vous un peu. » D'autant qu'à la suite des missionnaires, de nouvelles foules étaient accourues auprès du Seigneur ; c'était un va-et-vient perpétuel, où ils n'avaient même pas le loisir de manger. Un autre motif encore qui déterminait Jésus à s'éloigner est indiqué par saint Matthieu : la curiosité inquiétante d'Hérode étant éveillée, — on le savait par les disciples de Jean, — il était prudent de s'y soustraire. C'est une des rares circonstances de la vie du Seigneur où les quatre évangélistes coïncident ; ensemble, ils vont nous rapporter le miracle de la multiplication des pains. Par exception, saint Jean racontera avec détails un épisode du ministère galiléen : celui-là même qui se rattache à la promesse de l'Eucharistie, l'aliment nécessaire de la vie surnaturelle. N'oublions pas que le quatrième évangile est le récit de la manifestation historique du Seigneur, récit ordonné tout entier à obtenir notre foi et à nous établir dans la possession de la vraie vie. Après avoir décrit la manifestation du Fils de Dieu, dans les quatre premiers chapitres, saint Jean a montré le conflit ouvert à Jérusalem entre l'enseignement du Seigneur et la mentalité juive : à la fin du chapitre vi, nous verrons le conflit ouvert aussi en Galilée. Le post haec du début doit être entendu comme Une simple formule de transition : un long intervalle s'étant écoulé entre les événements du chapitre v et ceux qui nous occupent maintenant. Pâque, la fête juive par excellence, était proche, dit saint Jean.
Jésus prit donc avec lui les apôtres et quitta l'endroit où il se trouvait : peut-être Capharnaüm. On monta dans « la barque », et on se dirigea vers un lieu désert, loin des foules, à Bethsaïde, précise saint Luc : c'est-à-dire aux environs, et non dans la ville même de Bethsaïde Julias, située au nord de la mer de Tibériade, en Gaulanitide, chez le tétrarque Philippe ; l'autre Bethsaïde se trouve à l'ouest du lac. Mais beaucoup de Juifs comprirent le dessein du Seigneur. Ne pouvant le suivre sur le lac, ils prirent immédiatement la voie de terre et, à pied, contournèrent le lac par le nord. La foule se grossissait, chemin faisant, de tous ceux qui accouraient des bourgades voisines, attirés, remarque saint Jean, par les guérisons miraculeuses du Seigneur. Une grande multitude, plus rapide que la barque, se trouvait déjà rassemblée sur le rivage, lorsque celle-ci accosta. Et dès que le Seigneur aperçut cette foule immense, son cœur s'attendrit. Il eut pitié d'eux, dit à son tour saint Marc, -parce qu'ils étaient « comme un troupeau sans pasteur ». Bien loin de se plaindre d'être ainsi poursuivi, il les accueillait avec tendresse ; il guérissait leurs malades ; il leur parlait du Royaume de Dieu et « leur enseignait beaucoup de choses ». Peu à peu, on s'était éloigné du rivage ; et le collège apostolique, — qui était venu pour se reposer, — s'assit autour du Seigneur sur la montagne ou la colline voisine, peut-être sur les pentes, d'où l'on embrassait du regard toute la multitude. La prédication diurne continuait.
Cependant, l'heure était avancée déjà, le jour baissait. Les disciples, toujours pratiques et soucieux de la discrétion, font observer familièrement à leur Maître qu'il se fait tard, qu'on est ici en plein désert et que tout le monde a faim : « Congédiez ces gens, disent-ils, afin qu'ils aillent dans les campagnes et les villages d'alentour chercher un gîte et s'acheter de quoi manger. » — « Il n'est pas nécessaire qu'ils s'en aillent, répond le Seigneur. Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Jésus, qui prépare les âmes au miracle, invite ses apôtres à trouver eux-mêmes au problème présent une solution, et, se tournant vers Philippe, lui demande : « Comment pourrions-nous acheter de quoi nourrir cette foule ? » La question du Seigneur, explique saint Jean, n'était qu'un procédé d'enseignement : il voulait que les ressources humaines se reconnussent impuissantes, et savait bien, lui, ce qu'il devait faire. Avant même que Philippe eût dit sa pensée, d'autres apôtres avaient répondu au Seigneur, avec une nuance d'étonnement :
Vous voulez que nous donnions à manger à tout ce peuple ? alors, il nous faut aller acheter pour ,deux cents deniers de pain ? » Sous-entendu : avons-nous les deux cents deniers ? avons-nous le loisir ? où trouverons-nous la quantité requise ? D'autant, ajoute sagement Philippe, que même avec deux cents deniers, c'est à peine si l'on aurait de quoi donner à chacun un morceau de pain. — Mais le Seigneur semble tenir à son idée première : « Personne n'a donc songé aux provisions ? combien de pains avez-vous ? allez, rendez-vous compte. » Les apôtres circulèrent parmi la foule pour s'informer. Et André, frère de Simon-Pierre, vint faire part au Seigneur de sa découverte : « Il y a ici, dit-il, un petit enfant qui porte cinq pains d'orge et deux poissons (les pains ne devaient pas être énormes pour avoir trouvé place dans la besace du petit). Mais qu'est-ce que cela pour tant de monde !» — « Apportez-moi ce que vous avez, » dit le Seigneur.
Et il commande aux apôtres de ranger la foule, de la diviser en groupes distincts, par cinquantaines ou par centaines, afin que la distribution pût s'accomplir en bon ordre. Tous étaient fatigués, et le Seigneur voulait qu'on prît en paix le repas qu'il allait offrir : « Faites-les asseoir, » dit-il. Justement, il y avait là de l'herbe verte en abondance. C'était le printemps, puisque la Pâque était proche. Les groupes de convives se couchèrent, à la mode antique, sur ce lit de table improvisé. Et le festin commença aussitôt : car il est permis de croire que le Seigneur n'attendit pas, pour nourrir les premiers, que tous fussent rangés « par tables ». Il était facile, grâce au procédé indiqué par le Seigneur, de faire le recensement approximatif de cette foule. On compta cinq mille hommes environ. Les femmes et les enfants, dont parle saint Matthieu, semblent s'être réunis à part, ou du moins ne furent point recensés avec les hommes, mais ils mangèrent comme les autres : peut-être faut-il plus que doubler pour arriver au chiffre total.
Alors le Seigneur prit dans ses mains, « saintes et vénérables, » les cinq pains et les deux poissons ; et levant les yeux vers le ciel, il rendit grâces à son Père (selon saint Jean) ; ou, ce qui indique le même rite, il prononça sur les aliments la prière de bénédiction (selon saint Matthieu et saint Marc; saint Luc : ______:); il brisa les pains, puis divisa les poissons. De ses mains, les portions passaient dans celles des disciples, qui s'en allaient les distribuer à la foule. Il y en eut pour tout le monde, et chacun mangea à sa faim. Et lorsque le repas fut terminé, le Seigneur dit aux apôtres : « Recueillez les restes, pour que rien ne se perde. » Il ne veut pas que même les parcelles du don divin soient gaspillées ; sa recommandation, d'ailleurs, rend plus sensible encore la réalité du miracle. Car le Seigneur avait grandement fait les choses : des restes des cinq petits pains et des deux petits poissons qui venaient de nourrir tant de milliers de personnes, on remplit encore douze corbeilles, — autant que d'apôtres. Tel est le prélude aimable et le symbole de l'Eucharistie : mais il ne devait être compris que plus tard.