Le monde attend que l'Eglise redevienne une société de louange

   Léctio sancti Evangélii secundum Ioánnem (20,19-23)
   
   Cum esset ergo sero die illa prima sabbatórum, et fores essent clausæ, ubi erant discípuli, propter metum Iudæórum, venit Iésus et stetit in médio et dicit eis: “Pax vobis!” Et hoc cum dixísset, osténdit eis manus et latus. Gavísi sunt ergo discípuli, viso Dómino. Dixit ergo eis íterum: “Pax vobis! Sicut misit me Pater, et ego mitto vos.” Et cum hoc dixísset, insufflávit et dicit eis: “Accípite Spíritum Sanctum. Quorum remiséritis peccáta, remíssa sunt eis; quorum retinuéritis, reténta sunt.”
   Le premier jour de la semaine, comme les portes du lieu où les disciples étaient assemblés étaient fermées, par crainte des Juifs, Jésus vint, et Se tint au milieu d'eux, et leur dit: La paix soit avec vous ! Et après avoir dit cela, Il leur montra Ses mains et Son côté. Les disciples se réjouirent donc, en voyant le Seigneur. Et Il leur dit de nouveau: La paix soit avec vous! Comme Mon Père M'a envoyé, Moi aussi Je vous envoie. Ayant dit ces mots, Il souffla sur eux, et leur dit: Recevez l'Esprit-Saint. Les péchés seront remis à ceux auxquels vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux auxquels vous les retiendrez.
   Commentarium evangelii
   Commentaire de l'évangile
Par dom Paul Delatte OSB, 3ème abbé de Solesmes (1848-1937)
Sans perdre un instant, les pèlerins quittent Emmaüs et rentrent à Jérusalem. Ils trouvent assemblés les onze apôtres, avec les disciples, leurs compagnons habituels. Saint Luc dit « les onze » pour désigner, en son ensemble, le collège apostolique ; mais nous savons par saint Jean que Thomas était absent. Peut-être est-ce la première réunion des apôtres depuis le soir du Jeudi saint, sans doute au Cénacle. L'heure est tardive. Silencieusement, les portes se referment sur les arrivants, par crainte des Juifs. La rumeur de la Résurrection avait peut-être circulé déjà ; nul ne savait à quels excès se porterait la Synagogue ; la persécution, après s'être exercée contre le Maître, ne s'étendrait-elle pas aux disciples ? Ils n'ont pas encore reçu le don de force et prennent toutes leurs sécurités. Pourtant, la foi s'est réveillée chez le plus grand nombre ; et les pèlerins d'Emmaüs ils sont accueillis par une exclamation joyeuse : « Oui, le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon ! » A leur tour, ils racontent les incidents de leur voyage et comment Jésus s'est fait reconnaître d'eux dans la fraction du pain.
Ils parlaient encore, lorsque Jésus se présenta soudain au milieu de l'assemblée, les portes closes. « La paix soit avec vous ! » dit-il (les mots ego sum, nolite timere paraissent une glose). Saisis de stupeur et épouvantés, les disciples se crurent en face d'un fantôme, d'un « esprit ». Mais le Seigneur leur dit : « Pourquoi vous troubler ? Pourquoi ces anxiétés, ces pensées de doute qui s'élèvent dans vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds. (Saint Jean écrit : mes mains et mon côté, faisant allusion à la blessure du côté, dont, seul, il a parlé.) C'est bien moi ! Touchez-moi et voyez ; un esprit n'a ni chair ni os, et vous les pouvez constater en moi ! » Et ce disant, il leur montrait ses mains et ses pieds. Quod vidimus oculis nostris, écrira saint Jean, quod perspeximus et manus nostrae contrectaverunt de verbo vitae (I Jo., i, 1).
Quelques-uns ne semblaient pas persuadés encore ; peut-être n'osaient-ils pas croire à tant de bonheur ; ils demeuraient muets d'étonnement, tandis que la joie envahissait leurs âmes. Et le Seigneur s'applique à fournir toutes les preuves qui peuvent les convaincre de la réalité de sa vie physique : « Avez-vous ici, leur dit-il, quelque chose à manger ? » Le repas du soir était terminé, mais il restait un peu de poisson grillé et des rayons de miel. On les présenta au Seigneur, qui accepta et mangea devant eux, montrant par là que le corps ressuscité est un vrai corps ; bien que manger ne lui soit pas nécessaire pour réparer une usure qui n'existe plus, manger lui demeure possible. (Les éditions critiques ne portent pas que le Seigneur distribua les restes aux disciples, et elles omettent aussi la mention des rayons de miel.)
Si nous avions ici autre chose à donner qu'une glose rapide, nous devrions observer que les œuvres de Dieu réussissent par des procédés qui ne sont pas les nôtres. Au point de vue humain, tout l'effort du Seigneur a échoué ; la pensée d'un royaume spirituel, qui n'a jamais été comprise par les Juifs, a succombé au Calvaire ; ses apôtres eux-mêmes et ses premiers disciples l'ont abandonné : ce grand travail divin s'est donc dépensé en pure perte ! Or, c'est à l'heure même où il semble que tout soit perdu que tout commence ; les conquérants que le Seigneur choisit pour se soumettre son royaume spirituel, et s'emparer de toute l'humanité, sont les mêmes qui ont fui il y a trois jours et qui maintenant se sont enfermés et verrouillés, de peur, dans le Cénacle. « La paix soit avec vous ! » répète le Seigneur. Dans cette première entrevue, il ne fait aucune allusion à la défaillance des siens. Aujourd'hui que toutes choses sont nouvelles, il n'y a de place que pour la paix et la joie. Son souhait : Pax vobis ! n'a rien de la banalité du salut ordinaire ; il contient l'effusion d'une paix surabondante en vue de l'investiture qui va suivre. « Comme mon Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Le Fils a l'autorité du Père, et l'œuvre à laquelle il convie ses apôtres est celle-là même à laquelle il a consacré sa vie ; c'est la même mission, la même autorité, la même doctrine, le même dessein : l'alliance avec Dieu de toutes les âmes baptisées.
Ayant parlé ainsi, il souffla sur eux. Les apôtres pouvaient interpréter ce symbole en se rappelant la création : « Dieu souffla sur la face de l'homme un souffle de vie, et l’homme reçut une âme vivante, et factus est homo in animam vivententem (Gen., ii, 7). C'était par un souffle de sa bouche que le Seigneur avait autrefois donné à l'homme la vie naturelle : un rite divin analogue établissait les apôtres dans une vie plus haute. Lorsque saint Paul décrit les différences qui existent entre le premier et le second Adam, il nous dit que le premier a été doué d'une âme vivante : Factus est primus homo Adam in animam viventem, mais le second : novissimiis Adam in Spiritum vivificantem (I Cor., xv, 45) : le Seigneur est en possession de l'Esprit vivifiant. L'Esprit-Saint est l'Esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il procède de lui comme du Père. Et il est communiqué par le Seigneur aux apôtres : « Recevez l'Esprit-Saint, » Le dessein de Dieu étant de composer une humanité nouvelle, le « Corps du Christ », à la fois mystique et réel, il faut bien que ce Corps soit animé de l'Esprit même du Seigneur. Toute œuvre de sanctification est en effet, appropriée à la troisième Personne, expliquent les théologiens ; et la Personne divine qui est le lien de la Sainte Trinité devient aussi le lien de tout ce qui est uni à Dieu.
Mais on se demandera peut-être si cette effusion du Saint-Esprit ne fait pas double emploi avec celle de la Pentecôte. Autant qu'il est possible de ramener à des catégories précises les œuvres surnaturelles, il semble que l'effusion du jour de Pâques soit tout à la fois et personnelle aux apôtres, et explicite quant à son objet, réelle néanmoins et actuelle : il ne faudrait pas traduire accipite comme s'il y avait accipietis, dans le sens d'une promesse. Mais enfin, ce n'est pas encore l'effusion opulente de la Pentecôte, avec les manifestations charismatiques variées ; ce n'est pas encore l'animation, par l'Esprit de Dieu, de tout le corps de l'Église, la création de tout l'Adam nouveau : ce n'en est que la préparation, infiniment considérable d'ailleurs, puisqu'elle a pour objet la rémission des péchés.
« Recevez l'Esprit-Saint. Les péchés seront remis à qui vous les remettrez, retenus à qui vous les retiendrez. » Il n'y avait, et il n'y a jamais entre Dieu et l'homme, d'autre obstacle à l'imion que le péché ; c'est pour cela que l'expiation et la réconciliation doivent être antérieures à l'alliance, comme l'explique répître aux Hébreux. Mais dès que la rançon de notre Rédemption a été fournie, dès que le sang qui purifie les consciences a été versé, rien ne s'oppose plus à l'application de sa vertu. Aussi les apôtres sont-ils investis du pouvoir de remettre les péchés, c'est-à-dire de les effacer, et du pouvoir de les retenir, s'ils s'abstiennent de leur appliquer la vertu du sang rédempteur. On peut remarquer, au sujet de ce texte, d'abord que le péché, étant une dette contractée envers Dieu et une souillure intérieure, ne peut, de soi, être remis que par Dieu seul ; les Juifs l'avaient proclamé jadis devant le Seigneur : Quispotest dimittere peccata, nisi sohis Deus (Mc., ii, 7) ? C'est donc un pouvoir essentiellement divin qui est conféré aux apôtres. Il est conféré avec une telle plénitude que Dieu regarde comme sienne toute sentence prononcée par les apôtres et leurs successeurs. Et parce que cette autorité s'exerce avec discernement, et non d'une façon arbitraire ou inconditionnée, il y aura jugement, appréciation, sentence juridique. Ces paroles du Seigneur contiennent l'institution même du sacrement de pénitence, selon l'interprétation formelle du concile de Trente (Sess. xiv, can. 3).
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