Feria IV 9 Septembris 2026, Hebdomada XXIII per annum,
Celebrátio litúrgica (Ordo)
De EaActivevel: S. Petri Claver, presbyteri
   L’ANNÉE LITURGIQUE
   PAR LE
   R. P. DOM PROSPER GUÉRANGER
   ABBÉ DE SOLESMES
   CINQUIÈME VOLUME DE LA CONTINUATION
   LE TEMPS
   APRÈS LA PENTECÔTE
   TOME V
   PROPRE DES SAINTS DU XXIII AOÛT AU XXXI OCTOBRE
   LA NATIVITÉ DE NOTRE-DAME – LE ROSAIRE
   QUATRIÉME ÉDITION
   De licentia Superiorum
   IMPRIMATUR :
   + HENRICUS, Episc. Pictaviensis.
   16 Julii 1901
   1901
   LIBRAIRIE RELIGIEUSE H. OUDIN
   PARIS 10, rue de Mézières
   POITIERS 4, rue de l’éperon
   1901
   LE TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE
   CHAPITRE PREMIER. DE L’ASSISTANCE A LA SAINTE MESSE, AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE.
   Le Dimanche, si la Messe à laquelle on assiste est paroissiale, deux rites solennels, l’Aspersion de l’Eau bénite, et, en beaucoup d’églises, la Procession, devront d’abord intéresser la piété.
   ANTIENNE DE L’ASPERSION.
   Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor : lava bis me, et super nivem dealbabor.
   Vous m’arroserez, Seigneur, avec l’hysope, et je serai purifié ; vous me laverez, et je deviendrai plus blanc que la neige.
   Ps. Miserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam tuam. Gloria Patri. Asperges me.
   Ps. O Dieu, ayez pitié de moi, selon votre grande miséricorde. Gloire au Père. Nous m’arroserez.
   v. Ostende nobis, Domine, misericordiam tuam ;
   v. Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde ;
   r. Et Salutare tuum da nobis.
   r. Et donnez-nous le Salut que vous nous avez préparé.
   v. Domine, exaudi orationem meam ;
   v. Seigneur, exaucez ma prière ;
   r. Et clamor meus ad te veniat.
   r. Et que mon cri monte jusqu’à vous.
   v. Dominus vobiscum ;
   v. Le Seigneur soit avec vous ;
   r. Et cum spiritu tuo.
   r. Et avec votre esprit.
   ORAISON.
   Exaudi nos, Domine sancte, Pater omnipotens, reterne Deus : et mittere digneris sanctum Angelum tuum de cœlis, qui custodiat. foveat, protegat, visitet, atque defendat omnes habitantes in hoc habitaculo. Per Christum Dominum nostrum. Amen.
   Exaucez-nous, Seigneur saint, Père tout-puissant. Dieu éternel, et daignez envoyer du ciel votre saint Ange qui garde, protège, visite et défende tous ceux qui sont rassemblés en ce lieu. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
   L’ORDINAIRE DE LA MESSE
   In nomine Patris, et Filii. et Spiritus Sancti. Amen.
   Gloria Patri, et Filio. er Spiritui Sancto.
   v. Introibo ad altare Dei,
   
   r. Ad Deum qui laetificat juventutem meam.
   
   Judica me, Deus, et discerne causam meam de gente non sancta : ab homine iniquo et doloso erue me.
   
   Quia tu es, Deus, fortitudo mea : quare me reppulisti ? et quare tristis incedo, dum affligit me inimicus ?
   
   Emitte lucem tuam et veritatem tuam ; ipsa me deduxerunt et adduxerunt in montem sanctum tuum, et in tabernacula tua.
   
   Et introibo ad altare Dei : ad Deum qui laetificat juventutem meam.
   
   Confitebor tibi in cithara, Deus, Deus meus : quare tristis es, anima mea : et quare conturbas me ?
   
   Spera in Deo, quoniam adhuc confitebor illi : salutare vultus mei, et Deus meus.
   
   Sicut erat in principio, et nunc, et semper, et in sæcula sæculorum. Amen.
   r. Qui fecit cœlum et terram.
   v. Introibo ad altare Dei,
   Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
   r. Ad Deum qui laetificat juventutem meam.
   Je m’unis, ô mon Dieu, a votre sainte Église qui tressaille dans l’espoir de contempler bientôt au sein des splendeurs de sa résurrection Jésus-Christ votre Fils, l’Autel véritable.
   v. Adjutorium nostrum in nomine Domini,
   Comme elle, je vous supplie de me défendre contre la malice des ennemis de mon salut.
   C’est en vous que j’ai mis mon espérance ; et cependant je me sens triste et inquiet, à cause des embûches qui me sont tendues.
   Faites-moi donc voir, lorsque mon cœur en sera digne, celui qui est la Lumière et la Vérité : c’est lui qui nous ouvrira l’accès à votre sainte montagne, à votre céleste tabernacle.
   Il est le médiateur, l’Autel vivant ; je m’approcherai de lui, et je serai dans la joie. Quand je l’aurai vu, je chanterai avec allégresse. O mon âme ! ne t’attriste donc plus, ne sois plus troublée.
   Espère en lui ; bientôt il se montrera à toi, vainqueur de cette mort qu’il aura subie en ta place ; et tu ressusciteras avec lui.
   Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit ;
   Comme il était au commencement, et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
   Je vais donc m’approcher de l’autel de Dieu, et sentir la présence de Celui qui veut rajeunir mon âme.
   Cette confiance est en moi, non à cause de mes mérites, mais par le secours tout-puissant de mon Créateur.
   Cette pensée qu’il va paraître devant le Seigneur excite dans l’âme du Prêtre un vif sentiment de componction. Il ne veut pas aller plus loin sans confesser publiquement qu’il est pécheur et indigne d’une telle grâce. Écoutez avec respect cette confession de l’homme de Dieu, et faites ensuite votre confession avec le ministre, disant à votre tour avec contrition :
   Confiteor Deo omnipotenti, beatæ Maria ; semper Virgini, beato Michaeli Archangelo, beato Johanni Baptista ; sanctis Apostolis Petro et Paulo, omnibus Sanctis, et tibi, Pater, quia peccavi nimis, cogitatione, verbo et opere : mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. Ideo precor beatam Mariam semper Virginem, beatum Michaelem Archangelum, beatum Johannem Baptistam, sanctos Apostolos Petrum et Paulum, omnes Sanctos, et te, Pater, orare pro me ad Dominum Deum nostrum.
   
   v. Misereatur vestri omnipotens Deus, et dimissis peccatis vestris, perducat vos ad vitam aeternam.
   
   r. Amen.
   
   v. Indulgentiam, absolutionem, et remissionem peccatorum nostrorum, tribuat nobis omnipotens et misericors Dominus.
   
   r. Amen.
   
   v. Deus, tu conversus vivificabis nos ;
   
   r. Et plebs tua laetabitur in te.
   
   v. Ostende nobis, Domine, misericordiam tuam ;
   
   r. Et Salutare tuum da nobis.
   
   v. Domine, exaudi orationem meam ;
   
   r. Et clamor meus ad te veniat.
   
   v. Dominus vobiscum ;
   
   r. Et cum spiritu tuo.
   
   OREMUS.
   Aufer a nobis, quaesumus Domine, iniquitates nostras ; ut ad Sancta Sanctorum puris mereamur mentibus introire. Per Christum Dominum nostrum. Amen.
   Je confesse à Dieu tout-puissant, à la bienheureuse Marie toujours Vierge, à saint Michel Archange, à saint Jean-Baptiste, aux Apôtres saint Pierre et saint Paul, à tous les Saints, et a vous, mon Père, que j’ai beaucoup péché en pensées, en paroles et en œuvres, par ma faute, par ma faute, par ma très grande faute. C’est pourquoi je supplie la bienheureuse Marie toujours Vierge, saint Michel Archange, saint Jean-Baptiste, les Apôtres saint Pierre et saint Paul, tous les Saints, et vous, mon Père, de prier pour moi le Seigneur notre Dieu.
   V/. Que le Dieu tout-puissant ait pitié de vous, qu’il vous remette vos péchés, et vous conduise à la vie éternelle.
   r. Amen.
   v. Que le Seigneur tout-puissant et miséricordieux nous accorde l’indulgence, l’absolution et la rémission de nos péchés.
   r. Amen.
   v. O Dieu, d’un seul regard vous nous donnerez la vie ;
   R/. Et votre peuple se réjouira en vous.
   V/. Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde ;
   R/. Et donnez-nous de connaître et d’aimer le Sauveur que vous nous avez envoyé.
   V/. Seigneur, exaucez ma prière ;
   R/. Et que mon cri parvienne jusqu’à vous.
   V/. Le Seigneur soit avec vous ;
   R/. Et avec votre esprit.
   PRIONS.
   Faites disparaître de nos cœurs, ô mon Dieu ! toutes les taches qui les rendent indignes de vous être présentés ; nous vous le demandons par votre divin Fils, notre Seigneur.
   Quand le Prêtre baise l’autel par respect pour les os des Martyrs qu’il couvre, on dira :
   Oramus te, Domine, per merita Sanctorum tuorum quorum reliquiae hic sunt, et omnium Sanctorum, ut indulgere digneris omnia peccata mea. Amen.
   Généreux soldats de Jésus-Christ, qui avez mêlé votre sang au sien, faites instance pour que nos péchés soient remis, afin que nous puissions, comme vous, approcher de Dieu.
   Si la Messe est solennelle, le Prêtre encense l’autel. Il dit ensuite l’Introït, qui est suivi des Kyrie.
   Au Père
   Kyrie, eleison. Kyrie, eleison. Kyrie, eleison.
   Seigneur, ayez pitié ! Seigneur, ayez pitié ! Seigneur, ayez pitié !
   Au Fils
   Christe, eleison. Christe, eleison. Christe, eleison.
   Christ, ayez pitié ! Christ, ayez pitié ! Christ, ayez pitié !
   Au Saint-Esprit ,
   Kyrie, eleison. Kyrie, eleison. Kvrie, eleison.
   Seigneur, ayez pitié ! Seigneur, ayez pitié ! Seigneur, ayez pitié !
   L’HYMNE ANGÉLIQUE.
   Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus bona ; voluntatis.
   Qui tollis peccata mundi, suscipe deprecationem nostram.
   Laudamus te : benedicimus te : adoramus te : glorificamus te : gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam.
   
   Domine Deus, Rex cœlestis, Deus Pater omnipotens.
   
   Domine, Fili unigenite, Jesu Christe.
   
   Domine Deus, Agnus Dei, Filius Patris.
   
   Qui tollis peccata mundi, miserere nobis.
   
   Qui sedes ad dexteram Patris, miserere nobis.
   Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté.
   Quoniam tu solus Sanctus, tu solus Dominus, tu solus Altissimus, Jesu Christe, cum Sancto Spiritu, in gloria Dei Patris. Amen.
   Nous vous louons, nous vous bénissons, nous vous adorons, nous vous glorifions ; nous vous rendons grâces, à cause de votre grande gloire.
   Seigneur Dieu, Roi céleste. Dieu Père tout-puissant !
   Seigneur Jésus-Christ, Fils unique !
   Seigneur Dieu, Agneau de Dieu, Fils du Père !
   Vous qui ôtez les péchés du monde, ayez pitié de nous.
   Vous qui ôtez les péchés du monde, recevez notre humble prière.
   Vous qui êtes assis à la droite du Père, ayez pitié de nous.
   Car vous êtes le seul Saint, vous êtes le seul Seigneur, vous êtes le seul Très-Haut, ô Jésus-Christ ! avec le Saint-Esprit, dans la gloire de Dieu le Père. Amen.
   Le Prêtre salue encore le peuple. Vient ensuite la Collecte ou Oraison, qui se trouve au Propre du Temps, ou au Propre des Saints, et à laquelle on doit répondre Amen, avec le ministre qui sert la Messe.
   On lira ensuite l’Épître, puis le Graduel et le Verset alléluiatique.
   Pour préparation à le bien entendre, on peut dire en union avec le Prêtre et avec le Diacre :
   Munda cor meum, ac labia mea, omnipotens Deus, qui labia Isaiae Prophetae calculo mundasti ignito : ita me tua grata miseratione dignare mundare, ut sanctum Evangelium tuum digne valeam nuntiare. Per Christum Dominum nostrum. Amen.
   Seigneur, purifiez mes oreilles trop longtemps remplies des vaines paroles du siècle, afin que j’entende la Parole de la vie éternelle, et que je la conserve dans mon cœur ; par Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur. Amen.
   Dominus sit in corde meo, et in labiis meis : ut digne et competenter annuntiem Evangelium suum. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.
   Donnez à vos ministres la grâce d’être les fidèles interprètes de votre loi, afin que, pasteurs et troupeau, nous nous réunissions tous en vous à jamais.
   On se tiendra debout, par respect, pendant la lecture de l’Évangile ; on fera sur soi le signe de la Croix, et on suivra toutes les paroles du Prêtre ou du Diacre. Après l’Évangile, si le Prêtre récite le Symbole de la Foi, on dira avec lui :
   SYMBOLE DE NICÉE.
   Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, factorem cœli et terrae, visibilium omnium et invisibilium.
   Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant. qui a fait le ciel et la terre, et toutes les choses visibles et invisibles.
   Et in unum Dominum Iesum Christum, Filium Dei unigenitum. Et ex Patre natum ante omnia sæcula. Deum de Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero. Genitum, non factum, consubstantialem Patri : per quem omnia facta sunt. Qui propter nos homines et propter nostram salutem, descendit de cœlis. Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine : ET HOMO FACTUS EST. Crucifixus etiam pro nobis sub Pontio Pilato, passus et sepultus est. Et resurrexit tertia die, secundum Scripturas. Et ascendit in caelum : sedet ad dexteram Patris. Et iterum venturus est cum gloria judicare vivos et mortuos : cujus regni non erit finis.
   Et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu ; qui est né du Père avant tous les siècles ; Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; qui n’a pas été fait, mais engendré : consubstantiel au Père : par qui toutes choses ont été faites. Qui est descendu des cieux pour nous autres hommes et pour notre salut ; qui a pris chair de la Vierge Marie par l’opération du Saint-Esprit ; ET QUI S’EST FAIT HOMME. Qui a été aussi crucifié pour nous sous Ponce Pilate, qui a souffert, qui a été mis dans le sépulcre ; qui est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. Et qui est monté au ciel ; qui est assis à la droite du Père, et qui viendra encore avec gloire pour juger les vivants et les morts ; et dont le règne n’aura point de fin.
   Et in Spiritum Sanctum, Dominum et vivificantem : qui ex Patre Filioque procedit. Qui cum Patre et Filio simul adoratur, et conglorificatur : qui locutus est per Prophetas. Et Unam, Sanctam, Catholicam et Apostolicam Ecclesiam. Confiteor unum Baptisma in remissionem peccatorum. Et exspecto resurrectionem mortuorum, et vitam venturi sæculi Amen.
   Et au Saint-Esprit, Seigneur et vivifiant, qui procède du Père et du Fils ; qui est adoré et glorifié conjointement avec le Père et le Fils ; qui a parlé par les Prophètes. Je crois l’Église qui est Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Je confesse qu’il y a un Baptême pour la rémission des péchés, et j’attends la résurrection des morts et la vie du siècle à venir. Amen.
   Nous entrons dans cette seconde partie de la sainte Messe qui est appelée Oblation. Le Prêtre salue encore le peuple, pour l’avertir d’être de plus en plus attentif. Lisons avec lui l’Offertoire, et, quand il présente à Dieu l’Hostie, joignons-nous à lui et disons :
   Suscipe, sancte Pater, omnipotens aeterne Deus, hanc immaculatam hostiam, quam ego indignus famulus tuus offero tibi Deo meo vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et negligentiis meis, et pro omnibus circumstantibus, sed et pro omnibus fidelibus Christianis vivis atque defunctis : Ut mihi et illis proficiat ad salutem in vitam aeternam. Amen.
   Tout ce que nous avons, Seigneur, vient de vous et est à vous : il est donc juste que nous vous le rendions. Mais combien vous êtes admirable dans les inventions de votre puissante charité ! Ce pain que nous vous offrons va bientôt céder la place à votre sacré Corps ; recevez, dans une même oblation, nos cœurs qui voudraient vivre de vous, et non plus d’eux-mêmes.
   Quand le Prêtre met dans le calice le vin, auquel il mêle ensuite un peu d’eau :
   Deus, qui humanae substantiae dignitatem mirabiliter condidisti, et mirabilius reformasti, da nobis per humus aquae et vini mysterium, ejus divinitatis esse consortes, qui humanitatis nostrae fieri dignatus est particeps, Jesus Christus, Filius tuus, Dominus noster ; qui tecum vivit et regnat in unitate Spiritus Sancti Deus, per omnia sæcula sæculorum. Amen.
   Seigneur, qui êtes la véritable Vigne, et dont le sang, comme un vin généreux, s’est épanché sous le pressoir de la Croix, vous daignez unir votre nature divine à notre faible humanité, figurée ici par cette goutte d’eau ; venez nous taire participants de votre divinité, en vous manifestant en nous par votre douce et puissante visite.
   Le Prêtre offre ensuite le mélange de vin et d’eau :
   Offerimus tibi, Domine, calicem salutaris, tuam deprecantes clementiam : ut in conspectu divinae Majestatis tuae, pro nostra et totius mundi salute, cum odore suavitatis ascendat. Amen.
   Agréez ces dons, souverain Créateur de toutes choses : qu’ils soient ainsi préparés pour la divine transformation qui. de cette simple offrande de créatures, va faire l’instrument du salut du monde.
   In spiritu humilitatis, et in animo contrito suscipiamur a te, Domine : et sic fiat sacrificium nostrum in conspectu tuo hodie, ut placeat tibi, Domine Deus.
   Si nous avons la hardiesse d’approcher de votre autel, Seigneur, ce n’est pas que nous puissions oublier ce que nous sommes. Faites-nous miséricorde, afin que nous puissions paraître en la présence de votre Fils, qui est notre Hostie salutaire.
   Veni, Sanctificator omnipotens, aeterne Deus, et benedic hoc sacrificium tuo sancto Nomini praeparatum.
   Venez, Esprit divin, féconder cette offrande qui est sur l’autel, et produire en nous celui que nos cœurs attendent.
   Si c’est une Messe solennelle, le Prêtre encense le pain et le vin qui viennent d’être offerts, et ensuite l’autel lui-même ; puis il lave ses mains.
   DU PSAUME XXV.
   Lavabo inter innocentes manus meas : et circumdabo altare tuum, Domine.
   Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto ;
   Ut audiam vocem laudis : et enarrem universa mirabilia tua.
   
   Domine, dilexi decorem domus tua : : et locum habitationis gloriae tuae.
   
   Ne perdas cum impiis, Deus, animam meam : et cum viris sanguinum vitam meam.
   
   In quorum manibus iniquitates sunt : dextera eorum repleta est muneribus.
   
   Ego autem in innocentia mea ingressus sum : redime me, et miserere mei.
   
   Pes meus stetit in directo : in ecclesiis benedicam te, Domine.
   
   Sicut erat in principio, et nunc, et semper, et in sæcula sæculorum. Amen.
   Je veux laver mes mains. Seigneur, et me rendre semblable à ceux qui sont dans l’innocence, pour être digne d’approcher de votre autel, d’entendre vos sacrés Cantiques, et de raconter vos merveilles. J’aime la beauté de votre Maison, le lieu dont vous allez faire l’habitation de votre gloire. Ne me laissez pas retourner, ô Dieu ! dans la compagnie de vos ennemis et des miens. Depuis que votre miséricorde m’en a retiré, je suis revenu à l’innocence, en rentrant en grâce avec vous ; mais ayez encore pitié de mes faiblesses, rachetez-moi encore, vous qui avez, par votre bonté, remis mes pas dans le sentier : ce dont je vous rends grâces au milieu de cette assemblée. Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ; comme il était au commencement, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
   Le Prêtre, au milieu de l’autel et s’incline respectueusement :.
   Suscipe, sancta Trinitas, hanc oblationem, quam tibi offerimus ob memoriam Passionis, Resurrectionis, et Ascensionis Jesu Christi Domini nostri, et in honorem beatae Mariae semper Virginis, et beati Johannis Baptistae, et sanctorum Apostolorum Petri et Pauli, et istorum, et omnium Sanctorum : ut illis proficiat ad honorem, nobis autem ad salutem : et illi pro nobis intercedere dignentur in cœlis, quorum memoriam agimus in terris. Per eumdem Christum Dominum nostrum. Amen.
   Trinité sainte, agréez ce Sacrifice ainsi préparé, qui va renouveler la mémoire de la Passion, de la Résurrection et de l’Ascension de Jésus-Christ, notre Seigneur. Souffrez que votre Église y joigne l’intention d’honorer la glorieuse Vierge qui nous a donné le divin fruit de ses entrailles, les saints Apôtres Pierre et Paul, les Martyrs dont les ossements attendent la résurrection sous cet autel, et les Saints dont aujourd’hui nous honorons la mémoire. Augmentez la gloire dont ils jouissent, et qu’ils daignent eux-mêmes intercéder pour notre salut.
   Le Prêtre se tourne une dernière fois vers le peuple, et il dit :
   Orate, Fratres : ut meum ac vestrum sacrificium acceptabile fiat apud Deum Patrem omnipotentem.
   Priez, mes Frères, afin que mon Sacrifice, qui est aussi le vôtre, soit acceptable auprès de Dieu le Père tout-puissant.
   R. Suscipiat Dominus sacrificium de manibus tuis, ad laudem et gloriam Nominis sui, ad utilitatem quoque nostram, totiusque Ecclesiae suae sanctae.
   R. Que le Seigneur reçoive ce Sacrifice de vos mains, pour la louange et la gloire de son Nom, pour notre utilité et pour celle de toute sa sainte Église.
   Le Prêtre récite les Oraisons secrètes, qu’il termine à haute voix :
   Per omnia sæcula sæculorum.
   Sursum corda !
   R. Amen
   
   R. Habemus ad Dominum.
   Gratias agamus Domino Deo nostro.
   R. Dignum et justum est.
   Dans tous les siècles des siècles.
   R. Amen.
   Les cœurs en haut !
   R. Nous les avons vers le Seigneur.
   Rendons grâces au Seigneur notre Dieu.
   R. C’est une chose digne et juste.
   PREFACE.
   Vere dignum et iustum est, aéquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens aetérne Deus : Qui cum unigénito Fílio tuo, et Spíritu Sancto, unus es Deus, unus es Dóminus : non in uníus singularitáte persónae, sed in uníus Trinitáte substantiae. Quod énim de tua glória, revelánte te, crédimus, hoc de Fílio tuo, hoc de Spíritu Sancto, sine differéntia discretiónis sentímus. Ut in confessióne verae sempiternaéque Deitátis, et in persónis propríetas, et in esséntia únitas, et in maiestáte adorétur aequálitas. Quam láudant Angeli atque Archángeli, Chérubim quoque ac Séraphim : qui non céssant clamáre cotídie, una voce dicéntes : Sanctus ! Sanctus ! Sanctus !
   Oui, c’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui, avec votre Fils unique et le Saint-Esprit, êtes un seul Dieu, un seul Seigneur ; non en ne faisant qu’une seule personne, mais trois en une seule substance. Car ce que nous croyons, sur ce que vous avez révélé, au sujet de votre gloire, nous le croyons aussi, sans aucune différence, de votre Fils et du Saint-Esprit : en sorte que, confessant une véritable et éternelle Divinité, nous adorons la propriété dans les personnes, l’unité dans l’essence et l’égalité dans la majesté. C’est le sujet de la louange éternelle des Anges et des Archanges, des Chérubins et des Séraphins, qui ne cessent de crier d’une voix unanime : Saint !, Saint ! Saint ! Etc.
   Cette Préface est celle des Dimanches dans l’année. Nous plaçons ici la Préface commune, que l’on emploie, pendant la semaine, à toutes les Messes qui n’en ont pas de propre à une Fête ou au Temps.
   Vere dignum et iustum est, aéquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens aetérne Deus : per Christum Dóminum nostrum. Per quem maiestátem tuam laudant Angeli, adórant Dominatiónes, trémunt Potestátes, Coéli cœlorúmque Virtútes, ac beáta Séraphim, sócia exsultatióne concélebrant. Cum quibus et nostras voces ut admítti iúbeas, deprecámur, súpplici confessióne dicéntes :
   Oui, c’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel ; par Jésus-Christ notre Seigneur : par qui les anges louent votre Majesté ? Les Dominations l’adorent, les Puissances la révèrent en tremblant, les Cieux et les Vertus des cieux, et les heureux Séraphins la célèbrent avec transport. Daignez permettre à nos voix de s’unir à leurs voix, afin que nous puissions tous dire dans une humble confession :
   Sanctus, Sanctus, Sanctus Dominus Deus sabaoth !
   Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées !
   Pleni sunt cœli et terra gloria tua.
   Les cieux et la terre sont remplis de sa gloire.
   Hosanna in excelsis !
   Hosannah au plus haut des cieux !
   Benedictus qui venit in Nomine Domini.
   Béni soit celui qui va venir au Nom du Seigneur qui l’envoie.
   Hosanna in excelsis !
   Hosannah soit à lui au plus haut des cieux !
   LE CANON DE LA MESSE.
   Te igitur, clementissime Pater, per Jesum Christum Filium tuum Dominum nostrum supplices rogamus ac petimus, uti accepta habeas, et benedicas hæc dona, hæc munera, hæc sancta sacrificia illibata ; in primis quæ tibi offerimus pro Ecclesia tua sancta catholica : quam pacificare, custodire, adunare, et regere digneris toto orbe terrarum, una cum famulo tuo Papa nostro N., et Antistite nostro N., et omnibus orthodoxis, atque catholicæ et apostolica ; fidei cultoribus.
   O Dieu ! qui vous manifestez au milieu de nous par le moyen des Mystères dont vous avez fait dépositaire notre Mère la sainte Église, nous vous supplions, au nom de ce divin Sacrifice, de détruire tous les obstacles qui s’opposent à son pèlerinage en ce monde. Donnez-lui la paix et l’unité ; conduisez vous-même notre Saint-Père le Pape, votre vicaire sur la terre : dirigez notre Évêque qui est pour nous le lien sacré de l’unité ; sauvez le prince qui nous gouverne, afin que nous menions une vie tranquille ; conservez tous les orthodoxes enfants de l’Église Catholique-Apostolique-Romaine.
   Memento, Domine, famulorum famularumque tuarum N. et N., et omnium circumstantium, quorum tibi fides cognita est, et nota devotio : pro quibus tibi offerimus, vel qui tibi offerunt hoc sacrificium laudis, pro se suisque omnibus, pro redemptione animarum suarum, pro spe salutis et incolumitatis suæ, tibique reddunt vota sua æterno Deo vivo et vero.
   Permettez-moi, ô mon Dieu, de vous demander de répandre vos bénédictions spéciales sur vos serviteurs et vos servantes, pour lesquels vous savez que j’ai une obligation particulière de prier… Appliquez-leur les fruits de ce divin Sacrifice, qui vous est offert au nom de tous. Visitez-les par votre grâce ; pardonnez leurs péchés ; accordez-leur les biens de la vie présente et ceux de la vie éternelle.
   Communicantes, et memoriam venerantes, in primis gloriosæ, semper Virginis Mariæ, Genitricis Dei et Domini nostri Jesu Christi : sed et beatorum Apostolorum ac Martyrum tuorum Pétri et Pauli, Andreae, Jacobi, Johannis, Thomae, Jacobi, Philippi, Bartholomaei, Matthæi, Simonis et Thaddaei, Lini, Cleti, Clementis, Xysti, Cornelii, Cypriani, Laurentii, Chrysogoni, Joannis et Pauli, Cosmae et Damiani, et omnium Sanctorum tuorum : quorum meritis precibusque concedas, ut in omnibus protectionis tua ; muniamur auxilio. Per eumdem Christum Dominum nostrum. Amen.
   Mais non seulement, ô mon Dieu, l’offrande de ce Sacrifice nous unit à nos frères qui sont encore dans cette vie voyagère de l’épreuve : il resserre aussi nos liens avec ceux qui déjà sont établis dans la gloire. Nous l’offrons donc pour honorer la mémoire de la glorieuse et toujours Vierge Marie, de laquelle est né notre Sauveur ; des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs, des Vierges, en un mot de tous les Justes, afin qu’ils nous aident par leur puissant secours à devenir dignes de vous contempler à jamais comme eux, dans le séjour de votre gloire.
   Hanc igitur oblationem servitutis nostræ, sed et cunctæ familiæ tuæ, quæsumus Domine, ut placatus accipias ; diesque nostros in tua pace disponas, atque ab alterna damnatione nos eripi, et in electorum tuorum jubeas grege numerari. Per Christum Dominum nostrum. Amen.
   Daignez recevoir, ô Dieu ! cette offrande que toute votre famille vous présente, comme l’hommage de son heureuse servitude. En échange, donnez-nous la paix, sauvez-nous de votre colère, mettez-nous au nombre de vos élus ; par Jésus-Christ notre Seigneur qui va paraître.
   Quam oblationem tu Deus in omnibus, quæsumus, benedictam, adscriptam, ratam, rationabilem, acceptabilemque facere digneris ; ut nobis Corpus et Sanguis fiat dilectissimi Filii tui Domini nostri Jesu Christi.
   Car il est temps que ce pain devienne son Corps sacré qui est notre nourriture, et que ce vin se transforme en son Sang qui est notre breuvage ; ne tardez donc plus à nous introduire en la présence de ce divin Fils notre Sauveur.
   Qui pridie quam pateretur, accepit panem in sanctas ac venerabiles manus suas ; et elevatis oculis in cœlum, ad te Deum Pat rem suum omnipotentem, tibi gratias agens, benedixit, fregit, deditque discipulis suis, dicens : Accipite, et manducate ex hoc omnes : HOC EST ENIM CORPUS MEUM.
   Que ferai-je en ce moment, ô Dieu du ciel et de la terre ! Sauveur ! Messie tant désiré ! si ce n’est de vous adorer en silence comme mon souverain Maître, de vous offrir mon cœur, comme à son Roi plein de douceur ? Venez donc, Seigneur Jésus ! venez !
   Simili modo postquam coenatum est, accipiens et hunc præclarum Calicem in sanctas ac venerabiles manus suas : item tibi gratias agens, benedixit, deditque discipulis suis, dicens : Accipite et bibite ex eo omnes. HIC EST ENIM CALIX SANGUINIS MEI, NOVI ET ÆTERNI TESTAMENTI : MYSTERIUM FIDEI : QUI PRO VOBIS ET PRO MULTIS EFFUNDETUR IN REMISSIONEM PECCATORUM. Hæc quotiescumque feceritis, in mei memoriam facietis.
   Sang divin, prix de mon salut, je vous adore. Lavez mes iniquités, et rendez-moi plus blanc que la neige. Agneau sans cesse immolé, et cependant toujours vivant, vous venez effacer les péchés du monde ; venez aussi régner en moi par votre force et par votre douceur.
   Unde et memores, Domine, nos servi tui, sed et plebs tua sancta, ejusdem Christi Filii tui Domini nostri tam beatæ Passionis, nec non et ab inferis Resurrectionis, sed et in cœlos gloriosæ Ascensionis : offerimus præclaræ majestati tuæ de tuis donis ac datis Hostiam puram, Hostiam sanctam, Hostiam immaculatam : Panem sanctum vitæ æternæ, et Calicem salutis perpetuæ.
   La voici donc, ô Père saint ! l’Hostie si longtemps attendue. Voici ce Fils éternel qui a souffert, qui est ressuscité glorieux, qui est monté triomphant au ciel. Il est votre Fils ; mais il est aussi notre Hostie, Hostie pure et sans tache, notre Pain et notre Breuvage d’immortalité.
   Supra quæ propitio ac sereno vultu respicere digneris, et accepta habere, sicuti accepta habere dignatus es munera pueri tui justi Abel, et sacrificium Patriarchæ nostri Abrahæ, et quod tibi obtulit summus Sacerdos tuus Melchisedech, sanctum sacrificium, immaculatam hostiam.
   Vous avez agréé autrefois le sacrifice des tendres agneaux que vous offrait Abel ; le sacrifice qu’Abraham vous fit de son fils Isaac, immolé sans perdre la vie ; enfin le sacrifice mystérieux du pain et du vin que vous présenta Melchisédech. Recevez ici l’Agneau par excellence, la victime toujours vivante, le Corps de votre Fils qui est le Pain de vie, son Sang qui est à la fois un breuvage pour nous et une libation à votre gloire.
   Supplices te rogamus, omnipotens Deus : jube hæc perferri per manus sancti Angeli tui in sublime Altare tuum, in conspectu divinæ Majestatis tuæ : ut quotquot ex hac altaris participatione, sacrosanctum Filii tui Corpus et Sanguinem sumpserimus, omni benedictione cœlesti et gratia repleamur. Per eumdem Christum Dominum nostrum. Amen.
   Mais, ô Dieu tout-puissant, ces dons sacrés ne reposent pas seulement sur cet autel terrestre ; ils sont aussi sur l’Autel sublime du ciel, devant le trône de votre divine Majesté ; et ces deux autels ne sont qu’un même autel, sur lequel s’accomplit le grand mystère de votre gloire et de notre salut : daignez nous rendre participants du Corps et du Sang de l’auguste Victime, de laquelle émanent toute grâce et toute bénédiction.
   Memento etiam, Domine, famulorum famularumque tuarum N. et N. qui nos præcesserunt cum signo fidei, et dormiunt in somno pacis. Ipsis, Domine, et omnibus in Christo quiescentibus, locum refrigerii, lucis et pacis, ut indulgeas, deprecamur. Per eumdem Christum Dominum nostrum. Amen.
   N’excluez personne de votre visite, ô Jésus ! Votre aspect réjouit la cité sainte avec ses élus ; nos veux encore mortels vous contemplent, quoique sous un voile ; ne vous cachez plus à ceux de nos frères qui sont dans le lieu des expiations. Soyez-leur un rafraîchissement dans leurs flammes, une lumière dans leurs ténèbres, une paix dans leurs douloureux transports.
   Nobis quoque peccatoribus famulis tuis, de multitudine miserationum tuarum sperantibus, partem aliquam et sociÉtatem donare digneris cum tuis sanctis Apostolis et Martyribus ; cum Iohanne, Stephano, Mathia, Barnaba, Ignatio, Alexandro, Marcellino, Petro, Felicitate, Perpetua, Agatha, Lucia, Agnete, Concilia, Anastasia et omnibus Sanctis tuis ; intra quorum nos consortium, non æstimator meriti, sed veniæ, quæsumus, largitor admitte : per Christum Dominum nostrum. Per quem hæc omnia, Domine, semper bona creas, sanctificas, vivificas, benedicis et præstas nobis : per ipsum, et cum ipso, et in ipso, est tibi Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiritus Sancti, omnis honor et gloria.
   Nous sommes pécheurs, ô Père saint ! et cependant nous attendons de votre infinie miséricorde une part dans votre royaume, par le mérite de ce Sacrifice que nous vous offrons, et non à cause de nos œuvres, qui ne sont dignes que de votre colère. Mais souvenez-vous de vos saints Apôtres, de vos saints Martyrs, de vos saintes Vierges, de tous les Bienheureux, et donnez-nous, par leur intercession, la grâce et la gloire éternelle que nous vous demandons au nom de Jésus-Christ notre Seigneur, votre Fils. C’est par lui que vous répandez sur nous vos bienfaits de vie et de sanctification ; par lui encore, avec lui et en lui, dans l’unité du Saint-Esprit, soit à vous honneur et gloire à jamais.
   Per omnia sæcula sæculorum.
   Dans tous les siècles des siècles.
   R. Amen.
   
   R. Amen !
   Oremus. Præceptis salutaribus moniti, et divina institutione formati, audemus dicere :
   Instruits par un précepte salutaire, et suivant fidèlement la forme de l’instruction divine qui nous a été donnée, nous osons dire :
   L’ORAISON DOMINICALE.
   Pater noster, qui es in cœlis : Sanctificetur Nomen tuum : Adveniat regnum tuum : Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie : Et dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris : Et ne nos inducas in tentationem.
   Notre Père qui êtes aux cieux, que votre Nom soit sanctifié ; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd’hui notre Pain quotidien ; et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation.
   R. Sed libera nos a malo.
   R. Mais délivrez-nous du mal.
   Amen.
   
   Amen.
   Trois sortes de maux nous désolent, Seigneur : les maux passés, c’est-à-dire les péchés dont notre âme porte les cicatrices, et qui ont fortifié ses mauvais penchants ; les maux présents, c’est-à-dire les taches actuellement empreintes sur cette pauvre âme, sa faiblesse et les tentations qui l’assiègent ; enfin les maux à venir, c’est-à-dire les châtiments de votre justice. En présence de l’Hostie du salut, nous vous prions, Seigneur, de nous délivrer de tous ces maux, et d’agréer en notre faveur l’entremise de Marie, Mère de Dieu, et de vos saints Apôtres Pierre, Paul et André. Affranchissez-nous, délivrez-nous, donnez-nous la paix. Par Jésus-Christ votre Fils, qui vit et règne avec vous.
   Libera nos, quæsumus Domine, ab omnibus malis, præteritis, præsentibus et futuris : et intercedente beata et gloriosa semper Virgine Dei Genitrice Maria, cum beatis Apostolis tuis Petro et Paulo, atque Andrea, et omnibus Sanctis, da propitius pacem in diebus nostris : ut ope misericordiæ tuæ adjuti, et a peccato simus semper liberi, et ab omni perturbatione securi. Per eumdem Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum, qui tecum vivit et regnat in unitate Spiritus Sancti Deus.
   Dans tous les siècles des siècles. r. Amen.
   Per omnia sæcula sæculorum. r. Amen.
   Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous !
   Pax Domini sit semper vobiscum.
   R. Et avec votre esprit.
   R. Et cum spiritu tuo.
   Le Prêtre divise l’Hostie sainte avec révérence, et l’ayant séparée en trois parts, il met une de ces parts dans le Calice :
   Hæc commixtio et consecratio Corporis et Sanguinis Domini nostri Jesu Christi, fiat accipientibus nobis in vitam æternam. Amen.
   Gloire à vous, Sauveur du monde, qui avez souffert que. dans votre Passion, votre précieux Sang fût séparé de votre sacré Corps, et qui les avez réunis ensuite par votre vertu !
   Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis.
   Agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, ayez pitié de nous.
   Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, miserere nobis.
   Agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, ayez pitié de nous.
   Agnus Dei, qui tollis peccata mundi, dona nobis pacem.
   Agneau de Dieu, qui ôtez les péchés du monde, donnez-nous la Paix.
   Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis : Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis : ne respicias peccata mea, sed fidem Ecclesiæ tuæ : eamque secundum voluntatem tuam pacificare et coadunare digneris. Qui vivis et regnas Deus, per omnia sæcula sæculorum. Amen.
   Seigneur Jésus-Christ, qui avez dit à vos Apôtres : « Je vous laisse ma « paix », je vous donne ma « paix », ne regardez pas mes péchés, mais la foi de cette assemblée qui est à vous, et daignez la pacifier et la réunir selon votre sainte volonté. Vous qui étant Dieu, vivez et régnez dans tous les siècles de siècles. Amen.
   Après cette Oraison, le Prêtre, en signe de Paix, si la Messe est solennelle, donne le baiser fraternel au Diacre qui le donne lui-même au Sous-Diacre, lequel va le porter au Chœur.
   Domine Jesu Christe, Fili Dei vivi, qui ex voluntate Patris, cooperante Spiritu Sancto, per mortem tuam mundum vivificasti : libera me per hoc sacrosanctum Corpus, et Sanguinem tuum, ab omnibus iniquitatibus meis, et universis malis, et fac me tuis semper inhaerere mandatis, et a te nunquam separari permittas. Qui cum eodem Deo Patre et Spiritu Sancto vivis et régnas Deus in sæcula sæculorum, Amen.
   Seigneur Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, qui, par la volonté du Père et la coopération du Saint-Esprit, avez donné par votre mort la vie au monde ; délivrez-moi par ce saint et sacré Corps, et par votre Sang, de tous mes péchés et de toutes sortes de maux. Faites que je m’attache toujours inviolablement à votre loi, et ne permettez pas que je me sépare jamais de vous.
   Perceptio Corporis tui, Domine Jesu Christe, quod ego indignus sumere præsumo, non mihi proveniat in judicium et condemnationem ; sed pro tua pietate prosit mihi ad tutamentum mentis et corporis, et ad medelam percipiendam. Qui vivis et regnas cum Deo Patre, in unitate Spiritus Sancti Deus, per omnia sæcula sæculorum. Amen.
   Seigneur Jésus-Christ, faites que la réception de votre Corps, que je me propose de prendre, tout indigne que j’en suis, ne tourne pas à mon jugement et à ma condamnation ; mais que, par votre bonté, il me serve de défense pour mon âme et pour mon corps, et qu’il me soit un remède salutaire.
   Le Prêtre prend l’Hostie et se dispose à s’en communier :
   Panem cœlestem accipiam, et Nomen Domini invocabo.
   Venez, Seigneur Jésus !
   Il frappe sa poitrine et confesse son indignité, disant trois fois :
   Domine, non sum dignus ut intres sub tectum meum : sed tantum die verbo, et sanabitur anima mea.
   Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi, mais dites seulement une parole, et mon âme sera guérie.
   Au moment où il consomme la sainte Hostie :
   Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animam meam in vitam æternam. Amen.
   Je me donne à vous, ô mon Sauveur, pour être votre demeure : faites en moi selon votre bon plaisir.
   Le Prêtre prend le Calice avec actions de grâces, disant :
   Quid retribuam Domino pro omnibus quæ retribuit mihi ? Calicem salutaris accipiam, et Nomen Domini invocabo. Laudans invocabo Dominum, et ab inimicis meis salvus ero.
   Que pourrai-je rendre à Dieu pour tous les biens qu’il m’a faits ? Je prendrai le Calice du salut, j’invoquerai le Nom du Seigneur, et je serai délivré de mes ennemis.
   Sanguis Domini nostri Jesu Christi custodiat animam meam in vitam æternam. Amen.
   Je m’unis à vous, ô mon Sauveur ! unissez-vous à moi ; que nous ne nous séparions jamais !
   La Communion étant faite, pendant que le Prêtre purifie le Calice pour la première fois, dites :
   Quod ore sumpsimus, Domine, pura mente capiamus : et de munere temporali fiat nobis remedium sempiternum.
   Vous m’avez visité dans le temps, ô mon Dieu ! Faites que je garde les fruits de cette visite pour l’éternité.
   Pendant que le Prêtre purifie le Calice pour la seconde fois, dites :
   Corpus tuum, Domine, quod sumpsi, et Sanguis quem potavi, adhæreat visceribus meis : et præsta ut in me non remaneat scelerum macula, quem pura et sancta refecerunt Sacramenta. Qui vivis et regnas in sæcula sæculorum. Amen.
   Béni soyez-vous, ô mon Sauveur, qui m’avez initié au sacré mystère de votre Corps et de votre Sang. Que mon cœur et mes sens conservent, par votre grâce, la pureté que vous leur avez donnée, et que votre sainte présence demeure toujours en moi. Amen.
   Le Prêtre ayant lu l’Antienne dite Communion, se retourne enfin vers le peuple et le salue ; après quoi il récite les Oraisons appelées Postcommunion. Puis il dit :
   Dominus vobiscum.
   Ite, Missa est.
   R. Et cum spiritu tuo.
   R. Deo gratias.
   Placeat tibi, sancta Trinitas, obsequium servitutis meæ et præsta ut sacrificium, quod oculis tuæ Majestatis indignus obtuli, tibi sit acceptabile, mihique, et omnibus, pro quibus illud obtuli, sit, te miserante, propitiabile. Per Christum Dominum nostrum. Amen.
   Le Seigneur soit avec vous.
   R. Et avec votre esprit.
   Retirez-vous : la Messe est finie.
   R. Grâces soient rendues à Dieu !
   Grâces vous soient rendues, adorable Trinité, pour la miséricorde dont vous avez daigné user envers moi, en me permettant d’assister à ce divin Sacrifice ; pardonnez la négligence et la froideur avec lesquelles j’ai reçu un si grand bienfait, et daignez ratifier la bénédiction que votre ministre va répandre sur moi en votre saint Nom.
   Le Prêtre étend ses mains et bénit, en disant :
   Benedicat vos omnipotens Deus, Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus.
   Que le Dieu tout-puissant, vous bénisse : le Père, le Fils et le Saint-Esprit !
   R. Amen.
   
   v. Dominus vobiscum ;
   
   r. Et cum spiritu tuo.
   
   R. Amen.
   v. Le Seigneur soit avec vous ;
   R/. Et avec votre esprit.
   LE DERNIER ÉVANGILE.
   Initium sancti Evangelii secundum Johannem. Cap. I.
   In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt ; et sine ipso factum est nihil. Quod factum est, in ipso vita erat, et vita erat lux hominum : et lux in tenebris lucet, et tenebræ eam non comprehenderunt. Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Johannes. Hic venit in testimonium, ut testimonium perhiberet de lumine, ut omnes crederent per illum. Non erat ille lux, sed ut testimonium perhiberet de lumine. Erat lux vera, quæ illuminat omnem hominem venientem in hunc mundum. In mundo erat, et mundus per ipsum factus est, et mundus eum non cognovit. In propria venit, et sui eum non receperunt. Quotquot autem receperunt eum, dedit eis potestatem filios Dei fieri, his qui credunt in Nomine ejus : qui non ex sanguinibus, neque ex voluntate carnis, neque ex voluntate viri, sed ex Deo nati sunt. ET VERBUM CARO FACTUM EST, et habitavit in nobis : et vidimus gloriam ejus, gloriam quasi Unigeniti a Patre, plenum gratia et veritatis.
   Le commencement du saint Évangile selon saint Jean. Chap. I.
   Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était dans le principe avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui : et rien n’a été fait sans lui. Ce qui a été fait était vie en lui, et la vie était la lumière des hommes : et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise. Il y eut un homme envoyé de Dieu qui s’appelait Jean. Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n’était pas la lumière, mais il était venu pour rendre témoignage à celui qui était la lumière. Celui-là était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a point connu. Il est venu chez soi, et les siens ne l’ont point reçu. Mais il a donné à tous ceux qui l’ont reçu le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à ceux qui croient en son Nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu même. ET LE VERBE S’EST FAIT CHAIR, et il a habité en nous, et nous avons vu sa gloire, sa gloire comme du Fils unique du Père, étant plein de grâce et de vérité.
   CHAPITRE II. DES OFFICES DE TIERCE, SEXTE ET NONE, AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE.
   À TIERCE
   V. Deus, in adjutorium meum intende.
   V. O Dieu, venez à mon aide.R. Hâtez-vous, Seigneur de me secourir.Gloire au Père et au Fils, et au Sain-Esprit ;
   R. Domine, ad adiuvandum me festina.Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto ;
   Comme il était au commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen. Alléluia.
   Sicut erat in principio, et nunc, et semper, et in saecula saeculorum. Amen. Alleluia.
   
   HYMNE
   Nunc, sancte nobis Spiritus,Unum Patri cum Filio,Dignare promptus ingeriNostro refusus pectori.
   Os, lingua, mens, sensus, vigor Confessionem personent,Flammescat igne caritas, Accendat ardor proximos.
   Praesta, Pater piissime, Patrique compar Unice,Cum Spiritu Paraclito Regnans per omne saeculum. Amen
   Esprit-Saint, substance unique avec le Père et le Fils, daignez, à cette heure, des endre en nous, et vous répandre dans nos cœurs.Que notre bouche, notre langue, notre esprit, nos sens, nos forces, publient vos louanges : que le feu de la charité s’allume ; que son ardeur embrase tous nos frères.Exaucez-nous, Père très-miséricordieux, Fils unique égal au Père, et vous, Esprit consolateur, qui régnez dans tous les siècles. Amen.
   DIVISION DU PSAUME CXVIII
   Legem pone mihi Domine viam iustificationum tuarum et exquiram eam semper.Da mihi intellectum et scrutabor legem tuam et custodiam illam in toto corde meo.Deduc me in semita mandatorum tuorum quia ipsam volui.Inclina cor meum in testimonia tua et non in avaritiam.Averte oculos meos ne videant vanitatem in via tua vivifica me.Statue servo tuo eloquium tuum in timore tuo.Amputa obprobrium meum quod suspicatus sum quia iudicia tua iucunda.Ecce concupivi mandata tua in aequitate tua vivifica me.
   Gloria Patri, etc.
   Et veniat super me misericordia tua Domine salutare tuum secundum eloquium tuum.Et respondebo exprobrantibus mihi verbum quia speravi in sermonibus tuis.Et ne auferas de ore meo verbum veritatis usquequaque quia in iudiciis tuis supersperavi.Et custodiam legem tuam semper in saeculum et in saeculum saeculi.Et ambulabam in latitudine quia mandata tua exquisivi.Et loquebar in testimoniis tuis in conspectu regum et non confundebar.Et meditabar in mandatis tuis quae dilexi.Et levavi manus meas ad mandata quae dilexi et exercebar in iustificationibus tuis.
   
   Memor esto verbi tui servo tuo in quo mihi spem dedisti.Haec me consolata est in humilitate mea quia eloquium tuum vivificavit me.Superbi inique agebant usquequaque a lege autem tua non declinavi.Memor fui iudiciorum tuorum a saeculo Domine et consolatus sum.Defectio tenuit me prae peccatoribus derelinquentibus legem tuam.Cantabiles mihi erant iustificationes tuae in loco peregrinationis meae.Memor fui in nocte nominis tui Domine et custodivi legem tuam.Haec facta est mihi quia iustificationes tuas exquisivi.
   Gloria Patri, etc.
   Portio mea Dominus dixi custodire legem tuam.Deprecatus sum faciem tuam in toto corde meo miserere mei secundum eloquium tuum.Cogitavi vias meas et avertisti pedes meos in testimonia tua.Paratus sum et non sum turbatus ut custodiam mandata tua.Funes peccatorum circumplexi sunt me et legem tuam non sum oblitus.Media nocte surgebam ad confitendum tibi super iudicia iustificationis tuae.Particeps ego sum omnium timentium te et custodientium mandata tua.Misericordia Domini plena est terra iustificationes tuas doce me.
   
   Bonitatem fecisti cum servo tuo Domine secundum verbum tuum.Bonitatem et disciplinam et scientiam doce me quia mandatis tuis credidi.Priusquam humiliarer ego deliqui propterea eloquium tuum custodivi.Bonus es tu et in bonitate tua doce me iustificationes tuas.Multiplicata est super me iniquitas superborum ego autem in toto corde scrutabor mandata tua.Coagulatum est sicut lac cor eorum ego vero legem tuam meditatus sum.Bonum mihi quia humiliasti me ut discam iustificationes tuas.Bonum mihi lex oris tui super milia auri et argenti.
   Donnez-moi pour loi, Seigneur, la voie de vos volontés pleines de justice, et je ne cesserai de la rechercher.Donnez-moi l’intelligence, et je scruterai votre loi, et je la garderai de tout mon cœur.
   Manus tuae fecerunt me et plasmaverunt me da mihi intellectum et discam mandata tua.Qui timent te videbunt me et laetabuntur quia in verba tua supersperavi.Cognovi Domine quia aequitas iudicia tua et veritate humiliasti me.Fiat misericordia tua ut consoletur me secundum eloquium tuum servo tuo.Veniant mihi miserationes tuae et vivam quia lex tua meditatio mea est.Confundantur superbi quia iniuste iniquitatem fecerunt in me ego autem exercebor in mandatis tuis.Convertantur mihi timentes te et qui noverunt testimonia tua.Fiat cor meum inmaculatum in iustificationibus tuis ut non confundar.
   Conduisez-moi dans le sentier de vos préceptes : c’est lui que je désire.
   Inclinez mon cœur vers vos commandements, et détournez-le de la cupidité.
   Détournez mes yeux, afin qu’ils ne voient pas la vanité ; vivifiez-moi dans votre voie.
   Affermissez votre parole en votre serviteur, pare la crainte de vous offenser.Éloignez de moi l’opprobre que j’appréhende ; car vos jugements sont pleins de douceur.
   Voilà que j’ai désiré remplir vos commandements ; dans votre justice donnez-moi la vie ;
   Et que votre miséricorde vienne sur moi, ce salut que vous avez promis.
   Et je répondrai à ceux qui m’outragent, aux ennemis de mon âme, que j’avais espéré dans votre parole.Et n’enlevez jamais de ma bouche la parole de votre vérité ; car mon espérance en vos justices a été sans bornes.Et je garderai votre loi toujours, dans les siècles des siècles.
   Et je marcherai dans la vie, avec la joie de mon cœur, parce que j’ai recherché vos commandements.
   Et je parlerai de votre loi en présence des rois, et je n’en rougirai point.Et je méditerai sur vos préceptes, objet de mon amour.
   Et je lèverai mes mains vers vos commandements que j’ai aimés, et je m’exercerai dans la pratique de votre justice.Gloire au Père, etc.
   Souvenez-vous de votre parole à votre serviteur, par laquelle vous m’avez donné l’espérance.C’est elle qui m’a consolé en mon humiliation ; car votre parole m’a donné la vie.Les esprits de superbe m’ont attaqué de toutes parts avec injustice ; mais je ne me suis point détourné de votre loi. Je me suis souvenu, Seigneur, des jugements que vous avez exercés dès le commencement du monde ; et j’ai été consolé.La défaillance s’est emparée de moi, à la vue des pécheurs qui désertent votre loi.Votre loi de justice a été le sujet de mes chants, dans le lieu de mon pèlerinage.Seigneur, je me suis souvenu de votre nom durant la nuit, et j’ai gardé votre loi.
   Ce bonheur m’est arrivé, parce que j’ai recherché vos justices.J’ai dit : Mon partage, Seigneur, est de garder votre loi.
   J’ai imploré votre assistance du fond de mon cœur ; selon votre parole, ayez pitié de moi.
   J’ai réfléchi sur mes voies, et j’ai ramené mes pas dans le sentier de vos préceptes.
   Je suis prêt et je veux, sans trouble, garder désormais vos commandements.
   Les filets des pécheurs m’ont environné, et je n’ai point oublié votre loi.
   Je me levais au milieu de la nuit, pour vous rendre gloire sur les jugements de votre justice.
   Je suis uni à tous ceux qui vous craignent et qui gardent vos commandements.
   Toute la terre est pleine de votre miséricorde, Seigneur : enseignez-moi votre justice.
   Gloire au Père, etc.
   Vous avez signalé votre bonté envers votre serviteur, selon votre parole, Seigneur.
   Enseignez-moi la miséricorde, la sagesse et la science ; car j’ai cru à vos préceptes.Avant que vous m’eussiez humilié, j’ai péché ; c’est pourquoi, éclairé maintenant, j’observe votre loi.
   Vous êtes bon ; dans cette bonté, enseignez-moi vos justices.
   Mes ennemis superbes ont multiplié sur moi leur iniquité ; mais mon cœur s’attachera tout entier à la recherche de vos commandements.
   Leur cœur s’est épaissi comme le lait ; pour moi, j’ai médité votre loi.
   Il m’a été bon que vous m’ayez humilié, afin que j’apprisse la justice de vos préceptes.
   Votre Verbe qui est la loi sortie de votre bouche, o Père céleste, est plus précieux pour moi que les monceaux d’or et d’argent.
   Vos mains m’ont fait et m’ont façonné ; donnez-moi l’intelligence, et j’apprendrai vos décrets.
   Ceux qui vous craignent me verront, et se réjouiront ; car j’ai grandement espéré en vos paroles.
   J’ai connu, Seigneur, que vos jugements sont l’équité, et que vous m’avez humilié avec justice.
   Que votre miséricorde daigne venir me consoler, selon la promesse que vous fîtes à votre serviteur.
   Viennent sur moi vos miséricordes, et je vivrai ; car votre loi est toute mon occupation.
   Que mes ennemis superbes soient confondus, puisqu’ils m’ont persécuté avec injustice ; moi je m’exercerai sur vos préceptes.
   Que ceux qui vous craignent et qui entendent vos oracles se tournent vers moi.
   Que mon cœur devienne pur par la pratique de vos préceptes, afin que je ne sois pas confondu, au jour où vous paraîtrez dans votre justice.
   L’Antienne, le Capitule, le Répons bref, le Verset et l’Oraison qui complètent l’Office de Tierce, ainsi que les Offices de Sexte et de None, se trouvent ci-après, dans leurs lieux et places, aux fêtes de plus grande solennité.
   Á SEXTE
   Deus, in adiutorium, etc.
   Gloria Patri, etc.
   O Dieu ! Venez à mon aide, etc.
   Gloire soit au Père, etc.
   HYMNE
   Rector potens, verax Deus,qui temperas rerum vices,splendore mane instruiset ignibus meridiem,
   Extingue flammas litium,aufer calorem noxium,confer salutem corporumveramque pacem cordium
   Præsta, Pater piissime,Patrique compar Unice,cum Spiritu Paraclitoregnans per omne sæculum. Amen.
   Arbitre tout-puissant, Dieu de vérité, qui réglez l’ordre de toute choses, vous dispensez au matin sa splendeur, et au midi ses feux.Éteignez la flamme des discordes, dissipez toute ardeur nuisible ; donnez à nos corps la santé, à nos cœurs la paix véritable.
   Exaucez-nous, Père très miséricordieux, Fils unique égal au Père, et vous, Esprit consolateur, qui régnez dans tous les siècles. Amen.
   DIVISION DU PSAUME CXVIII.
   Defecit in salutare tuum anima mea in verbum tuum supersperavi.Defecerunt oculi mei in eloquium tuum dicentes quando consolaberis me.Quia factus sum sicut uter in pruina iustificationes tuas non sum oblitus.Quot sunt dies servo tuo quando facies de persequentibus me iudicium.Narraverunt mihi iniqui fabulationes sed non ut lex tua.Omnia mandata tua veritas inique persecuti sunt me adiuva me.Paulo minus consummaverunt me in terra ego autem non dereliqui mandata tua.Secundum misericordiam tuam vivifica me et custodiam testimonia oris tui.
   Gloria Patri, etc.
   In æternum Domine verbum tuum permanet in cælo.In generationem et generationem veritas tua fundasti terram et permanet.Ordinatione tua perseverat dies quoniam omnia serviunt tibi.Nisi quod lex tua meditatio mea est tunc forte perissem in humilitate mea.In æternum non obliviscar iustificationes tuas quia in ipsis vivificasti me.Tuus sum ego salvum me fac quoniam iustificationes tuas exquisivi.Me expectaverunt peccatores ut perderent me testimonia tua intellexi.Omni consummationi vidi finem latum mandatum tuum nimis.
   
   Quomodo dilexi legem tuam tota die meditatio mea est.Super inimicos meos prudentem me fecisti mandato tuo quia in æternum mihi est.Super omnes docentes me intellexi quia testimonia tua meditatio mea est.Super senes intellexi quia mandata tua quæsivi.Ab omni via mala prohibui pedes meos ut custodiam verba tua.A iudiciis tuis non declinavi quia tu legem posuisti mihi.Quam dulcia faucibus meis eloquia tua super mel ori meo.A mandatis tuis intellexi propterea odivi omnem viam iniquitatis.Lucerna pedibus meis verbum tuum et lumen semitis meis.Iuravi et statui custodire iudicia iustitiæ tuæ.Humiliatus sum usquequaque Domine vivifica me secundum verbum tuum.Voluntaria oris mei beneplacita fac Domine et iudicia tua doce me.Anima mea in manibus meis semper et legem tuam non sum oblitus.Posuerunt peccatores laqueum mihi et de mandatis tuis non erravi.Hereditate adquisivi testimonia tua in æternum quia exultatio cordis mei sunt.Inclinavi cor meum ad faciendas iustificationes tuas in æternum propter retributionem.
   Gloria Patri, etc.
   Iniquos odio habui et legem tuam dilexi.Adiutor meus et susceptor meus es tu in verbum tuum supersperavi.Declinate a me maligni et scrutabor mandata Dei mei.Suscipe me secundum eloquium tuum et vivam et non confundas me ab expectatione mea.Adiuva me et salvus ero et meditabor in iustificationibus tuis semper.Sprevisti omnes discedentes a iustitiis tuis quia iniusta cogitatio eorum.Prævaricantes reputavi omnes peccatores terræ ideo dilexi testimonia tua.Confige timore tuo carnes meas a iudiciis enim ; tuis timui.
   Mon âme a défailli dans l’attente du Sauveur que vous aviez promis ; mais j’ai mis mon espérance en votre parole.
   Feci iudicium et iustitiam non tradas me calumniantibus me.Suscipe servum tuum in bonum non calumnientur me superbi.Oculi mei defecerunt in salutare tuum et in eloquium iustitiæ tuæ.Fac cum servo tuo secundum misericordiam tuam et iustificationes tuas doce me.Servus tuus sum ego da mihi intellectum et sciam testimonia tua.Tempus faciendi Domino dissipaverunt legem tuam.Ideo dilexi mandata tua super aurum et topazion.Propterea ad omnia mandata tua dirigebar omnem viam iniquam odio habui.
   Mes yeux se sont lassés à relire vos promesses, et je disais : Quand me consolerez-vous ?
   Je me suis desséché comme la peau exposé à la gelée ; mais je n’ai point oublié vos justices.
   Je disais : Combien de jours restent encore à votre serviteur ? Quand ferez-vous justice de mes persécuteurs ?
   Les impies me racontaient leurs fables ; mais ce qu’ils disent n’est pas comme votre loi.
   Toutes vos ordonnances sont vérité ; ils me poursuivent injustement : aidez-moi.
   Ils m’ont presque anéanti sur la terre ; mais je n’ai point abandonné vos commandements.Vivifiez-moi selon votre miséricorde ; et je garderai les oracles de votre bouche.Votre parole, Seigneur, demeure à jamais dans le ciel.
   Votre vérité passe de génération en génération. C’est vous qui avez affermi la terre, et elle est stable.Par votre ordre, le jour subsiste ; car tous vous est assujetti.Si votre loi n’eût été le sujet de mes méditations, j’airais péri déjà dans mon affliction.
   Je n’oublierai jamais vos justices ; car c’est par elles que vous m’avez vivifié.
   Je suis à vous ; sauvez-moi : car j’ai recherché vos préceptes.
   Les pécheurs m’ont attendu pour me perdre ; mais j’avais fixé mon attention sur vos oracles.
   J’ai vu venir la fin de toutes choses ; votre loi seule est infinie.Gloire au Père, etc.
   Que j’aime votre loi, Seigneur, toute la journée elle est le sujet de mes méditations.Vous m’avez rendu plus sage que mes ennemis par les préceptes que vous m’avez donnés : je les ai embrassés à jamais.J’ai surpassé en intelligence tous mes maîtres, parce que je médite vos oracles.Je suis devenu plus prudent que les vieillards, parce que j’ai recherché vos commandements.J’ai détourné mes pieds de toute mauvaise voie, pour garder vos ordonnances.Je ne me suis point écarté de vos règles ; car c’est vous-même qui m’avez prescrit la loi.
   Que vos paroles sont douces à ma bouche ! elles sont plus suaves que le miel à mon palais.
   Vos préceptes m’ont donné l’intelligence ; c’est pourquoi je hais toute voie d’iniquité.
   Votre parole est la lampe qui éclaire mes pas : elle est la lumière de mes sentiers.
   J’ai juré et j’ai résolu de garder les décrets de votre justice.
   J’ai été réduit, Seigneur, à une extrême humiliation : rendez-moi la vie selon votre parole.
   Agréez, Seigneur, le sacrifice volontaire que vous offre ma bouche, et enseignez-moi vos commandements.
   Mon âme est toujours entre mes mains ; et je n’ai point oublié votre loi.
   Les pécheurs m’ont tendu des lacs ; mais je ne me suis point écarté de vos ordonnances.
   J’ai pris vos préceptes pour être à jamais mon héritage ; car ils sont la joie de mon cœur.
   J’ai incliné mon cœur à l’accomplissement de vos commandements pour jamais, à cause de la récompense.
   Gloire au Père, etc.
   J’ai haï les méchants, et j’aime votre loi.
   Vous êtes mon secours et mon asile ; en votre parole j’ai mis toute mon espérance.Retirez-vous de moi, méchants, et je chercherai les préceptes de mon Dieu.
   Recevez-moi selon votre parole et je vivrai ; ne permettez pas que je soit confondu dans mon attente.
   Aidez-moi, et je serai sauvé ; et je méditerai continuellement vos ordonnances.
   Vous rejetez avec mépris tous ceux qui s’écartent de vos commandements ; car leur pensée est injuste.
   J’ai regardé tous les pécheurs de la terre comme des prévaricateurs ; et pour cela j’ai chéri vos oracles.
   Transpercez ma chair de votre crainte ; car vos jugements remplissent mon âme de terreur.
   J’ai pratiqué l’équité et la justice : ne me livrez pas aux ennemis qui me calomnient.
   Recevez votre serviteur et affermissez-le dans le bien : que les superbes cessent de m’opprimer.
   Mes yeux s’étaient épuisés à attendre le salut que vous m’apportez, et l’effet des oracles de votre justice.
   Faites donc maintenant selon votre miséricorde avec votre serviteur, et enseignez-moi vos commandements.
   Je suis votre serviteur : donnez-moi l’intelligence, afin que je connaisse vos préceptes.
   Il est temps d’agir, Seigneur : ils ont dissipé votre loi.
   C’est pour cela que j’ai aimé vos commandements plus que l’or et la topaze.
   C’est pour cela que je me suis réglé en tout selon vos commandements, et que j’ai haï toute voie injuste.
   À NONE
   Deus, in adiutorium, etc.
   Gloria Patri, etc.
   O Dieu ! Venez à mon aide, etc.
   Gloire soit au Père, etc.
   HYMNE
   Rerum Deus, tenax vigor,immotus in te permanens, lucis diurnæ temporasuccessibus determinans,
   O Dieu dont la puissance soutient tous les êtres, toujours immuable en votre essence, vous partagez le temps par les révolutions de la lumière du jour.
   Largire clarum vespere,quo vita numquam decidat,sed præmium mortis sacræperennis instet gloria.
   Versez la lumière sur le soir de nos jours ; que notre vie ne s’éloigne jamais d’elle ; et qu’une gloire immortelle soit la récompense d’une mort sainte.
   Præsta, Pater piissime,Patrique compar Unice,cum Spiritu Paraclitoregnans per omne sæculum. Amen.
   Exaucez-nous, Père très miséricordieux, Fils unique égal au Père, et vous, Esprit consolateur, qui régnez dans tous les siècles. Amen.
   DIVISION DU PSAUME CXVIII.
   Mirabilia testimonia tua ideo scrutata est ea anima mea.Declaratio sermonum tuorum inluminat et intellectum dat parvulis.Os meum aperui et adtraxi spiritum quia mandata tua desiderabam.Aspice in me et miserere mei secundum iudicium diligentium nomen tuum.Gressus meos dirige secundum eloquium tuum et non dominetur mei omnis iniustitia.Redime me a calumniis hominum et custodiam mandata tua.Faciem tuam inlumina super servum tuum et doce me iustificationes tuas.Exitus aquarum deduxerunt oculi mei quia non custodierunt legem tuam.Justus es Domine et rectum iudicium tuum.Mandasti iustitiam testimonia tua et veritatem tuam nimis.Tabescere me fecit zelus meus quia obliti sunt verba tua inimici mei.Ignitum eloquium tuum vehementer et servus tuus dilexit illud.Adulescentulus sum ego et contemptus iustificationes tuas non sum oblitus.Iustitia tua iustitia in æternum et lex tua veritas.Tribulatio et angustia invenerunt me mandata tua meditatio mea.æquitas testimonia tua in æternum intellectum da mihi et vivam.Gloria Patri, etc.
   Gloria Patri, etc.
   Clamavi in toto corde exaudi me Domine iustificationes tuas requiram.Clamavi te salvum me fac et custodiam mandata tua.Præveni in maturitate et clamavi in verba tua supersperavi.Prævenerunt oculi mei ad diluculum ut meditarer eloquia tua.Vocem meam audi secundum misericordiam tuam Domine secundum iudicium tuum vivifica me.Adpropinquaverunt persequentes me iniquitate a lege autem tua longe facti sunt.Prope es tu Domine et omnes viæ tuæ veritas.Initio cognovi de testimoniis tuis quia in æternum fundasti ea.
   
   Vide humilitatem meam et eripe me quia legem tuam non sum oblitus.Iudica iudicium meum et redime me propter eloquium tuum vivifica me.Longe a peccatoribus salus quia iustificationes tuas non exquisierunt.Misericordiæ tuæ multæ Domine secundum iudicia tua vivifica me.Multi qui persequuntur me et tribulant me a testimoniis tuis non declinavi.Vidi prævaricantes et tabescebam quia eloquia tua non custodierunt.Vide quoniam mandata tua dilexi Domine in misericordia tua vivifica me.Principium verborum tuorum veritas et in æternum omnia iudicia iustitiæ tuæ.
   
   Principes persecuti sunt me gratis et a verbis tuis formidavit cor meum.Lætabor ego super eloquia tua sicut qui invenit spolia multa.Iniquitatem odio habui et abominatus sum legem autem tuam dilexi.Septies in die laudem dixi tibi super iudicia iustitiæ tuæ.Pax multa diligentibus legem tuam et non est illis scandalum.Expectabam salutare tuum Domine et mandata tua dilexi.Custodivit anima mea testimonia tua et dilexi ea vehementer.Servavi mandata tua et testimonia tua quia omnes viæ meæ in conspectu tuo.
   Vos témoignages sont admirables, o Dieu ! C’est pour cela que mon âme les a recherchés avec ardeur.
   Adpropinquet deprecatio mea in conspectu tuo Domine iuxta eloquium tuum da mihi intellectum.Intret postulatio mea in conspectu tuo secundum eloquium tuum eripe me.Eructabunt labia mea hymnum cum docueris me iustificationes tuas.Pronuntiabit lingua mea eloquium tuum quia omnia mandata tua æquitas.Fiat manus tua ut salvet me quoniam mandata tua elegi.
   La révélation de vos promesses répand la lumière ; elle donne l’intelligence aux petits.
   Concupivi salutare tuum Domine et lex tua meditatio mea.Vivet anima mea et laudabit te et iudicia tua adiuvabunt me.Erravi sicut ovis quæ periit quære servum tuum quia mandata tua non sum oblitus.
   J’ai ouvert la bouche, et j’ai aspiré le souffle ; car j’ai désiré vos commandements.
   Jetez un regard sur moi ; ayez pitié de moi, selon votre coutume à l’égard de ceux qui aiment votre loi.
   Dirigez mes pas selon votre parole ; que nulle iniquité ne domine en moi.
   Délivrez-moi de la calomnie des hommes ; afin que je garde vos commandements.
   Faites reluire sur votre serviteur l’éclat de votre visage ; enseignez-moi vos justices.
   Mes yeux ont répandu des ruisseaux de larmes, parce que les hommes n’ont pas gardé votre loi.
   Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits.
   Vos commandements prescrivent la justice ; rien n’en peut altérer la vérité.
   Mon zèle m’a desséché dans son ardeur ; car mes ennemis ont oublié vos paroles.
   Votre Verbe, o Père céleste ! Est un feu consument : c’est pourquoi votre serviteur l’aime avec ardeur.Je suis jeune et méprisé ; mais je n’ai point oublié vos préceptes.
   Votre justice est justice à jamais, et votre loi, vérité.
   La tribulation et l’angoisse ont fondu sur moi ; vos oracles ont été tout mon entretien.
   Vos jugements sont l’équité éternelle : donnez-moi l’intelligence, et je vivrai.
   Gloire au Père, etc.
   J’ai crié du fond de mon cœur : Seigneur, exaucez-moi ; et je rechercherai vos injustices.
   J’ai crié vers vous, sauvez-moi ; et j’accomplirai vos décrets.
   J’ai devancé l 'aurore, et j’ai poussé des cris ; car j’espérais vivement en vos promesses.
   Mes yeux se tournaient vers vous dès le point du jour, pour méditer votre loi.
   Écoutez ma voix selon votre miséricorde, Seigneur ; vivifiez-moi selon votre justice.
   Mes persécuteurs ont embrassé l’iniquité ; ils se sont éloignés de votre loi.
   Vous êtes près de nous, Seigneur, et toutes vos voies sont la vérité.
   Dès le commencement j’avais reconnu que vous avez établi vos témoignages pour durer éternellement.
   Voyez mon humiliation, et délivrez-moi ; car je n’ai pas oublié votre loi.
   Jugez ma cause et rachetez-moi ; rendez-moi la vie, à cause de votre parole.
   Le salut est loin des pécheurs, parce qu’ils n’ont pas recherché vos commandements.
   Vos miséricordes sont infinies, Seigneur ; rendez-moi la vie selon vos oracles.
   Ils sont nombreux, ceux qui me persécutent et m’affligent ; mais je ne me suis point écarté de vos préceptes.
   J’ai vu les prévaricateurs, et j’en ai séché de douleur ; car il n’ont pas gardé vos ordonnances.Voyez, Seigneur, que j’ai toujours aimé vos commandements ; rendez-moi la vie, dans votre miséricorde.
   Le principe de vos paroles est la vérité : tous les décrets de votre justice demeurent à jamais.
   Gloire au Père, etc.
   Les princes m’ont persécuté injustement ; mais mon cœur n’a craint que votre parole.
   Je me réjouirai dans vos promesses comme un homme qui a trouvé de richesses dépouillés.
   J’ai haï l’iniquité, et je l’ai eue en horreur ; mais j’ai aimé votre loi.
   Sept fois le jour, j’ai chanté vos louanges, sur les jugements de votre justice.Paix abondante à ceux qui aiment votre loi ; il n’y a pas pour eux de scandale.
   J’attendais votre Salut, o Seigneur ! Et dans cette attente, j’ai aimé vos commandements.
   Mon âme a gardé vos préceptes ; elle les a aimés d’un amour ardent.
   J’ai observé vos lois et vos ordonnances ; car toutes mes voies sont en votre présence.Que ma prière, Seigneur, mont jusqu’à vous ; donnez-moi l’intelligence, selon votre parole.
   Que mes supplications pénètrent jusqu’en votre présence : délivrez-moi, selon vos promesses.Mes lèvres éclateront en cantiques, lorsque vous m’aurez enseigné vos justices.
   Ma langue publiera vos oracles ; car tous vos commandements sont l’équité.
   Étendez votre main, et sauvez-moi ; car j’ai choisi vos préceptes pour mon partage.
   Seigneur, Père saint ! j’ai désiré avec ardeur votre Salut promis ; et votre loi est tout mon entretien.
   Maintenant qu’il est venu, mon âme vivra, et vous louera ; et vos justices me protégeront.J’errais comme une brebis perdue : divin Pasteur, descendu du ciel, daignez chercher votre serviteur ; car je n’ai point oublié vos commandements.
   CHAPITRE III. DE L’OFFICE DES VÊPRES DES DIMANCHES ET FÊTES, AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE.
   v. Deus, in adjutorium meum intende.
   Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto ;
   r. Domine, ad adjuvandum me festina.
   
   Sicut erat in principio, et nunc et semper, et in saecula sæculorum. Amen. Alleluia
   v. O Dieu ! venez à mon aide !
   R/. Hâtez-vous, Seigneur, de me secourir.
   Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit ;
   Comme il était au commencement, et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen. Alléluia
   PSAUME CIX.
   Dixit Dominus Domino meo : * Sede a dextris meis.
   Donec ponam inimicos tuos : * scabellum pedum tuorum.
   Virgam virtutis tuae emittet Dominus ex Sion : *dominare in medio inimicorum tuorum.
   De torrente in via bibet : * propterea exaltabit caput.
   Tecum principium in die virtutis tuas in splendoribus Sanctorum : * ex utero ante luciferum genui te.
   Celui qui est le Seigneur a dit à son Fils, mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, et régnez avec moi ;
   Juravit Dominus, et non pœnitebit eum : * Tu es Sacerdos in aeternum secundum ordinem Melchisedech.
   Jusqu’à ce que, au jour de votre dernier Avènement, je fasse de vos ennemis l’escabeau de vos pieds.
   Dominus a dextris tuis : * confregit in die iræ suæ reges.
   O Christ ! le Seigneur votre Père fera sortir de Sion le sceptre de votre force ! c’est de là que vous partirez, pour dominer au milieu de vos ennemis.
   Judicabit in nationibus, implebit ruinas : * conquassabit capita in terra multorum.
   La principauté éclatera en vous, au jour de votre force, au milieu des splendeurs des Saints ; car le Père vous a dit : Je vous ai engendré de mon sein avant l’aurore.
   Le Seigneur l’a juré, et sa parole est sans repentir : il a dit en vous parlant : Dieu – Homme, vous êtes Prêtre à jamais, selon l’ordre de Melchisedech.
   O Père ! le Seigneur votre Fils est donc à votre droite : c’est lui qui, au jour de sa colère, viendra juger les rois.
   Il jugera aussi les nations ; il consommera la ruine du monde, et brisera contre terre la tête de plusieurs.
   Il s’est abaissé pour boire l’eau du torrent des afflictions ; mais c’est pour cela même qu’un jour il élèvera la tête.
   PSAUME CX.
   Confitebor. tibi, Domine, in toto corde meo : * in concilio justorum et congregatione.
   Je vous louerai, Seigneur, de toute la plénitude de mon cœur, dans l’assemblée des justes.
   Magna opera Domini : * exquisita in omnes voluntates ejus.
   Grandes sont les œuvres du Seigneur ; elles ont été concertées dans les desseins de sa sagesse.
   Confessio et magnificentia opus ejus : * et justitia ejus manet in sæculum sæculi.
   Elles sont dignes de louange et magnifiques ; et la justice de Dieu demeure dans les siècles des siècles.
   Memoriam fecit mirabilium suorum, misericors et miserator Dominus : * escam dedit timentibus se.
   Le Seigneur clément et miséricordieux nous a laissé un mémorial de ses merveilles ; il a donné une nourriture à ceux qui le craignent.
   Memor erit in sæculum testamenti sui : * virtutem operum suorum annuntiabit populo suo.
   Il se souviendra à jamais de son alliance avec les hommes ; il fera éclater aux yeux de son peuple la vertu de ses œuvres.
   Ut det illis hæreditatem gentium : * opera manuum ejus veritas et judicium.
   Il donnera à son Église l’héritage des nations : tout ce qu’il fait est justice et vérité.
   Fidelia omnia mandata ejus, confirmata in sæculum sæculi : * facta in veritate et æquitate.
   Ses préceptes sont immuables et garantis par la succession des siècles ; ils sont fondés sur la vérité et la justice.
   Redemptionem misit populo suo : * mandavit in æternum testamentum suum.
   Il a envoyé à son peuple un Rédempteur ; il rend par là son alliance éternelle.
   Sanctum et terribile Nomen ejus : * initium sapientiæ timor Domini.
   Son Nom est saint et terrible ; le commencement de la sagesse est de craindre le Seigneur.
   Intellectus bonus omnibus facientibus eum : * laudatio ejus manet in sæculum sæculi.
   La lumière et l’intelligence sont pour celui qui agit selon cette crainte : gloire et louange à Dieu dans les siècles des siècles.
   PSAUME CXI.
   Beatus vir qui timet Dominum : * in mandatis ejus volet nimis.
   Peccator videbit et irascetur, dentibus suis fremet et tabescet : * desiderium peccatorum peribit.
   Potens in terra erit semen ejus : * generatio rectorum benedicetur.
   Heureux l’homme qui craint le Seigneur, et qui met tout son zèle à lui obéir !
   Gloria et divitiæ in domo ejus : * et justitia ejus manet in sæculum sæculi.
   Sa postérité sera puissante sur la terre ; la race du juste sera en bénédiction.
   Exortum est in tenebris lumen rectis : * misericors, et miserator, et justus.
   La gloire et la richesse sont dans sa maison, et sa justice demeure dans les siècles des siècles.
   Jucundus homo, qui miseretur et commodat, disponet sermones suos in judicio : * quia in æternum non commovebitur.
   Une lumière s’est levée sur les justes au milieu des ténèbres : c’est le Seigneur, le Dieu miséricordieux, clément et juste, qui s’est donné aux hommes.
   In memoria alterna erit justus : * ab auditione mala non timebit.
   Heureux l’homme qui a fait miséricorde, qui a prête au pauvre, qui a régie jusqu’à ses paroles avec justice ; car il ne sera point ébranlé.
   Paratum cor ejus sperare in Domino, confirmatum est cor ejus : * non commovebitur donec despiciat inimicos suos.
   La mémoire du juste sera éternelle ; s’il entend une nouvelle fâcheuse, elle ne lui donnera point à craindre.
   Dispersit, dedit pauperibus ; justitia ejus manet in sæculum sæculi : * cornu ejus exaltabitur in gloria.
   Son cœur est toujours prêta espérer au Seigneur ; son cœur est en assurance : il ne sera point ému, et méprisera la rage de ses ennemis.
   Il a répandu l’aumône avec profusion sur le pauvre : sa justice demeurera à jamais ; sa force sera élevée en gloire.
   Le pécheur le verra, et il entrera en fureur ; il grincera des dents et séchera de colère ; mais les désirs du pécheur périront.
   PSAUME CXII.
   Laudate, pueri, Dominum : * laudate Nomen Domini.
   Sit Nomen Domini benedictum : * ex hoc nunc et usque in saeculum.
   Suscitans a terra inopem : * et de stercore erigens pauperem.
   A solis ortu usque ad occasum : * laudabile Nomen Domini.
   
   Excelsus super omnes Gentes Dominus : * et super cœlos gloria ejus.
   
   Quis sicut Dominus Deus noster qui in altis habitat : * et humilia respicit in cœlo et in terra ?
   
   Ut collocet eum cum principibus : * cum principibus populi sui.
   Serviteurs du Seigneur, faites entendre ses louanges : célébrez le Nom du Seigneur.
   Qui habitare facit sterilem in domo : * matrem filiorum laetantem.
   Que le Nom du Seigneur soit béni, aujourd’hui et jusque dans l’éternité.
   De l’aurore au couchant, le Nom du Seigneur doit être à jamais célébré.
   Le Seigneur est élevé au-dessus de toutes les nations ; sa gloire est par delà les cieux.
   Qui est semblable au Seigneur notre Dieu, dont la demeure est dans les hauteurs ? C’est de là qu’il abaisse ses regards sur les choses les plus humbles, et dans le ciel et sur la terre.
   Par sa vertu divine, il soulève de terre l’indigent, il élève le pauvre de dessus le fumier où il languissait,
   Pour le placer avec les Princes, avec les Princes mêmes de son peuple.
   C’est lui qui fait habiter, pleine de joie, dans sa maison, celle qui auparavant fut stérile, et qui maintenant est mère de nombreux enfants.
   PSAUME CXIII
   In exitu Israël de Aegypto : * domus Jacob de populo barbaro.
   Facta est Judaea sanctificatio ejus : * Israël potestas ejus.
   Mare vidit, et fugit : * Jordanis conversus est retrorsum.
   Montes exsultaverunt ut arietes : * et colles sicut agni ovium.
   A facie Domini mota est terra : * a facie Dei Jacob.
   Quid est tibi, mare, quod fugisti : * et tu, Jordanis, quia conversus es retrorsum :
   
   Montes, exsultastis sicut arietes : * et colles, sicut agni ovium ?
   
   Qui convertit petram in stagna aquarum : * et rupem in fontes aquarum.
   Simulacra gentium argentum et aurum : * opera manuum hominum.
   Non nobis, Domine, non nobis : * sed Nomini tuo da gloriam.
   
   Super misericordia tua, et veritate tua : * nequando dicant gentes : Ubi est Deus eorum ?
   
   Deus autem noster in cœlo : * omnia quaecumque voluit fecit.
   
   Os habent, et non loquentur : * oculos habent, et non videbunt.
   Benedixit domui Israël : * benedixit domui Aaron.
   Aures habent, et non audient : * nares habent, et non odorabunt.
   
   Manus habent, et non palpabunt ; pedes habent, et non ambulabunt : * non clamabunt in gutture suo.
   
   Similes illis fiant qui faciunt ea : * et omnes qui confidunt in eis.
   
   Domus Israël speravit in Domino ; * adjutor eorum, et protector eorum est.
   
   Domus Aaron speravit in Domino : * adjutor eorum, et protector eorum est.
   
   Qui timent Dominum speraverunt in Domino : * adjutor eorum, et protector eorum est.
   
   Dominus memor fuit nostri : * et benedixit nobis.
   
   Benedixit omnibus qui timent Dominum : * pusillis cum majoribus.
   Benedicti vos a Domino : * qui fecit cœlum et terram.
   Adjiciat Dominus super vos : * super vos, et super filios vestros.
   
   Cœlum cœli Domino : * terram autem dedit filiis hominum.
   Quand Israël sortit d’Égypte, et la maison de Jacob du milieu d’un peuple barbare ;
   Non mortui laudabunt te, Domine : * neque omnes qui descendunt in infernum.
   La maison juive fut consacrée à Dieu, Israël fut son domaine.
   Sed nos qui vivimus benedicimus Domino : * ex hoc nunc et usque in sæculum.
   La mer le vit et s’enfuit ; le Jourdain remonta vers sa source.
   Les montagnes sautèrent comme des béliers, et les collines comme des agneaux.
   O mer, pourquoi fuyais-tu ? Et toi, Jourdain, pourquoi remontais-tu vers ta source ?
   Montagnes, pourquoi sautiez-vous comme des béliers ? Et vous, collines, comme des agneaux ?
   À la face du Seigneur, la terre a tremblé : à la face du Dieu de Jacob,
   Qui changea la pierre en torrents, et la roche en source d’eaux vives.
   Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à votre Nom donnez la gloire ;
   À cause de votre miséricorde et de votre vérité : de peur que les nations ne disent : Où est leur Dieu ?
   Notre Dieu est au ciel : il a fait tout ce qu’il a voulu.
   Les idoles des nations ne sont que de l’or et de l’argent, et l’ouvrage des mains des hommes.
   Elles ont une bouche, et ne parlent point ; des yeux, et ne voient pas.
   Elles ont des oreilles, et n’entendent point ; des narines, et ne sentent point.
   Elles ont des mains, et ne peuvent rien toucher ; des pieds, et ne marchent point ; un gosier, et ne peuvent se faire entendre.
   Que ceux qui les font leur deviennent semblables : avec tous ceux qui mettent en elles leur confiance.
   La maison d’Israël a espéré dans le Seigneur : il est leur appui et leur protecteur.
   La maison d’Aaron a espéré dans le Seigneur : il est leur appui et leur protecteur.
   Ceux qui craignent le Seigneur ont espéré en lui : il est leur appui et leur protecteur.
   Le Seigneur s’est souvenu de nous, et il nous a bénis.
   Il a béni la maison d’Israël : il a béni la maison d’Aaron.
   Il a béni tous ceux qui craignent le Seigneur : grands et petits.
   Que le Seigneur ajoute encore à ses dons sur vous, sur vous et sur vos enfants.
   Bénis soyez-vous du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre !
   Au Seigneur, les hauteurs du ciel ; la terre est aux hommes par sa largesse.
   Ce ne sont pas les morts qui vous loueront, ô Seigneur ! ni tous ceux qui descendent dans le tombeau ;
   Mais nous qui vivons, nous bénissons le Seigneur, aujourd’hui et à jamais.
   CAPITULE (II Cor. 1)
   Benedictus Deus et Pater Domini nostri Jesu Christi, Pater misericordiarum et Deus totius consolationis, qui consolatur nos in omni tribulatione nostra. R. Deo gratias.
   Béni soit Dieu et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations. R. Rendons grâces à Dieu.
   HYMNE.
   LUCIS Creator optimelucem dierum proferens,primordiis lucis novae,mundi parans originem :
   Qui mane iunctum vesperidiem vocari praecipis :illabitur tetrum chaos,audi preces cum fletibus.
   Ne mens gravata crimine,vitae sit exsul munere,dum nil perenne cogitat,seseque culpis illigat.
   Caeleste pulset ostium :vitale tollat praemium :vitemus omne noxium :purgemus omne pessimum.
   Praesta, Pater piissime,Patrique compar Unice,cum Spiritu Paraclitoregnans per omne saeculum. Amen.
   Dieu bon, créateur de la lumière, qui avez produit le flambeau des jours ; vous avez préludé à l’origine de ce monde, en révélant, dès le premier jour, l’éclat de cette lumière qui jusqu’alors n’avait pas brillé.
   V. Dirigatur, Domine, oratio mea.
   O vous, qui nous apprenez à donner le nom de jour à l’espace qui s’étend du matin jusqu’au soir ; un noir chaos menace encore de nous envelopper, écoutez nos prières et voyez nos larmes.
   R. Sicut incensum in conspectu tuo.
   Que notre âme appesantie par le péché ne demeure pas exilée de cette vie immortelle que vous lui avez préparée ; cette âme si lâche quand il faut penser à l’éternité, si prompte à tomber dans les liens du péché.
   Qu’elle frappe enfin aux protes des cieux ; qu’elle enlève le prix de la vie ; qu’elle évite tout ce qui peut lui nuire ; qu’elle se purifie de toute iniquité.
   Faite-nous cette grâce, o Père très miséricordieux, et vous, o Fils unique, égal au Père, qui, avec l’Esprit consolateur, régnez dans tous les siècles. Amen.
   V . Que ma prière s’élève vers vous, Seigneur !
   R. Comme l’encens monte en votre présence.
   CANTIQUE DE MARIE.
   Magnificat : * anima mea Dominum.
   Deposuit potentes de sede : * et exaltavit humiles.
   Et exsultavit spiritus meus : * in Deo salutari meo.
   Esurientes implevit bonis : * et divites dimisit inanes.
   Quia respexit humilitatem ancillae suae : * ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes.
   Suscepit Israël puerum suum : * recordatus misericordiae suae.
   Quia fecit mihi magna qui potens est : * et sanctum Nomen ejus.
   
   Et misericordia ejus a progenie in progenies : * timentibus eum.
   
   Fecit potentiam in brachio suo : * dispersit superbos mente cordis sui.
   
   Sicut locutus est ad patres nostros : * Abraham et semini ejus in sæcula.
   Mon âme glorifie le Seigneur,
   Et mon esprit tressaille en Dieu mon Sauveur.
   Car il a regardé la bassesse de sa servante ; et, pour cela, toutes les nations m’appelleront Bienheureuse.
   Il a fait en moi de grandes choses, celui qui est puissant, et de qui le Nom est saint ;
   Et sa miséricorde s’étend, de génération en génération, sur ceux qui le craignent.
   Il a opéré puissamment par son bras, et dispersé ceux qui suivaient les orgueilleuses pensées de leur cœur.
   Il a mis à bas de leur trône les puissants, et il a élevé les humbles.
   Il a rempli de biens ceux qui avaient faim, et renvoyé vides ceux qui étaient riches.
   Il a reçu en sa protection Israël son serviteur, se souvenant de la miséricordieuse promesse
   Qu’il fit autrefois à nos pères, à Abraham et à sa postérité pour jamais.
   L’Oraison se trouve en son lieu, aux Dimanches et aux diverses Fêtes.
   V. Benedicamus Domino.
   R/. Deo gratias.
   v. Fidelium animae per misericordiam Dei requiescant in pace.
   v. Bénissons le Seigneur.
   r. Amen.
   r. Rendons grâces à Dieu.
   V/. Que les âmes des fidèles, par la miséricorde de Dieu, reposent en paix. R. Amen.
   CHAPITRE IV. DE L’OFFICE DE COMPLIES AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE
   V/. Jube, Domne, benedicere.
   Benedictio. Noctem quietam, et finem perfectum concedat nobis Dominus omnipotens.
   v. Mon Père, veuillez me bénir !
   r. Amen.
   Que le Dieu tout-puissant nous accorde une nuit tranquille et une fin heureuse.
   r. Amen.
   LEÇON BREVE (1 Petr. v.)
   Fratres : Sobrii estote, et vigilate : quia adversarius vester diabolus, tamquam leo rugiens circuit quaerens quem devoret : cui resistite fortes in fide. Tu autem, Domine, miserere nobis.
   r. Deo gratias.
   v. Adjutorium nostrum in Nomine Domini.
   r. Qui fecit cœlum et terram.
   Mes Frères, soyez sobres et vigilants ; car votre adversaire le diable tourne autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer ; résistez-lui, étant forts dans la foi. Mais vous, Seigneur, ayez pitié de nous !
   R/. Rendons grâces à Dieu.
   V/. Tout notre secours est dans le Nom du Seigneur.
   R/. C’est lui qui a fait le ciel et la terre.
   On récite ensuite l’Oraison Dominicale en silence, puis le Prêtre dit le Confiteor, et le Chœur le répète après lui.
   v. Converte nos, Deus, Salutaris noster.
   Gloria Patri, etc.
   r. Et averte iram tuam a nobis.
   v. Convertissez-nous, ô Dieu notre Sauveur !
   v. Deus, in adjutorium meum intende.
   r. Et détournez votre colère de dessus nous.
   r. Domine, ad adjuvandum me festina.
   v. O Dieu ! venez à mon aide.
   R/. Seigneur, hâtez-vous de me secourir.
   Gloire au Père, etc.
   PSAUME IV
   Cum invocarem exaudivit me Deus iustitiae meae : * in tribulatione dilatasti mihi.
   Miserere mei : * et exaudi orationem meam.
   Filii hominum, usquequo gravi corde ? * ut quid diligitis vanitatem, et quaeritis mendacium ?
   A fructu frumenti, vini et olei sui : * multiplicati sunt.
   Et scitote quoniam mirificavit Dominus sanctum suum : * Dominus exaudiet me, cum clamavero ad eum.
   
   Irascimini, et nolite peccare : * quae dicitis in cordibus vestris, in cubilibus vestris compungimini.
   
   Sacrificate sacrificium justitine, et sperate in Domino : * multi dicunt : Quis ostendit nobis bona ?
   
   Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine : * dedisti laetitiam in corde meo.
   
   In pace in idipsum : * dormiam et requiescam.
   Au milieu de ma prière, le Dieu de ma justice m’a exaucé ; vous m’avez mis au large, quand j’étais dans l’affliction.
   Quoniam tu, Domine, singulariter in spe : * constituisti me.
   Ayez pitié de moi, et exaucez ma prière.
   Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti, aimerez-vous la vanité, et chercherez-vous le mensonge ?
   Sachez que le Seigneur a rendu admirable celui qui lui est consacré : le Seigneur m’exaucera quand je crierai vers lui.
   Si vous vous irritez, faites-le sans pécher ; repassez avec componction, dans le repos de votre couche, les pensées de vos cœurs.
   Offrez un sacrifice de justice, et espérez dans le Seigneur. Il en est plusieurs qui disent : Qui nous montrera le bonheur que nous cherchons ?
   La lumière de votre visage, Seigneur, a daigné luire sur nous : c’est vous qui donnez la joie à mon cœur.
   Pour eux, la richesse est dans l’abondance du vin, de l’huile et du froment.
   Mais moi, je dormirai et me reposerai dans la paix ;
   Parce que vous seul, Seigneur, m avez affermi dans l’espérance.
   PSAUME XXX.
   In te, Domine, speravi, non confundar in aeternum : * in justitia tua libera me.
   Educes me de laqueo hoc quem absconderunt mihi : * quoniam tu es protector meus.
   Inclina ad me aurem tuam : * accelera ut eruas me.
   
   Esto mihi in Deum protectorem et in domum refugii : * ut salvum me facias.
   
   Quoniam fortitudo mea, et refugium meum es tu : * et propter Nomen tuum deduces me, et enutries me.
   
   In manus tuas commendo spiritum meum : * redemisti me, Domine, Deus veritatis.
   En vous, Seigneur, j’ai mis mon espérance ; que je en sois pas confondu : sauvez-moi dans votre justice.
   Inclinez votre oreille vers moi : hâtez-vous de me délivrer.
   Soyez-moi un Dieu protecteur et une maison de refuge pour me sauver.
   Car vous êtes ma force et mon refuge, et vous me conduirez, vous me nourrirez, à cause de votre Nom.
   Vous me tirerez du piège qu’on m’a tendu en secret ; car vous êtes mon protecteur.
   Je remets mon esprit entre vos mains : c’est vous qui m’avez racheté, Seigneur, Dieu de vérité !
   PSAUME XC
   Qui habitat in adjutorio Altissimi : * in profectione Dei cœli commorabitur.
   Quoniam ipse liberavit me de laqueo venantium : * et a verbo aspero.
   Dicet Domino : Susceptor meus es tu, et refugium meum : * Deus meus, sperabo in eum.
   
   Scapulis suis obumbrabit tibi : * et sub pennis ejus sperabis.
   Verumtamen oculis tuis considerabis : * et retributionem peccatorum videbis.
   Scuto circumdabit te veritas ejus : * non timebis a timore nocturno.
   
   A sagitta volante in die a negotio perambulante in tenebris : * ab incursu, et daemonio meridiano.
   
   Cadent a latere tuo mille, et decem millia a dextris tuis : * ad te autem non appropinquabit.
   
   Quoniam tu es, Domine, spes mea : * Altissimum posuisti refugium tuum.
   Super aspidem et basiliscum ambulabis : * et conculcabis leonem et draconem.
   Non accedet ad te malum : * et flagellum non appropinquabit tabernaculo tuo.
   
   Quoniam Angelis suis mandavit de te : * ut custodiant te in omnibus viis tuis.
   
   In manibus portabunt te : * ne forte offendas ad lapidem pedem tuum.
   
   Quoniam in me speravit. liberabo eum : * protegam eum, quoniam cognovit Nomen meum.
   Celui qui habite dans l’asile du Très-Haut demeurera sous la protection du Dieu du ciel.
   Clamabit ad me, et ego exaudiam eum : * eum ipso sum in tribulatione, eripiam eum, et glorificabo eum.
   Il dira au Seigneur : Vous êtes mon protecteur et mon refuge ! Il est mon Dieu, j’espérerai en lui.
   Longitudine dierum replebo eum : * et ostendam illi Salutare meum.
   Car c’est lui qui m’a délivré du filet des chasseurs, et des paroles fâcheuses.
   Le Seigneur te couvrira de son ombre ; tu seras dans l’espérance sous ses ailes.
   Sa vérité sera ton bouclier : tu ne craindras ni les alarmes de la nuit,
   Ni la flèche qui vole au milieu du jour, ni la contagion qui se glisse dans les ténèbres, ni les attaques du démon du Midi.
   Mille tomberont à ta gauche, et dix mille à ta droite ; mais la mort n’approchera pas de toi.
   Cependant tu jetteras les veux autour de toi, et tu contempleras le sort de l’impie.
   Parce que tu as dit : Seigneur, vous êtes mon espérance ! parce que tu as placé ton refuge dans le Très-Haut.
   Le mal n’approchera pas de toi, et les fléaux s’éloigneront de ta tente ;
   Car le Seigneur a commandé à ses Anges de te garder en toutes tes voies.
   Ils te porteront sur leurs mains, dans la crainte que tu ne heurtes ton pied contre la pierre.
   Tu marcheras sur l’aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon.
   Dieu dira de toi : Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai : je le protégerai,
   Parce qu’il a connu mon nom.
   Il criera vers moi, et je l’exaucerai : je suis avec lui dans la tribulation ; je l’en retirerai et le glorifierai.
   Je le rassasierai de longs jours, et je lui montrerai le Sauveur que je lui ai préparé.
   PSAUME CXXXIII.
   Ecce nunc benedicite Dominum : * omnes servi Domini.
   Qui statis in domo Domini : * in atriis domus Dei nostri.
   Bénissez maintenant le Seigneur, vous tous qui le servez.
   In noctibus extollite manus vestras in Sancta : * et benedicite Dominum.
   Vous qui êtes dans la maison du Seigneur, sous les portiques de la maison de notre Dieu,
   Benedicat te Dominus ex Sion : * qui fecit cœlum et terram.
   Élevez vos mains durant les nuits vers le Sanctuaire, et bénissez le Seigneur.
   Ant. Miserere mihi, Domine, et exaudi orationem meam.
   Dites à Israël : Que le Seigneur te bénisse de Sion, le Seigneur qui a fait le ciel et la terre.
   Ant. Ayez pitié de moi, Seigneur, et exaucez ma prière.
   HYMNE.
   Te lucis ante terminum, Rerum Creator, poscimus, Ut pro tua clementia, Sis praesul et custodia.
   Procul recedant somnia, Et noctium phantasmata, Hostemque nostrum comprime, Ne polluantur corpora.
   Praesta, Pater piissime, Patrique compar Unice, Cum Spiritu Paraclito Regnans per omne saeculum. Amen.
   Avant que la lumière disparaisse, nous vous supplions, ô Créateur de toutes choses, d’être, dans votre clémence, notre protecteur et notre gardien.
   Que les songes et les fantômes de la nuit s’enfuient loin de nous. Comprimez notre ennemi ; qu’il ne profane point nos corps.
   Faites-nous cette grâce, ô Père très miséricordieux, et vous, ô Fils unique, égal au Père, qui, avec l’Esprit consolateur, régnez dans tous les siècles. Amen.
   CAPITULE. (Jerem. XIV.)
   Tu autem in nobis es, mine, et Nomen sanctum tuum invocatum est super nos : ne derelinquas nos, Domine Deus noster.
   Vous êtes en nous, Seigneur, et votre saint Nom a été invoqué sur nous : ne nous abandonnez pas, Seigneur notre Dieu !
   r. br. In manus tuas, Domine : * Commendo spiritum meum. In manus tuas.
   r. br. Entre vos mains, Seigneur : * Je remets mon esprit. On répète : Entre vos mains, Seigneur, etc.
   v. Redemisti nos, Domine Deus veritatis. * Commendo.
   v. Vous nous avez rachetés, Seigneur, Dieu de vérité. On répète : * Je remets, etc.
   Gloria. In manus tuas.
   Gloire au Père, etc. Entre vos mains, etc.
   v. Custodi nos, Domine, ut pupillam oculi.
   v. Gardez-nous, Seigneur, comme la prunelle de l’œil.
   r. Sub umbra alarum tuarum protege nos.
   r. Protégez-nous à l’ombre de vos ailes.
   CANTIQUE DE SIMÉON.
   Nunc dimittis servum tuum, Domine : * secundum verbum tuum in pace.
   Gloria Patri, et Filio, etc.
   Quia viderunt oculi mei : * Salutare tuum,
   
   Quod parasti : * ante faciem omnium populorum.
   
   Lumen ad revelationem Gentium : * et gloriam plebis tuae Israël.
   
   Ant. Salva nos, Domine, vigilantes ; custodi nos dormientes : ut vigilemus cum Christo, et requiescamus in pace.
   C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole ;
   Parce que mes yeux ont vu le Sauveur
   Que vous avez destiné à être exposé aux regards de tous les peuples,
   Pour être la lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.
   Gloire au Père, et au Fils, etc.
   Ant. Sauvez-nous, Seigneur, durant la veille ; gardez-nous durant le sommeil : afin que nous puissions veiller avec Jésus-Christ, et que nous reposions dans la paix.
   ORAISON
   Visita, quaesumus Domine, habitationem istam, et omnes insidias inimici ab ea longe repelle : Angeli tui sancti habitent in ea, qui nos in pace custodiant : et benedictio tua sit super nos semper. Per Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum, qui tecum vivit et regnat in unitate Spiritus Sancti Deus, per omnia sæcula sæculorum. Amen.
   v. Benedicamus Domino.
   v. Dominus vobiscum ;
   r. Deo gratias.
   r. Et cum spiritu tuo.
   
   Benedicat et custodiat nos omnipotens et misericors Dominus, Pater, et Filius, et Spiritus Sanctus.
   Visitez, s’il vous plaît, Seigneur, cette maison, et éloignez-en toutes les embûches de l’ennemi ; que vos saints Anges y habitent, qu’ils nous y gardent dans la paix, et que votre bénédiction demeure toujours sur nous. Par Jésus-Christ votre Fils, notre Seigneur, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
   r. Amen.
   v. Que le Seigneur soit avec vous ;
   R/. Et avec votre esprit.
   V/. Bénissons le Seigneur.
   R/. Rendons grâces à Dieu.
   Le Seigneur tout-puissant et miséricordieux, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, nous bénisse et nous conserve.
   r. Amen.
   ANTIENNE À LA SAINTE VIERGE.
   Salve, Regína, Máter misericórdiæVíta, dulcédo, et spes nóstra, sálve.Ad te clamámus, éxules, fílii Evae.Ad te suspirámus, geméntes et flentesin hac lacrimárum válle.Eia ergo, Advocáta nóstra,íllos túos misericórdes óculos ad nos convérte.Et Jésum, benedíctum frúctum véntris túi,nóbis post hoc exsílium osténde.O clémens, O pía, O dúlcis Vírgo María.
   Salut, o reine, mère de la miséricorde.Notre vie, nos délices, notre espérance, salut !Exilés, enfants d’Ève, nous crions vers vous ;Vers vous nous soupirons, gémissants et pleurants au fond de cette vallée de larmesSus donc, o notre avocate, tournez vers nous vos yeux compatissants ;Et montrez-nous, après cet exil, Jésus le fruit béni de votre seinÔ clémente ! Ô miséricordieuse ! Ô douce Vierge Marie.
   V. Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix ;
   v. Sainte Mère de Dieu, priez pour nous ;
   R. Ut digni efficiamur promissionibus Christi.
   R. Afin que nous devenions dignes des promesses du Christ.
   ORAISON
   Omnipotens sempiterne Deus, qui gloriosae Virginis matris Mariae corpus et animam, ut dignum Filii tui habitaculum effici mereretur, Spiritu Sancto cooperante, praeparasti : da ut cujus commemoratione laetemur, ejus pia intercessione ab instantibus malis et a morte perpetua liberemur. Per eundem Christum Dominum nostrum.
   Dieu tout-puissant et éternel, qui, par la coopération du Saint-Esprit, avez préparé le corps et l’âme de la glorieuse Vierge Marie, afin qu’elle devint le digne séjour de votre fils ; daignez, par sa miséricordieuse intercession, nous accorder, à nous qui fêtons joyeusement sa mémoire, d’être affranchis des maux qui nous assiègent et délivrés de la mort éternelle. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen
   V. Divinum auxilium maneat semper nobiscum. R. Amen.
   V. Le secours divin demeure toujours avec nous ! R. Amen
   PROPRE DES SAINTS
   LE XXIII AOÛT. SAINT PHILIPPE BENIZI. CONFESSEUR.
   Notre-Dame règne maintenant dans les cieux. Son triomphe sur la mort a été sans labeur ; comme Jésus pourtant, c’est parla souffrance qu’elle a mérité d’entrer dans sa gloire [Luc. XXIV, 26.]. Nous n’arriverons pas autrement que le Fils et la Mère au bonheur sans fin. Ayons souvenir des joies si douces goûtées durant ces huit jours ; mais n’oublions pas que le chemin n’est point achevé pour nous encore. Que restez-vous à regarder le ciel ? disaient aux disciples les Anges de l’Ascension, delà part du Seigneur monté dans la nue [Act. I, 11.]; car les disciples, devant qui s’étaient révélés un instant les horizons de la patrie, ne se résignaient pas à reporter leurs yeux vers la vallée des larmes. Comme le Seigneur, Marie, aujourd’hui, nous envoie son message des hauteurs radieuses où nous la suivrons, mais plus tard, où nous l’entourerons, mais après avoir dans les peines de l’exil mérité de former sa cour ; sans distraire d’elle notre âme, l’apôtre de ses douleurs, Philippe Benizi, nous rappelle au vrai sentiment de notre situation d’étrangers et de pèlerins sur la terre [Heb. XI, 13.].
   Luttes au dehors, au dedans craintes [II Cor. VII, 5.] : pour une large part, ce fut la vie de Philippe, comme l’histoire de sa patrie, Florence, l’histoire de l’Italie et du monde au XIII° siècle. Né à l’heure où une admirable efflorescence de sainteté conspirait à faire de la cité des fleurs un paradis nouveau [Le Temps après la Pentecôte, T. III, p. 228 (?).], il trouvait au même temps sa ville natale en butte aux factions sanglantes, aux assauts de l’hérésie, à tout l’excès des misères qui montrent que Jérusalem et Babylone se pénètrent partout ici-bas. Nulle part l’enfer n’est si près, que là où le ciel se manifeste avec une intensité plus grande ; par l’assistance de Marie, on le vit bien dans ce siècle où se rencontrèrent en voisinage plus immédiat que jamais la tête du serpent et le talon de la femme. L’ancien ennemi, multipliant les sectes, avait ébranlé la foi au centre même des provinces enserrant la Ville éternelle. Tandis qu’en Orient l’Islam refoulait les derniers croisés, en Occident la papauté se débattait contre l’empire, devenu comme un fief de Satan aux mains de Frédéric II. Partout, dans la chrétienté dont l’unité sociale apparaissait dissoute, se révélait, à l’affaiblissement des croyances, au refroidissement de l’amour, le progrès du poison dont l’humanité doit mourir. Mais le prince du mal allait connaître la vertu des réactifs que le ciel tenait en réserve pour soutenir la sénilité du monde. C’est alors que Notre-Dame présente à son Fils irrité Dominique et François, pour réduire, par l’accord de la science et de tous les renoncements, les ignorances et les cupidités de la terre : alors aussi que Philippe Benizi, le Servite de la Mère de Dieu, reçoit d’elle la mission de prêcher par l’Italie, la France et la Germanie, les indicibles souffrances qui firent d’elle la corédemptrice du genre humain.
   Déjà les fêtes des Sept saints fondateurs et de Julienne Falconiéri nous ont dit les origines, le but du pieux Ordre des Servites, la part prépondérante qu’eurent dans sa propagation les travaux, les épreuves, la foi du Saint de ce jour. La notice où l’Église raconte sa vie complétera ces lignes, que le défaut d’espace nous contraint d’abréger grandement.
   PHILIPPUS ex nobili Benitiorum familia Florentiae natus, futurae ; sanctitatis jam Inde ab incunabulis indicium praebuit. Vix enim quintum aetatis mensem ingressus, linguam in voces mirifice solvit, hortatusque fuit matrem, ut Deiparae Servis eleemosynam impertiret. Adolescens, dum Parisiis litterarum studia cum pietatis ardore conjungeret, plurimos ad cœlestis patriae desiderium inflammavit. Reversus in patriam, et singulari visione a beatissima Virgine in Servorum suorum familiam nuper institutam vocatus, in Senarii montis antrum concessit, ubi asperam quidem jugi corporis castigatione, sed Christi Domini cruciatuum meditatione suavem vitam duxit : indeque per universam pene Europam, magnamque Asiae partem, quam evangelicis praedicationibus obivit, sodalitia Septem Dolorum Dei Matris instituit, suumque ordinem eximio virtutum exemplo propagavit.
   Philippe, ne à Florence de la noble famille des Benizi, donna dès le berceau l’indice de sa future sainteté. Il n’avait pas encore achevé son cinquième mois, qu’en effet sa langue se délia miraculeusement pour exhorter sa mère a faire l’aumône aux Serviteurs de la Mère de Dieu. Paris le vit, jeune homme, joindre une piété ardente à l’étude des lettres, et embraser ses compagnons du désir de la céleste patrie. Il fut, de retour dans son pays, favorisé d’une vision merveilleuse où la bienheureuse Vierge l’appelait à entrer dans la famille récemment instituée de ses Serviteurs. Retiré dans une grotte du mont Senario, il y mena une vie dure au corps par ses continuelles macérations, mais que rendait douce la méditation des souffrances de notre Seigneur. Plus tard, dans presque toute l’Europe et une grande partie de l’Asie, qu’il parcourut en prêchant, il établit des confréries des Sept Douleurs de la Mère de Dieu, et propagea son Ordre par l’admirable exemple de ses vertus.
   Divinae caritatis et catholicae fidei dilatandae ardore vehementer accensus, sui ordinis Generalis reluctans atque invitus renuntiatus, fratres ad praedicandum Christi Evangelium in Scythiam misit ; ipse vero plurimas Italiae urbes concursans, gliscentes in eis civium discordias composuit, multasque ad Romani Pontificis obedientiam revocavit ; nihilque de studio alienae salutis omittens, perditissimos homines e vitiorum coeno ad paenitentiam ac Jesu Christi amorem perduxit. Orationi summopere addictus, saepe in extasim rapi visum est. Virginitatem vero adeo coluit, ut ad extremum usque spiritum voluntariis ac durissimis suppliciis illibatam custodierit.
   Élu Général de cet Ordre malgré ses refus et résistances, il sentit se développer en lui l’ardeur de la divine charité. Dans son zèle d’étendre la foi catholique, il envoya de ses Frères évangéliser les Tartares. Lui-même se multipliant dans les villes d’Italie, s’employait à apaiser les discordes civiles ; plus d’une cité fut ramenée par lui à l’obéissance au Pontife romain ; des hommes consommés en scélératesse durent à son zèle universel pour le salut du prochain, de revenir à la pénitence et à l’amour de Jésus-Christ. L’oraison faisait ses délices ; il y parut souvent ravi en extase. La virginité lui fut chère ; il sut la garder sans tache jusqu’au dernier soupir, au prix des plus extrêmes rigueurs.
   Effloruit in eo jugiter singularis erga pauperes misericordia, sed praecipue cum apud Camilianum agri Senensis vicum leproso nudo eleemosynam petenti propriam, qua indutus erat, vestem fuit elargitus : quae ille contectus, statim a lepra mundatus est. Cujus miraculi cum longe lateque fama manasset, nonnulli ex Cardinalibus, qui Viterbium, Clemente quarto vita functo, pro successore deligendo convenerant, in Philippum, cujus cœlestem etiam prudentiam perspectam habebant, intenderunt. Quo comperto vir Dei, ne forte pastoralis regiminis onus subire cogeretur, apud Tuniatum montem tamdiu delituit, donec Gregorius decimus Pontifex Maximus fuerit renuntiatus : ubi balneis, quae etiam hodie sancti Philippi vocantur, virtutem sanandi morbos suis precibus impetravit. Denique Tuderti, anno millesimo ducentesimo octogesimo quinto in Christi Domini e cruce pendentis amplexu, quem suum appellabat librum, sanctissime ex hac vita migravit. Ad ejus tumulum caeci visum, claudi gressum, mortui vitam receperunt. Quibus aliisque plurimis fulgentem signis Clemens decimus Pontifex Maximus Sanctorum numero adscripsit.
   Il se distingua par une miséricorde spéciale envers les pauvres. On cite surtout de lui le trait du lépreux qui lui demandait l’aumône prés du bourg de Camigliano, au territoire de Sienne, et qui, avant reçu du Saint son propre vêtement pour couvrir sa nudité, fui aussitôt guéri de sa lèpre qu’il s’en fut revêtu. La renommée de ce miracle s’étant répandue, plusieurs des cardinaux réunis à Viterbe pour l’élection du successeur de Clément IV jetèrent leurs yeux sur Philippe, dont ils connaissaient par ailleurs la prudence toute céleste. A cette nouvelle, l’homme de Dieu, fuyant la charge du pastorat suprême, alla se cacher à Montamiata jusqu’à ce que l’on eût appris l’élévation de Grégoire X. au souverain pontificat ; là, ses prières obtinrent la vertu de guérir les maladies aux bains qui portent encore aujourd’hui le nom de saint Philippe. Enfin à Todi, l’an mil deux cent quatre-vingt-cinq, il quitta saintement cette vie dans le baiser du Seigneur. Christ en croix, qu’il appelait son livre. A son tombeau, les aveugles recouvrèrent la vue, les boiteux marchèrent, les morts revinrent à la vie. En suite de ces miracles et de beaucoup d’autres éclatants prodiges, le Souverain Pontife Clément X l’inscrivit au nombre des Saints.
   Approche, Philippe, et monte sur ce char [Act. VIII, 29.]. Vous l’entendîtes, cette parole, dans les jours où le monde souriait à votre jeunesse et vous offrait sa renommée ou ses plaisirs ; c’était l’invitation que vous faisait Marie, alors qu’assise sur le char d’or figurant la vie religieuse à laquelle vous étiez convié, elle était vers vous descendue : un manteau de deuil enveloppait de ses plis la souveraine des cieux ; une colombe voltigeait autour de sa tête ; un lion et une brebis traînaient son char, entre des précipices d’où montaient les sifflements de l’abîme. C’était l’avenir qui se dévoilait : vous deviez parcourir la terre en la compagnie de la Mère des douleurs, et ce monde que déjà l’enfer avait miné de toutes parts n’aurait pour vous nul péril ; car la douceur et la force y seraient vos guides, la simplicité votre inspiratrice. Heureux les doux, car ils posséderont la terre [Matth. V, 4.] !
   Mais c’est contre le ciel surtout que devait vous servir l’aimable vertu qui a cette promesse d’empire ; contre le ciel qui lutte lui-même avec les forts, et vous réservait l’épreuve du suprême abandon devant lequel avait tremblé l’Homme-Dieu : après des années de prières, de travaux, d’héroïque dévouement, pour récompense vous connûtes le rejet apparent du Seigneur, le désaveu de son Église, l’imminence d’une ruine menaçant par delà votre tête tous ceux que Marie vous avait confiés. Contre l’existence de vos fils les Servîtes, nonobstant les paroles de la Mère de Dieu, ne se dressait rien moins que l’autorité de deux conciles généraux, dont le Vicaire du Christ avait arrêté de laisser les résolutions suivre leur cours. Notre-Dame vous donnait de puiser au calice de ses souffrances. Vous ne vîtes point le triomphe d’une cause qui était la sienne autant que la vôtre ; mais comme les patriarches saluant de loin l’accomplissement des promesses, la mort ne put ébranler votre confiance sereine et soumise : vous laissiez à votre fille Julienne Falconieri le soin d’obtenir, par ses prières devant la face du Seigneur, ce que n’avaient pu gagner vos démarches auprès des puissants.
   La puissance suprême ici-bas, un jour l’Esprit-Saint parut la mettre à vos pieds : comme le demande l’Église au souvenir de l’humilité qui vous fit redouter la tiare, obtenez-nous de mépriser les faveurs du temps pour ne rechercher que le ciel [Collecta diei.]. Les fidèles cependant n’ont point oublié que vous fûtes le médecin des corps, avant d’être celui des âmes ; leur confiance est grande dans l’eau et les pains que vos fils bénissent en cette fête, et qui rappellent les faveurs miraculeuses dont fut illustrée la vie de leur père : ayez égard toujours à la foi des peuples ; répondez au culte spécial dont les médecins chrétiens vous honorent. Aujourd’hui enfin que le char mystérieux de la première heure est devenu le char de triomphe où Notre-Dame vous associe à la félicité de son entrée dans les cieux, apprenez-nous à compatir comme vous de telle sorte à ses douleurs, que nous méritions d’être avec vous dans l’éternité participants de sa gloire.
   LE XXIV AOÛT. SAINT BARTHELEMY, APÔTRE.
   Un témoin du Fils de Dieu, un des princes qui annoncèrent sa gloire aux nations, illumine ce jour des incomparables feux de la lumière apostolique. Tandis que ses frères du collège sacré suivaient la race humaine sur toutes les routes où la migration des peuples l’avait portée, c’est au point de départ, sur les monts d’Arménie d’où les fils de Noé remplirent la terre, que Barthélémy parut comme l’envoyé des collines éternelles et le héraut de l’Époux. Là, s’était arrêtée l’arche figurative ; l’humanité, partout ailleurs voyageuse, y restait assise, se souvenant de la colombe au rameau d’olivier, attendant la consommation de l’alliance dont l’arc-en-ciel, brillant sur la nue, avait dans ces lieux pour la première fois signifié les splendeurs [Gen. VIII. IX,]. Or, voici qu’une nouvelle bienheureuse a réveillé dans ces hautes vallées les échos des antiques traditions : nouvelle de paix [Isai. LII,7.], fin du péché dont l’universel déluge recule devant le bois du salut. Combien la sérénité qu’apportait la colombe de jadis est dépassée ! Au châtiment va succéder l’amour. L’ambassadeur du ciel a montré Dieu aux fils d’Adam dans le plus beau de leurs frères [Psalm. XLIV.]. Les nobles sommets d’où coulent les fleuves qui arrosèrent autrefois le jardin de délices, voient renouveler le contrat déchiré en Éden, et célébrer dans l’allégresse de la terre et des cieux les noces divines, attente des siècles, union du Verbe et de l’humanité régénérée.
   Personnellement, que fut l’Apôtre dont le ministère emprunte une telle solennité du lieu où il s’accomplit ? Sous le nom ou le surnom de Barthélémy [Fils de Tholmaï.], qui est le seul trait que nous aient conservé de lui les trois premiers Évangiles, devons-nous voir, comme plusieurs l’ont pensé, ce Nathanaël dont la présentation par Philippe à Jésus est l’objet en saint Jean d’une scène si suave [JOHAN. I, 45-51.] ? Personnage tout de droiture, d’innocence, de simplicité, bien digne d’avoir eu la colombe pour précurseur, et pour lequel on sent que l’Homme-Dieu dès l’abord réservait des tendresses et des grâces de choix [Ibid. XXI.].
   Quoi qu’il en puisse être, la part échue entre les douze à l’élu de ce jour dit assez la spéciale confiance du Cœur divin ; l’héroïsme du redoutable martyre où il scelle son apostolat, nous révèle sa fidélité ; la dignité qu’a su garder sous toutes les latitudes où elle vit transplantée la nation qu’il greffa sur le Christ, témoigne de l’excellence de la sève infusée originairement dans ses rameaux. Lorsque, deux siècles et demi plus tard, Grégoire l’illuminateur fit germer par toute l’Arménie l’abondance des fleurs et des fruits qui la manifestèrent si belle, il n’eut qu’à réveiller la semence divine déposée par l’Apôtre, et dont les épreuves, qui ne devaient jamais manquer à la généreuse contrée, avaient un temps comprimé l’essor, sans pouvoir l’étouffer.
   Pourquoi faut-il que de déplorables malentendus, nourris dans le trouble d’invasions sans fin, aient maintenu trop longtemps en défiance contre Rome une race que les guerres d’extermination, les supplices, la dispersion, n’ont pu détacher de l’amour du Christ Sauveur ! Grâce à Dieu pourtant, le mouvement de retour, plus d’une fois commencé pour ensuite se ralentir, semble aujourd’hui s’accentuer davantage ; l’illustre nation voit l’élite de ses fils travailler avec persévérance au rapprochement si souhaitable, en dissipant les préjugés de leur peuple, en révélant à nos régions les trésors de sa littérature si chrétienne, les magnificences de sa liturgie, en priant surtout et en se dévouant sous l’étendard du père des moines de l’Occident [Les Mekhitaristes, arméniens moines de saint Benoît.]. Avec ces tenants de la vraie tradition nationale, prions Barthélémy leur Apôtre, et le disciple Thaddée [Un des soixante-douze.] qui eut aussi part à l’évangélisation primitive, et Ripsima, l’héroïque vierge amenant des terres romaines ses trente-cinq compagnes à la conquête d’une nouvelle patrie, et tous les martyrs dont le sang cimenta l’édifice sur le seul fondement posé par le Seigneur. Puisse, comme ces grands prédécesseurs, le chef du second apostolat, Grégoire l’Illuminateur, qui voulut voir Pierre [Gal. I, 18.] en la personne de Silvestre et reçut la bénédiction du Pontife romain ; puissent les saints rois, les patriarches et les docteurs de l’Arménie, redevenir pour elle les guides écoutés des beaux temps de son histoire, et ramener tout entière, sans retour enfin, à l’unique bercail [JOHAN. X, 16], une Église faite pour marcher d’un même pas avec l’Église maîtresse et mère !
   Nous apprenons d’Eusèbe [Hist. eccl. Lib. V, C. L] et de saint Jérôme [De Script, eccl. C. XXXVI], qu’avant de se rendre dans l’Arménie, but suprême de son apostolat, saint Barthélémy évangélisa les Indes, où Pantène, au siècle suivant, trouva un exemplaire de l’Évangile de saint Matthieu en lettres hébraïques qu’il y avait laissé. Saint Denys rapporte aussi du glorieux Apôtre une parole profonde, qu’il cite et commente en ces termes : « Le divin Barthélémy dit de la théologie qu’elle est à la fois abondante et succincte, de l’Évangile qu’il est de vaste étendue et en même temps concis ; donnant ainsi excellemment à entendre que la bienfaisante cause de tous les êtres s’exprime et en beaucoup et en peu de paroles, ou même sans discours, n’y ayant parole ou pensée qui la puisse rendre. Car elle est au-dessus de tout par son essence supérieure ; et ceux-là seuls l’atteignent dans sa vérité, non dans les voiles dont elle s’entoure, qui dépassant la matière et l’esprit, s’élevant par delà le faite des plus saints sommets, laissent tous les rayonnements divins, tous les échos de Dieu, tous les discours des cieux, pour entrer dans l’obscurité où habite, comme dit l’Écriture [Psalm. XVII, 12.], celui qui est au delà de toutes choses [Dion. De mystica theol. C. I, § 3.]. »
   C’est demain seulement que la ville de Rome célèbre la fête de saint Barthélémy ; elle est en cela d’accord avec les Grecs, qui rattachent au 25 août le souvenir d’une translation des reliques de l’Apôtre. Les translations diverses en effet du saint corps, jointes à la difficulté de préciser la date du martyre de Barthélémy, expliquent la variété des jours adoptés pour cette fête par les Églises de l’Orient comme de l’Occident. La détermination du 24 de ce mois, consacrée par l’usage de la plupart des Églises latines, remonte aux plus anciens martyrologes, y compris le hiéronymien. Au XIII° siècle, Innocent III, consulté sur la divergence, répondit qu’il fallait maintenir en ce point les coutumes locales [Decretal. Lib. III, Tit XLVI c. 2 Consilium.].
   Voici la notice consacrée par l’Église à l’Apôtre de l’Arménie.
   BARTHOLOMAEUS Apostolus, Galilaeus, cum in Indiam citeriorem, quae ei in orbis terrarum sortitione ad praedicandum Jesu Christi Evangelium obvenerat, progressus es-set, adventum Domini Jesu juxta sancti Matthaei Evangelium illis gentibus praedicavit. Sed cum in ea provincia plurimos ad Jesum Christum convertisset, multos labores calamitatesque perpessus, venit in majorem Armeniam.
   L’Apôtre, Barthélémy était de Galilée. L’Inde citérieure lui étant échue dans le partage du monde entre les prédicateurs de l’Évangile, il s’y rendit, et annonça l’arrivée du Seigneur Jésus aux peuples qui l’habitaient, en se servant de l’Évangile de saint Matthieu. Nombreux furent dans cette contrée ceux qu’il amena à Jésus-Christ, mais grands aussi ses labeurs, et multipliées ses épreuves. Il vint de là dans la grande Arménie.
   Ibi Polymium regem et 1 conjugem ejus, ac praetereo duodecim civitates ad christianam fidem perduxit. Quae res in eum magnam invidiam concitavit illius gentis sacerdotum. Nam usque adeo Astyagem Polymii regis fratrem in Apostolum incenderunt, ut is vivo Bartholomaeo pellem crudeliter detrahi jusserit, ac caput abscindi : quo in martyrio animam Deo reddidit.
   Il y convertit à la foi chrétienne le roi Polymius avec son épouse, et douze villes. Mais cet événement porta contre lui jusqu’aux derniers excès l’envie des prêtres du pays. Astyages frère de Polymius, excité par eux contre l’Apôtre, fit écorcher vif et décapiter Barthélémy. Tel fut le cruel martyre dans lequel il rendit à Dieu son âme.
   Ejus corpus Albani, quae est urbs majoris Armeniae, ubi is passus fuerat, sepultum est : quod postea ad Liparam insulam delatum, Inde Beneventum translatum est : postremo Romam ab Othone tertio imperatore portatum, in Tiberis insula, in ecclesia ejus nomine Deo dicata, collocatum fuit.
   Son corps, enseveli à Albanopolis, ville de la grande Arménie où il avait souffert, fut par la suite transporté dans l’île Lipari, puis à Bénévent, à Rome enfin où l’empereur Othon III le déposa dans l’île du Tibre, dans l’église dédiée à Dieu sous son nom. Sa fête s’y célèbre le huit des calendes de septembre, et amène pendant les huit jours qui suivent à cette basilique un grand concours de peuple.
   En cette fête qui vous est consacrée, ô Apôtre, l’Église implore la grâce d’aimer ce qui fut l’objet de votre foi, de prêcher ce que vous avez enseigné [Collecta diei.]. Non que l’Épouse du Fils de Dieu puisse défaillir jamais dans la croyance ou dans l’amour ; mais elle sait trop que si sa tête sera toujours dans la lumière et son cœur toujours à l’Époux dans l’Esprit qui la sanctifie, ses membres isolés, les Églises particulières qui la composent, peuvent se détacher de leur centre vital et s’égarer dans la nuit. O vous qui choisîtes notre Occident pour le lieu de votre repos, vous dont Rome se glorifie de garder les restes précieux, ramenez à Pierre les nations que vous avez évangélisées ; justifiez les espérances d’universelle union qui se ravivent en nos jours ; aidez les efforts que tente le Vicaire de l’Homme-Dieu pour rassembler sous la houlette du pasteur les troupeaux dissidents dont le schisme a desséché les pâturages. Puisse votre Arménie achever la première un retour commencé par elle dès longtemps : qu’elle croie à l’Église Mère, et ne se livre plus aux semeurs d’embûches. Tous réunis, puissions-nous jouir en commun des trésors de nos traditions concordantes, aller à Dieu, au prix de tous les dépouillements, par le procédé à la fois si vaste et si simple que nous enseignent votre sublime théologie et vos exemples.
   LE XXV AOÛT. SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE, CONFESSEUR.
   C’est la foi du chrétien qui fit en Louis, neuvième du nom, la grandeur du prince. Ayez du Seigneur des sentiments dignes de lui, vous qui gouvernez la terre, et cherchez-le dans la simplicité de votre cœur [Sap. I, I.]. Lorsqu’elle donnait ce précepte aux rois, l’éternelle Sagesse se complaisait dans sa prescience infinie parmi les lis de France, où notre Saint devait briller d’un éclat si pur.
   Une commune loi rattache à Dieu le sujet et le prince, parce que semblable est leur naissance, et une aussi leur destinée [Ibid. VII, 5-6.]. Celui qui crée les petits et les grands n’exempte point ces derniers des droits du domaine suprême [Ibid. VI, 8.] ; leur puissance, qui les fait ses ministres [Ibid. 5.], loin de modifier pour eux la notion du devoir de tous, ne fait qu’accroître du poids de la responsabilité de chacun Celui de leur responsabilité privée. Or, le devoir universel où toute obligation morale puise son principe, la loi première du monde, sa raison d’être, est de glorifier Dieu par lé retour des créatures à leur auteur, en la manière, en la mesure qu’il a voulues. Dieu donc ayant voulu élever jusqu’à sa propre vie divine l’homme pour qui la terre n’est plus qu’un séjour de passage, la justice naturelle, Tordre du temps présent, ne suffisent pas au monde ; les rois doivent savoir que l’objet de leur civile souveraineté, n’étant pas la fin dernière de toutes choses, reste rangé comme eux-mêmes sous la direction et l’empire absolu de cette fin supérieure en face de laquelle ils ne sont que sujets. Chefs des nations, prêtez l’oreille ; comprenez quel jugement vous est réservé [Sap., VI, 2-9.]. Ainsi, sous l’ancienne alliance, la divine pitié remplissait de ses avertissements miséricordieux la nuit des siècles d’attente.
   Mais, non contente de multiplier ses oracles aux rois [Ibid. 10.], la Sagesse, exauçant la prière du plus sage des princes de ces temps [Ibid. IX.], est un jour descendue de son trône du ciel [Ibid. 10.]. Racheté par elle, le monde, à dater de ce jour, lui appartint à double titre. Au titre de sa divine filiation, dès avant la naissance de l’aurore, elle exerçait la principauté dans les splendeurs des Saints [Psalm. CIX, 3.]; elle règne maintenant par droit de conquête sur la terre délivrée. Avant sa venue dans la chair, c’était d’elle déjà que les princes recevaient, avec leur puissance, l’équité qui devait en régler l’usage [Prov. VIII, 14-16.] ; par le contrat des noces sacrées qui l’unirent à notre nature, Jésus, le fils de l’homme dont le sang paya la rançon du monde, est aujourd’hui l’unique source du pouvoir [Matth. XXVIII, 18.], comme de toute vraie justice élevant les nations [Prov. XIV, 34]. Et maintenant derechef, comprenez, o rois, dit le Psalmiste ; ayez l’intelligence, vous qui jugez la terre [Psalm. II, 10.].
   « C’est le Christ qui parle, explique saint Augustin : maintenant que je suis roi de par Dieu mon Père, ne vous attristez pas, comme si vous étiez dépouillés en. cela d’un bien qui fût vôtre ; mais plutôt, reconnaissant qu’il vous est bon d’être soumis à celui qui vous donne sécurité dans la lumière, servez ce Seigneur de tous avec crainte, et tressaillez en lui [Psalm. II, 11 ; Aug. Enarrat. in Ps. II.]. »
   La sécurité provenant delà lumière, c’est l’Église qui continue de la donner aux rois, pour l’Homme-Dieu remonté dans les cieux : l’Église qui, sans empiéter sur le domaine des princes, leur demeure pourtant supérieure, comme mère des peuples et comme juge des consciences, comme guide unique de l’humanité voyageuse à sa destinée suprême. Écoutons, dans la précision et la plénitude qui caractérisent son infaillible enseignement, le Souverain Pontife Léon XIII :
   « Comme il y a sur la terre deux grandes sociétés : l’une civile, dont la fin prochaine est de procurer au genre humain le bien temporel et terrestre ; l’autre religieuse, qui a pour objet de conduire les hommes à la félicité céleste pour laquelle ils sont faits : ainsi il y a deux puissances [Epist. encycl. ad Episcopos Galliae, Nobilissima Gallorum gens, 8 Febr. 1884.], entre lesquelles Dieu a divisé le gouvernement de ce monde. Chacune d’elles en son genre est souveraine ; chacune est renfermée dans des limites déterminées et tracées en conformité de sa nature et de son but spécial [Encycl. Immortale Dei, de civitatum constitutione christiana, 1 Nov. 1885.]. Le fondateur de l’Église, Jésus-Christ, a voulu qu’elles fussent distinctes l’une de l’autre, et que toutes deux fussent libres d’entraves dans l’accomplissement de leur mission propre ; avec cette clause toutefois que dans les choses qui ressortissent simultanément à la juridiction et au jugement de l’une et de l’autre, bien qu’à un titre différent, la puissance chargée des intérêts du temps dépendrait, comme il convient, de celle qui doit veiller à ceux du ciel [Encycl. Arcanum divines sapientiae, de matrimonio christiano, 10 Febr. 1880.]. Soumises au reste toutes deux à la loi éternelle et naturelle, elles doivent s’accorder réciproquement dans les choses qui tiennent à l’ordre et au gouvernement de chacune d’elles [Encycl. Nobilissima Gallorum gens.], réalisant un ensemble de rapports que l’on peut justement comparer à celui qui dans l’homme constitue l’union de l’âme et du corps [Encycl. Immortale Dei.]. »
   Dans la sphère des intérêts éternels, dont nul ne peut légitimement se désintéresser ici-bas, c’est donc leurs peuples, et non seulement leurs propres personnes individuellement prises, que les princes doivent maintenir en la dépendance de l’Église comme en celle de Dieu. Car « les hommes unis par les liens d’une société commune ne relevant pas moins de Dieu que pris isolément, les sociétés politiques aussi bien que les particuliers ne peuvent sans crime se conduire comme si Dieu n’existait pas, ou se passer de la religion comme étrangère, ou se dispenser de suivre en cette religion les règles suivant lesquelles Dieu lui-même a déclaré vouloir être honoré. En conséquence, les chefs d’État doivent comme tels tenir pour saint le Nom de Dieu, mettre au nombre de leurs principaux devoirs celui de couvrir la religion de l’autorité des lois, ne rien statuer ou ordonner qui soit contraire à son intégrité [Ibid.]. »
   Nous pouvons maintenant reprendre avec saint Augustin l’explication du texte du psaume, et dire avec lui : « Comment les rois servent-ils le Seigneur dans la crainte, si ce n’est en prohibant et punissant avec une religieuse sévérité les actes contraires aux commandements du Seigneur ? Au double titre, en effet, d’homme et de prince, le roi sert Dieu en une double manière : homme, il le sert par la fidélité de sa vie ; roi, par la confection ou le maintien des lois qui ordonnent le bien et proscrivent le mal. Comme fit Ézéchias, et aussi Josias, en détruisant les temples des fausses divinités et ces hauts lieux que l’on avait construits contre l’ordre divin ; comme fit le roi de Ninive, en contraignant sa ville d’apaiser le Seigneur ; comme fit Darius, livrant l’idole à Daniel pour être brisée, et jetant les ennemis de celui-ci aux lions ; comme fit Nabuchodonosor, interdisant le blasphème dans tout son royaume par une loi terrible. C’est en cela donc que les rois servent le Seigneur en tant qu’ils sont rois, à savoir quand ils font pour le servir ce que peuvent seuls faire les rois [Aug. ad Bonifac. Ep. 185.]. »
   Qu’on ne pense pas qu’en ces développements nous ayons perdu de vue la fête de ce jour. De Louis IX aussi l’on doit dire, résumant sa vie : Il fit alliance avec le Seigneur, gardant ses commandements, les faisant observer par tous [II Paralip. XXXIV, 31-33.]. Dieu comme but, la foi pour guide : c’est tout le secret de sa politique comme de sa sainteté. Comme chrétien, serviteur du Christ ; comme prince, son lieutenant : entre les aspirations du chrétien et celles du prince, son âme ne fut pas divisée ; cette unité fut sa force, comme elle est aujourd’hui sa gloire. Le Christ, qui régna seul en lui et par lui ici-bas, le fait régner avec lui-même aux deux. Si vous vous complaisez dans les sceptres et les trônes, rois de la terre, aimez la Sagesse pour régner à jamais [Sap. VI, 22.].
   Sacré à Reims le premier dimanche de l’Avent 1226, Louis fit siennes pour la vie les paroles de l’Antienne d’Introït en ce jour : J’ai élevé mon âme vers vous, je me confie en vous, mon Dieu ! Il n’avait que douze ans ; mais le Seigneur avait muni son enfance du plus sûr rempart, en lui donnant pour mère la noble fille des Espagnes dont la venue dans notre France, dit Guillaume de Nangis, y amena tous les biens [Gesta S. Ludovici.]. La mort prématurée de Louis VIII, son époux, laissait Blanche de Castille aux prises avec la plus redoutable des conspirations. Amoindris sous les règnes précédents, les grands vassaux s’étaient promis de mettre à profit la minorité du nouveau prince, et de ressaisir les droits que la féodalité ancienne leur reconnaissait au détriment de l’unité du pouvoir. Pour écarter cette mère qui se dressait seule entre la faiblesse de l’héritier du trône et leurs ambitions, les barons, partout révoltés, donnèrent la main à l’hérésie albigeoise renaissant au midi ; ils ne rougirent point de faire alliance avec le fils de Jean Sans-Terre, Henri III, épiant d’au delà de la Manche l’occasion de réparer les pertes territoriales dont Philippe-Air liste avait châtié sur le continent la perfidie du meurtrier d’Arthur de Bretagne. Forte du droit de son fils et delà protection du Pontife romain, Grégoire IX, Blanche ne s’abandonna pas ; on vit cette femme que, pour justifier leur crime de lèse-patrie, tous ces amis de l’Anglais nommaient l’étrangère, sauver par sa prudence, sa vaillante fermeté, la terre française. Après neuf ans de régence, elle remettait la nation à son roi, plus unie, plus puissante que jamais depuis Charlemagne.
   Nous ne pouvons songer à faire ici l’histoire du règne qui acheva de replacer la France à la tête des peuples ; mais il convenait de rendre à qui de droit aujourd’hui cet hommage : d’autant que pour devenir l’honneur du ciel comme de la terre en cette fête, Louis eut seulement à continuer Blanche, le fils à ne point oublier les préceptes de sa mère [Prov. I, 8.].
   De là, sur toute sa vie, le reflet de simplicité gracieuse [Ibid. 9.] qui en relève d’une façon si spéciale l’héroïsme et la grandeur. On dirait que Louis ne connut jamais le labeur nécessaire à tant d’autres, élevés loin du trône, pour adapter leurs âmes à la divine parole : Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des deux [Matth. XVIII, 3.]. Mais aussi, selon la même parole du Seigneur [Ibid. 4.], qui fut plus grand que cet humble s’honorant plus du baptême de Poissy que du sacre de Reims, disant ses Heures, jeûnant, se flagellant comme ses amis les Frères Prêcheurs et Mineurs, toujours prêt à s’abaisser devant ceux en qui le sacerdoce, l’état religieux, la souffrance ou la pauvreté lui manifestaient Les privilégiés du ciel ? Libre aux grands hommes que nous avons connus dans nos temps de sourire en présence du vaincu de Mansourah, s’affligeant plus de la perte de son bréviaire que de la captivité qui le livre aux Sarrasins. On les a trop vus ces hommes en de semblables extrémités ! Si pareille faiblesse d’esprit, comme ils pensent, n’a point chez eux déshonoré la défaite, on n’a point non plus entendu l’ennemi s’écrier d’aucun d’eux : « Vous êtes notre captif, et l’on dirait que c’est nous qui sommes vos prisonniers. » On ne les a pas vus en imposer à la cupidité féroce, à l’ivresse de sang des geôliers, dicter la paix aussi fièrement que s’ils eussent été les vainqueurs ; le pays, jeté par eux dans les aventures, n’est point, hélas ! sorti plus glorieux de l’épreuve. C’est le propre de cet admirable règne de saint Louis, que les désastres y ajoutent à sa taille de héros la hauteur qui sépare la terre du ciel même, que la France y conquiert pour des siècles, en cet Orient où son roi fut chargé de chaînes, une renommée dont nulle victoire n’aurait pu égaler le prestige.
   L’humilité des saints rois n’est point l’oubli de la grandeur du rôle qu’ils remplissent pour Dieu ; leur abnégation ne saurait consister dans l’abandon de droits qui sont aussi des devoirs ; pas plus que la charité ne supprime en eux la justice, l’amour de la paix n’y fait tort aux vertus guerrières. Saint Louis sans armée ne laissait pas de traiter de toute la hauteur de son baptême avec l’infidèle victorieux ; par ailleurs en notre Occident, on le sut de bonne heure, on le sut toujours mieux à mesure qu’avec les années croissait en lui la sainteté : ce roi dont les nuits se passaient à prier Dieu, les journées à servir les pauvres, n’entendait céder à quiconque les prérogatives de la couronne qu’il tenait de ses pères. Il n’y a qu’un roi en France, dit un jour le justicier du bois de Vincennes cassant une sentence de son frère, Charles d’Anjou ; et les barons au château de Bellême, les Anglais à Taillebourg, n’avaient pas attendu jusque-là pour l’apprendre ; non plus que ce Frédéric II, qui menaçait d’écraser l’Église, cherchant chez nous des complices, et dont les hypocrites explications valurent à l’Allemand la réponse : Le royaume de France n’est mie encore si affaibli qu’il se laisse mener à vos éperons.
   La mort de Louis fut simple et grande comme sa vie. Dieu l’appela vers lui dans des circonstances douloureuses et critiques, loin de la patrie, sur ce sol africain où il avait une première fois déjà tant souffert : épines sanctifiantes, qui devaient rappeler au prince croisé son joyau de prédilection, la couronne sacrée acquise par lui au trésor de France. Mû par l’espoir de convertir au christianisme le roi de Tunis, c’était plus en apôtre qu’en soldat qu’il avait abordé le rivage où l’attendait le combat suprême. Je vous dis le ban de notre Seigneur Jésus-Christ et de son sergent Louis, roi de France : sublime provocation jetée à la ville infidèle, bien digne de clore une telle vie. Après six siècles écoulés, Tunis verra les fils des Francs qui l’entourèrent alors donner suite sans le vouloir au défi du plus saint de leurs rois, appelés qu’ils seront, sans le savoir, par tous les bienheureux dont cette terre de l’antique Carthage devenue chrétienne garde la mémoire pour l’éternité.
   Cependant l’armée de la Croix, victorieuse en tous les combats, était décimée par un mal terrible. Entouré de morts et de mourants, atteint lui-même parla contagion, Louis manda près de lui son fils aîné et prochain successeur, Philippe, troisième du nom, pour lui donner ses instructions dernières :
   « Cher fils, la première chose que je t’enseigne, c’est que tu mettes ton cœur à aimer Dieu ; car sans ce, ne peut nul valoir nulle chose. Garde-toi de faire chose qui à Dieu déplaise, c’est à savoir mortel péché ; ains plutôt devrais souffrir toutes manières de tourments. Si Dieu t’envoie adversité, reçois-le en patience et en rends grâces à notre Seigneur, et pense que tu l’as desservi. S’il te donne prospérité, l’en remercie humblement, et ne sois pas pire ou par orgueil ou par autre manière de ce dont tu dois mieux valoir ; car l’on ne doit pas Dieu de ses dons guerroyer. Le cœur aie doux et piteux aux pauvres et aux mésaisiés, et les conforte et aide selon ce que tu pourras. Maintiens les bonnes coutumes de ton royaume, et les mauvaises abaisse. Aime tout bien, et hais tout mal en quoique ce soit. Nulle vilenie de Dieu ou de Notre-Dame ou des Saints ne souffre que l’on die devant toi, que tu n’en fasses tantôt vengeance. À justice tenir sois loyal envers tes sujets, sans tourner à dextre ni à senestre ; mais aide au droit, et soutiens la querelle du pauvre jusques à tant que la vérité soit éclaircie. Honore et aime toutes les personnes de la sainte Église, et garde qu’on ne leur soustraie leurs dons et leurs aumônes que tes devanciers leur auront donnés. Cher fils, je t’enseigne que tu sois toujours dévot à l’Église de Rome et au souverain évêque notre père, c’est le Pape, et lui portes révérence et honneur comme tu dois faire à ton père spirituel. Travaille-toi que tout vilain péché soit ôté de ta terre ; spécialement vilains serments et hérésie fais abattre à ton pouvoir… Bien cher fils, je te donne toutes les bénédictions que bon père peut donner à fils ; et la benoîte Trinité et tous les Saints te gardent et défendent de tous maux ; et Dieu te donne grâce de faire sa volonté toujours, et qu’il soit honoré par toi, et que toi et moi puissions après cette mortelle vie être ensemble avec lui et le louer sans fin [GEOFFROI DE BEAULIEU ; CONFESSEUR DE LA REINE MARGUERITE ; GUILLAUME DE NANGIS ; JOINVILLE.]. »
   « Quand le bon roi, poursuit Joinville, eut enseigné son fils monseigneur Philippe, la maladie que il avait commença à croître fortement ; et demanda les sacrements de sainte Église, et les reçut en saine pensée et en droit entendement, ainsi comme il apparut ; car quand on l’enhuilait [Extrême-Onction.] et on disait les sept psaumes, il disait les versets d’une part. J’ai ouï conter monseigneur le comte d’Alençon son fils, que quand il approchait de la mort, il appela les Saints pour l’aider et secourir, et mêmement monseigneur saint Jacques, en disant son oraison, qui commence : Esto Domine ; c’est-à-dire : « Dieu, soyez saintefieur [Sanctificateur.] et garde de votre peuple. » Monseigneur saint Denis de France appela lors en s’aide, en disant son oraison qui vaut autant à dire : « Sire Dieu, donne-nous que nous puissions despire [Mépriser.] la prospérité de ce monde, si que nous ne doutions nulle adversité. » Et ouï dire lors à monseigneur d’Alençon (que Dieu absolve !) que son père réclamait lors madame sainte Geneviève. Après se fit le saint roi coucher en un lit couvert de cendre, et mit ses mains sur sa poitrine, et en regardant vers le ciel rendit à notre Créateur son esprit, en celle heure même que le Fils de Dieu mourut pour le salut du monde en la croix. »
   Lisons la brève notice consacrée par l’Église à son vaillant fils aîné.
   Ludovicus nonus Galliae rex, duodecim annos natus, patre amisso, et in Blanchae matris sanctissima disciplina educatus, cum jam vigesimum annum in regno ageret, in morbum incidit : quo tempore cogitavit de recuperanda possessione Jerosolymorum. Quamobrem ubi convaluisset, vexillum ab episcopo Parisiensi accepit : deinde mare cum ingenti exercitu trajiciens, primo proelio Saracenos fugavit. Sed cum ex pestilentia magna militum multitudo periisset, victus ipse captusque est.
   Louis IX, roi de France, perdit son père à l’âge de douze ans ; très sainte fut l’éducation qu’il reçut de Blanche sa mère. Après vingt ans de règne, une maladie l’atteignit, qui fut pour lui l’occasion de penser à recouvrer la possession de Jérusalem. Sa santé raffermie, il reçut de l’évêque de Paris l’oriflamme, passa la mer avec une grande armée, et mit en fuite au premier choc les Sarrasins. Mais la peste ayant enlevé un grand nombre de soldats, lui-même fut vaincu et fait prisonnier.
   Rebus postea cum Saracenis compositis, liber rex exercitusque dimittitur. Quinque annis in Oriente commoratus, plurimos Christianos a barbarorum servitute redemit, multos etiam infideles ad Christi fidem convertit : praeterea aliquot Christianorum urbes refecit suis sumptibus. Interim mater ejus migrat e vita : quare domum redire cogitur, ubi totum se dedit pietatis officiis.
   On traita avec les Sarrasins ; le roi et l’armée redevinrent libres. Louis passa en Orient cinq années, pendant lesquelles il racheta nombre de chrétiens, convertit beaucoup d’infidèles, restaura à ses frais plusieurs villes chrétiennes. Mais sa mère ayant quitté cette vie, il dut revenir en son royaume, où on le vit se consacrer à toutes les œuvres de la piété.
   Multa aedificavit monasteria, et pauperum hospitia : beneficentia egentes sublevabat : frequens visebat aegrotos, quibus ipse non solum suis sumptibus omnia suppeditabat, sed etiam, quae opus erant, manibus ministrabat. Vestitu vulgari utebatur, cilicio ac jejunio corpus assidue affligebat. Sed cum iterum transmisisset, bellum Saracenis illaturus, jamque castra in eorum conspectu posuisset, pestilentia decessit in illa oratione : Introibo in domum tuam ; adorabo ad templum sanctum tuum, et confitebor nomini tuo. Ejus corpus postea Lutetiam Parisiorum translatum est, quod in celebri sancti Dionysii templo asservatur et colitur ; caput vero in sacra aede sanctae Capellae. Ipse clarus miraculis a Bonifacio Papa Octavo in sanctorum numerum est relatus.
   Il bâtit une grande quantité de monastères et d’hospices pour les pauvres, secourant les indigents, visitant les malades, auxquels, non content de procurer de sa bourse toutes choses ; il rendait de ses mains les services dont besoin était. Son vêtement était sans faste ; continuellement le cilice et le jeûne affligeaient son corps. Avant passé une seconde fois la mer pour combattre les Sarrasins, il avait établi en face d’eux son camp, lorsqu’il fut frappé de la peste, et mourut en disant cette prière : « J’entrerai dans votre maison, j’adorerai dans votre saint temple, et je louerai votre Nom. » Son corps fut transporté à Paris, où on le garde et l’honore dans la célèbre église de Saint-Denys ; sa tête est à la Sainte-Chapelle. Illustré par des miracles, le Pape Boniface VIII le mit au nombre des Saints.
   Jérusalem, la vraie Sion, vous ouvre enfin ses portes, à vous, ô Louis, qui pour elle avez donné vos trésors et vous-même. Du trône éternel où le Fils de Dieu vous associe à ses honneurs et à sa puissance, soyez toujours le promoteur du règne de Dieu sur terre, le zélateur de la foi, le bras de notre Mère l’Église. Sans adorer le Christ, l’Orient infidèle, grâce à vous, respecte ses adorateurs, confondant sous une même signification le nom de chrétien et de Franc. A cause de cela, nos gouvernants du jour prétendent rester dans ces contrées les protecteurs du christianisme qu’ils poursuivent sur le sol gaulois ! Contradiction non moins fatale au pays, qu’opposée à ses traditions de franchise, à sa renommée d’honneur et de loyauté. Comment connaîtraient-ils nos traditions et notre histoire, comment comprendraient-ils l’intérêt national, ceux qui méconnaissent le Dieu de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis ? Déjà, qu’est devenu, dans cette Égypte qui eut vos plus durs labeurs, le patrimoine d’influence glorieuse que les siècles avaient maintenu à la nation ?
   Vos descendants ne sont plus là pour nous garder de l’invasion de ces hommes qui exploitent la patrie et n’ont que l’exil pour ceux qui l’ont faite. Ici pourtant, combien redoutables ne se révèlent pas les justices du Seigneur ! Vous-même l’aviez dit : Plutôt un étranger que mon fils pour gouverner le peuple du royaume, si mon fils le doit mal gouverner [Joinville, Ire partie.] ! Trente années après la croisade de Tunis, un prince indigne, votre deuxième successeur, outrageait le Vicaire de l’Homme-Dieu. Rejeté d’en haut, Philippe IV, le Bel, voyait aussitôt s’arrêter dans sa race stérilisée la sève partie de votre racine. Flétri et brisé, le rameau sacrilège faisait place sur la tige auguste à une autre branche issue de vous toujours. Mais la nation, solidaire de ses rois, allait expier elle-même le forfait d’Anagni dans une guerre terrible, dont l’imprévoyance politique du même Philippe le Bel avait, par le jugement de Dieu, posé la cause [En mariant sa fille Isabelle à Édouard II d’Angleterre : mariage qui, après la mort sans descendance mâle clés trois fils de Philippe le Bel, Louis X, Philippe V et Charles IV, fournit la hase des prétentions du fils d’Isabelle, Édouard III, à la couronne de France.] ; prince aussi funeste à l’État qu’à l’Église et à sa propre famille. Ce fut alors que, cent années durant, le pays parut à la veille de sa perte ; jusqu’à ce que, protection merveilleuse du ciel sur notre patrie ! la pucelle d’Orléans, Jeanne la Vénérable, arrachât des griffes du léopard anglais le lis de France qu’il prétendait s’unir.
   D’autres fautes devaient, hélas ! compromettre encore, puis par deux fois à nouveau dessécher ou rompre les branches de l’arbre royal. Longtemps vos mérites personnels firent contre-poids devant Dieu au scandale des mœurs dont nos princes s’étaient fait comme une note de race, un privilège odieux : honte que transmirent aux Bourbons les Valois mourants, que dut expier sans parvenir à l’effacer le sang du juste Louis XVI, qu’expient toujours tant d’illustres proscrits promenant sur la terre étrangère leur déchéance et leurs souvenirs. Puissiez-vous du moins reconnaître, en ces fils qui vous restent, les imitateurs de vos vertus ! c’est en revendiquant d’abord ce premier héritage, qu’un jour peut-être ils amèneront Dieu à leur rendre l’autre [Matth. VI, 33.]. Car Dieu qui commande d’obéir au pouvoir établi dans les divers temps, reste le maître des peuples, l’arbitre immuable de leurs variables destinées. Mais c’est alors qu’instruit par l’épreuve, nul de vos descendants ne devra plus oublier, ô Louis, votre recommandation suprême : Travaille-toi que tout vilain péché soit ôté de ta terre ; spécialement vilains serments et hérésie fais abattre à ton pouvoir.
   LE XXVI AOÛT. SAINT ZÉPHYRIN, PAPE ET MARTYR.
   Zéphyrin fut le premier des Pontifes ensevelis dans la crypte célèbre où les Papes du III° siècle vinrent après leurs combats dormir le dernier sommeil. La catacombe qui succédait ainsi au cimetière Vatican dans l’honneur d’abriter les vicaires du Christ avait été inaugurée, trente ans auparavant, par Cécile la vierge martyre : comme sur le point de quitter la vie elle consacrait son palais de Rome en église, du fond de la tombe elle faisait maintenant que sa sépulture de famille passât à l’Église maîtresse et mère. La donation funéraire des Caecilii devenait, en face de l’État païen, le commencement de la propriété collective ecclésiastique, officiellement reconnue du pouvoir ; Zéphyrin confia l’administration du nouveau cimetière au premier personnage après lui de l’Église romaine, l’archidiacre Calliste. Le saint Pontife vit s’accentuer de son temps la lutte de l’hérésie touchant l’unité de Dieu et la trinité des divines personnes ; sans le secours d’un vocabulaire qui ne vint que plus tard fixer jusque dans, les mots l’exposition théologique, il sut tenir à égale distance les Sabelliens pour qui la Trinité n’était qu’un nom, et les précurseurs d’Arius qui se vengèrent en déversant sur lui l’outrage [Philosophumena, Lib. IX.].
   ZEPHYRINUS Romanus Severo imperatore ad regendam Ecclesiam assumptus, sancivit, ut qui ordinandi essent, opportuno tempore et multis praesentibus clericis et laicis, de more sacris initiarentur ; doctique ac spectatae vitae homines ad id officii munus deligerentur. Decrevit praeterea, ut rem divinam facienti episcopo sacerdotes omnes astarent. Idem instituit ut patriarcha, primas, metropolitanus adversus episcopum non ferant sententiam, nisi apostolica auctoritate fulti. Vixit in pontificatu annos decem et octo, dies decem et octo. Habuit ordinationes quatuor mense decembri, quibus creavit presbyteros tredecim, diaconos septem, episcopos per diversa loca tredecim. Antonino imperatore martyrio coronatus est, et sepultus via Appia prope coemeterium Callista, septimo calendas septembris.
   Zéphyrin, né à Rome, fut élu pour gouverner l’Église au temps de l’empereur Sévère. Il prescrivit que ceux qui devaient être promus aux Ordres sacrés le seraient en présence de nombreux clercs et laïques, au temps convenable et selon la coutume, voulant qu’on ne choisît pour cet office que des hommes de science et de vie recommandable. Il décréta en outre que tous les prêtres assisteraient l’évêque dans la célébration des Mystères. Il établit que patriarche, primat, métropolitain ne pourraient sans l’autorité apostolique condamner un évêque Son pontificat fut de dix-huit ans et dix-huit jours. En quatre ordinations au mois de décembre, il créa treize prêtres, sept diacres, et treize évêques pour divers lieux. Il fut couronné du martyre sous Antonin, et enseveli sur la voie Appienne, près du cimetière de Calliste, le sept des calendes de septembre.
   Successeur de Victor Ier, le Pontife de la Pâque, vous aussi fûtes dévoré du zèle de la maison de Dieu [JOHAN. II, 17.] pour maintenir, en les accroissant toujours, la régularité, la dignité, la splendeur du culte divin sur notre terre. Au ciel, la cour du vainqueur de la mort s’enrichit pendant votre pontificat des plus nobles conquêtes, les Irénée, les Perpétue, tous les martyrs sans nombre auxquels la persécution de Septime Sévère assura le triomphe. Parmi de périlleuses embûches, la vérité eut en vous le gardien divinement assisté que le Seigneur avait promis à son Église [Luc. XXII, 32.]. Votre fidélité fut récompensée par des progrès nouveaux de cette Épouse du Fils de Dieu à vous confiée, par l’affermissement définitif de ses pieds sur le sol d’un monde qu’elle doit acquérir tout envier à l’Époux. Nous retrouverons en octobre votre souvenir, inséparable qu’il est de celui de Calliste, aujourd’hui votre diacre, alors à son tour vicaire de l’Homme-Dieu. À cette heure, bénissez-nous comme père ; que Pierre connaisse toujours en nous ses fils.
   LE XXVII AOÛT. S. JOSEPH CALASANZ, CONFESSEUR.
   Vous serez le secours de l’orphelin ; c’est à vous que le pauvre a été laissé [Psalm. IX, 14.]. Cette parole que déjà Venise la superbe avait vue réalisée dans la personne de son noble fils Jérôme Émilien, fixe aujourd’hui la sainteté d’un autre illustre personnage comptant parmi ses aïeux les premiers princes de Navarre, mais devenu souche d’une lignée plus haute au royaume de la charité.
   Dieu qui arrose les arbustes de la plaine comme les cèdres du Liban, parce qu’il les a tous plantés [Psalm. CIII, 16.], ne néglige point non plus les passereaux qui n’amassent rien dans des greniers [Matth. VI, 26.] : oubliera-t-il l’enfant, qui vaut mieux que l’oiseau du ciel [Ibid.] ? ou, nourrissant son corps, négligera-t-il en lui l’âme qui est plus [Ibid. 25.], l’âme affamée de ce pain de la science du salut qui conforte le cœur de l’homme [Psalm. CIII, 15.] ? Hélas ! en ce seizième siècle qui se leva sur tant de ruines, on eût dit que les anciennes réserves du Père de famille étaient épuisées. Merveilleuses sans doute se manifestèrent bientôt les revanches de l’Esprit qui fait les Saints, et qui par eux ressuscite les morts ; mais que d’abandonnés auxquels la charité renaissante n’avait pu suffire, en son zèle trop débordé par les mille soins de la première heure ! combien d’enfants surtout, loin des écoles où le riche seul avait entrée, réclamaient l’aliment de l’éducation la plus élémentaire, la plus indispensable à leurs obligations, à leur noblesse aussi de fils de Dieu, sans que personne se présentât pour leur rompre le pain de l’intelligence [Thren. IV, 4.] !
   Plus heureuse que tant d’autres nations où l’hérésie minait toutes les forces sociales, l’Espagne, à son apogée, jouissait du centuple promis à quiconque cherche premièrement le royaume de Dieu [Matth. VI, 33.]. Un moment, elle sembla devenue la ressource intarissable du Seigneur : naguère, c’était Ignace de Loyola qu’elle donnait au monde ; elle vient, par la précieuse mort de Thérèse d’Avila, d’enrichir le ciel ; aujourd’hui, c’est encore à son abondance que l’Esprit recourt pour relever l’opulence de la capitale même de l’univers chrétien, et subvenir, sous les yeux de l’Église maîtresse et mère, aux besoins des plus humbles de la grande famille.
   Le descendant des Calasanz de Péralta de la Sal, l’apôtre auquel les peuples d’Aragon, de Catalogne et de Castille préparent les plus hautes dignités dans leur admiration reconnaissante, entend retentir à l’oreille de son âme une voix mystérieuse : Va à Rome ; sors de la terre de ta naissance [Gen. XII, 1.] ; bientôt t’apparaîtra dans sa beauté des cieux la compagne qui t’est destinée, la sainte pauvreté, qui t’appelle à cette heure aux austères délices de son alliance ; va, sans savoir la route par où je te mène [Heb. XI, 8.]; je te ferai le père d’une postérité immense [Gen. XII, 2.]; je te montrerai tout ce qu’il faudra souffrir pour mon nom [Act. IX, 16.].
   Quarante années d’une fidélité aveugle ont été nécessaires pour disposer l’élu du ciel, dans la sainteté qui s’ignore, à sa vocation sublime. En effet, nous dit aujourd’hui pour l’Église saint Jean Chrysostome, « quoi de plus grand que de manier les âmes, que de former les mœurs des enfants ? Je le dis dans ma persuasion intime : il l’emporte sans nul doute possible sur tous les peintres, il l’emporte sur tout statuaire, sur tout artiste d’aucune sorte, celui qui sait modeler les jeunes âmes [Homilia diei, ex Chrys. in Matth. LX.]. »
   Joseph a compris la dignité de sa mission : conformément aux recommandations du saint Docteur [Ibid.], durant cinquante-deux années qu’il doit vivre encore, rien ne lui semblera méprisable ou vil dans le service des petits de ce monde ; rien ne lui coûtera pour arriver, par l’enseignement des éléments des lettres, à infuser aux enfants qui viennent à lui sans nombre la crainte du Seigneur [Psalm. XXXIII, 12.]. Bientôt, de Saint-Pantaléon, sa résidence, les Écoles pies couvrent l’Italie entière : puis passant la mer et les monts, elles se répandent par la Sicile, l’Espagne, tandis que peuples et rois se disputent leur trop petit nombre dans la Moravie, la Bohème, la Pologne et les pays du Nord.
   L’éternelle Sagesse associait Calasanz à son œuvre de salut sur terre [Psalm. CX, 10.] ; elle reconnut ses travaux en la manière qu’elle manque rarement de le faire pour les privilégiés de son amour, leur offrant, comme dit l’Esprit-Saint, le combat des forts, où elle leur assure, par son aide plus puissante que tout, la victoire [Sap. X, 12.]. Combat des patriarches au gué de Jaboc [Gen. XXXII, 22.], dernier obstacle séparant de la terre promise, quand déjà sont passés devant, par le dépouillement absolu, toutes les délices et tous les biens de ce monde [Ibid. 23.] ; combat de nuit [Ibid. 24.], où défaille la nature boiteuse [Ibid. 25.], mais qui fait se lever l’aurore [Ibid. 26.] et laisse le lutteur en face du jour sans fin [Ibid. 31.] ; combat avec Dieu [Ibid. 28.] seul à seul [Ibid. 24.], sous l’apparence, il est vrai, de l’homme [Ibid.] ou de l’ange [Ose. XII, 3.] : mais qu’importe, si la diversité du voile sous lequel il plaît au Seigneur de se cacher dans la lutte n’enlève rien aux droits de son domaine suprême ! Pourquoi chercher mon nom ? dit l’adversaire de Jacob [Gen. XXXII, 29.] ; le vôtre est maintenant Israël, fort contre Dieu [Ibid. 28.].
   On pourra demander aux historiens de saint Joseph Calasanz le détail des épreuves qui firent de lui ce prodige de force [Lectio 2e IIi Nocturni.] que nous recommande aujourd’hui l’Église ; elles allèrent jusqu’à amener, sur les calomnies spécieuses de quelques faux frères, la déposition du bienheureux et la ruine momentanée de son Ordre, réduit à l’état de congrégation séculière. Ce fut seulement après sa mort, qu’Alexandre VII, puis Clément IX, rendirent aux Écoles pies l’état Régulier et le titre de Religion à vœux solennels. Dans son grand ouvrage de la Canonisation des Saints, Benoît XIV s’étend longuement sur ce sujet, et il se complaît à rappeler la part multiple qu’il eut au procès du Serviteur de Dieu, à titre d’abord d’Avocat consistorial, puis comme Promoteur de la foi, enfin, Cardinal, émettant un suffrage favorable en la cause [Benedict. XIV, De Servorum Dei beatificatione et Beatorum canonizatione, Lib. III, C. XXX 16, 17, 18.]; on verra dans la Légende que, de plus, ce fut lui qui le béatifia.
   Lisons cette notice consacrée par la sainte Liturgie au fondateur des Piaristes, ou Clercs réguliers pauvres de la Mère de Dieu des Écoles pies.
   JOSEPHUS Calasanctius a Matre Dei, Petraltae in Aragonia nobili genere natus, a teneris annis futurae in pueros caritatis et eorum institutionis indicia praebuit. Nam ad huc parvulus eos ad se convocatos in mysteriis fidei et sacris precibus erudiebat. Humanis divinisque litteris egregie doctus, cum studiis theologicis Valentiae operam daret, nobilis potentisque feminae illecebris fortiter superatis, virginitatem, quam Deo voverat, inoffensam insigni victoria servavit. Sacerdos ex voto factus, a compluribus episcopis in Castellae Novae, Aragoniae et Catalauniae regnis in partem laboris ascitus, exspectationem omnium vicit, pravis ubique omnibus emendatis, ecclesiastica disciplina restituta, inimicitiis cruentisque factionibus mirifice extinctis. At cœlesti visione et Dei voce frequenter admonitus, Romam profectus est.
   Joseph Calasanz de la Mère de Dieu naquit à Péralte en Aragon d’une noble famille. Il fit présager dès ses premiers ans la charité qui devait le faire se dévouer à l’éducation du jeune Age. Car encore enfant lui-même, il rassemblait autour de lui les enfants pour leur apprendre les mystères de la toi et de saintes prières. Remarquablement versé dans les lettres humaines et divines, il s’adonnait à Valence aux études théologiques, lorsqu’il eut à triompher des séductions d’une femme noble et puissante, gardant sans tache par une insigne et courageuse victoire la virginité qu’il avait vouée à Dieu. Devenu prêtre en exécution d’un vœu, plusieurs évêques des royaumes de Nouvelle-Castille, d’Aragon et de Catalogne le voulurent pour collaborateur. Il surpassa l’attente de tous, corrigeant partout les mœurs dépravées, restaurant la discipline ecclésiastique, merveilleusement habile à dissiper les inimitiés et les factions sanglantes. Mais, averti dans une vision céleste et plusieurs fois appelé par Dieu, il partit pour Rome.
   In Urbe summa vitae asperitate, vigiliis et jejuniis corpus affligens, in orationibus et cœlestium rerum contemplatione dies noctesque versabatur, septem ejusdem Urbis ecclesias singulis fere noctibus obire solitus : quem inde morem complures annos servavit. Datis piis sodalitatibus nomine, mirum quanto ardore pauperes, infirmos potissimum, aut carceribus detentos eleemosynis omnique pietatis officio sublevaret. Lue Orbem depopulante, una cum sancto Camillo, tanto fuit actus impetu caritatis, ut praeter subsidia aegrotis pauperibus large collata, ipsa etiam defunctorum cadavera suis humeris tumulanda transferret. Verbum cum divinitus accepisset, se ad informandos intelligentiae ac pietatis spiritu adolescentulos, praecipue pauperes, destinari, Ordinem Clericorum regularium Matris Dei scholarum piarum fundavit, qui peculiarem curam circa puerorum eruditionem ex proprio instituto profiteretur : ipsumque Ordinem a Clemente Octavo, a Paulo Quinto aliisque Summis Pontificibus magnopere probatum, brevi tempore per plurimas Europae provincias et regna mirabiliter propagavit. In hoc autem tot labores perpessus est, ac tot aerumnas invicto animo toleravit, ut omnium voce miraculum fortitudinis, et sancti Jobi exemplum diceretur.
   Sa vie y fut toute d’austérité, affligeant son corps par les veilles et les jeûnes, passant les jours et les nuits dans la prière et la contemplation des choses du ciel, visitant presque chaque nuit les sept basiliques de cette ville, coutume qu’il garda plusieurs années. On le vit, ayant donné son nom à de pieuses confréries, s’employer avec une ardeur admirable à soulager par des aumônes et tous les offices de la charité les pauvres, spécialement les malades ou les prisonniers. Pendant une peste qui ravageait la ville, il s’adjoignit à saint Camille, et son zèle dévorant ne se dépensant pas suffisamment à son gré au service des malades indigents, il alla jusqu’à porter lui-même sur ses épaules à la sépulture les cadavres des morts. Cependant, averti d’en haut que sa vocation était de former les enfants, surtout les pauvres, à la science et à la piété, il fonda l’Ordre des Clercs réguliers pauvres de la Mère de Dieu des Écoles pies, dont la profession spéciale devait être de s’adonner tout particulièrement à l’instruction du jeune âge. Hautement approuvé par Clément VIII, Paul V et d’autres Souverains Pontifes, cet Ordre se propagea merveilleusement en peu d’années dans beaucoup de provinces et de royaumes de l’Europe. Mais combien de fatigues, combien de tribulations Joseph eut à souffrir dans cette œuvre, quelle invincible constance il y montra, c’est ce qu’atteste la voix de tous, qui le proclama un prodige de force et la copie du saint homme Job.
   Quamvis Ordini universo praeesset, totisque viribus ad animarum salutem incumberet, numquam tamen intermisit pueros, praesertim pauperiores, erudire, quorum scholas verrere, eosque domum comitari consuevit. In eo summae patientiae et humilitatis munere, valetudine etiam infirma, duos et quinquaginta annos perseveraverit : dignus propterea, quem crebris Deus miraculis coram discipulis illustraret, et cui beatissima Virgo cum puero Jesu, illis orantibus benedicente, appareret. Amplissimus interim dignitatibus repudiatis, prophetia, abdita cordium et absentia cognoscendi donis et miraculis clarus, Deiparae Virginis, quam singulare pietate et ipse ab infantia coluit, et suis maxime commendavit, aliorumque cœlitum frequenti apparitione dignatus, cum obitus sui diem, et Ordinis tunc prope eversi restitutionem atque incrementum praenuntiasset, secundum et nonagesimum annum agens, Romae obdormivit in Domino, octavo calendas septembris, anno millesimo sexcentesimo quadragesimo octavo. Ejus cor et lingua post saeculum integra et incorrupta reperta sunt.. Ipse vero multis post obitum quoque signis a Deo illustratus, primum a Benedicto Decimo quarto Beatorum cultu decoratus fuit, ac deinde a Clemente Decimo tertio inter Sanctos solemniter est relatus.
   Bien que chargé du gouvernement de tout l’Ordre et se consacrant tout entier au salut des âmes, il ne cessa cependant jamais d’instruire les enfants, donnant aux pauvres sa préférence ; il avait la coutume de balayer leurs écoles et de les reconduire à leurs maisons. Office de souveraine patience et d’humilité, dans lequel il persévéra cinquante-deux années malgré une santé mauvaise. Aussi, en récompense, Dieu l’honora souvent par des prodiges sous les yeux même de ses disciples, et la bienheureuse Vierge daigna lui apparaître avec l’Enfant Jésus qui bénissait les écoliers en prière. Il refusa les plus hautes dignités ; mais le don de prophétie, de pénétration des cœurs, de connaissance des événements éloignés, les miracles qu’il faisait, le glorifiaient devant les hommes ; la Vierge Mère de Dieu, qu’il honorait depuis son enfance d’une piété singulière et dont il recommandait grandement le culte aux siens, les autres bienheureux du ciel, l’honoraient fréquemment de leurs apparitions. Il prédit le jour de sa mort, et le rétablissement et l’accroissement de son Ordre alors presque détruit. Ce fut dans sa quatre-vingt-douzième année qu’il s’endormit dans le Seigneur, à Rome, le huit des calendes de septembre de l’an mil six cent quarante-huit. Son cœur et sa langue furent après un siècle retrouvés intacts et sans corruption. Illustré encore par Dieu de nombreux miracles après sa mort, Benoît XIV lui conféra le culte des Bienheureux, et ensuite Clément XIII le mit solennellement au nombre des Saints.
   Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres, il a été au-devant des aspirations de leur cœur [Offert. ex Psalm. IX, 17. 14.], en vous faisant le mandataire de son amour, en mettant sur vos lèvres la parole que lui-même formula le premier : Laissez venir à moi les petits enfants [Commun. ex Marc, X.]. Combien, ô Joseph, vous devront l’éternel bonheur, parce que vous et vos fils aurez gardé en eux la ressemblance divine reçue au baptême, et qui est l’unique titre de l’homme à entrer aux cieux [Ibid.] ! Soyez béni d’avoir justifié la confiance de Jésus remettant à vos soins ces êtres si frêles, objet de sa divine prédilection.
   Soyez béni de l’avoir justifiée mieux encore cette confiance du Seigneur Dieu, quand il donna, comme pour Job, licence à l’enfer de tout briser autour de vous, avec des recherches de surprise douloureuse que ne connut point le juste de l’Idumée. Ne faut-il pas que Dieu puisse compter imperturbablement sur les siens ? N’est-il pas d’une convenance souveraine, qu’au milieu des défections de ce triste monde, il justifie, devant ses Anges, et sa grâce et notre pauvre nature, en montrant jusqu’où peuvent aller dans ses Saints les reprises de sa volonté toujours adorée ?
   La réparation que votre indomptable confiance attendait de la Mère de Dieu, devait venir quand il plairait au ciel. O Joseph, maintenant que depuis si longtemps a sonné pour les Écoles pies l’heure de la résurrection, bénissez les disciples que notre siècle vous donne toujours ; obtenez-leur, ainsi qu’aux nombreux écoliers qu’ils continuent de former à la science chrétienne, les bénédictions de Jésus Enfant ; à tous ceux qui consacrent au jeune âge leurs travaux et leur vie, inspirez votre esprit, obtenez courage ; élevez nos âmes à la hauteur des enseignements de votre héroïque existence.
   LE XXVIII AOÛT. SAINT AUGUSTIN, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.
   Le plus grand des Docteurs et le plus humble, Augustin se lève, acclamé par les cieux dont nulle conversion de pécheur n’excita comme la sienne l’ineffable joie [Luc. XV, 7.], célébré par l’Église où ses travaux laissent pour les siècles en pleine lumière la puissance, le prix, la gratuité de la divine grâce.
   Depuis l’entretien extatique qui fit d’Ostie un jour le vestibule du ciel [Le Temps Pascal, t. II, IV mai, en la fête de sainte Monique.], Dieu a complété ses triomphes dans le fils des larmes de Monique et de la sainteté d’Ambroise. Loin des villes fameuses où l’abusèrent tant de séductions, le rhéteur d’autrefois n’aspire qu’à nourrir son âme de la simplicité des Écritures sacrées dans le silence de la solitude. Mais la grâce, qui a brisé la double chaîne enserrant son esprit et son cœur, garde sur lui des droits souverains ; c’est dans la consécration des pontifes vouant Augustin à l’oubli de soi-même, que la Sagesse consomme avec lui son alliance : la Sagesse qu’il déclare « aimer seule pour elle seule, n’aimant qu’à cause d’elle le repos et la vie [Aug. Soliloq. I, 22.]. » À ce sommet où l’a porté la miséricorde divine, entendons-le épancher son cœur :
   « Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne et si nouvelle ! je vous ai aimée tard ! Et vous étiez en moi ; et moi, hors de moi-même, vous cherchais en tous lieux [Confess. X, XXVII.]… J’interrogeais la terre, et elle me disait : « Je ne suis pas ce que tu cherches »; et tous les êtres que porte la terre me faisaient même aveu. J’interrogeais la mer et ses abîmes, et ce qui a vie dans leurs profondeurs ; et la réponse était : « Nous ne sommes pas ton Dieu, cherche au-dessus de nous. » J’interrogeais les vents et la brise ; et l’air disait avec ses habitants : « Anaximènes se trompe ; je ne suis pas Dieu. » J’interrogeais le ciel, le soleil, la lune, les étoiles : « Nous non plus, nous ne sommes pas le Dieu que tu cherches. » O vous tous qui vous pressez aux portes de mes sens, objets qui m’avez dit n’être pas mon Dieu, dites-moi de lui quelque chose ; et dans leur beauté qui avait attiré mes recherches avec mon désir, ils ont crié d’une seule voix : « C’est lui qui nous a faits [Ibid. VI.]. » – Silence à l’air, aux eaux, à la terre ! silence aux cieux ! silence en l’homme à l’âme elle-même ! qu’elle passe au delà de sa propre pensée : par delà tout langage, qu’il soit de la chair ou de l’ange, s’entend lui-même Celui dont parlent les créatures ; là où cessent le signe et l’image, et toute vision figurée, se révèle la Sagesse éternelle [Ibid. IX, X]… Mes oreilles sourdes ont entendu votre voix puissante ; votre lumière éblouissante a forcé l’entrée de mes yeux aveugles ; votre parfum a éveillé mon souffle, et c’est à vous que j’aspire, j’ai faim et soif, car je vous ai goûté ; j’ai tressailli à votre contact, je brûle d’entrer dans votre repos : quand je vous serai uni de tout moi-même, la douleur et le travail auront pris fin pour moi [Ibid. X, XXVII, XXVIII.]. »
   Un autre travail que le labeur de la correspondance intime aux prévenances de son Dieu ne devait finir pour Augustin qu’avec la vie : celui de ses luttes pour la vérité qui avait délivré son âme [JOHAN. VIII, 32.], sur tous les champs de bataille choisis dans ces temps par le père du mensonge. Combats terminés par autant de victoires, où l’on ne sait qu’admirer le plus, comme d’autres l’ont dit : la science des Livres saints, la puissance de la dialectique ou l’art de bien dire ; mais dans lesquels l’emporte sur tout la plénitude de la charité. Nulle part ailleurs n’apparaît mieux l’unité de cette divine charité communiquée par l’Esprit à l’Église, et qui, du même cœur où elle puise son inflexibilité à maintenir jusqu’au moindre iota les droits du Seigneur Dieu, déborde d’ineffable mansuétude pour tant de malheureux qui les méconnaissent encore :
   « Qu’ils vous soient durs, ceux qui ne savent pas quel labeur c’est d’arriver au vrai, d’éviter l’erreur. Qu’ils vous soient durs, ceux qui ne savent pas combien il est rare, combien il en coûte, de parvenir à surmonter dans la sérénité d’une âme pieuse les fantômes des sens. Qu’ils vous soient durs, ceux qui ne savent pas avec quelle peine se guérit l’œil de l’homme intérieur, pour fixer son soleil, le soleil de justice ; ceux qui ne savent pas par quels soupirs, quels gémissements, on arrive, en quelque chose, à comprendre Dieu. Qu’ils vous soient durs enfin, ceux qui n’ont jamais connu séduction pareille à celle qui vous trompe… Pour moi qui, ballotté par les vaines imaginations dont mon esprit était en quête, ai partagé votre misère et si longtemps pleuré, je ne saurais aucunement être dur avec vous [Aug. Contra epist. Manichaei quam vocant fundamenti, 2-3.]. »
   C’est aux disciples de Manès, traqués partout en vertu des lois mêmes des empereurs païens, qu’Augustin adressait ces paroles émues : nouveau Paul, se souvenant du passé [I Cor. XV. 9.] ! Combien effrayante n’est donc pas la misère de notre race déchue, que les nuages s’élevant des bas fonds y prévalent à ce point sur les plus hautes intelligences ! avant d’être le plus redoutable adversaire de l’hérésie, Augustin, neuf années durant, s’était montré le sectateur convaincu, l’apôtre ardent du manichéisme : variante incohérente de ce roman dualiste et gnostique dans lequel, pour expliquer l’existence du mal, on n’imaginait rien de mieux que de faire un dieu du mal même, et qui trouva dans la complaisance qu’y prenait l’orgueil du prince des ténèbres le secret de son influence étrange à travers les siècles.
   Plus locale, mais autrement prolongée, devait être la lutte d’Augustin contre la secte Donatiste, appuyée d’un principe aussi faux que le fait dont elle se disait née. Le fait, démontré juridiquement inexact à la suite des requêtes présentées par Douai et ses partisans, était que Cécilien, primat d’Afrique en 311, aurait reçu la consécration épiscopale d’un évêque traditeur des Livres saints pendant la persécution. Comme principe et conséquence tirée par eux dudit principe, les Donatistes affirmaient que nul ne pouvait communiquer avec un pécheur sans cesser de faire partie du troupeau du Christ ; que dès lors, les évêques du reste du monde n’en ayant pas moins continué de communiquer avec Cécilien et ses successeurs, eux seuls Donatistes étaient maintenant l’Église. Schisme sans fondement, s’il en fut, mais qui s’était imposé pourtant au plus grand nombre des habitants de l’Afrique romaine, avec ses quatre cent dix évêques et ses troupes de Circoncellions, fanatiques toujours prêts aux violences et aux meurtres contre les catholiques surpris sur les routes ou dans les maisons isolées. Le rappel de ces brebis égarées prit à notre Saint le meilleur de son temps.
   Qu’on ne se le représente pas méditant à loisir, écrivant dans la paix d’une humble ville épiscopale, choisie comme à dessein par la Providence, ces ouvrages précieux dont le monde devait jusqu’à nous recueillir les fruits. Il n’est point sur la terre de fécondité sans souffrance, souffrances publiques, angoisses privées, épreuves connues des hommes ou de Dieu ; lorsque, à la lecture des écrits des Saints, germent en nous les pieuses pensées, les résolutions généreuses, nous ne devons pas nous borner, comme pour les livres profanes, à solder un tribut quelconque d’admiration au génie de leurs auteurs, mais plus encore songer au prix dont sans nul doute ils ont payé le bien surnaturel produit par eux dans chacune de nos âmes. Avant l’arrivée d’Augustin dans Hippone, les Donatistes s’y trouvaient en telle majorité, rappelle-t-il lui-même, qu’ils en abusaient jusqu’à interdire de cuire le pain pour les catholiques [Aug. Contra litteras Petiliani, II, 184.]. Quand le Saint mourut, l’état des choses était bien changé ; mais il avait fallu que le pasteur, faisant passer avant tous autres devoirs celui de sauver, fût-ce malgré elles, les âmes qui lui étaient confiées, donnât ses jours et ses nuits à cette œuvre première, et courût plus d’une fois le risque heureux du martyre [Possidius, Vita Augustini, 13.]. Les chefs des schismatiques, redoutant la force de ses raisons plus encore que son éloquence, se refusaient à toute rencontre avec lui ; mais ils avaient déclaré que mettre à mort Augustin serait œuvre louable, méritant la rémission de tout péché à qui aurait pu l’accomplir [Possidius, Vita Augustini, 10.].
   « Priez pour nous, disait-il en ces débuts de son ministère, priez pour nous qui vivons d’une façon si précaire entre les dents de loups furieux : brebis égarées, brebis obstinées qui s’offensent de ce que nous courons après elles, comme si leur égarement faisait qu’elles ne soient pas nôtres. – Pourquoi nous appeler ? disent-elles ; pourquoi nous poursuivre ? – Mais la cause de nos cris, de nos angoisses, c’est justement qu’elles vont à leur perte. – Si je suis perdue, si je n’ai plus la vie, qu’avez-vous affaire de moi ? que me voulez-vous ? – Ce que je veux, c’est te rappeler de ton égarement ; ce que je veux, c’est t’arracher à la mort. – Et si je veux m’égarer ? si je veux me perdre ? – Tu veux t’égarer ? tu veux te perdre ? Combien mieux, moi, je ne le veux pas ! Oui ; j’ose le dire : je suis importun ; car j’entends l’Apôtre : Prêche la parole, presse à temps, à contre-temps [II Tim. IV, 2.]. À temps, sans doute, ceux qui le veulent bien ; à contre-temps, ceux qui ne le veulent pas. Oui, donc ; je suis importun : tu veux périr ; je ne le veux pas. Il ne le veut pas, lui non plus, Celui qui dit, plein de menaces, aux pasteurs : Vous n’avez pas rappelé ce qui s’égarait, vous n’avez pas cherché ce qui était perdu [EZECH. XXXIV, 4.]. Dois-je plus te redouter que lui-même ? Je ne te crains pas : ce tribunal du Christ, devant lequel nous devons tous paraître [II Cor. V, 10.], tu ne le remplaceras pas par celui de Donat. Que tu le veuilles ou non, je rappellerai la brebis qui s’égare, je chercherai la brebis perdue. Que les ronces me déchirent : il n’y aura pas de brèche assez étroite pour arrêter ma poursuite ; il n’y aura pas de haie que je ne secoue, tant que le Seigneur me donnera des forces, pour pénétrer où que ce soit que tu prétendes périr [AUG. Sermo XLVI, 14.]. »
   Forcés dans leurs derniers retranchements par l’intransigeance d’une telle charité, les Donatistes répondaient-ils en massacrant, à défaut d’Augustin, fidèles et clercs ; l’évêque suppliait les juges impériaux qu’on épargnât aux coupables la mutilation et la mort, de crainte que le triomphe des martyrs ne fût comme souillé par ces représailles sanglantes [Epist. C, CXXXIII, CXXXIV, al. CXXVII, CLIX, CLX.]. Mansuétude bien digne, à coup sûr, de l’Église dont il était Pontife, mais que tenteraient vainement de retourner contre cette même Église, en l’opposant à certains faits de son histoire, les tenants d’un libéralisme qui reconnaît tout droit à l’erreur et lui réserve toute prévenance. L’évêque d’Hippone l’avoue : sa pensée fut d’abord qu’il ne fallait point user de contrainte pour amener personne à l’unité du Christ ; il crut que la parole, la libre discussion, devait être dans la conversion des hérétiques le seul élément de victoire [Epist. XCIII, al. XLVIII, 17.]; mais, à la lumière de ce qui se passait sous ses yeux, la logique même de cette charité qui dominait son âme l’amenait bientôt à se ranger au sentiment tout autre de ses collègues plus anciens dans l’épiscopat [Epist. CLXXXV, al. L., quae et Liber de Correctione Donatistarum, 25.].
   « Qui peut, remarque-t-il, nous aimer plus que ne fait Dieu ? Dieu néanmoins emploie la crainte pour nous sauver, tout en nous instruisant avec douceur. Et le Père de famille, voulant des convives à son festin, n’envoie-t-il pas par les chemins, le long des haies, ses serviteurs, avec ordre de forcer à venir tous ceux qu’ils rencontreront [Luc. XIV, 23.] ? Ce festin, c’est l’unité du corps du Christ. Si donc la divine munificence a fait qu’au temps voulu la foi des rois devenus chrétiens reconnût ce pouvoir à l’Église, c’est aux hérétiques. ramenés de tous les carrefours, aux schismatiques forcés dans leurs buissons, de considérer, non la contrainte qu’ils subissent, mais le banquet du Seigneur où sans elle ils n’arriveraient pas. Le berger n’use-t-il pas de la menace, de la verge au besoin, pour faire rentrer au bercail du maître les brebis que la séduction en avait fait sortir ? La sévérité provenant de l’amour est préférable à la douceur qui trompe. Celui qui lie l’homme en délire et réveille le dormeur de sa léthargie, les moleste tous deux, mais pour leur bien. Si dans une maison menaçant ruine se trouvaient des gens que nos cris ne persuaderaient pas d’en sortir, est-ce que ne point user de violence à leur endroit pour les sauver malgré eux ne serait pas cruauté ? et cela, lors même que nous ne pourrions en arracher qu’un seul à la mort, et que l’obstination de plusieurs en prendrait occasion de précipiter leur perte : comme font ceux du parti de Donat qui, dans leur furie, demandent au suicide la couronne du martyre. Nul ne saurait devenir bon malgré lui ; mais ce sont des villes entières, non quelques hommes seule-. ment, que la rigueur des lois dont ils se plaignent amène chaque jour à délivrance, en les dégageant des liens du mensonge, en leur faisant voir la vérité que la violence ou les tromperies schismatiques dérobaient à leurs yeux. Loin qu’elles se plaignent, leur reconnaissance aujourd’hui est sans bornes, leur joie entière ; leurs fêtes et leurs chants ne cessent plus [Aug. Epist. XCIII, CLXXXV, et alibi passim.]. »
   Cependant, par delà les flots séparant Hippone des rivages d’Italie, la justice du ciel passait sur la reine des nations. Rome, qui depuis le triomphe de la Croix n’avait point su répondre au délai que lui laissait la miséricorde, expiait sous les coups d’Alaric le sang des Saints versé jadis pour ses faux dieux. Sortez d’elle, mon peuple [Apoc. XVIII, 4.]. A ce signal que le prophète de Pathmos avait entendu d’avance, la ville aux sept collines s’était dépeuplée. Loin des routes remplies de Barbares, heureux le fugitif pouvant confier à la haute mer, au plus fragile esquif, l’honneur des siens, les débris de sa fortune ! Comme un phare puissant dont les feux dominent l’orage, Augustin, par sa seule renommée, attirait vers la côte d’Afrique les meilleurs de ces naufragés de la vie. Sa correspondance si variée nous fait connaître les liens nouveaux créés par Dieu alors entre l’évêque d’Hippone et tant de nobles exilés. Naguère, c’était jusqu’à Nole, en l’heureuse Campanie, que des messages pleins de charmes, où se mêlaient les doctes questions, les réponses lumineuses, allaient saluer « ses très chers seigneurs et vénérables frères, Paulin et Thérasia, condisciples d’Augustin en l’école du Seigneur Jésus [Aug. Epist. XCV, al. CCL, etc.]. » Maintenant c’est à Carthage, ou plus près encore, que les lettres du Saint vont consoler, instruire, fortifier Albina, Mélanie, Pinianus, Proba surtout et Juliana, aïeule et mère illustres d’une plus illustre fille, la vierge Démétriade, première du monde romain par la noblesse et l’opulence [Hieron. Epist. CXXX, al. VIII.], conquête très chère d’Augustin pour l’Époux.
   « Oh ! qui donc, s’écrie-t-il à la nouvelle de la consécration de cette fiancée du Seigneur, qui expliquera dignement combien glorieuse se révèle aujourd’hui la fécondité des Anicii, donnant des vierges au Christ après avoir pour le siècle ennobli tant d’années du nom des consuls leurs fils ! Que Démétriade soit imitée : quiconque ambitionne la gloire de l’illustre famille, prenne pour soi sa sainteté [Aug. Epist. CL, al. CLXXIX.] ! » Vœu du cœur d’Augustin, qui devait se réaliser magnifiquement, lorsque la gens Anicia, moins d’un siècle plus tard, donna au monde Scholastique et Benoît pour conduire tant d’âmes avides de la vraie noblesse dans le secret de la face de Dieu.
   La chute de Rome eut dans les provinces et par delà un retentissement immense. L’évêque d’Hippone nous dit ses propres gémissements quand il l’eut apprise, ses larmes à lui, descendant des anciens Numides, sa douleur presque inconsolable [De Urbis excidio, 3.] : tant, même en sa décadence, par l’action secrète de Celui qui lui réservait de nouvelles, de plus hautes destinées, la cité reine avait gardé de place en la pensée universelle et d’empire sur les âmes. En attendant, la terrible crise devenait pour Augustin l’occasion de ses œuvres les plus importantes. Sur les ruines du monde qui semblait s’écrouler pour toujours, il édifiait son grand ouvrage de la Cité de Dieu : réponse aux partisans de l’idolâtrie, nombreux encore, qui attribuaient à la suppression du culte des dieux les malheurs de L’empire. Il y oppose à la théologie et, en même temps, à la philosophie du paganisme romain et grec la réfutation la plus magistrale, la plus complète qu’on en ait jamais vue ; pour de là établir l’origine, l’histoire, la fin des deux cités, l’une de la terre, l’autre du ciel, qui se divisent le monde, et que « firent deux amours divers : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi-même [De civitate Dei contra Paganos, XIV, XXVIII.]. »
   Mais le principal triomphe d’Augustin fut celui qui joignit à son nom le titre de Docteur de la grâce. La prière aimée de l’évêque d’Hippone : Da quod jubes, et jube quod vis [Seigneur, donnez ce que vous commandez, et commandez ce que vous voudrez. Confess. X, XXIX, XXXI, XXXVII.], froissait l’orgueil d’un moine breton que les événements de l’année 410 avaient amené lui aussi sur la terre africaine [De dono perseverantiae, 53.]: d’après Pelage, la nature, toute-puissante pour le bien, se suffisait pleinement dans l’ordre du salut, n’ayant été lésée d’aucune sorte d’ailleurs par le péché d’Adam qui n’avait affecté que lui-même. On comprend la répulsion toute spéciale d’Augustin, si redevable à la miséricorde céleste, pour un système dont les auteurs « semblaient dire à Dieu : Tu nous as faits hommes, mais c’est nous qui nous faisons justes [Epist. CLXXVII, al. XCV.] ».
   Dans cette campagne nouvelle, les injures ne furent pas épargnées au converti de jadis ; mais elles étaient la joie et l’espérance [Contra duas Epist. Pelagianorum, I, 3.] de celui qui, rencontrant ce même genre d’arguments dans la bouche d’autres adversaires, avait dit déjà : « Catholiques, mes frères très aimés, unique troupeau de l’unique Pasteur, je n’ai cure des insultes de l’ennemi au chien de garde du bercail ; ce n’est pas pour ma défense, c’est pour la vôtre que je dois aboyer. Faut-il lui dire pourtant, à cet ennemi, qu’en ce qui touche mes égarements, mes erreurs d’autrefois, je les condamne avec tout le monde, et n’y vois que la gloire de Celui qui par sa grâce m’a délivré de moi-même. Lorsque j’entends rappeler cette vie qui fut la mienne, à quelque intention qu’on le fasse, je ne suis pas si ingrat que de m’en affliger ; car autant l’on fait ressortir ma misère, autant moi je loue mon médecin [Contra litteras Petiliani, III, 11.]. »
   La renommée de celui qui faisait si bon marché de lui-même remplissait néanmoins la terre, en compagnie de la grâce par lui victorieuse. « Honneur à vous, écrit de Bethléhem Jérôme chargé d’années ; honneur à l’homme que n’ont point abattu les vents déchaînés !… Ayez bon courage toujours. L’univers entier célèbre vos louanges ; les catholiques vous vénèrent et vous admirent comme le restaurateur de l’ancienne foi. Signe d’une gloire encore plus grande : tous les hérétiques vous détestent. Moi aussi, ils m’honorent de leur haine ; ne pouvant nous frapper du glaive, ils nous tuent en désir [Hieron. Epist. CXLI, al. LXXX.]. »
   On reconnaît dans ces lignes l’intrépide lutteur que nous retrouverons en septembre, et qui laissait bientôt après sa dépouille mortelle à la grotte sacrée près de laquelle il avait abrité sa vie. Augustin devait poursuivre le bon combat quelques années, compléter l’exposé de la doctrine catholique à l’encontre même de saints personnages, auxquels il eût semblé que du moins le commencement du salut, le désir de la foi, ne requérait pas un secours spécial du Dieu rédempteur et sauveur. C’était le semi-pélagianisme. Cent ans plus tard , le second concile d’Orange, approuvé par Rome, acclamé par l’Église, terminait la lutte en s’inspirant dans ses définitions des écrits de l’évêque d’Hippone. Lui cependant concluait ainsi le dernier ouvrage achevé par ses mains : « Que ceux qui lisent ces choses rendent grâces à Dieu, s’ils les comprennent ; sinon, qu’ils s’adressent dans la prière au docteur de nos âmes, à Celui dont le rayonnement produit la science et l’intelligence. Me croient-ils dans l’erreur ? qu’ils y réfléchissent encore et encore, de peur que peut-être ce ne soient eux qui se trompent. Pour moi, quand il advient que les lecteurs de mes travaux m’instruisent et me corrigent, j’y vois la honte de Dieu ; et c’est ce que je demande comme faveur, aux doctes surtout qui sont dans l’Église, s’il arrive que ce livre parvienne en leurs mains et qu’ils daignent prendre connaissance de ce que j’écris [Aug. De dono perseverantiae, 68.]. »
   Revenons au milieu de ce peuple d’Hippone, si privilégié, conquis par le dévouement d’Augustin plus encore que par ses admirables discours. Sa porte, ouverte à tout venant, accueillait toute demande, toute douleur, tout litige de ses fils. Parfois, devant l’insistance des autres églises, des conciles même, réclamant d’Augustin la poursuite plus active de travaux d’intérêt général, un accord intervenait entre le troupeau et le pasteur, et l’on déterminait que, tels et tels jours de la semaine, le repos laborieux de celui-ci serait respecté par tous [Epist. CXXIII, al. CX, 5.] ; mais la convention durait peu ; quiconque le voulait [Epist. CCXIII, al. CX, 5.] triomphait de cet homme si aimant et si humble, près de qui, mieux que tous, les petits savaient bien qu’ils ne seraient jamais éconduits : témoin l’heureuse enfant qui, désireuse d’entrer en relation épistolaire avec l’évêque, mais craignant de prendre l’initiative, reçut de lui la missive touchante qu’on peut lire en ses Œuvres [Epist. CCLXVI, al. CXXXII. Augustinus Florentinae puellae.]. Resterait à montrer dans notre Saint l’initiateur de la vie monastique en Afrique romaine, par les monastères qu’il fonda et habita lui-même avant d’être évêque ; le législateur dont une simple lettre aux vierges d’Hippone [Epist. CCXI, al. CIX.] devenait la Règle où tant de serviteurs et de servantes de Dieu puiseraient jusqu’aux derniers temps la forme de leur vie religieuse ; enfin, avec les clercs de son église vivant ainsi que lui de la vie commune dans la désappropriation absolue [Sermones CCCLV, CCCLVI.], l’exemplaire et la souche de la grande famille des Chanoines réguliers. Mais il nous faut abréger ces pages déjà longues, que complétera le récit de la sainte Liturgie.
   Lisons ce récit autorisé. Indépendamment delà fête présente, l’Église fait au cinq mai mémoire spéciale de la Conversion d’Augustin dans son Martyrologe.
   AUGUSTINUS, Tagaste in Africa honestis parentibus natus, ac puer docilitate ingenii aequales longe superans, brevi omnibus doctrina antecelluit. Adolescens, dum esset Carthagine, in Manichaeorum haeresim incidit. Postea Romam profectus, inde Mediolanum missus ut rhetoricam doceret, cum ibi frequens Ambrosii episcopi esset auditor, ejus opera incensus studio catholicae fidei, annos natus triginta tres ab ipso baptizatur. Reversus in Africam, cum religione vitae sanctimoniam conjungens, a Valerio notae sanctitatis episcopi Hipponensi presbyter factus est. Quo tempore familiam instituit religiosorum, quibuscum victu communi eodemque cultu utens, eos ad apostolicae vitae doctrinaeque disciplinam diligentissime erudiebat. Sed cum vigeret Manichaeorum haeresis, vehementius in illam invehi coepit, Fortunatumque haeresiarcham confutavit.
   Augustin, né à Thagaste (Souk-Arhas, en Algérie, à vingt-cinq lieues au sud de Bône, l’ancienne Hippone) en Afrique, était de bonne famille. Enfant, la docilité sans égale de son esprit le rendit bientôt supérieur pour la science à tous ceux de son âge. À Carthage, où se passa une partie de sa jeunesse, il tomba dans l’hérésie des Manichéens. Rome le vit ensuite, puis Milan, où on l’envoya professer la rhétorique. Auditeur assidu de l’évêque Ambroise, il sentit naître en son âme un ardent désir de la foi catholique, et fut, à l’âge de trente-trois ans, baptisé par le saint. De retour en Afrique, la pureté de vie qui relevait son zèle religieux amena Valère, évêque d’Hippone et renommé pour sa sainteté, à l’ordonner prêtre. Il établit alors une famille de religieux dont il partageait la manière de se nourrir et vêtir, et qu’il formait avec grand soin à la doctrine et à la vie apostoliques. L’hérésie des Manichéens qui prenait vigueur attira ses attaques victorieuses, et il confondit Fortunat, l’un de leurs chefs.
   Hac Augustini pietate commotus Valerius, eum adjutorem adhibuit episcopalis officii. Nihil illo fuit humilius, nihil continentius. Lectus ac vestitus moderatus, vulgaris mensa, quam semper sacra vel lectione vel disputatione condiebat. Tanta benignitate fuit in pauperes, ut, cum non esset alia facultas, sacra vasa frangeret ad eorum inopiam sustentandam. Feminarum, et in eis sororis, et fratres filiae, contubernium familiaritatemque vitavit : quippe qui diceret, etsi propinquae mulieres suspectae non essent, tamen quae ad eas ventitarent, posse suspicionem efficere. Nullum finem fecit praedicandi Dei verbum, nisi gravi morbo oppressus. Haereticos perpetuo insectatus et coram et scriptis, ac nullo loco passus consistere, Africam a Manichaeorum, Donatistarum, Pelagianorum, alliorumque praeterea haereticorum errore magna ex parte liberavit.
   Touché de cette piété d’Augustin, Valère en fit son coadjuteur dans la charge épiscopale. Nul ne le surpassait en retenue, en humilité ; lit et vêtement modestes, table frugale, repas toujours assaisonnés de lectures saintes ou de pieux entretiens. Telle était sa bonté pour les pauvres, que, s’il ne lui restait rien autre, il rompait les vases sacrés pour subvenir à leur indigence. Il évitait la conversation des femmes, la société même de sa sœur et de sa nièce, disant que si les proches parentes n’éveillaient pas de soupçons, celles qui viendraient les visiter le pouvaient faire. Il ne cessa point, à moins de maladie grave, de prêcher la parole de Dieu. Combattant sans relâche les hérétiques dans des conférences publiques ou par ses écrits, ne souffrant pas qu’ils prissent pied nulle part, il délivra presque entièrement l’Afrique des Manichéens, des Donatistes, des Pélagiens et autres sectaires.
   Tam multa pie, subtiliter et copiose scripsit, ut christianam doctrinam maxime illustraret. Quem in primis secuti sunt, qui postea theologicam disciplinam via et ratione tradiderunt. Wandalis Africam bello vastantibus, et Hipponem tertium jam mensem obsidentibus, in februm incidit. Itaque cum discessum e vita sibi instare intelligeret, Psalmos David qui ad paenitentiam pertinent, in conspectu positos profusis lacrimis legebat. Solebat autem dicere neminem, etsi nullius sceleris sibi conscius esset, committere debere, ut sine poenitentia migraret e vita. Ergo sensibus integris, in oratione defixus, astantibus fratribus, quos ad caritatem, pietatem, virtutesque omnes erat adhortatus, migravit in cœlum. Vixit annos septuaginta sex, in episcopatu ad triginta sex. Cujus corpus primum in Sardiniam delatum, deinde a Luitprando, Longobardorum rege, magno pretio redemptum, Ticinum translatum est, ibique honorifice conditum.
   Le nombre, la piété, la profondeur et l’éloquence de ses ouvrages ont grandement illustré la doctrine chrétienne ; aussi fut-il un des premiers guides de ceux qui dans la suite travaillèrent à une exposition méthodique et raisonnée de la science théologique. Cependant les Vandales ravageaient l’Afrique, et il y avait déjà trois mois qu’ils assiégeaient Hippone, lorsque Augustin fut pris de la fièvre. Comprenant que la mort approchait, il fit placer devant lui les Psaumes de David qui expriment la pénitence, et il les lisait avec grande abondance de larmes ; nul en effet, avait-il coutume de dire, ne doit être assez présomptueux pour quitter la vie sans pénitence, n’eût-on conscience d’aucun péché. En présence donc des frères, qu’il avait exhortés à la charité, à la piété, à toutes les vertus, il passa au ciel, ayant gardé sa connaissance et continué de prier jusqu’à la fin, après soixante-seize ans de vie, et environ trente-six d’épiscopat. Son corps, porté d’abord en Sardaigne, fut ensuite racheté à grand prix par Luitprand, roi des Lombards, et transféré à Pavie, où on l’ensevelit avec honneur.
   Quelle mort fut la vôtre, Augustin, sur l’humble couche où n’arrivaient à vous que nouvelles de désastres et de ruines ! Livrée aux Barbares en punition de ces crimes innommés du vieux monde dont la nourricière de Rome avait eu sa si large part, l’Afrique, votre patrie, ne devait pas vous survivre. Avec Genséric, Arius triomphait sur cette terre qui pourtant, grâce à vous, parla vigueur de foi qu’elle avait retrouvée, allait encore, un siècle durant, donner d’admirables martyrs au Verbe consubstantiel. Rendue au monde romain par Bélisaire, Dieu sembla vouloir à cause d’eux lui ménager l’occasion de retrouver ses beaux jours ; mais l’impéritie byzantine, absorbée dans ses querelles théologiques et ses intrigues de palais, ne sut ni la relever, ni la garder contre une invasion plus funeste que n’avait été la première. Les flots débordants de l’infidélité musulmane eurent bientôt fait de tout stériliser, dessécher et flétrir.
   Enfin, après douze siècles, la Croix reparaît dans ces lieux où de tant d’Églises florissantes le nom même a péri. Puisse la liberté qui lui est rendue devenir bientôt le triomphe ! Puisse la nation dont relève aujourd’hui votre sol natal se montrer fière de cet honneur nouveau, comprendre les obligations qui en résultent pour elle en face d’elle-même et du monde !
   Durant cette longue nuit pesant sur la terre d’où vous étiez monté aux cieux, votre action cependant ne s’était pas ralentie. Par l’univers entier, vos ouvrages immortels éclairaient les intelligences, excitaient l’amour. Dans les basiliques desservies par vos imitateurs et fils, la splendeur du culte divin, la pompe des cérémonies, la perfection des mélodies saintes, maintenaient au cœur des peuples l’enthousiasme surnaturel qui s’était emparé du vôtre à l’instant heureux où, pour la première fois dans notre Occident, résonna sous la direction d’Ambroise le chant alternatif des Psaumes et des Hymnes sacrées [Aug. Confess. IX, VI, VII.]. Dans tous les âges, aux eaux, sorties de vos fontaines [Prov. V, 16.], la vie parfaite se complut à renouveler sa jeunesse sous les mille formes que le double aspect delà charité, qui regarde Dieu et le prochain, lui demande de revêtir.
   Illuminez toujours l’Église de vos incomparables rayons. Bénissez les multiples familles religieuses qui se réclament de votre illustre patronage. Aidez-nous tous, en obtenant pour nous l’esprit d’amour et de pénitence, de confiance et d’humilité qui sied si bien à l’âme rachetée ; enseignez-nous l’infirmité de la nature et son indignité depuis la chute, mais aussi la bonté sans limites de notre Dieu, la surabondance de sa rédemption, la toute-puissance de sa grâce. Que tous avec vous nous sachions non seulement reconnaître la vérité, mais loyalement et pratiquement dire à Dieu : « Vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il se repose en vous [Aug. Confess. I, 1.]. »
   Saluons un saint personnage signalé par les plus anciens monuments de l’Église romaine [Calendarium Bucherii.] comme déjà en possession à ce jour d’un culte qui a traversé les siècles. Hermès, magistrat romain, rendit au Christ sous Trajan le témoignage du martyre. La crypte construite, moins d’un demi-siècle après la mort des Apôtres, pour recevoir ses restes précieux, est célèbre par la majesté de ses proportions et leur ampleur inusitée dans les cimetières souterrains. Ce fut sa sœur Théodora qui recueillit des mains de Balbina, fille du tribun Quirinus, les vénérables Chaînes du bienheureux Pierre.
   ORAISON.
   DEUS, qui beatum metem, Martyrem tuum, virtute constantiae in passione roborasti : ex ejus nobis imitatione tribue, pro amore tuo prospera mundi despicere, et nulla ejus adversa formidare. Per Dominum
   Dieu qui avez fortifié de la vertu de constance en sa passion le bienheureux Hermès, votre Martyr : accordez-nous qu’à son exemple, pour votre amour, nous méprisions les félicités du monde et ne redoutions aucune de ses disgrâces. Par Jésus-Christ.
   LE XXIX AOÛT. LA DÉCOLLATION DE S. JEAN-BAPTISTE.
   En ce temps-là, Hérode envoya prendre Jean et il le mit en prison chargé de liens, à cause d’Hérodiade, femme de son frère Philippe, qu’il avait épousée. Car Jean disait à Hérode : Il ne vous est pas permis d’avoir la femme de votre frère. Or Hérodiade lui dressait des embûches et voulait le faire mourir, mais ne le pouvait pas. Hérode, en effet, craignait Jean qu’il tenait pour un homme juste et saint, et il le gardait, faisant beaucoup de choses d’après ses avis et l’écoutant volontiers. Un jour favorable s’étant donc présenté, à savoir celui de la naissance d’Hérode où il avait offert un banquet à ses grands, aux chefs militaires et aux principaux de la Galilée, la fille d’Hérodiade entra et dansa, et elle plut à Hérode et à ses convives, et le roi lui dit : Demande-moi ce que tu voudras, et je te le donnerai. Et il en fit le serment : Quoi que ce soit que tu demandes, je te le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume. Or elle, étant sortie, dit à sa mère : Qu’est-ce que je demanderai ? Sa mère lui dit : La tête de Jean-Baptiste. Rentrant donc aussitôt en grande hâte, elle fit au roi sa demande, disant : Je veux que sur-le-champ vous me donniez dans un plat la tête de Jean-Baptiste. Et le roi en fut peiné ; mais à cause de son serment et de ceux qui étaient avec lui à table, il ne voulut pas la contrister, et envoyant un de ses gardes, il lui donna l’ordre d’apporter la tête dans un plat. Et le garde coupa la tête de Jean dans la prison, et l’apportant dans un plat, il la remit à la fille qui la donna à sa mère. Ce qu’ayant appris, ses disciples vinrent et enlevèrent son corps, et ils l’ensevelirent dans un tombeau [Évangile de la fête, Marc, VI, 17-29.]. »
   Ainsi donc finit le plus grand des enfants nés d’une femme [Matth. XI, 11.], sans témoins, dans la prison d’un tyran de second ordre, victime de la plus vile des passions, prix d’une danseuse. Au silence devant le crime, fût-ce sans espoir d’amender le coupable [Chrys. Ad episcopos, presb. et diac. ob piÉtatem in carcere inclusos.], au renoncement à sa liberté, même dans les fers [Ibid. Ad eos qui scandalizati sunt ob adversitates, XXII.], la Voix du Verbe a préféré la mort. Belle liberté de la parole [Ibid.], selon l’expression de saint Jean Chrysostome, quand elle est véritablement la liberté même du Verbe de Dieu, quand par elle ne cessent point de vibrer ici-bas les échos des collines éternelles ! Elle est bien alors l’écueil de la tyrannie, la sauvegarde du monde, des droits de Dieu et de l’honneur des peuples, des intérêts du temps comme de ceux de l’éternité. La mort ne prévaut pas contre elle ; à l’impuissant meurtrier de Jean-Baptiste, à tous ceux qui voudraient l’imiter, mille bouches pour une, jusqu’à la fin des temps, redisent en toute langue, en tous lieux : Il ne t’est pas permis d’avoir la femme de ton frère.
   « Grand et admirable mystère ! s’écrie par ailleurs saint Augustin. Il faut qu’il croisse, et que je diminue [JOHAN. III, 3o.], disait Jean, disait la Voix en laquelle se personnifient les voix qui le précédèrent, annonçant comme lui la Parole du Père incarnée dans son Christ. Toute parole, en tant que signifiant quelque chose, en tant qu’idée, verbe intérieur, est indépendante du nombre des syllabes, de la variété des lettres ou des sons ; elle reste immuable et une au cœur qui la conçoit, bien que multiples puissent être les mots qui lui donnent corps extérieurement, les voix qui la propagent, les langues, grecque, latine ou autres, où elle se traduit. À qui sait la parole, inutiles deviennent les formules et la voix. Voix furent les Prophètes, voix les Apôtres ; voix dans les Psaumes, voix dans l’Évangile. Mais vienne la Parole, le Verbe qui était au commencement, le Verbe qui était avec Dieu, le Verbe qui était Dieu [JOHAN. I, 1.] : quand nous le verrons comme il est [I JOHAN. III, 2.], entendra-t-on encore réciter l’Évangile ? écouterons-nous les Prophètes ? lirons-nous les Épîtres des Apôtres ? La voix défaille où grandit le Verbe… Non qu’en lui-même le Verbe décroisse ou grandisse. Mais il est dit croître en nous, quand c’est nous qui croissons en lui. A qui donc se rapproche du Christ, à qui progresse dans la contemplation de la Sagesse, les mots sont moins utiles ; il est nécessaire qu’ils tendent à faire tous défaut. Ainsi s’amoindrit le ministère de la voix en la mesure du progrès de l’âme vers le Verbe ; ainsi que le Christ grandisse et que Jean diminue. C’est ce qu’indiquent la Décollation de Jean et l’Exaltation du Christ en croix, comme l’avaient déjà fait leurs dates de naissance ; car à partir de la naissance de Jean décroissent les jours, qui grandissent à dater de celle du Seigneur [Aug. Sermo CCLXXXVIII, In Natali J. Bapt. 11, De voce et verbo.]. »
   Utile leçon donnée aux guides des âmes dans les sentiers de la vie parfaite. Si, dès l’abord, ils doivent respectueusement observer la direction de la grâce en chacune d’elles, pour seconder l’Esprit-Saint et non s’imposer à lui ; ainsi faut-il qu’à mesure qu’elles avancent, ils évitent d’obstruer le Verbe sous l’abondance de leur propre parole ; comme aussi leur discrétion devra respecter l’impuissance où ces âmes en arrivent progressivement d’exprimer ce qu’opère en elles le Seigneur. Heureux alors d’avoir conduit l’Épouse à l’Époux, qu’ils apprennent à dire avec Jean : Il faut qu’il croisse, et que je diminue.
   Et n’est-ce pas une leçon pareille que nous insinue à nous-mêmes le Cycle sacré, lorsque nous le verrons, dans les jours qui vont suivre, comme tempérer ses propres enseignements par la diminution du nombre des fêtes et l’absence prolongée des grandes solennités qui ne reparaîtront qu’en novembre ? L’école de la sainte Liturgie n’a point d’autre but que d’adapter l’âme, plus sûrement, plus pleinement qu’aucune autre école, au magistère intérieur de l’Époux. Comme Jean, l’Église voudrait, s’il était possible ici-bas toujours, laisser Dieu parler seul ; du moins aime-t-elle, sur la fin de la route, à modérer sa voix, à quelquefois s’imposer silence, désirant donner à ses fils l’occasion de montrer qu’ils savent écouter au dedans d’eux-mêmes Celui qui pour elle et pour eux est l’unique amour. Aux interprètes de sa pensée de bien la comprendre. L’ami de l’Époux, qui jusqu’au jour des noces marchait devant lui, se tient maintenant debout et lui-même il l’écoute ; et cette voix de l’Époux, qui fait rentrer la sienne dans le silence, le remplit d’immense joie. Cette joie donc qui est la mienne est complète, disait le Précurseur [JOHAN. III, 28-29.].
   La fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste peut être considérée comme un des jalons de l’Année liturgique en la manière que nous venons d’exposer. Elle est rangée par les Grecs u nombre des solennités chômées. La mention qui en est faite au Martyrologe dit de saint Jérôme, la place qu’elle occupe dans les Sacramentaires gélasien et grégorien, démontrent sa haute antiquité dans l’Église latine. C’était aux environs de la fête de Pâques qu’avait eu lieu la bienheureuse mort du Précurseur ; pour l’honorer plus librement, on choisit ce jour qui rappelle aussi la découverte à Emèse de son glorieux chef.
   La vengeance de Dieu s’était appesantie sur Hérode Antipas. Josèphe rapporte que les Juifs attribuaient à la mort de Jean sa défaite par Arétas d’Arabie, dont il avait répudié la fille pour suivre ses instincts adultères [Joseph. Antiquit. Jud. XVIII, VI.]. Déposé par Home de son tétrarchat de Galilée, il fut relégué à Lyon, dans les Gaules, où l’ambitieuse Hérodiade partagea sa disgrâce. Quant à Salomé la danseuse, nos pères racontaient, d’après d’anciens auteurs [Pseudo-Dexter, Chronicon, ad ann. Christi 34 ; Niceph. Call. I, XX.], qu’ayant un jour d’hiver voulu danser sur une rivière gelée, la glace se rompit l’engloutissant jusqu’au cou, tandis que sa tête, tranchée par les glaçons rejoints soudainement, continua quelque temps par ses bonds cette danse de la mort.
   De Machéronte au delà du Jourdain, où leur maître consomma son martyre, les disciples de Jean avaient porté son corps jusqu’à Sébaste, l’ancienne Samarie, en dehors des frontières d’Antipas ; car il était urgent de le soustraire aux profanations qu’Hérodiade n’avait point épargnées à son chef auguste. La vengeance de la malheureuse ne se crut point satisfaite, en effet, qu’elle n’eût percé d’une de ses épingles à cheveux la langue qui n’avait pas craint de flétrir sa honte [Hieron. Adv. Rufin. III, 42.]; et la face du Précurseur, que l’église d’Amiens présente depuis sept siècles à la vénération du monde, garde encore trace des violences auxquelles se porta sa furie dans la joie du triomphe. Au temps de Julien l’Apostat, les païens voulurent compléter l’œuvre de cette indigne descendante des Machabées [Par Mariamne, son aïeule, petite-fille d’Hyrcan.], en envahissant le tombeau de Sébaste pour brûler et disperser les restes du Saint. Mais ce sépulcre vide n’en faisait pas moins toujours la terreur des démons, comme sainte Paule le constatait avec une religieuse émotion quelques années plus tard [Hieron. Epist. CVIII, al. XXVII, ad Eustochium.]. Sauvées d’ailleurs en grande partie, les précieuses reliques s’étaient répandues par l’Orient, d’où elles devaient, à l’époque surtout des Croisades, émigrer dans nos contrées où leur présence fait la gloire de nombreuses églises.
   Saluons la noble Martyre dont le triomphe vient compléter les honneurs de cette journée. La très antique église de Sainte-Sabine sur l’Aventin forme un des joyaux du trésor de la Ville éternelle. Avec Saint-Sixte-le-Vieux, elle eut cette autre gloire d’abriter dans Rome saint Dominique et ses premiers fils.
   ORAISON.
   DEUS, qui inter cetera potentiae tuae miracula, etiam in sexu fragili victoriam martyrii contulisti : concede propitius ; ut qui beatae Sabinae Martyris tuae natalitia colimus, per ejus ad te exempla gradiamur. Per Dominum.
   O Dieu qui, parmi les autres miracles de votre puissance, accomplissez celui de donner la victoire du martyre à un sexe fragile : accordez-nous miséricordieusement de marcher vers vous par l’imitation de votre Martyre, la bienheureuse Sabine, dont nous célébrons la naissance au ciel. Par Jésus-Christ.
   Nous reviendrons au Précurseur, en faisant nôtres les formules suivantes du Sacramentaire grégorien pour la fête de la Décollation.
   ORAISON.
   SANCTI Johannis Baptistae et Martyris tui, Domine, quaesumus, veneranda festivitas, salutaris auxilii nobis praestet effectum. Per Dominum.
   Faites, Seigneur, nous vous en supplions, que la vénérable fête de saint Jean, votre Baptiste et Martyr, soit pour nous un secours efficace de salut. Par Jésus-Christ.
   SUPER OBLATA.
   MUNERA tibi, Domine, pro sancti Martyris tui Johannis Baptistae passione deferimus, qui dum finitur in terris, factus est cœlesti sede perpetuus ; quaesumus, ut ejus obtentu nobis proficiant ad salutem. Per Dominum.
   Seigneur, nous vous faisons notre offrande pour la passion de votre saint Martyr, Jean-Baptiste ; finissant ici-bas sa vie terrestre, il en a commencé une éternelle au céleste séjour : à sa considération, puisse cette offrande profiter à notre salut. Par Jésus-Christ.
   PRÉFACE.
   VERE dignum et justum est, aequum et salutare, nos tibi semper et ubique gratias agere, Domine sancte, Pater omnipotens, terne Deus : Qui praecursorem Filii tui tanto munere ditasti, ut pro veritatis praeconio capite plecteretur : Et qui Christum aqua baptizaverat, ab ipso in Spiritu baptizatus, pro eodem proprio sanguine tingeretur. Praeco quippe veritatis, quae Christus est, Herodem a fraternis thalamis prohibendo, carceris obscuritate detruditur, ubi solius divinitatis tuae lumine frueretur. Deinde capitalem sententiam subiit, et ad inferna Dominum praecursurus descendit. Et quem in mundo digito demonstravit, ad inferos pretiosa morte praecessit. Et ideo cum Angelis.
   Il est vraiment digne et juste, équitable et salutaire, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui avez enrichi d’une telle grâce le précurseur de votre Fils : pour l’affirmation de la vérité il donna sa tête ; lui qui avait baptisé le Christ dans l’eau, baptisé par lui dans l’Esprit, fut lavé pour lui dans son propre sang. Car ayant, comme héraut de la vérité qui est le Christ, rappelé Hérode au respect de la couche de son frère, il fut jeté dans l’obscurité d’une prison où ne lui restait pour biens que la lumière de votre divinité. Ensuite, puni de mort, il descendit comme précurseur du Seigneur aux enfers, y précédant par son précieux trépas Celui qu’en ce monde avait désigné son doigt. C’est pourquoi donc, avec les Anges.
   BÉNÉDICTION.
   DEUS, qui nos beati Johannis Baptistae concedit solemnia frequentare, tribuat vobis et eadem devotis mentibus celebrare, et suae benedictionis dona percipere.
   Que le Dieu qui nous donne de célébrer la solennité du bienheureux Jean-Baptiste, vous accorde et d’y montrer la dévotion de vos âmes, et d’y recevoir les faveurs de sa bénédiction.
   R. Amen.
   
   Et qui pro legis ejus praeconio carceralibus est retrusus in tenebris, intercessione sua a tenebrosorum operum vos liberet incentivis.
   
   R. Amen.
   
   Et qui pro veritate, glue Deus est, caput non est cunctatus amittere, suo interventu ad caput nostrum, quod Christus est, vos faciat pervenire.
   
   R. Amen.
   
   Quod ipse praestare dignetur.
   
   r. Amen.
   Que celui qui pour avoir proclamé sa loi fut enfermé dans les ténèbres des cachots, vous délivre par sa prière de la séduction des œuvres de ténèbres.
   r. Amen.
   Et que n’ayant pas balancé, pour la vérité qui est Dieu, à livrer sa tète, il vous fasse arriver par son intercession au Christ qui est notre tête.
   r. Amen.
   Qu’il daigne nous l’accorder Celui qui règne à jamais.
   AD COMPLENDUM.
   Puisse, Seigneur, la solennité de saint Jean nous donner à la fois, et de vénérer comme ils le méritent les glorieux Mystères auxquels nous avons participé, et d’expérimenter leur action salutaire. Par Jésus-Christ.
   CONFERAT nobis, Domine, sancti Johannis utrumque solemnitas : ut et magnifica sacramenta quae sumpsimus, digne veneremur, et nobis salutaria sentiamus. Per Dominum.
   
   LE XXX AOÛT. SAINTE ROSE DE SAINTE-MARIE, VIERGE.
   Quel parfum d’au delà de l’Océan nous apporte aujourd’hui la brise ! L’ancien monde renouvelle sa jeunesse à ces senteurs du ciel ; le nouveau se concilie par elles la terre et les cieux.
   Cent ans ont passé depuis les jours où l’Europe étonnée apprit qu’un continent nouveau se révélait par delà les flots de la mer Ténébreuse, effroi des navigateurs. L’Espagne venait d’expulser le Croissant de ses propres terres ; comme récompense, elle reçut la mission de planter la Croix sur ces plages immenses. Ni héros, ni apôtres, ne firent défaut dans cette œuvre au royaume Catholique ; ni non plus, pour son malheur, les aventuriers dont la soif de l’or fit le fléau des Indiens qu’il s’agissait d’amener au vrai Dieu. La décadence si prompte de l’illustre nation qui avait triomphé du Maure, montrera bientôt jusqu’à quel point les peuples prévenus des plus hautes bénédictions restent pourtant solidaires des crimes commis, sous le couvert de leur nom, par quiconque porte le drapeau du pays. On sait comment finit au Pérou l’empire des Incas : malgré les protestations indignées des missionnaires, malgré les ordres venus de la mère patrie, quelques années suffirent aux compagnons de Pizarre pour exterminer le tiers des habitants de ces florissantes contrées ; un autre tiers achevait de périr dans la misère d’une servitude pire que la mort immédiate ; le reste fuyait vers les montagnes, emportant au fond des forêts la haine de l’envahisseur, et trop souvent, hélas ! de l’Évangile, responsable à ses yeux des atrocités accomplies par les baptisés. La cupidité des vainqueurs donnait entrée à tous les vices dans ces âmes en lesquelles cependant la foi restait vive : Lima, fondée au pied des Cordillères comme métropole des provinces conquises, semblait bâtie sur la triple concupiscence ; avant la fin du siècle, Jonas nouveau d’une nouvelle Ninive, saint François Solano la menaçait du courroux de Dieu.
   Mais déjà la miséricorde avait pris les devants ; la justice et la paix s’étaient rencontrées [Psalm. LXXXIV, 11.] dans l’âme d’une enfant prête à toutes les expiations, insatiable d’amour. Combien nous voudrions nous arrêter à contempler la vierge péruvienne dans son héroïsme qui s’ignora toujours, dans sa grâce si candide et si pure ! Rose qui n’eut pour ceux qui l’approchaient que des suavités embaumées, et garda pour elle le secret des épines sans lesquelles ne vont point les roses ici-bas ! Éclose du sourire de Marie, elle ravit l’Enfant-Dieu qui la veut sur son cœur. Les fleurs la reconnaissent pour reine, et toute saison les voit répondre à son désir ; à son invitation, les plantes s’agitent joyeuses, les arbres inclinent leurs rameaux, toute la nature tressaille, eux-mêmes les insectes organisent des chœurs, les oiseaux rivalisent avec elle d’harmonies pour célébrer leur auteur commun. Et elle chante, au souvenir des noms de son père et de sa mère, Gaspard des Fleurs et Marie d’Olive : « O mon Jésus, que vous êtes beau entre les olives et les fleurs ; et vous ne dédaignez pas votre Rose ! »
   Cependant l’éternelle Sagesse se révélait dans les jeux de l’Enfant divin et de sa bien-aimée [Prov. VIII, 3o-31.]. C’est Clément X qui, dans la bulle de canonisation, nous rappelle qu’un jour où elle était plus souffrante, le tout aimable fils de la Vierge bénie l’invita pour une partie mystérieuse où l’enjeu serait laissé au libre choix du vainqueur. Rose gagne, et réclame sa guérison, aussitôt accordée. Mais Jésus demande la revanche, et l’emportant au second tour, il rend son mal, accompagné du don de patience, à la perdante toute joyeuse ; car elle avait compris qu’elle gagnait plus à la seconde partie qu’à la première.
   Réservons à l’Église de raconter, en la Légende, jusqu’où notre Sainte fut amenée par l’efficacité de ces divines leçons touchant la souffrance. Dans les tortures surhumaines de sa dernière maladie, elle répondait à qui l’exhortait au courage : « Ce que je demande à mon Époux, c’est qu’il ne cesse point de me brûler des ardeurs les plus cuisantes, jusqu’à ce que je sois pour lui le fruit mûr qu’il daigne recevoir de cette terre à sa table des deux. » Et comme on s’étonnait alors de sa sécurité, de sa certitude d’aller directement au paradis, elle dit avec feu cette autre parole qui montre aussi tout un aspect de son âme : « Moi, j’ai un Époux qui peut ce qu’il y a de plus grand, qui possède ce qu’il y a de plus rare ; et je ne me vois pas n’espérant de lui que de petites choses. »
   Confiance bien justifiée par l’infinie bonté, les assurances et les prévenances du Seigneur à l’égard de Rose. Elle n’avait que trente et un ans, lorsque, au milieu de la nuit qui ouvrait la fête de saint Barthélémy de l’année 1617, elle entendit le cri : Voici l’Époux [Matth. XXV, 6.] ! Dans Lima, dans tout le Pérou, dans l’Amérique entière, des prodiges de conversion et de grâce signalèrent le trépas de l’humble vierge, inconnue jusque-là du grand nombre. « Il fut attesté juridiquement, dit le Pontife suprême [Bulle de canonisation.], que, depuis la découverte du Pérou, aucun missionnaire ne s’était rencontré qui eût produit pareil ébranlement d’universelle pénitence. » Cinq ans plus tard, était dédié ce monastère de Sainte-Catherine-de-Sienne qui devait continuer au milieu de Lima l’œuvre de sanctification, d’assainissement, de défense sociale, et qu’on appelait le monastère de Rose, parce qu’elle en était en effet devant Dieu la fondatrice et la mère. Ses prières en avaient obtenu l’érection qu’elle avait prédite pour après sa mort, désignant d’avance le plan, les religieuses futures, la première supérieure, qu’elle investit un jour prophétiquement de son esprit dans un embrassement plein de mystère.
   Lisons le beau récit liturgique qui la concerne.
   PRIMUS Americae Meridionalis flos sanctitatis, virgo Rosa, christianis parentibus Limae progenita, mox ab incunabulis claruit futurae sanctimoniae indiciis. Nam vultus infantis mirabiliter in rosae effigiem transfiguratus, huic nomini occasionem dedit : cui postea Virgo Deipara cognomen adjecit, jubens vocari deinceps Rosam a sancta Maria. Quinquennis votum perpetuae virginitatis emisit. Adultior, ne a parentibus ad nuptias cogeretur, clam sibimet venustissimam capitis caesariem praescidit. Jejuniis supra humanum modum addicta, integras Quadragesimas transegit, pane abstinens, ac dietim solis quinque granulis mali citrini victitans.
   La première fleur de sainteté que l’Amérique méridionale ait donnée au monde, la vierge Rose naquit à Lima de parents chrétiens. Dès le berceau brillèrent en elle les marques de sa sainteté future. Un jour le visage de l’enfant apparut merveilleusement transfiguré comme une rose ; ce fut l’occasion du nom qu’on lui donna ensuite, et auquel depuis la Vierge Mère de Dieu ajouta le sien comme surnom, voulant qu’elle s’appelât désormais Rose de Sainte-Marie. Elle fit à cinq ans vœu de virginité perpétuelle. Plus grande, pour éviter d’être contrainte au mariage par ses parents, elle coupa en secret sa magnifique chevelure. Ses jeûnes dépassaient la limite humaine ; elle passa sans pain des Carêmes entiers, ne vivant que de cinq pépins de citron par jour.
   Habitu tertii Ordinis sancti Dominici assumpto, pristinas vitae austeritatis duplicavit : oblongo asperrimoque cilicio sparsim minusculas acus innexuit : sub velo coronam densis aculeis introrsus obarmatam interdiu noctuque gestavit. Sanctae Catharinae Senensis ardua premens vestigia, catena ferrea, triplici nexu circumducta, lumbos cinxit. Lectulum sibi e truncis nodosis composuit, horumque vacuas commissuras fragminibus testarum implevit. Cellulam sibi angustissimam struxit in extremo horti angulo, ubi cœlestium contemplatione dedita, crebris disciplinis, inedia vigiliis corpusculum extenuans, at spiritu vegetata, larvas daemonum, frequenti certamine victrix, impavide protrivit ac superavit.
   Ayant reçu l’habit du tiers Ordre de saint Dominique, elle redoubla ses austérités, usant d’un long et dur cilice garni de pointes acérées, portant jour et nuit sous son voile une couronne armée au dedans d’un grand nombre de clous aiguisés. Elle s’était proposé sainte Catherine de Sienne pour modèle et pour guide dans les sentiers de la pénitence. Une chaîne de fer ceignait ses reins à triple tour. Elle s’était fait un lit de troncs d’arbres noueux, dont elle avait rempli les vides de tessons. Une cellule étroite qu’elle se construisit à l’extrémité du jardin, pour y vaquer à la contemplation des choses du ciel, la vit mater son faible corps par des disciplines fréquentes, par la faim et les veilles ; mais son esprit y puisait la vigueur, et, victorieuse des démons en de nombreux combats, elle se riait de leurs efforts et réduisait à néant leurs illusions.
   Aegritudinem tormentis, domesticorum insultibus, linguarum morsibus dire agitata, nondum catis pro merito se affligi querebatur. Per quindecim annos ad plusculas horas desolatione spiritus et ariditate miserrime contabescens, forti animo tulit agones omni morte amariores. Exinde coepit supernis abundare deliciis, illustrari visionibus, colliquescere seraphicis ardoribus. Angelo tutelari, sancte Catharinae Senensi, Virgini Deiparae inter assiduas apparitiones mire familiaris, a Christo has votes audire meruit : Rosa cordis mei, tu mihi sponsa esto. Denique Sponsi hujus paradiso feliciter invectam, plurimisque ante et post obitum miraculis coruscam, Clemens Decimus Pontifex Maximus sanctarum Virginum catalogo rite solemni adscripsit.
   En butte à des maladies cruelles, aux mauvaises langues, aux affronts des siens, elle se plaignait de n’être point encore traitée selon son mérite. Livrée pendant quinze ans plusieurs heures par jour à une effroyable désolation spirituelle, desséchée, consumée par l’épreuve, elle supporta courageusement ces agonies plus amères que toute mort. Mais c’étaient à la suite les délices d’en haut, les visions, les séraphiques ardeurs. Son ange gardien, sainte Catherine de Sienne, la Vierge Mère de Dieu lui apparaissaient dans une admirable familiarité. Elle méritait d’entendre ces mots du Christ Jésus : Rose de mon cœur, sois mon épouse. Enfin arriva le jour fortuné où s’ouvrit pour elle le paradis de cet Époux. Nombreux furent ses miracles après comme avant son trépas ; et le Souverain Pontife Clément X l’inscrivit solennellement au catalogue des saintes Vierges.
   Patronne de votre patrie de ce monde, veillez sur elle toujours. Justifiez sa confiance, dans l’ordre même de la vie présente, en la défendant des tremblements de terre dont les secousses promènent l’effroi sur ses rivages, des commotions politiques dont sa récente indépendance s’est vue si cruellement éprouvée. Étendez votre action tutélaire aux jeunes républiques qui l’avoisinent, et qui elles aussi vous honorent ; ainsi que votre terre natale, protégez-les contre le mirage des utopies venues de notre vieux monde, contre les entraînements, les illusions de leur propre jeunesse, contre les sectes condamnées qui finiraient par ébranler jusqu’à leur foi toujours vive. Enfin, Rose aimée du Seigneur, souriez à l’Église entière que ravissent aujourd’hui vos charmes célestes. Comme elle, nous voulons tous courir à l’odeur de vos parfums [Collecte de la fête, ex Cant. 1,3.].
   Apprenez-nous à nous laisser prévenir comme vous par la céleste rosée. Montrez-nous à répondre aux avances du sculpteur divin qui vous apparut un jour, remettant aux soins de ceux qu’il aime les marbres de choix des vertus, pour les polir et les tailler en s’aidant de leurs larmes et du ciseau de la pénitence. Plus que tout le reste, enseignez-nous la confiance et l’amour. Tout ce qu’opère, disiez-vous, le soleil dans l’immensité de l’univers, faisant éclore les fleurs et mûrissant les fruits, créant les perles au sein des océans, les pierres précieuses dans les plis des montagnes : l’Époux l’accomplissait dans les espaces sans fin de votre âme, y produisant toute richesse, toute beauté, toute joie, toute chaleur et toute vie. Puissions-nous, ainsi que vous-même, profiter de la descente du Soleil de justice eh nos poitrines au Sacrement d’union, ne vivre plus que de sa
   lumière bénie, porter la bonne odeur du Christ en tous lieux [Collecte de la fête, ex II Cor. II, 15.].
   Les saints Martyrs Félix et Adauctus conquirent la palme au temps de Dioclétien. Ils méritèrent que le saint Pape Damase honorât d’une de ses glorieuses épitaphes leur sépulture, voisine du tombeau de l’Apôtre des nations. Adressons à Dieu la prière où l’Église implore aujourd’hui leur protection puissante.
   ORAISON.
   MAJESTATEM tuam, Domine, supplices exoramus : ut, sicut nos jugiter Sanctorum tuorum commemoratione laetificas, ita semper supplicatione defendas. Per Dominum.
   Daigne votre Majesté, Seigneur, exaucer nos supplications ; le souvenir de vos Saints nous est une allégresse toujours renouvelée : que toujours aussi leur intercession soit notre défense. Par Jésus-Christ.
   LE XXXI AOÛT. S. RAYMOND NONNAT, CONFESSEUR.
   Tout finit comme il a commencé, par une fête de délivrance : sceau divin de l’éternelle Sagesse sur ce mois qui lui est consacré. Depuis qu’au sortir d’Éden, elle fit son but de la rédemption du genre humain que poursuivait son amour, tous ses privilégiés ont eu leur part en ce grand œuvre : part de labeur, de prières, de souffrances, comme fut la sienne en la chair ; part féconde en la mesure même de l’association qu’elle daigne leur octroyer à ses renoncements miséricordieux. Pierre dans ses liens avança plus l’émancipation du monde que les conspirateurs soulevés contre la tyrannie des Césars ; Raymond Nonnat et ses frères, prenant sur eux les chaînes des captifs, firent plus que tous les philosophes égalitaires ou les déclamateurs de liberté pour l’abolition de l’esclavage et l’extinction de la barbarie.
   Déjà les fêtes des saints Raymond de Pegnafort et Pierre Nolasque nous ont donné d’assister aux origines de l’Ordre illustre où Raymond Nonnat brille d’un éclat si grand. Bientôt sa fondatrice auguste elle-même, Notre-Dame de la Merci, daignera se prêter à l’expression de la reconnaissance du monde pour tant de bienfaits. Le récit qui suit dira les mérites particuliers du Saint de ce jour.
   Raymundus, Nonnatus cognomento dictus, quia praeter communem naturae legem e mortuae matris dissecto latere in lucem eductus fuit, Portelli in Catalaunia piis et nobilibus parentibus ortus, ab ipsa infantia futurae sanctitatis indicia dedit. Nam puerilia oblectamenta, mundique illecebras respuens, ita pietati operam dabat, ut omnes in puero adultam virtutem admirarentur. Crescente vero aetate, litterarum studiis incubuit : sed mox jubente patre vitam ruri agens, sacellum sancti Nicolai in Portelli finibus situm crebro adibat, ut sacram Deiparae imaginem, quae in eo summa fidelium veneratione etiam nunc colitur, visitaret. Ibi effusus in preces, ipsam Dei parentem, ut se in filium adoptare viamque salutis ac scientiam sanctorum edocere dignaretur, enixe deprecabatur.
   Raymond, surnommé Nonnat (Qui n’est pas né) pour n’être venu au jour qu’après la mort de sa mère à l’encontre de la commune loi de nature, eut pour patrie Portel en Catalogne. D’une famille pieuse et noble, il donna dès l’enfance des marques de sa future sainteté par le mépris des amusements de l’enfance et des attraits du monde, par une piété si soutenue que tous admiraient déjà en lui la vertu de l’âge mûr. Après quelques années, il s’adonna aux lettres, puis, sur l’ordre de son père, revint vivre à la campagne. Une chapelle dédiée à saint Nicolas, dans le voisinage de Portel, l’attira fréquemment dès lors ; il y venait visiter une image sainte de la Mère de Dieu qui est encore aujourd’hui l’objet de la grande vénération des fidèles. Là, perdu dans la prière, il suppliait cette divine Mère de daigner l’adopter pour fils et lui enseigner la voie du salut et la science des Saints.
   Nec defuit votis ejus benignissima Virgo. Ab ipsa enim intellexit gratissimum sibi fore, si religionem sub titulo de Mercede, seu de Misericordia redemptionis captivorum, ea suggerente nuper fundatam, ingrederetur. Qua monitione percepta, Barcinonem statim profectus, illud tam praecellentis erga proximum caritatis institutum amplexus est. Regulari igitur militiae adscriptus, virginitatem, quam pridem beatae Virgini consecraverat, perpetuo coluit, ceterisque virtutibus enituit, caritate praesertim erga Christianos, qui sub potestate paganorum miseram in captivitate vitam degebant. Hos ut redimeret, in Africam missus, cum jam multos a servitute liberasset, ne, consumpta pecunia, aliis item in proximo abnegandae fidei discrimine constitutis deesset, se ipsum pignori dedit ; sed cum ardentissimo salutis animarum desiderio succensus, plures Mahometanos suis concionibus ad Christum converteret, in arctam custodiam a barbaris conjectus, variisque suppliciis cruciatus, mox labiis perforatis et sera ferrea clausis, crudele martyrium diu sustinuit.
   La très bénigne Vierge accueillit son désir. Elle lui fit comprendre qu’il lui serait très agréable de le voir entrer dans l’Ordre appelé de la Merci, ou de la Miséricorde pour la rédemption des captifs, récemment fondé à son inspiration. Sur cet avis, Raymond gagna aussitôt Barcelone, pour y embrasser l’institut qui taisait son objet d’une charité si sublime envers le prochain. Enrôlé donc dans la milice régulière, il redoubla de zèle pour garder toujours sa virginité qu’il avait dès auparavant consacrée à la bienheureuse Vierge. On le vit exceller aussi dans les autres vertus, parmi lesquelles brilla surtout la charité dont il fit preuve à l’égard des chrétiens malheureux détenus captifs au pays des païens. Député en Afrique pour leur rachat, il en avait déjà délivré un grand nombre, lorsque, ses ressources épuisées, et ne voulant pas cependant en délaisser d’autres qui se trouvaient dans le même péril prochain de renier la foi, il se livra lui-même en gage ; mais, l’ardent désir du salut des âmes qui le possédait l’ayant amené à convertir au Christ par ses discours plusieurs mahométans, les barbares le jetèrent dans une étroite prison, lui infligèrent divers supplices, et enfin, perçant ses lèvres, les fermèrent d’un cadenas d’acier : cruel martyre, qu’il subit longtemps.
   Ob haec et alia fortiter gesta sanctitatis ejus fama longe lateque diffusa est. Qua permotus Gregorius nonus, in amplissimum sanctae Romanae Ecclesiae Cardinalium collegium Raymundum adscripsit : sed vir Dei in ea dignitate ab omni pompa abhorrens, religiosae humilitatis tenacissimus semper fuit. Romam vero pergens, statim ac Cardonam pervenit, extremo morbo confectus, ecclesiasticis sacramentis muniri summis precibus postulavit. Cumque morbus ingravesceret, et sacerdos diutius tardaret, Angelorum ministerio, sub specie religiosorum sui ordinis apparentium, salutari viatico refectus fuit. Quo sumpto, et gratiis Deo peractis, migravit ad Dominum Dominica ultima Augusti, anno millesimo ducentesimo quadragesimo. Mortui corpus, cum circa locum sepulturae contentio orta esset, arcae inclusum, et mulae caecae impositum, ad sacellum sancti Nicolai Dei nutu delatum fuit, ut ibi tumularetur, ubi prima jecerat sanctioris vitae fundamenta. Illic constructo sui ordinis caenobio, a confluentibus voti causa ex universa Catalaunia fidelibus populis honoratur, variis miraculis et signis gloriosus.
   Ces faits et d’autres avaient répandu au loin la renommée de sa sainteté. Grégoire IX, auquel elle était parvenue, appela Raymond à faire partie de l’auguste collège des cardinaux de la sainte Église Romaine. Mais, dans cette dignité, l’homme de Dieu, conservant son horreur de toute pompe, retint toujours inflexiblement l’humilité d’un religieux. Il se rendait à Rome, quand, parvenu à Cardona, la maladie qui devait terminer sa vie interrompit le voyage. Le mourant avait instamment demandé d’être fortifié par les sacrements de l’Église ; le mal s’aggravant et le prêtre n’arrivant pas, des Anges apparurent sous le costume de religieux de son Ordre, qui lui donnèrent le viatique du salut. L’ayant reçu, il rendit grâces à Dieu et passa au Seigneur ; c’était le dernier Dimanche d’août de l’année mil deux cent quarante. Des contestations s’étant élevées au sujet du lieu de la sépulture, on chargea du cercueil une mule aveugle qui, conduite par Dieu, le porta a la chapelle de saint Nicolas, pour qu’il fût enseveli où avaient été jetés les premiers fondements de sa vie très sainte. On y construisit une maison de son Ordre, où les miracles et les prodiges ont accru sa gloire, et qui voit affluer de toute la Catalogne des multitudes de fidèles venant acquitter leurs vœux.
   Jusqu’où, illustre Saint, n’avez-vous pas suivi le conseil du Sage [Eccli. VI, 24.] ! Les liens de la Sagesse sont des liens de salut, disait-il [Ibid. 31.]. Et, non content de livrer vos pieds à ses fers et votre cou à ses entraves [Ibid. 25.], vos lèvres sont allées, dans l’allégresse de l’amour, au-devant du cadenas redoutable dont ne parlait pas le fils de Sirach. Mais quelle récompense n’est pas la vôtre, aujourd’hui que cette Sagesse du Père, si totalement embrassée par vous [Prov. v, 8.] dans la plénitude de la divine charité en son double précepte, vous abreuve au torrent des éternelles délices [Psalm. XXXV, 9.], ornant votre front de cette gloire, de ces grâces [Prov. V, 9.] qui sont le rayonnement de sa propre beauté ! Afin que nous puissions vous rejoindre un jour près de son trône de lumière, montrez-nous à marcher en ce monde par ses voies toujours belles, par ses sentiers où la paix n’est jamais troublée [Ibid. III, 17.], fût-ce au fond des cachots [Sap. X, 9-21.]. Délivrez nos âmes, si le péché les captive encore ; rompez leurs attaches égoïstes, et remplacez-les par ces liens heureux de la Sagesse qui sont l’humilité, le renoncement, l’oubli de soi, l’amour de nos frères pour Dieu, de Dieu pour lui-même.
   LE Ier SEPTEMBRE. SAINT GILLES, ABBÉ.
   Homme simple et droit, qui craint Dieu et s’éloigne du mal [Job. 1, 8.] : ainsi les lectures de la nuit, dans l’Office du Temps, nous décrivent le juste ; c’est tout le portrait du saint moine proposé par l’Église à l’hommage de notre admiration, de notre imitation, de notre prière. Fuyant les hommes pour trouver Dieu, il s’éloigne d’une patrie où sa naissance, où ses vertus plus encore, empêchent qu’il ne soit ignoré ; il sort des villes où les miracles que la charité lui impose menacent de le mettre en lumière. Errant des rivages de la Grèce aux bords du Rhône, il s’arrête enfin dans les forêts de la Septimanie ; là s’offre à lui, croit-il, cette solitude définitive qu’il avait rêvée. Trois années durant, tout à l’action de grâces au fond d’une caverne obstruée parles ronces, il prie pour le salut du peuple [Acta S. Aegidii.] ; il vit d’herbes et d’eau pure, jusqu’à ce que vienne à lui la biche que le Seigneur a préparée pour lui donner son lait, et bientôt, hélas ! le trahir encore. Un jour, dépistée, traquée par la meute royale, elle fuit tremblante, amenant au Saint les chasseurs. Près de lui s’est calmé son effroi mortel ; mais une flèche qui devait l’atteindre a traversé la main de Gilles qui ne se guérira pas, qu’il refusera de laisser panser pour goûter jusqu’à la fin de sa vie la souffrance. Douleur plus grande : près de sa retraite ainsi révélée, un monastère s’élève, dont il est contraint de devenir le père ; les prodiges se multiplient, les foules accourent ; c’en est fait de l’oubli des hommes, du silence de sa forêt bien-aimée.
   Après la mort du serviteur de Dieu, le flot des arrivants croît toujours ; du Nord, de l’Orient, du Midi, les multitudes viennent présenter leurs prières, acquitter leurs vœux, au tombeau de celui que nos pères appellent l’un des Saints les plus secourables du paradis [Saint Gilles est le seul Confesseur qui ait place dans le groupe connu des quatorze Saints dits auxiliateurs, et dont voici les noms selon l’ordre indiqué par d’anciens Missels : Georges, Blaise, Erasme, Pantaléon, Vite, Christophe, Gilles, Acace, Denys, Cyriaque, Eustache, Catherine, Marguerite et Barbe. Il était même du nombre des cinq Saints privilégiés, Denys, Georges, Christophe, Biaise, Gilles, honorés d’une manière plus spéciale en quelques lieux.]. Aux inconnus se joignent les Pontifes [Urbain II, qui consacra l’autel de la basilique où reposait le saint corps, Gélase II, Calliste II, Innocent II ; Clément IV était né à Saint-Gilles même ; Jules II avait tenu l’abbaye en commende.] et les rois [Boleslas III de Pologne, saint Louis de France.]. Rencontre touchante : c’étaient surtout les guerriers et les petits enfants que l’on voyait affluer près des reliques saintes, ceux-là partant pour la croisade armés de toutes pièces, ceux-ci portés sur les bras de leurs mères ; tous se confiant à l’humble et doux moine qui apaisa au péril de sa vie les terreurs de la biche de la forêt ; tous implorant sa protection contre les frayeurs qui s’emparent des plus braves au milieu des combats, ou viennent troubler le calme des berceaux. Alors, avec Rome et Compostelle, Saint-Gilles était considéré comme l’un des trois grands pèlerinages de l’Occident.
   Au-dessus des restes du bienheureux s’élevait une gigantesque église, que l’on a signalée comme « le type le plus parfait du style byzantin parvenu au plus haut degré de splendeur [Mérimée, notes d’un voyage dans le midi de la France.]. » À l’entour, une ville de trente mille feux remplaçait le désert de jadis. Le plus illustre des puissants comtes de Toulouse donnait le pas sur tous ses autres titres à celui qu’il tenait de la noble cité ; Raymond de Saint-Gilles fut le nom sous lequel il voulut être connu dans l’histoire. Raymond VI, son trop oublieux descendant, expiait cent ans plus tard au seuil de la célèbre basilique ses connivences avec l’hérésie ; notre Saint, qui venait de donner à Pierre de Castelnau l’hospitalité de la tombe, ouvrait ses portes à la réconciliation du meurtrier présumé du martyr.
   Mais nous ne finirions plus : d’autant qu’il faudrait maintenant dire les églises, les paroisses, les abbayes, les autels sans nombre consacrés à saint Gilles sur tous les points de la chrétienté : sources de grâces, centres nouveaux de multiples pèlerinages. Espagne, Italie, Belgique, Allemagne, Hongrie, Bavière, Pologne, rivalisent sous ce rapport avec notre France ; l’Angleterre ne le cède à aucun pays du monde, avec les cent quarante-six sanctuaires dédiés par elle au pieux moine et les honneurs que lui continue l’Église établie.
   Hâtons-nous de donner sans plus ample commentaire la brève Légende réservée au saint Abbé, depuis qu’à dater du XVI° siècle, son jour natal ne compte plus parmi les fêtes à neuf Leçons. La meilleure part de ses précieuses reliques est conservée au riche trésor de l’église Saint-Sernin de Toulouse ; Saint-Gilles-du-Gard, qui avait dû s’en dépouiller pour les sauver des audaces sacrilèges de l’hérésie armée, eut en 1865 la consolation de retrouver le tombeau primitif du bienheureux.
   AEGIDIUS Atheniensis, regiae stirpis, a prima aetate divines litteris et caritatis officiis ita deditus fuit, ut nihil praeterea curare videretur. Itaque parentibus mortuis, totum patrimonium in pauperes erogavit : quin etiam tunicam exuit ut aegrotum egentem tegeret ; qua ille indutus statim convaluit. Sed multis deinceps clarior miraculis, timens sui nominis celebritatem, Arelatem ad beatum Canarium contendit : a quo post biennium discedens, secessit in eremum, ubi diutius herbarum radicibus et cervae lacte, quae statis ad eum horis veniebat, admirabili sanctitate vixit. Quae cerva, insequentibus quodam die canibus regiis, cum in antrum Ægedii refugisset, Galliae regem impulit, ut ab eo summis precibus peteret, ut in loco speluncae monasterium exstrui pateretur. Cujus administrationem, flagitante rege, invitus suscepit : eoque munere aliquot annis prudenter pieque gesto, migravit in cœlum.
   Né à Athènes de race royale, Gilles, dès son premier âge, s’adonnait de telle sorte aux lettres divines et aux œuvres de charité, qu’il ne semblait avoir souci d’aucune autre chose. Aussi, ses parents morts, distribua-t-il aux pauvres tout son patrimoine, allant jusqu’à dépouiller sa tunique pour en couvrir un malade dans l’indigence. Celui-ci avait aussitôt recouvré la santé ; puis survinrent beaucoup d autres miracles : en sorte que, craignant la renommée qui ne pouvait manquer d’en résulter pour lui, Gilles se rendit à Arles auprès de saint Césaire. Deux ans après, il le quittait pour s’enfoncer dans la solitude. Longtemps il n’eut pour nourriture que des herbes, des racines, et le lait d’une biche qui venait à lui à des heures déterminées. Admirable était devenue sa sainteté, quand un jour cette biche, poursuivie par la meute royale, s’enfuit vers la grotte du bienheureux ; le roi de France, l’ayant ainsi découvert, obtint à force d’instances qu’il voulût bien laisser bâtir un monastère au lieu où se trouvait cette caverne. A la prière du prince, Gilles en prit malgré lui la conduite ; et c’est après s’être plusieurs années prudemment et pieusement acquitte de cette charge, qu’il passa au ciel.
   Allez à mon serviteur, et présentez votre offrande, disait Dieu au temps du juste de l’Idumée ; mon serviteur priera pour vous, et je le regarderai favorablement, et votre faute ne vous sera point imputée à châtiment [Job. XLII, 8.]. Ainsi voyons-nous qu’il est fait sans cesse dans les innombrables sanctuaires où l’on vous honore, ô bienheureux Gilles ! Usez pour nous de vos secourables prérogatives ; exaucez-nous à la gloire de Celui qui couronne votre humilité. En retour de l’admirable paix dont votre âme offrit constamment ici-bas le spectacle au ciel, vous régnez sur les troubles de mille sortes qui agitent du berceau à la tombe notre misérable existence. Dès le début de la vie, vous aidez les mères à chasser les fantômes que promène dans la nuit l’ennemi des innocents ; vous protégez le premier âge contre l’irruption de ces maladies terribles qui disputent à l’âme son empire de nature sur l’organisme qui la doit servir. Vous suivez l’enfant dans les voies de l’adolescence afin d’affermir son équilibre moral, en lui donnant pour base la crainte de Dieu qui fait l’homme sans reproche et sans peur. Dans les dangers, sous la foudre qui gronde, au sein des batailles, vous le maintenez vaillant et calme ; plus que tout, vous tenez à distance de votre protégé la plus lâche des terreurs, celle du respect humain, la plus triste des hontes, celle qui recule au tribunal sacré devant l’aveu des fautes commises pour en avoir le pardon. Les soucis, les déboires de l’âge mûr, n’atteignent pas la sérénité de qui s’appuie sur vous. La vieillesse n’a pour lui nulle perspective troublante ; il s’endort du dernier sommeil, sur le sein de Dieu, comme il faisait dans les bras de sa mère aux premiers jours. Daignez nous accueillir parmi vos dévots clients ; que notre confiance ne soit pas confondue.
   Bénévent nous présente douze frères martyrs, originaires de la terre africaine, et qui triomphèrent en divers lieux, mais dont la réunion dans ses murs fait aujourd’hui sa gloire. Unissons-nous à la prière que l’Église fait monter vers Dieu en l’honneur de cet admirable groupe de héros.
   ORAISON.
   FRATERNA nos, Domine, Martyrum tu orum corona laetificet : quae et fidei nostrae praebeat incrementa virtutum, et multiplici nos suffragio consoletur. Per Dominum.
   Que cette couronne de frères, vos Martyrs, soit notre joie, Seigneur : puisse notre foi en recevoir l’accroissement des vertus ; puisse leur multiple suffrage consoler notre exil. Par Jésus-Christ.
   Nous ne devons pas omettre de mentionner brièvement que le présent jour marque pour les Grecs le point de départ du Calendrier, et qu’ils le célèbrent à cause de cela par une fête spéciale, dite de l’Indiction ou du nouvel an.
   LE II SEPTEMBRE. SAINT ÉTIENNE, ROI DE HONGRIE, CONFESSEUR.
   « De celui qui dévore est venu l’aliment, du fort est sortie la douceur [Judic. XIV, 14.]. Le peuple aux dents d’acier broyant les nations se donne en nourriture à qui fut dit : Tue et mange [Saint Pierre, en la vision de Joppé qui signifiait l’assimilation des Gentils par l’Église ; Act. X, 13.]; autrefois vomissant l’écume et la rage, la bouche des Huns distille maintenant le miel de la charité. Tels sont, o Christ, vos miracles ; telles sont vos œuvres, o notre Dieu [Baron. Annal, eccles. Silvestri II an. 2, Christi 1000.] ! » Ainsi Baronius, en l’an mille de l’histoire, salue l’arrivée des députés hongrois offrant à l’Église Romaine la suzeraineté de leur terre, et sollicitant du Vicaire de l’Homme-Dieu le titre de roi pour leur duc Étienne.
   L’Europe meurtrie se souvenait encore du jour où, cent années auparavant, conduites par Arpad fils d’Almutz sous la bannière de l’épervier, les tribus magyares étaient descendues des montagnes de Transylvanie dans les plaines qu’arrosent la Theiss et le Danube. Attila revécut dans ces fils de sa race, dont le torrent couvrit encore de ruines la Germanie, la Gaule et l’Italie. Mais l’empire hunnique sur la Pannonie reconquise ne devait durer qu’autant qu’il cesserait d’être le fléau de Dieu, pour devenir le rempart de son Église. En ce monde, qui n’est point encore celui des justices éternelles, les instruments de la colère du Tout-Puissant sont vite brisés, s’ils ne savent aussi s’adapter à l’amour. Cinq siècles plus tôt, Attila en personne se ruait comme un fleuve débordé sur la capitale de l’univers, lorsque parut devant lui le Pontife suprême ; les chroniques hongroises, traduisant ainsi la rencontre fameuse, nous disent que le message suivant fut alors signifié du ciel au dévastateur du monde : « Écoute l’ordre du Seigneur Dieu Jésus-Christ. Ta fierté n’entrera pas dans la cité sainte où reposent les corps de mes Apôtres. Retourne. Plus tard, ta descendance viendra vers Rome avec humilité ; je ferai qu’elle y reçoive une couronne qui durera toujours [CHARTUICIUS, Chronica Hungarorum, De Victoria Aquile regis.]. » Attila donc, repassant les Alpes, n’eut que le temps de gagner le Danube, et mourut.
   Or, voici l’heure où la parole du ciel est dégagée. Qu’on ne s’étonne pas de ne nous point voir en discuter l’authenticité. Légendaire ou non, quant aux formes dont les traditions nationales l’ont revêtu, l’engagement divin pris en la circonstance n’a rien que doive écarter l’historien ; car il répond aux règles certaines de la Providence qui gouverne l’histoire. Le souvenir de Dieu ne fait défaut à nul bienfait ; la gratitude apostolique ne défaille point avec les années ; au temps voulu, Sylvestre II solde la dette de Léon le Grand. De ce tombeau qu’a respecté le ravageur des peuples, une vertu est sortie, changeant son rôle de justicier en celui d’apôtre ; la couronne posée sur le front du successeur d’Attila par celui de Pierre n’en sera point renversée, tant que marchera devant lui la Croix, autre insigne, marquant son titre à ces honneurs nouveaux. Comme le Saint-Empire, auquel la Hongrie doit s’unir plus tard sans pourtant se confondre avec lui, c’est donc sur Pierre que la monarchie hongroise est fondée ; c’est pour lui qu’elle subsiste, n’ayant qu’en lui par suite devant Dieu la garantie de son avenir…
   Que les tristes pressentiments de l’heure actuelle ne nous fassent point oublier la puissance merveilleuse déployée en cette fête par l’Agneau dominateur de la terre [Isai. XVI, I.]. La trace du sang versé par les fils d’Arpad n’a point disparu encore des places des cités ; à peine se dissipent la fumée des derniers incendies qu’alluma leur torche, la poussière des murailles écroulées sous leurs pas : et déjà leur farouche énergie, trempée comme une lame de choix dans les eaux de la fontaine sainte, est devenue à l’Orient la plus sûre défense de la chrétienté. Nouveau genre d’invasion : d’Étienne, le héros de ce jour, la sainteté se propage en multiples rameaux d’où les plus belles fleurs, s’envolant sur toutes plages, conspirent durant des siècles à ne laisser nulle contrée sans parfums pour l’Époux.
   Lisons l’histoire du roi apostolique dans le livre de la sainte Église.
   Stephanus in Hungariam Christi fidem et regium nomen invexit. Regia corona a Romano Pontifice impetrata, ejusque jussu in regem inunctus, regnum Sedi apostolicæ obtulit. Varia pietatis domicilia Romæ Jerosolymis, Constantinopoli ; in Hungaria archiepiscopatum Strigoniensem, episcopatus decem, admirabili religione et munificentia fundavit. Par in pauperes amor et liberalitas, quos veluti Christum ipsum complectens, neminem a se mærentem ac vacuum umquam dimisit ; quin ad eorum inopiam sublevandam amplissimis facultatibus erogatis, domesticam quoque supellectilem eximia benignitate frequenter distribuit : suis insuper manibus lavare pauperum pedes, noctu solus et ignotus nosocomia frequentare, decumbentibus inservire, ac cetera caritatis officia exhibere consuevit : quarum virtutum merito illius dextera, resoluto cetero corpore, incorrupta permansit.
   Ce fut Étienne qui implanta la foi du Christ et la dignité royale en Hongrie. Couronné et sacré par l’ordre du Pontife Romain, il offrit son royaume au Siège apostolique. Rome, Jérusalem, Constantinople, le virent construire divers asiles de piété ; l’archevêché de Gran, dix évêchés, lui durent en Hongrie leur fondation. Admirables furent en ces occasions sa religion et sa munificence. Égales étaient sa charité, sa libéralité pour les pauvres, qu’il accueillait comme s’ils eussent été le Christ lui-même. Aucun d’eux n’eut jamais à s’éloigner de lui sans être console et secouru ; non content de consacrer des sommes considérables à soulager leur misère, il y employa souvent les objets à son propre usage. C’était cette exquise bonté qui lui faisait laver leurs pieds de ses mains, visiter de nuit seul et sans se faire connaître les hôpitaux, servant les malades dans leurs lits et leur rendant tous les offices de la charité. Aussi arriva-t-il du mérite de tant de bonnes œuvres que sa main droite demeura sans corruption, lorsque dans le tombeau le reste de son corps s’en alla en poussière.
   Orandi studio noctes pene totas ducebat insomnes, atque in cœlestium rerum contemplatione defixus, interdum extra sensus raptus, sublimis in sera ferri visus fuit. Perduellium conspiratione, ac validorum hostium impetus, miro prorsus modo, non semel orationis præsidio evitavit. Susceptum ex Ghisella Bavarica, sancti Henrici imperatoris sorore, quam sibi matrimonio junxerat, Emericum filium tanta morum disciplina, talique pietate enutrivit, quantum ejus postea sanctitas declaravit. Regni vero negotia ita disposuit, ut accitis undique prudentissimis et sanctissimis viris, nihil umquam sine illorum consilio moliretur. Humillimis interim precibus in cinere et cilicio Deum deprecans, ut universum Hungariae regnum, antequam e vita migraret, catholicum videre mereretur. Vere propter ingens dilatandæ fidei studium, illius gentis Apostolus nuncupatus, facta a Romano Pontifice ipsi, posterisque regibus præferendæ crucis potestate.
   Dans son ardeur pour la prière, il passait les nuits presque entières sans sommeil ; perdu dans la contemplation des choses du ciel, on l’aperçut plus d’une fois, ravi hors de ses sens, élevé en l’air. Plus d’une fois aussi le secours qu’il tirait de l’oraison fut sensible dans la manière merveilleuse dont il échappa aux conspirations des traîtres, aux attaques de puissants ennemis. Ayant épousé la sœur de l’empereur saint Henri, Gisèle de Bavière, il en eut un fils du nom d’Émeric, que la vertu et la piété auxquelles il le forma élevèrent jusqu’à la sainteté. Pour le gouvernement du royaume, Étienne s’entourait d’hommes d’une prudence et d’une sainteté éprouvées qu’il savait appeler de toutes parts, n’entreprenant jamais rien sans leur conseil. Cependant, prosterné dans la cendre et le cilice, il suppliait Dieu qu’il lui fût donné de voir la Hongrie tout entière catholique avant de sortir de cette vie. C’est à bon droit que la grandeur de son zèle pour l’expansion de la foi l’a fait appeler l’Apôtre de ce peuple, et lui a mérité du Pontife Romain le privilège, transmis à ses successeurs, de faire porter la croix devant lui.
   Dei Genitricem, quam ardentissime venerabatur, amplissimo in ejus honorem constructo templo, Hungariae Patronam instituit, ab eadem vicissim Virgine receptus in cœlum ipso suæ Assumptionis die, quem Hungari, e sancti regis instituto, Magnæ Dominæ diem appellant. Sacrum ejus corpus suavissimo fragrans odore, liquore cœlesti scatens, inter multa et varia miracula, Romani Pontificis jussu, nobiliorem in locum translatum est, atque honorificentius conditum. Ejus autem festum Innocentius Undecimus Pontifex Maximus quarto nonas septembris, ob insignem victoriam ab exercitu Leopoldi Primi Romanorum electi imperatoris et Hungariae regis, eadem die in Budæ expugnatione, ope divina e Turcis reportatam, celebrandum instituit.
   Dans sa très ardente vénération pour la Mère de Dieu, il construisit en son honneur une église splendide, et l’institua Patronne de la Hongrie. En retour, la bienheureuse Vierge le reçut dans le ciel au jour même de son Assomption, qu’en vertu d’un édit du saint roi, les Hongrois nomment le jour de la Grande Dame. Nombreux et divers furent ses miracles. Son saint corps devant être par l’ordre du Pontife Romain élevé de terre et transféré dans un lieu plus honorable, on le trouva répandant une odeur très suave et nageant dans une liqueur céleste. Le Souverain Pontife Innocent XI a fixé sa fête au quatre des nones de septembre, jour de l’insigne victoire où Bude fut reprise sur les Turcs avec le secours de Dieu par l’armée de Léopold Ier empereur élu des Romains et roi de Hongrie.
   Apôtre et roi, protégez votre peuple, aidez l’Église, secourez-nous tous. Quand finissait ce dixième siècle dont l’anarchie avait débordé jusque sur le sanctuaire, on vit renaître l’espérance au jour où l’Esprit rénovateur et créateur choisit votre race, en sa vigueur native, pour restaurer la jeunesse du monde. Satan frémit sous les voûtes de son ténébreux empire : lui qui croyait la papauté à jamais humiliée, voyait venir à elle de nouveaux constructeurs, comme au seul fondement sur lequel il fût possible de bâtir ; la plus fière des familles qui eussent fait trembler l’ancien empire de Romulus, sollicitait de Rome le droit de compter désormais parmi les nations d’Occident. Il était donc bien vrai que les portes de l’enfer ne prévaudraient jamais contre la pierre, contre l’Église fondée sur elle [Matth. XVI, 18.], contre la cité sainte préparée au sommet des monts pour attirer les peuples [Isai. II, 2.]. En vain l’orage avait soulevé jusqu’à la vase des fleuves de l’abîme : c’était l’heure où Dieu levait sa main, comme dit le Prophète, vers les lointaines frontières d’où les rois apportaient à l’Épouse, toujours sainte, ces fils inconnus qu’eux-mêmes lui avaient nourris [Ibid. XLIX, 12-23.]. Non ; le Seigneur ne confond point ceux qui espèrent en lui [Ibid.]. Et c’est pourquoi nous espérerons, fût-ce contre toute espérance, en l’avenir du noble peuple établi par vous sur la fermeté apostolique. Ce n’est pas lui, si justement fier de tant d’incorruptibles héros, qu’une fausse liberté, soudoyée par l’or juif, prônée par tous les ennemis de ses traditions, pourra égarer longtemps. Du ciel, Martin veille avec vous sur le pays qui le vit naître ; la souveraine de la Hongrie, l’auguste Reine des cieux, ne verra pas ses loyaux sujets prêter l’oreille aux propositions du roi des enfers.
   LE V SEPTEMBRE. SAINT LAURENT JUSTINIEN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR.
   VENEZ, vous tous que sollicite l’attrait du bien immuable, et qui vainement le demandez à ce siècle qui passe ; je vous dirai ce que le ciel a fait pour moi. Comme vous jadis je cherchais fiévreusement ; et ce monde extérieur ne donnait point satisfaction à mon désir brûlant. Mais, par la divine grâce qui nourrissait mon angoisse, enfin m’est apparue, plus belle que le soleil, plus suave que le baume, Celle dont alors le nom m’était ignoré. Venant à moi, combien son visage, était doux ! combien pacifiante était sa voix, me disant : « O toi dont la jeunesse est toute pleine de l’amour que je t’inspire, pourquoi répandre ainsi ton cœur ? La paix que tu cherches par tant de sentiers divers est avec moi ; ton désir sera comblé, je t’en donne ma foi : si, cependant, tu veux de moi pour épouse. » J’avoue qu’à ces mots défaillit mon cœur ; mon âme fut transpercée du trait de son amour. Comme toutefois je désirais savoir son nom, sa dignité, son origine, die me dit qu’elle se nommait la Sagesse de Dieu, laquelle, invisible d’abord au sein du Père, avait pris d’une Mère une nature visible pour être plus facilement aimée. Alors, en grande allégresse, je lui donnai consentement ; et elle, me donnant le baiser, se retira joyeuse.
   « Depuis, la flamme de son amour a été croissant, absorbant mes pensées. Ses délices durent toujours ; c’est mon épouse bien-aimée, mon inséparable compagne. Par elle, la paix que je cherchais fait maintenant ma joie. Aussi, écoutez-moi, vous tous : allez à elle de même ; car elle met son bonheur à ne rebuter personne [Laurent. Justinian. Fasciculus amoris, cap. XVI.]. »
   Lisons l’histoire de celui qui vient de nous livrer dans ces lignes le secret du ressort de sa vie.
   LAURENTIUS, ex illustri Justinianorum familia Venetiis natus, eximiam vel puer morum gravitatem prae se tulit. Exacta inter pietatis officia adolescentia, ad castum Verbi et animae connubium a divina Sapientia invitatus, de religiosae vit instituto capessendo deliberare coepit. Novae itaque militiae clam proludens, praeter alias corporis afflictationes, super nudos cubabat asseres, sedensque velut arbiter hinc inter saeculi blandimenta, paratasque a matre nuptias, illinc claustrales inter austeritates, oculis in Christi patientis crucem conversis : Tu, inquit, es Domine spes mea : ibi posuisti certissimum refugium tuum ; ad canonicorum sancti Georgii in Alga congregationem convolavit : ubi novis excogitatis cruciatibus acrius in seipsum, veluti in hostem infensissimum, instaurans bellum, nullam adeo sibi oblectationem indulgebat, ut ne in domesticum umquam hortum, nec in paternam quidem domum, nisi cum morienti matri extrema pietatis officia siccis oculis persolvit, exinde intraverit. Par erat obedientiae, mansuetudinis, ac praecipue humilitatis studium, cum abjectissima quaeque coenobii munia sibi ultro desumeret, celeberrima per urbis loca, non tam victum quam ludibria emendicaret, illatasque contumelias ac calumnias immotus ac silens perferret ; assiduae praesertim orationis subsidio, qua sape per mentis excessum rapiebatur in Deum ; tantoque cor ejus aestuabat ardore, ut nutantes etiam sodales ad perseverantiam ac Jesu Christi amorem inflammaret.
   Laurent naquit à Venise de l’illustre famille des Justiniani. Il montra dès l’enfance une gravité rare. Son adolescence se passait dans les exercices de la piété, lorsque, invité par In Sagesse divine aux noces très pures du Verbe et de l’âme, il conçut la pensée d’embrasser l’état religieux. C’est pourquoi, préludant secrètement à cette milice nouvelle, il affligeait son corps en différentes manières et couchait sur la planche nue. Puis, comme un arbitre appelé à prononcer, il prenait séance entre, d’une part, les austérités du cloître, de l’autre, les douceurs du siècle et le mariage que lui préparait sa mère ; alors, tournant les yeux vers la croix du Christ souffrant : « C’est vous, disait-il, Seigneur, qui êtes mon espérance ; c’est là que vous avez placé pour moi votre asile très sûr. » Ce fut vers la congrégation des chanoines de Saint-Georges in Alga que le porta sa ferveur. On l’y vit inventer de nouveaux tourments pour sévir plus durement contre lui-même, se déclarant une guerre d’ennemi acharné, ne se permettant aucun plaisir. Plus jamais il n’entra dans le jardin de sa famille, ni dans la maison paternelle, si ce n’est pour rendre les derniers devoirs à sa mère mourante, ce qu’il fit sans une larme. Non moindre était son zèle pour l’obéissance, la douceur, l’humilité surtout : il allait au-devant des offices les plus abjects du monastère ; il se plaisait à mendier par les lieux les plus fréquentés de la ville, cherchant moins la nourriture que l’opprobre ; les injures, les calomnies ne pouvaient l’émouvoir ni lui l’aire rompre le silence. Son grand secours était dans la prière continuelle ; souvent l’extase le ravissait en Dieu ; telle était l’ardeur dont brûlait son âme, qu’elle embrasait ses compagnons, les prémunissant contre la défaillance, les affermissant dans la persévérance et l’amour de Jésus-Christ.
   Ab Eugenio Quarto patriae episcopus designatus, quem magna contentione honorem detrectaverat, majori gessit cum laude. Nam consueta vivendi ratione nihil admodum immutata, paupertatem, quam semper colluerat, in mensa, supellectili ac lecto perpetuo retinuit. Modicam domi alebat familiam, quod grandem alteram sibi esse diceret, pauperes Christi significans. Quacumque adiretur hora, praesto omnibus erat, paterna omnes caritate allevabat, non renuens vel aere se alieno gravare, illorum ne inopiae deesset. Rogatus qua spe id faceret ? Domini mei, qui pro me dissolvere facile poterit, respondebat. Spem autem non confundere divina Providentia summissis inopinato subsidiis jugiter declarabat. Plura virginum monasteria construxit, quas etiam ad perfectioris vitae rationem sua vigilantia composuit. Matronis a saeculi pompis et ornatus vanitate revocandis, ecclesiasticae disciplinae ac moribus reformandis maximopere studuit ; dignus sane qui ab eodem Eugenio gloria et decus praesulum coram cardinalibus vocaretur, et qui a Nicolao Quinto ejus successore, translato e Gradensi civitate titulo, primus Venetiarum patriarcha renuntiaretur.
   Élevé par Eugène IV à l’épiscopat de sa patrie, l’effort qu’il fit pour décliner l’honneur ne fut dépassé que par le mérite avec lequel il s’acquitta de la charge. Il ne changea en rien sa manière de vivre, gardant jusqu’à la fin pour la table, le lit, l’ameublement, la pauvreté qu’il avait toujours pratiquée. Il ne retenait à ses gages qu’un personnel réduit de familiers, disant qu’il avait une autre grande famille, par laquelle il entendait les pauvres du Christ. Quelle que fût l’heure, on le trouvait toujours abordable ; sa paternelle charité se donnait a tous, n’hésitant pas à s’endetter pour soulager la misère. Comme on lui demandait sur quelles ressources il comptait, ce faisant, il répondait : « Sur celles de mon Seigneur, qui pourra facilement payer pour moi. » Et toujours, par les secours les plus inattendus, la Providence divine justifiait sa confiance. Il bâtit plusieurs monastères de vierges, et forma diligemment leurs habitantes à marcher dans les voies de la vie parfaite. Son zèle s’employa à détourner les matrones vénitiennes des pompes du siècle et des vaines parures, comme à réformer la discipline ecclésiastique et les mœurs. Aussi fût-ce à bon droit que le même Eugène IV l’appela, en présence des cardinaux, la gloire et l’honneur de la prélature. Ce fut également pour reconnaître son mérite, que le successeur d’Eugène, Nicolas V, ayant transféré le titre patriarcal de Grado à Venise, l’institua premier patriarche de cette ville.
   LACRIMARUM dono insignitus, omnipotenti Deo placationis hostiam quotidie offerebat. Quod cum aliquando nocte Dominici Nativitatis perageret, Christum Jesum sub pulcherrimi infantis specie videre promeruit ; tantumque in eo erat commissi gregis praesidium, ut cœlitus aliquando acceptum fuerit, pontificis sui intercessione ac meritis stetisse rempublicam. Prophetiae spiritu afflatus, plura humanae cognitioni prorsus impervia praedixit : morbos ac daemones suis precibus saepe fugavit : libros etiam cœlestem doctrinam ac pietatem spirantes, grammaticae pene rudis, conscripsit. Denique cum lethalem incidisset in morbum, et commodiorem domestici lectum seni atque aegro pararent, aversatus ejusmodi delicias, tamquam a durissima morientis Domini sui cruce plus nimio abhorrentes, consueto in stramine se jussit deponi, et finem vitae suae adventare praenoscens, sublatis in cœlum oculis : Venio, in-quit, ad te, o bone Jesu ; ac die octava januarii obdormivit in Domino. Pretiosam ejus mortem testati sunt angelici concentus, a Carthusianis quibusdam monachis auditi, et sacrum cadaver per duos ultra menses inhumatum, suavi fragrans odore, et rubescente facie, integrum atque incorruptum, ac nova post mortem patrata miracula : quibus permotus Alexander Octavus Pontifex Maximus eum sanctorum numero adscripsit. Innocentius vero Duodecimus quintam septembris diem qua vir sanctus ad pontificiam primo cathedram fuerat evectus, celebrando illius festo assignavit.
   Honoré du don des larmes, il offrait tous les jours au Dieu tout-puissant l’hostie d’expiation. C’est en s’en acquittant une fois dans la nuit de la Nativité du Seigneur, qu’il mérita de voir sous l’aspect d’un très bel enfant le Christ Jésus. Efficace était sa garde autour du bercail à lui confié ; un jour, on sut du ciel que l’intercession et les mérites du Pontife avaient sauvé la république. Éclaire de l’esprit de prophétie, il annonça d’avance plusieurs événements que nul homme ne pouvait prévoir. Maintes fois ses prières mirent en fuite maladies et démons. Bien qu’il n’eût presque point étudié la grammaire, il a laissé des livres remplis d’une céleste doctrine et respirant l’amour. Cependant la maladie qui devait l’enlever de ce monde venait de l’atteindre ; ses gens lui préparaient un lit plus commode pour sa vieillesse et son infirmité ; mais lui, manifestant sa répulsion pour des délices trop peu en rapport avec la dure croix de son Seigneur mourant, voulut qu’on le déposât sur sa couche ordinaire. Sentant venue la fin de sa vie : « Je viens à vous, ô bon Jésus ! » dit-il, les yeux levés au ciel. Ce fut le huit janvier qu’il s’endormit dans le Seigneur. Combien sa mort avait été précieuse, c’est ce qu’attestèrent les concerts angéliques entendus par plu sieurs Chartreux, et la conservation de son saint corps qui, pendant plus de deux mois que la sépulture en fut différée, demeura sans corruption, avec les couleurs de la vie et exhalant un suave parfum. D’autres miracles suivirent aussi cette mort, lesquels amenèrent le Souverain Pontife Alexandre VIII à l’inscrire au nombre des Saints. Innocent XII désigna pour sa fête le cinquième jour de septembre, où il avait été d’abord élevé sur la chaire des pontifes.
   O Sagesse qui résidez sur votre trône sublime, Verbe par qui tout fut fait, soyez-moi propice dans la manifestation des secrets de votre saint amour [De casto connubio Verbi et animée. Prooemium.]. » C’était, Laurent, votre prière, lorsque craignant d’avoir à répondre du talent caché si vous gardiez pour vous seul ce qui pouvait profitera plusieurs [Ibid.], vous résolûtes de divulguer d’augustes mystères. Soyez béni d’avoir voulu nous faire partager le secret des cieux. Par la lecture de vos dévots ouvrages, par votre intercession près de Dieu, attirez-nous vers les hauteurs comme la flamme purifiée qui ne sait plus que monter toujours. Pour l’homme, c’est déchoir de sa noblesse native que de chercher son repos ailleurs qu’en Celui dont il est l’image [De casto connubio Verbi et animae, cap. I.]. Tout ici-bas n’est que pour nous traduire l’éternelle beauté, nous apprendre à l’aimer, chanter avec nous notre amour [Ibid. cap. XXV.].
   Quelles délices ne furent pas les vôtres, à ces sommets de la charité, voisins du ciel, où conduisent les sentiers de la vérité qui sont les vertus [Ibid.] ! C’est bien de vous-même en cette vie mortelle que vous faites le portrait, quand vous dites de l’âme admise à l’ineffable intimité de la Sagesse du Père : Tout lui profite ; où qu’elle se tourne, elle n’aperçoit qu’étincelles d’amour ; au-dessous d’elle, le monde qu’elle a méprisé se dépense à servir sa flamme ; sons, spectacles, suavités, parfums, aliments délectables, concerts de la terre et rayonnement des cieux, elle n’entend plus, elle ne voit plus dans la nature entière qu’une harmonie d’épithalame et le décor de la fête où le Verbe l’a épousée [Ibid.]. Oh ! puissions-nous marcher comme vous à la divine lumière, vivre d’union et de désir, aimer plus toujours, pour toujours être aimé davantage.
   LE VIII SEPTEMBRE. LA NATIVITE DE LA TRÈS SAINTE VIERGE.
   C’est la naissance de la Vierge Marie ; faisons-lui fête, en adorant le Christ son fis, le Seigneur [Invitatoire de la fête.]. Telle est l’invitation que nous adresse aujourd’hui l’Église. Écoutons son appel ; entrons dans sa joie qui déborde [Répons I, II, V, VI ; Leçons du deuxième Nocturne ; Ant. des Vêpres et des Laudes.] : l’Époux est proche, puisque son trône est dès maintenant dressé sur terre [III Reg. X, 18-20 ; Cant. III, 7-10 ; Ant. de Benedictus.] ; encore un peu, et lui-même paraîtra sous ce diadème de notre humanité dont doit le couronner sa mère au jour de la joie de son cœur et du nôtre [Cant. III, 11.]. Aussi, comme en la glorieuse Assomption, retentit à nouveau le Cantique sacré [Leçons du premier Nocturne.] ; mais il est plus de la terre, cette fois, que du ciel.
   Voici qu’en vérité nous est donné mieux que le premier paradis à cette heure. Éden, ne crains plus les retours des mortels humains ; ton chérubin peut cesser sa garde [Gen. III, 24.] et regagner les cieux. Que nous importent tes beaux fruits auxquels on ne peut toucher sans mourir [Ibid. 3.] ? La mort, maintenant [JOHAN. VI, 54.], elle est pour ceux qui ne goûteront pas du fruit qui s’annonce parmi les fleurs de la terre vierge où nous fait aborder notre Dieu.
   Salut, monde nouveau où les magnificences de la création primitive sont dépassées ; salut, port fortuné dont le repos s’offre à nous après tant d’orages ! L’aurore paraît [Gen. XXXII, 26.] ; l’arc-en-ciel brille [Ibid. IX, 13.]; la colombe s’est montrée [Ibid. VIII, 8.]; l’arche touche terre, ouvrant au monde de nouvelles destinées [Ibid. 4, 17.]. Le port, l’aurore, l’arc-en-ciel, la colombe, l’arche du salut, le paradis du céleste Adam, la création dont l’autre n’était qu’une ébauche, c’est vous, douce enfant, en qui déjà résident toute grâce, toute vérité, toute vie [Eccli. XXIV, 25.].
   Vous êtes la petite nuée que le père des Prophètes attendait dans l’angoisse suppliante de son âme, et qui apporte à la terre desséchée la fraîcheur [III Reg. xvm, 42-45.] ; sous la faiblesse de vos membres si frêles apparaît la mère du bel amour et de la sainte espérance [Eccli. XXIV, 24.]. Vous êtes cet autre léger nuage d’exquis parfum qu’exhale aux cieux notre désert [Cant. XXX, 6.]; l’incomparable humilité de votre âme qui s’ignore révèle leur Reine aux Anges, armés en guerre [Ibid. III, 7-8.] près de votre berceau.
   O tour du vrai David [Ibid. IV, 4.], citadelle où, du premier choc, s’est brisé l’enfer [Gen. III, 1 5.] ; vraie Sion, dès l’abord fondée sur les saintes montagnes, au sommet des vertus [Psalm. LXXXVI, 1-7.]; temple et palais dont ceux de Salomon étaient l’ombre [III Reg. VI, VII.] ; maison que l’éternelle Sagesse s’est bâtie pour elle-même [Prov. IX, 1.] : le plan réalisé dans vos lignes si pures était arrêté dès l’éternité [Ibid. VIII, 23.]. Avec l’Emmanuel qui vous prédestina pour son lieu de délices [Sap. VIII, 16.], vous êtes vous-même, enfant bénie, le sommet de toute création, l’idéal divin pleinement réalisé sur terre [Le Temps ap. la Pentecôte, T. IV, p. 534.].
   Or donc, comprenons l’Église, quand elle acclame dès ce jour votre divine maternité, ne séparant pas la naissance de l’Emmanuel et la vôtre en ses chants [Invitatoire de l’Office, Introït de la Messe, etc.]. Celui qui, étant Fils en Dieu par essence, voulut l’être aussi dans l’humaine nature [Le Temps ap. la Pentecôte, T. IV, p. 448.], avait avant tous autres desseins résolu qu’il aurait une Mère ; tel par suite devait être en celle-ci le caractère primordial, absolu, de ce titre de Mère, qu’il ne fît qu’un dans l’éternel décret avec son être futur, comme en étant le motif, comme renfermant la cause même de son existence ainsi que le principe de toutes ses perfections de nature et de grâce. Donc nous aussi, dès le berceau, devons-nous voir en vous la Mère, et célébrer votre naissance, en adorant votre fils, le Seigneur [Invitatoire.].
   D’autant qu’embrassant tous les frères de l’Homme-Dieu, votre bienheureuse maternité projette ses rayons sur tout ce qui précède ou suit dans le temps ce fortuné jour. Dieu, notre Roi avant les siècles, a opéré le salut au milieu de la terre [Psalm. LXXIII, 12.] : « Le milieu de la terre, c’est admirablement Marie, dit l’Abbé de Clairvaux ; Marie, centre universel, arche de Dieu ; elle est la cause des choses, l’affaire des siècles [Rerum causam, negotium saeculorum.]. Vers elle se tournent les habitants des cieux comme du séjour de l’expiation, les hommes qui nous précédèrent et nous qui sommes présentement, ceux qui doivent nous suivre, et les fils de nos fils et leurs descendants : les cieux pour voir se remplir leurs vides, les habitants des bas lieux pour leur délivrance ; les hommes du premier âge pour être trouvés des prophètes fidèles [Eccli. XXXVI, 18.], ceux qui viennent après pour obtenir de parvenir à la béatitude. Mère de Dieu, Reine des cieux, Souveraine du monde, toutes les générations vous diront bienheureuse [Luc. I. 48.]; car vous avez engendré pour toutes la vie et la gloire. En vous à jamais les Anges puisent la joie, les justes la grâce, les pécheurs le pardon ; en vous, et par vous, et de vous la bénigne main du Tout-Puissant a créé une seconde fois ce qu’elle avait fait une première [Bern. in festo Pentecost. Sermo II, 4.]. »
   « Solennité d’entrée, dit de ce jour André de Crète ; fête initiale, dont le terme est l’union du Verbe et de la chair ; fête virginale, de joie pour tous et de confiance [Andr. Crut. Oratio I, in Nativit. Deiparae I.]. » – « Toutes les nations, soyez présentes, s’écrie Jean Damascène ; toute race, toute langue, tout âge, toute dignité, célébrons joyeusement le jour natal de l’allégresse du monde [Joan. Damasc. in Natal. B. M. Homilia I.]. » – « C’est le commencement du salut, l’origine de toute tète, proclame à son tour saint Pierre Damien : voici qu’est née la Mère de l’Époux ! À bon droit, l’univers aujourd’hui tressaille, et l’Église, transportée, module des motifs d’épithalame en ses chœurs [Petr. Dam. Sermo XLV, in Nativit. B. M. V.]. »
   Mais les docteurs d’Orient et d’Occident ne sont pas seuls à exalter dans les mêmes termes aujourd’hui l’apparition de Marie sur terre. Dans l’Office de la fête, les deux Églises latine et grecque chantent toujours, chacune en leur langue, cette belle formule de conclusion [Tropaire de renvoi in utroque Vespertino ; Ant. de Magnificat aux secondes Vêpres.], identique pour toutes deux : « Votre naissance, o Mère de Dieu, fut l’annonce de la joie pour le monde ; car c’est de vous qu’est né le Soleil de justice, le Christ notre Dieu, qui détruisant la malédiction octroya la bénédiction, et confondant la mort nous gratifia de l’éternelle vie. »
   L’accord de Rome et de Byzance dans la célébration de la fête de ce jour remonte au VII° siècle au moins [Liber pontifie, in Sergio I.]. On ne saurait avec quelque assurance préciser davantage, ni surtout généraliser la date première de son institution. Angers regarde le saint évêque Maurille comme en ayant été le premier auteur, sur un désir de la Bienheureuse Vierge à lui apparue, vers l’an 430, dans les prairies du Marillais : d’où le nom de Notre-Dame Angevine, ou fête de l’Angevine, donné si fréquemment à la présente solennité. Au XI° siècle, Chartres, la ville de Marie, n’en revendique pas moins pour son Fulbert, soutenu de l’autorité de Robert le Pieux, une paît prépondérante dans la diffusion delà glorieuse fête au pays de France ; on sait l’intimité de l’évêque et du roi, et comment celui-ci voulut noter lui-même en chant d’une suave mélodie les trois admirables Répons où son ami célèbre le lever de l’étoile mystérieuse qui doit engendrer le soleil, la branche sortant de la tige de Jessé pour porter la fleur divine où se reposera l’Esprit-Saint, la bénigne toute-puissance qui fait produire à la Judée Marie comme la rose à l’épine [R./ R./ Solem justitiae, Stirps Jesse virgam produxit, Ad nutum Domini.].
   En l’année 1245, dans la session troisième du premier Concile de Lyon, celle-là même où Frédéric II fut déposé de l’empire, Innocent IV établit pour l’Église universelle, non la fête partout dès lors observée, mais l’Octave de la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie [Mansi, XXIII, 612.] ; c’était l’accomplissement du vœu fait par lui et les autres cardinaux pendant le veuvage de dix-neuf mois, résultat des intrigues du fourbe empereur, qui suivit pour l’Église la mort de Célestin IV, et auquel l’élection de Sinibaldo Fieschi sous le nom d’Innocent avait mis un terme.
   En 1377, le grand Pape qui venait de briser les chaînes de la captivité d’Avignon, Grégoire XI, voulut compléter par l’adjonction d’une Vigile à la solennité les honneurs rendus à Marie naissante ; mais soit qu’il n’eût exprimé sur ce point qu’un désir, comme un peu plus tard au sujet du jeûne préparatoire à la fête de la Visitation son successeur Urbain VI, soit pour toute autre cause, les intentions du pieux Pontife ne prévalurent que peu de temps dans les années si troublées qui suivirent sa mort.
   Avec l’Église [Collecte du jour.] implorons, comme fruit de cette fête si suave, la paix qui semble fuir toujours plus nos temps malheureux. Ce fut dans la seconde des trois périodes de paix universelle signalées sous Auguste, et dont la dernière marqua l’avènement du Prince même de la paix, que naquit Notre-Dame.
   Pendant que se fermait le temple de Janus, l’huile mystérieuse sortait du sol où devait s’élever le premier sanctuaire delà Mère de Dieu dans la Ville éternelle ; les présages se multipliaient ; le monde était dans l’attente ; le poète chantait : « Voici qu’arrive enfin le dernier âge prédit par la Sibylle, voici s’ouvrir la grande série des siècles nouveaux, voici la Vierge [Virg. Eglog. IV. Pollio.] ! »
   En Judée, le sceptre est ôté de Juda [Gen. XLIX, 10.] ; mais celui-là même qui s’en est approprié la puissance, Hérode l’Iduméen poursuit en hâte la splendide restauration qui doit permettre au second Temple de recevoir dignement dans ses murs l’Arche sainte du nouveau Testament.
   C’est le mois sabbatique, premier de l’année civile, septième du cycle sacré : Tisri, où commence le repos de chaque septième année, où l’année sainte du jubilé s’annonce [Levit. XXV, 9.] ; le plus joyeux des mois, avec sa solennelle Néoménie que signalent les trompettes et les chants [Ibid. XXIII, 24 ; Num. XXIX ; Psalm. LXXX.], sa fête des Tabernacles, et la mémoire, de l’achèvement du premier Temple sous Salomon.
   Au ciel, l’astre du jour, parcourant ses demeures du Zodiaque, vient de quitter le signe du Lion pour entrer dans celui de la Vierge. Sur la terre, deux descendants obscurs de David, Joachim et Anne, remercient Dieu qui a béni leur union longtemps inféconde.
   AUX PREMIÈRES VÊPRES.
   Les Psaumes, le Capitule et l’Hymne des Vêpres sont les mêmes que ceux des autres fêtes de Notre-Dame. Les Antiennes et le Verset glorifient la naissance de la plus noble des filles d’Eve, illustrant notre race, donnant à Dieu une Mère, à nous une avocate dont les prières ne seront jamais repoussées.
   I. ANT. NATIVITAS gloriosae Virginis Mariae ex semine Abrahae, ortae de tribu Juda, clara ex stirpe David.
   1. Ant. C’est la naissance de la glorieuse Vierge Marie, issue de la race d’Abraham, de la tribu de Juda, de la noble souche de David.
   Psaume CIX. Dixit Dominus, page 23.
   2. ANT. NATIV1TAS est hodie sanctae Maria ; Virginis, cujus vita inclyta cunctas illustrat ecclesias.
   2. Ant. C’est aujourd’hui la naissance de la sainte Vierge Marie, dont la vie sublime est la lumière de toutes les églises.
   Psaume CXII. Laudate pueri, page 24.
   3. ANT. REGALI ex progenie Maria exorta refulget cujus precibus nos adjuvari mente et spiritu devotissime poscimus.
   3. Ant. De Royale descendance, Marie naît en ce jour ; de cœur et d’âme nous implorons dévotement le secours de ses prières.
   PSAUME CXXI.
   Laetatus sum in his qua dicta sunt mihi : * In domum Domini ibimus.Stantes erant pedes nostri : * in atriis tuis, Jerusalem.Jerusalem qua aedificatur ut civitas : * cujus participatio ejus in idipsum.Illuc enim ascenderunt tribus, tribus Domini : * testimonium Israel ad confitendum Nomini Domini.Quia illic sederunt sedes in judicio : * sedes super domum David.Rogate qua ad pacem sunt Jerusalem : * et abundantia diligentibus te.Fiat pax in virtute tua : * et abundantia in turribus tuis.Propter fratres meos et proximos meos : * loquebar pacem de te.Propter domum Domini Dei nostri : * quaesivi bona tibi.
   Je me suis réjoui quand on m’a dit : Nous irons vers Marie, la maison du Seigneur.
   Nos pieds se sont fixés dans tes parvis, ô Jérusalem ! nos cœurs dans votre amour, ô Marie !
   Marie, semblable à Jérusalem, est bâtie comme une cité : tous ceux qui habitent dans son amour sont unis et liés ensemble.
   C’est en elle que se sont donné rendez-vous les tribus du Seigneur, selon l’ordre qu’il en a donné à Israël, pour y louer le Nom du Seigneur.
   Là sont dressés les sièges de la justice, les trônes de la maison de David ; et Marie est la fille des Rois.
   Demandez à Dieu, par Marie, la paix pour Jérusalem : que tous les biens soient pour ceux qui t’aiment, à Église !
   Voix de Marie : Que la paix règne sur tes remparts, ô nouvelle Sion ! et l’abondance dans tes forteresses.
   Moi, la fille d’Israël, je prononce sur toi des paroles de paix, à cause de mes frères et de mes amis qui sont au milieu de toi.
   Parce que tu es la maison du Seigneur notre Dieu, j’ai appelé sur toi tous les biens.
   ANT. CORDE et animo Christo canamus gloriam in hac sacra solemnitate praecelsae Genitricis Dei Maria :.
   4. Ant. De cœur et d’âme chantons gloire au Christ, en cette solennité sacrée de l’incomparable Marie Mère de Dieu.
   PSAUME CXXVI.
   Nisi Dominus aedificaverit domum : * in vanum laboraverunt qui aedificant eam.Nisi Dominus custodierit civitatem : * frustra vigilat qui custodit eam.Vanum est vobis ante lucem surgere : * surgite postquam sederitis, qui manducatis panem doloris.Cum dederit dilectis suis somnum : * ecce haereditas Domini filii : merces, fructus ventris.Sicut sagittae in manu potentis : * ita filii excussorum.Beatus vir, qui implevit desiderium suum ex ipsis : * non confundetur cum loquetur inimicis suis in porta.
   Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent.
   Si le Seigneur ne garde la cité, inutilement veilleront ses gardiens.
   En vain vous vous lèverez avant le jour ; levez-vous après le repos, vous qui mangez le pain de la douleur.
   Le Seigneur aura donné un sommeil tranquille à ceux qu’il aime : des fils, voilà l’héritage que le Seigneur leur destine ; le fruit des entrailles, voilà leur récompense.
   Comme des flèches dans une main puissante, ainsi seront les fils de ceux que l’on opprime.
   Heureux l’homme qui en a rempli son désir ! il ne sera pas confondu, quand il parlera à ses ennemis aux portes de la ville.
   5. ANT. Cum jucunditate Nativitatem beatae Mariae celebremus, ut ipsa pro nobis intercedat ad Dominum Jesum Christum.
   5. Ant. En allégresse célébrons la naissance de Marie la bienheureuse, pour qu’elle-même intercède en notre faveur près du Seigneur Jésus-Christ.
   PSAUME CXLVII.
   Lauda, Jerusalem, Domi num : * lauda Deum tuum, Sion.Quoniam confortavit seras portarum tuarum : * benedixit filiis tuis in te.Qui posuit fines tuos pacem, * et adipe frumenti satiat te.Qui emittit eloquium suum terrae : * velociter currit sermo ejus.Qui dat nivem sicut lanam : * nebulam sicut cinerem spargit.Mittit crystallum suam sicut buccellas : ante faciem frigoris ejus quis sustinebit ?Emittet verbum suum, et liquefaciet ea : * flabit spiritus ejus, et fluent aquae.Qui annuntiat verbum suum Jacob : * justitias, et judicia sua Israel.Non fecit taliter omni nationi : * et judicia sua non manifestavit eis.
   Marie, vraie Jérusalem, chantez le Seigneur ; Marie, sainte Sion, chantez votre Dieu.
   C’est lui qui fortifie contre le péché les serrures de vos portes ; il bénit les fils nés en votre sein.
   Il a placé la paix sur vos frontières ; il vous nourrit de la fleur du froment, Jésus, le Pain de vie.
   Il envoie par vous son Verbe à la terre ; sa parole parcourt le monde avec rapidité.
   Il donne la neige comme des flocons de laine ; il répand les frimas comme la poussière.
   Il envoie le cristal de la glace semblable à un pain léger : qui pourrait résister devant le froid que son souffle répand ?
   Mais bientôt il envoie son Verbe en Marie, et cette glace si dure se fond à sa chaleur : l’Esprit de Dieu souffle, et les eaux reprennent leur cours.
   Il a donné son Verbe à Jacob, sa loi et ses jugements à Israël.
   Jusqu’aux jours où nous sommes, il n’avait point traité de la sorte toutes les nations, et ne leur avait pas manifesté ses décrets.
   CAPITULE. Eccli. XXIV.
   Ab initio et ante saecula creata suffi, et usque ad futurum saeculum non desinam, et in habitatione sancta coram ipso ministravi.
   J’ai été créée dès le commencement et avant les siècles, et jusque dans le siècle futur je ne cesserai point d’être ; j’ai rempli mon office devant lui dans son temple.
   HYMNE.
   AVE, maris Stella, Dei mater alma, Atque semper Virgo, Felix cœli porta.
   V. NATIVITAS est hodie sanctae Mariae Virginis,
   Sumens illud Ave Gabrielis ore, Funda nos in pace, Mutans Evœ nomen.
   R. Cujus vita inclyta cunctas illustrat ecclesias.
   Solve vincla reis, Profer lumen caecis, Mala nostra pelle, Bona cuncta poste.
   Salut, astre des mers,
   Monstra te esse Matrem, Sumat per te preces Qui, pro nobis natus, Tulit esse tuus.
   Mère de Dieu féconde !
   Virgo singularis, Inter omnes mitis, Nos culpis solutos Mites fac et castor.
   Salut, ô toujours Vierge,
   Vitam praesta puram, Iter para tutum, Ut videntes Jesum, Semper collaetemur.
   Porte heureuse du ciel !
   Sit laus Deo Patri, Summo Christo decus, Spiritui Sancto, Tribus honor unus. Amen.
   Vous qui de Gabriel
   Avez reçu l’Ave,
   Fondez-nous dans la paix,
   Changeant le nom d’Eva.
   Délivrez les captifs,
   Éclairez les aveugles,
   Chassez loin tous nos maux,
   Demandez tous les biens.
   Montrez en vous la Mère ;
   Vous-même offrez nos vœux
   Au Dieu qui, né pour nous,
   Voulut naître de vous.
   O Vierge incomparable,
   Vierge douce entre toutes !
   Affranchis du péché,
   Rendez-nous doux et chastes.
   Donnez vie innocente
   Et sûr pèlerinage,
   Pour qu’un jour soit Jésus
   Notre liesse à tous.
   Louange à Dieu le Père,
   Gloire au Christ souverain ;
   Louange au Saint-Esprit ;
   Aux trois un seul hommage.
   Amen.
   v. C’est aujourd’hui la naissance de la sainte Vierge Marie,
   R/. Dont la vie sublime est la lumière de toutes les églises.
   ANTIENNE de Magnificat.
   GLORIOSAE Virginis Mariae ortum dignissimum recolamus, quae et Genitricis dignitatem obtinuit, et virginalem pudicitiam non amisit.
   Honorons la très digne nativité de la glorieuse Vierge Marie, qui a obtenu la dignité de Mère sans perdre son intégrité virginale.
   Le Cantique Magnificat, page 27.
   L’Oraison est la Collecte de la Messe, ci-après, page 81.
   Un illustre Martyr veille avec les Anges sur le berceau de la Mère de Dieu. Officier des gardes à la cour d’un empereur de la terre, c’est à ce titre encore qu’il demeure auprès de la Souveraine du monde. Nicomédie fut le lieu des combats d’Adrien ; son saint corps, transporté d’abord à Byzance, l’avait été ensuite dans la Ville éternelle. Enrichie à cette date de l’année du précieux dépôt, l’impériale cité sut concilier magnifiquement avec l’hommage dû à Marie naissante l’honneur que méritait l’héroïque soldat devenu son hôte au même jour. Dès le VII° siècle [Liber pontif. in Sergio I.], l’église Saint-Adrien était fixée comme point de départ de la solennelle Litanie qui, dans cette fête de la Nativité, puis dans celles de l’Annonciation et de l’Assomption delà Bienheureuse Vierge, conduisait le peuple romain du forum à Sainte-Marie-Majeure.
   On reconnaît aujourd’hui que les Actes du martyre d’Adrien ne sont pas contestables. Ils empruntent à l’intervention de sa jeune épouse Natalie un charme tout spécial d’héroïque suavité. Chrétienne dès l’enfance à l’insu de son époux engagé dans les liens de l’idolâtrie, elle apprend à la fois sa conversion opérée par le spectacle de la constance des Confesseurs, et l’élan généreux qui l’a poussé soudain à demander de partager leurs chaînes. Transportée elle accourt et, baisant ses fers : « Bienheureux êtes-vous, s’écrie-t-elle, mon seigneur Adrien ! » Entre les deux époux, durant les jours que celui-ci doit vivre encore, se déroulent d’admirables scènes dont les plus grands génies de l’antiquité n’approchèrent point dans leurs fictions. Laissée libre par les geôliers de Galère, Natalie ne quitte plus celui que la captivité pour le Christ revêt à ses yeux d’une auréole où pâlit tout l’éclat de sa valeur d’autrefois sous les enseignes de César. Assise à ses pieds dans la prison, l’accompagnant au prétoire, elle n’a d’autre pensée que de maintenir le néophyte sous l’assaut des tourments à la hauteur de la vocation qui le marque pour le martyre, d’autre souci que d’écarter de lui toute sollicitude de la terre, tout retour sur elle-même si faible, qu’il va laisser presque encore une enfant ; si ce n’est qu’à la veille du dénouement suprême, elle laisse échapper ces mots : « Souviens-toi de ta coopératrice au martyre ; prie que je meure avec toi, pour que les autres femmes apprennent à se conduire comme elles doivent envers leurs époux, en voyant ton amour pour moi. » Enfin, l’heure venue, soutenant jusqu’au bout dans la simplicité de son cœur si pur une fidélité où l’héroïsme n’altère pas un instant la tendresse la plus exquise, elle-même étend sur l’enclume où on va les briser les pieds de celui qu’elle aime seul au monde. Et comme après l’atroce supplice il respirait encore, le Martyr présente sa main à Natalie pour qu’elle la donne à couper aux bourreaux. Alors il meurt, et se rappelant la prière de sa compagne, il l’attire peu après avec lui au ciel.
   On se souvient que l’Emmanuel voulut joindre la mémoire de la sainte veuve Anastasie à la solennité de son jour natal [Le Temps de Noël, I, p. 245 (?).]. C’est dans une même délicate pensée de sa très suave maternité pour tous, que la Vierge des vierges inspire à l’Église d’associer aux joies de sa propre naissance la glorification de l’héroïque époux de sainte Natalie.
   À TIERCE.
   L’Hymne et les trois Psaumes dont se compose l’Office de Tierce, se trouvent ci-dessus, page 15.
   ANT. Nativitas est hodie sanctae Mari Virginis, cujus vita inclyta cunctas illustrat ecclesias.
   Ant. C’est aujourd’hui la naissance de la sainte Vierge Marie, dont la vie sublime est la lumière de toutes les églises.
   Le Capitule comme aux premières Vêpres, page 78.
   R. br. SPECIE tua : * Et pulchritudine tua. Specie tua.
   r. br. Dans votre éclat,* Et votre beauté.
   V. Intende, prospere procede, et regna. * Et pulchritudine tua.
   Dans votre éclat.
   Gloria Patri. Specie tua.
   v. Avancez, triomphez, et régnez. * Dans votre beauté.
   V. Adjuvabit eam Deus vultu suo.
   Gloire au Père. Dans votre éclat.
   R. Deus in medio ejus, non commovebitur.
   v. Le Seigneur la protégera de son regard.
   R/. Dieu est au milieu d’elle ; elle ne sera point ébranlée.
   L’Oraison est la Collecte de la Messe, page 81.
   À LA MESSE.
   L’Église entonne le beau chant de Sédulius à la Mère de Dieu ; comme le Très-Haut, en effet, elle voit Marie déjà Mère, ainsi qu’elle l’est par la divine prédestination dès avant tous les âges. Déjà aussi Marie répond au salut de l’Église par le chant de l’Épouse, le psaume d’épithalame, qui jamais ne résonna si pleinement pour nulle autre âme que la sienne dès ce premier jour.
   INTROÏT.
   SALVE, sancta parens, enixa puerpera Regem ; qui cœlum terramque regit in saecula saeculorum.
   Salut, Mère sainte, ô vous dont l’enfantement a mis au monde le Roi qui gouverne le ciel et la terre dans les siècles des siècles.
   Ps. Eructavit cor meum verbum bonum : dico ego opera mea Regi. Gloria Patri. Salve.
   Ps. Mon cœur a proféré une parole excellente ; c’est au Roi que je dédie mes chants. Gloire au Père. Salut.
   Bien que le divin enfantement de Notre-Dame ait historiquement suivi sa propre naissance, la sainte Liturgie se place en ses prières au point de vue du Cycle annuel qui, commencé dans les semaines de l’Avent, se poursuit toujours. C’est pourquoi la Collecte demande que le mystère présent développe en nous l’œuvre de sanctification et de paix inaugurée à Bethléhem.
   COLLECTE.
   FAMULIS tuis, quaesumus Domine, cœlestis gratiae munus impertire : ut, quibus beatae partus exstitit salutis exordium, Nativitatis ejus votiva solemnitas pacis tribuat incrementum. Per Dominum.
   SEIGNEUR, nous vous prions d’accorder à vos serviteurs le don de la grâce céleste : afin que ceux pour qui l’enfantement de la bienheureuse Vierge a marqué le commencement du salut, trouvent dans la solennelle mémoire de sa Nativité l’accroissement de la paix. Par Jésus-Christ.
   Dans les Messes privées, à la suite des Collecte, Secrète et Postcommunion de la fête, on fait mémoire de saint Adrien.
   ORAISON.
   Praesta, quaesumus omnipotens Deus : ut, qui beati Adriani, Martyris tui, natalitia colimus, intercessione ejus in tui Nominis amore roboremur. Per Dominum.
   Accordez à notre prière, Dieu tout-puissant, que nous, qui célébrons la naissance au ciel du bienheureux Adrien votre Martyr, soyons par son intercession fortifiés dans l’amour de votre Nom. Par Jésus-Christ.
   ÉPÎTRE.
   Lectio libri Sapientiae. PROV. VIII.
   Dominus possedit me in initio viarum suarum antequam quidquam faceret a principio. Ab aeterno ordinata sum, et ex antiquis, antequam terra fieret. Nondum erant abyssi, et ego jam concepta eram : necdum fontes aquarum eruperant : necdum montes gravi mole constiterant : ante colles ego parturiebar : adhuc terram non fecerat, et flumina et cardines orbis terra. Quando praeparabat cœlos, aderam : quando certa lege, et gyro vallabat abyssos : quando aethera firmabat sursum, et librabat fontes aquarum : quando circumdabat mari terminum suum, et legem ponebat aquis ne transirent fines suos : quando appendebat fundamenta terrae. Cum eo eram cuncta componens : et delectabar per singulos dies, ludens coram eo omni tempore, ludens in orbe terrarum : et deliciae meae esse cum filiis hominum. Nunc ergo filii, audite me : Beati qui custodiunt vias meas. Audite disciplinam, et estote sapientes, et nolite abjicere eam. Beatus homo qui audit me, et qui vigilat ad fores meas quotidie, et observat ad postes ostii mei. Qui me invenerit, inveniet vitam, et hauriet salutem a Domino.
   Lecture du livre de la Sagesse. Prov. VIII.
   Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant qu’il créât aucune chose au commencement. J’ai été établie dès l’éternité et de toute antiquité, avant que la terre fût créée. Les abîmes n’étaient point encore, et déjà j’étais conçue ; les fontaines n’avaient point encore répandu leurs eaux ; la pesante masse des montagnes n’était pas encore formée ; j’étais enfantée avant les collines : il n’avait point encore créé la terre, ni les fleuves, ni les pôles du monde. Lorsqu’il préparait les cieux, j’étais présente ; lorsqu’il environnait les abîmes de cette circonférence qui a de si justes proportions ; lorsqu’il affermissait l’air au-dessus de la terre, et qu’il pesait comme dans une balance les eaux des fontaines ; lorsqu’il renfermait la mer dans ses bornes, et qu’il imposait une loi aux eaux, afin qu’elles ne franchissent point leurs limites ; lorsqu’il fondait la terre sur son propre poids, j’étais avec lui et je réglais toutes choses. Je prenais plaisir chaque jour, me jouant sans cesse devant lui, me jouant dans l’univers ; et mes délices sont d’être avec les enfants des hommes. Maintenant donc, ô mes enfants ! écoutez-moi : Heureux ceux qui gardent mes voies ! Écoutez mes instructions, soyez sages, et ne les rejetez pas. Heureux celui qui m’écoute, qui veille tous les jours à l’entrée de ma maison, et qui se tient tout prêt à ma porte ! Celui qui m’aura trouvée trouvera la vie, et il puisera le salut dans le Seigneur.
   Près du berceau des princes, il est d’usage de pronostiquer leur grandeur future, en composant aux nouveau-nés une auréole de la gloire des aïeux. Ainsi et mieux fait aujourd’hui l’Église. L’Évangile doit nous rappeler la généalogie temporelle du Messie et de celle qui ne naît aujourd’hui que pour lui donner naissance à son tour ; mais tout d’abord, c’est la genèse en Dieu du Fils et de la Mère qui vient de nous être livrée par ce passage des Proverbes. J’étais enfantée avant les collines et la terre, dit pour tous deux la Sagesse éternelle ; j’étais présente, lorsqu’il préparait les cieux.
   À la différence de notre infirme humanité qui, sujette du temps, perçoit les choses selon la série de leur évolution successive, Dieu les considère d’au delà du temps qu’il domine de son éternité, dans l’ordre de la dépendance mutuelle où il les a mises en vue de la manifestation de sa gloire. Le commencement pour Dieu, le principe de toute œuvre, est la raison qui la détermine. Or, le Très-Haut n’agit au dehors de lui que pour se révéler par son Verbe fait chair, devenu fils d’une Mère créée comme il est fils du Créateur. L’Homme-Dieu comme but, Marie comme moyen : tel est l’objet des résolutions éternelles, la raison d’être du monde, la conception fondamentale où tout le reste n’apparaît qu’à titre d’accessoires et de dépendances.
   O Notre-Dame, qui daignez nous appeler nous aussi vos fils, heureux sommes-nous que la bonté égale en vous la grandeur ! Heureuse l’humanité qui veillait depuis tant de siècles dans votre attente, et vous trouve enfin ; car avec vous sont le salut et la vie.
   C’est toujours la virginale et divine maternité que l’Église chante, au Graduel, comme déjà l’honneur de cette journée qui nous donne la Mère de Dieu.
   GRADUEL.
   BENEDICTA et venerabilis es, Virgo Maria, quae sine tactu pudoris, inventa es mater Salvatoris.
   Alleluia, alleluia.
   V. Virgo Dei Genitrix, quem totvs non capit orbis, in tua se clausit viscera factus homo.
   
   V. Felix es, sacra Virgo Maria, et omni laude dignissima : quia ex te ortus est Sol iustitiae, Christus Deus noster. Alleluia.
   Vous êtes bénie et digne de toute vénération, Vierge Marie, qui, sans la moindre souillure, êtes devenue mère du Sauveur.
   V/. Vierge mère de Dieu, celui que le monde entier ne saurait contenir s’est enfermé dans votre sein, s’y faisant homme.
   Alléluia, alléluia.
   V/. Heureuse êtes-vous et digne de toute louange, sainte Vierge Marie ! de vous s’est levé le Soleil de justice, le Christ notre Dieu. Alléluia.
   ÉVANGILE.
   Initium sancti Evangelii secundum Matthaeum. CAP. I.
   LIBER generationis Jesu Christi, filii David, filii Abraham. Abraham genuit Isaac. Isaac autem genuit Jacob. Jacob autem genuit Judam et fratres ejus. Judas autem genuit Phares, et Zaram de Thamar. Phares autem genuit Esron. Esron autem genuit Aram. Aram autem genuit Aminadab. Aminadab autem genuit Naasson. Naasson autem genuit Salmon. Salmon autem genuit Booz de Rahab. Booz autem genuit Obed ex Ruth. Obed autem genuit Jesse. Jesse autem genuit David regem. David autem rex genuit Salomonem, ex ea quae fuit Uriae. Salomon autem genuit Roboam. Roboam autem genuit Abiam. Abias autem genuit Asa. Asa autem genuit Josaphat. Josaphat autem genuit Joram. Joram autem genuit Oziam. Ozias autem genuit Joatham. Joatham autem genuit Achaz. Achaz autem genuit Ezechiam. Ezechias autem genuit Manassen. Manasses autem genuit Amon. Amon autem genuit Josiam. Josias autem genuit Jechoniam et fratres ejus in transmigratione Babylonis. Et post transmigratio Babylonis : Jechonias genuit Salathiel. Salathiel autem genuit Zorobabel. Zorobabel autem genuit Abiud. Abiud autem genuit Eliacim. Eliacim autem genuit Azor. Azor autem genuit Sadoc. Sadoc autem genuit Achim. Achim autem genuit Eliud. Eliud autem genuit Eleazar. Eleazar autem genuit Mathan. Mathan autem genuit Jacob. Jacob autem genuit Joseph, virum Mariae, de qua natus est Jesus, qui vocatur Christus.
   Le commencement du saint Évangile selon saint Matthieu. Chap. I.
   Le livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac. Isaac engendra Jacob. Jacob engendra Juda et ses frères. Juda engendra Phares et Zara de Thamar. Phares engendra Esron. Esron engendra Ara m. Aram engendra Aminadab. Aminadab engendra Naasson. Naasson engendra Salmon. Salmon engendra Booz de Rahab. Booz engendra Obed de Ruth. Obed engendra Jessé. Jessé engendra David roi. David roi engendra Salomon de celle qui avait été femme d’Urie. Salomon engendra Roboam. Roboam engendra Abias. Abias engendra Asa. Asa engendra Josaphat. Josaphat engendra Joram. Joram engendra Ozias. Ozias engendra Joatham. Joatham engendra Achaz. Achaz engendra Ézéchias. Ézéchias engendra Manassé. Manassé engendra Amon. Amon engendra Josias. Josias engendra Jéchonias et ses trères, au temps de la transmigration de Baby-lone. Et depuis la transmigration de Babylone, Jéchonias engendra Sala-thiel. Salathiel engendra Zorobabel. Zorobabel engendra Abiud. Abiud engendra Eliacim. Eliacim engendra Azor. Azor engendra Sadoc. Sadoc engendra Achim. Achim engendra EliuJ. Eliud engendra Eleazar. Eléazar engendra Mathan. Mathan engendra Jacob. Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, qui est appelé Christ.
   Marie de laquelle naquit Jésus : c’est tout le mystère de Notre-Dame, c’est dès ce jour, nous l’avons vu, le titre constitutif de son être de nature et de grâce ; comme Jésus devant naître de Marie, fils de la femme [Gal. IV, 4.] et fils de Dieu [Rom. I, 3-4.], était dès le commencement la raison cachée de toute cette création, dont le mystère ne devait se révéler qu’à la plénitude des temps [Eph. III, 9.]. Œuvre unique, dont le Prophète disait dans l’extase : Votre œuvre, ô Dieu, vous la ferez connaître au milieu des ans ; le Saint viendra de la montagne ombragée [Juxta LXX.] ; les pôles du monde s’inclinent sous les pas de son éternité [Habac. III,2-6.]. Cette montagne d’où le Saint, l’Éternel, le Dominateur du monde doit venir en son temps, est la Bienheureuse Vierge [Andr. Cret. Oratio in Annunt. Deiparae.] que la vertu du Très-Haut couvrira de son ombre [Luc. I, 35.], et dont l’élévation dépasse déjà à sa naissance toutes les hauteurs du ciel ou de la terre [Joan. Damasc. in Natal. B. M. Homilia I.].
   Les temps donc sont accomplis. Depuis l’heure où l’éternelle Trinité sortit de son repos pour créer le ciel et la terre [Gen. I,1.], toutes les générations du ciel et de la terre, comme dit l’Écriture [Ibid. II, 4.], étaient en travail du jour qui donne au Fils de Dieu la Mère attendue. Parallèlement à la ligne courant d’Abraham et de David au Messie lui-même, toutes les généalogies humaines préparaient à Marie la génération des fils adoptifs que Jésus, né de Marie, se donnera pour frères.
   Avec l’Église, félicitons Notre-Dame de cette maternité sublime, qui embrasse dans son éternelle virginité le Créateur et les créatures.
   OFFERTOIRE.
   BEATA es, Virgo Maria, quae omnium portasti Creatorem : genuisti qui te fecit, et in aeternum permanes virgo.
   BIENHEUREUSE êtes-vous, Vierge Marie, qui avez porté le Créateur de toutes choses ! vous avez engendré celui qui vous a faite, et vous restez vierge éternellement.
   Que cette maternité, que cette virginité consacrée par elle, nous rapprochent toujours plus du Fils de Marie en même temps Fils de Dieu ; qu’elles nous unissent dans une pureté plus grande au Sacrifice préparé sur l’autel à l’honneur de ce jour.
   SECRETE.
   UNIGENITI tui, Domine, nobis succurrat humanitas : ut, qui natus de virgine, matris integritatem non minuit, sed sacravit, in Nativitatis ejus solemniis, nostris nos piaculis exuens, oblationem nostram tibi faciat acceptam Jesus Christus Dominus noster. Qui tecum.
   Permettez, Seigneur, que vienne à notre aide l’humanité de votre Fils unique ; né d’une vierge, loin de léser l’intégrité de sa mère, il l’a consacrée : qu’il nous délivre de nos fautes et vous rende ainsi notre offrande acceptable en cette fête de la Nativité, Jésus-Christ notre Seigneur qui, étant Dieu, vit et règne avec vous.
   MEMOIRE DE SAINT ADRIEN
   MUNERIBUS nostris, quaesumus Domine, precibusque susceptis ; et cœlestibus nos munda mysteriis, et clementer exaudi. Per Dominum.
   Agréez nos offrandes et nos vœux, nous vous en supplions, Seigneur ; purifiez-nous par ces Mystères du ciel, exaucez-nous dans votre clémence. Par Jésus-Christ.
   PRÉFACE.
   VERE dignum justum est, aequum et salutare, nos tibi semper et ubique gratias agere : Domine sancte, Pater omnipotens, aeterne Deus : Et te in Nativitate beatae Mari semper virginis collaudare, benedicere, et praedicare. Quae et Unigenitum tuum Sancti Spiritus obumbratione concepit, et virginitatis gloria permanente, lumen aeternum mundo effudit, Jesum Christum Dominum nostrum. Per quem Majestatem tuam laudant Angeli, adorant Dominationes, tremunt Potestates ; cœli, cœlorumque Virtutes, ac beata Seraphim, socia exsultatione concelebrant. Cum quibus et nostras votes ut admitti jubeas deprecamur, supplici confessione dicentes : Sanctus, Sanctus, Sanctus.
   C’est une chose digne et juste, équitable et salutaire, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, de vous rendre grâces en tout temps et en tous lieux ; spécialement de vous louer, de vous bénir, de vous célébrer en la Nativité de la bienheureuse Marie toujours vierge. C’est elle qui a conçu votre Fils unique par l’opération du Saint-Esprit, et qui, sans rien perdre de la gloire de sa virginité, a donné au monde la Lumière éternelle, Jésus-Christ notre Seigneur : par qui les Anges louent votre Majesté, les Dominations l’adorent, les Puissances la révèrent en tremblant, les Cieux et les Vertus des cieux, et les heureux Séraphins la célèbrent avec transport. Daignez permettre à nos voix de s’unir à leurs voix, afin que nous puissions dire dans une humble confession : Saint ! Saint ! Saint !
   En possession du Seigneur, n’oublions pas, dans la Communion, que nous devons sa venue à l’Enfant bénie qui naquit à cette date, il y a dix-neuf siècles, pour le donner à la terre.
   COMMUNION.
   BEATA viscera Mariae Virginis, quae portaverunt aeterni Patris Filium.
   Bienheureuses les entrailles de la Vierge Marie, qui ont porté le Fils du Père éternel !
   Puisse le retour de cette bienheureuse fête au Cycle sacré ne rester pas infécond dans nos âmes ; puissent les Mystères adorables auxquels il nous a valu de participer, éloigner de nous le mal du temps et le mal éternel, ainsi que le demande la Postcommunion.
   POSTCOMMUNION.
   SUMPSIMUS, Domine, celebritatis annuae votiva sacramenta : praesta, quæsumus ; ut et temporalis vitae nobis remedia praebeant et aeternae. Per Dominum.
   Nous avons, Seigneur, participé aux Mystères qui consacrent cette fête annuelle ; faites, nous vous en supplions, qu’ils nous soient un remède pour la vie du temps et pour l’éternelle. Par Jésus-Christ.
   MÉMOIRE DE SAINT ADRIEN
   DA, quaesumus Domine Deus noster : ut, sicut tuorum commemoratione Sanctorum temporali gratulamur officio ; ita perpetuo laetemur aspectu. Per Dominum.
   Nous vous en prions, Seigneur notre Dieu : de même que nous applaudissons à vos Saints en célébrant dans le temps leur mémoire, faites que leur vue nous réjouisse dans l’éternité. Par Jésus-Christ.
   À SEXTE
   L’Hymne et les trois Psaumes se trouvent ci-dessus, page 18.
   ANT. REGALI ex progenie Maria exorta refulget : cujus precibus nos adjuvari mente et spiritu devotissime poscimus.
   Ant. De royale descendance, Marie naît en ce jour ; de cœur et d’âme nous implorons dévotement le secours de ses prières.
   CAPITULE. (Eccli. XXIV)
   ET sic in Sion firmata sum, et in civitate sanctificata similiter requievi, et in Jerusalem potestas mea. Et radicavi in populo honorificato, et in parte Dei mei haereditas illius, et in plenitudine sanctorum detentio mea.
   Gloria Patri. Adjuvabit eam.
   R. br. ADJUVABIT eam * Deus vultu suo. Adjuvabit eam.
   
   V. Deus in medio ejus, non commovebitur. * Deus vultu suo.
   
   V. Elegit eam Deus, et praeelegit eam.
   Et c’est ainsi que je me suis affermie dans Sion. J’ai donc trouvé mon repos dans la cité sainte, et ma puissance est établie dans Jérusalem. J’ai pris racine dans le peuple honoré du Seigneur, dans le peuple héritage de mon Dieu, et ma demeure est dans la plénitude des Saints.
   R. In tabernaculo suo habitare facit eam.
   r. br. Il la soutiendra * De son regard divin. Il la soutiendra.
   V/. Dieu est au milieu d’elle ; elle ne sera point ébranlée. * De son regard divin.
   Gloire au Père. Il la soutiendra.
   V/. Dieu l’a élue et la choisie d’avance.
   R/. Il la fait habiter dans son tabernacle.
   L’Oraison est la Collecte de la Messe, page 81.
   À NONE.
   L’Hymne et les Psaumes, ci dessus, page 20.
   ANT. Cum iucunditate Nativitatem beatae Maria ; celebremus, ut ipsa pro nobis intercedat ad Dominum Jesum Christum.
   Ant. En allégresse célébrons la naissance de Marie la bienheureuse, pour qu’elle-même intercède en notre faveur près du Seigneur Jésus-Christ.
   CAPITULE. (Eccli. XXIV)
   In plateis sicut cinnamomum et balsamum aromatizans odorem dedi : quasi myrrha electa, dedi suavitatem odoris.
   Gloria Patri. Elegit eam.
   R. br*. ELEGIT eam Deus : * Et praeelegit eam. Elegit eam.
   
   V. In tabernaculo suo habitare facit eam. * Et praeelegit eam.
   
   V. Diffusa est gratia in labiis tuis.
   Sur les places, j’ai donné mon parfum comme le cinnamome et le baume odorant, comme une myrrhe de choix, j’ai donné ma senteur.
   R. Propterea benedixit te Deus in aeternum.
   r. br. Dieu l’a élue, * Et l’a choisie d’avance. Dieu l’a élue.
   V/. Il la fait habiter dans son tabernacle, * Et l’a choisie d’avance.
   Gloire au Père. Dieu l’a élue.
   V/. La grâce est répandue sur vos lèvres.
   R/. C’est pourquoi le Seigneur vous a bénie à jamais.
   L’Oraison, page 81.
   AUX SECONDES VÊPRES.
   Les Antiennes, les Psaumes, le Capitule, l’Hymne et le Verset, sont les mêmes qu’aux premières Vêpres, pages 76-79, à l’exception de l’Antienne de Magnificat.
   ANTIENNE de Magnificat.
   NATIVITAS tua, Dei Genitrix Virgo, gaudium annuntiavit universo mundo : ex te enim ortus est Sol iustitiae, Christus Deus noster : qui solvens maledictionem, dedit benedictionem, et confundens mortem, donavit no-bis vitam sempiternam.
   Votre naissance, ô Vierge Mère de Dieu, fut l’annonce de la joie pour le monde ; car c’est de vous qu’est né le Soleil de justice, le Christ notre Dieu, qui détruisant la malédiction octroya la bénédiction, et confondant la mort nous gratifia de l’éternelle vie.
   Après l’Oraison de la fête, on fait mémoire d’un saint Martyr, que l’Église continuera d’associer demain aux honneurs rendus à Notre-Dame en ce deuxième jour de sa vie sur terre. Gorgonius était chambellan de l’empereur Dioclétien. Les saints de la maison de César [Philipp. IV, 22.], dont l’Apôtre envoyait le salut aux chrétiens de Philippes, n’avaient fait depuis lors que s’accroître en nombre. Eusèbe s’étend sur la faveur spéciale dont les entourait, avant la dernière persécution, la confiance des maîtres du monde ; la préférence dont ils étaient l’objet allait jusqu’à les exempter de toute participation aux rites officiels, pour leur permettre d’accepter le gouvernement des provinces [Eus. Hist. eccl. VIII, 1.]. Dans le palais, liberté entière de pratiquer et d’affirmer leur foi était laissée à leurs femmes, enfants, serviteurs [Ibid.] : si bien que la cour de Nicomédie formait comme une église autour de l’impératrice Prisca et de sa fille Valéria, chrétiennes elles-mêmes alors, mais qui, hélas ! ne persévérèrent pas [Lactant. De mort, persecut. XV.].
   Il avait fallu toute la fourberie de Galère pour amener Dioclétien à publier contre la religion de ces hommes dévoués, qu’il aimait comme ses fils, dit Eusèbe [Hist. eccl. VIII, VI.], les sanglants édits de l’année 3o3. Mais l’ère des Martyrs une fois ouverte, César redevenu Néron, on vit les officiers du palais surpasser en gloire tous les héros du Christ que leur courage avait illustrés jusque-là dans l’empire ou par delà ses frontières [Ibid.]. Comme princes de ces vaillants, l’historien nomme Pierre, Dorothée, Gorgonius [Ibid.]. C’est à la translation qui eut lieu plus tard des reliques saintes de ce dernier dans Rome, que nous devons de pouvoir le célébrer, au nom de tous ses nobles compagnons, sur notre Cycle d’Occident ; il méritait, comme Adrien, d’y faire cortège à la Mère de Dieu.
   MÉMOIRE DE SAINT GORGON, MARTYR.
   ANT. ISTE sanctus pro lege Dei sui certavit usque ad mortem, et a verbis impiorum non timuit : fundatus enim erat supra firmam petram.
   R. Et constituisti eum super opera manuum tuarum.
   V. Gloria et honore coronasti eum, Domine.
   Ant. Ce saint a combattu pour la loi de son Dieu jusqu’à la mort, et il n’a pas tremblé devant les paroles des impies ; car il était fondé sur la pierre ferme.
   V/. Seigneur, vous l’avez couronné de gloire et d’honneur.
   R/. Et vous l’avez établi sur les œuvres de vos mains.
   ORAISON
   SANCTUS tuus, Domine, Gorgonius sua nos intercessione laetificet : et pia faciat solemnitate gaudere. Per Dominum.
   Daigne, Seigneur, Gorgonius votre Saint prier pour nous, et nous donner part aux pieuses joies de son jour de fête. Par Jésus-Christ.
   À l’honneur de la douce naissance qui ravit la terre, chantons les suaves Répons dus à la collaboration de Fulbert de Chartres et de notre Robert le Pieux. La France entière les avait adoptés ; l’Europe les répéta après la France.
   RÉPONS.
   R. SOLEM iustitiae Regem paritura supremum : * Stella Maria maris hodie processit ad. ortum.
   V. Cernere divinum lumen gaudete, fideles.
   * Stella Maria maris hodie processit ad ortum.
   R. Stirps Jesse virgam produxit, virgaque florem : * Et super hunc florem requiescit Spiritus almus.
   V. Virgo Dei Genitrix virga est, flos Filius ejus.
   * Et super hunc florem requiescit Spiritus almus.
   R. Ad nutum Domini nostrum ditantis honorem : * Sicut spina rosam, genuit Juda Mariam.
   Gloria Patri, et Filio, et Spiritui Sancto.
   V. Ut vitium virtus operiret, gratia culpam.
   
   * Sicut spina rosam, genuit Iudaea Mariam.
   
   * Sicut spina rosam, genuit Juda Mariam.
   r. Pour engendrer le Soleil de justice, monarque suprême :* Étoile de la mer, Marie se lève, et elle naît en ce jour.
   V/. Fidèles, réjouissez-vous d’avoir à contempler la lumière de Dieu.
   * Étoile de la mer, Marie se lève, et elle naît en ce jour.
   R/. La tige de Jessé a produit une branche ; la branche a produit une fleur : * Et sur cette fleur repose l’Esprit-Saint.
   V/. La Vierge Mère de Dieu est la branche ; la fleur, c’est son Fils.
   * Et sur cette fleur repose l’Esprit-Saint.
   R/. Par bon plaisir du Seigneur ennoblissant en nous ses dons : * Comme l’épine la rose, la Judée engendra Marie.
   V/. Pour que le vice fût surmonté par la vertu, le péché par la grâce.
   * Comme l’épine la rose, la Judée engendra Marie.
   Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.
   * Comme l’épine la rose, la Judée engendra Marie.
   Notre monde, ô Marie, vous possède enfin ! Votre naissance lui révèle le secret de sa destinée, le secret d’amour qui l’appela du néant à devenir le palais du Dieu qui résidait au-dessus des cieux. Mais quel est donc ce mystère de la chétive humanité, qu’inférieure aux Anges par sa nature, elle soit appelée à leur donner pourtant leur Roi et leur Reine ? Leur Roi, bientôt ils l’adoreront nouveau-né dans vos bras ; leur Reine, ils la révèrent aujourd’hui, et l’admirent dans son berceau comme admirent les Anges. Astres du matin, ces nobles esprits contemplaient au commencement les manifestations de la Toute-Puissance, et ils louaient le Très-Haut [Job. XXXVIII, 7.] ; jamais néanmoins leur avide regard ne découvrit merveille pareille à celle qui les fait tressaillir à cette heure : Dieu reflété plus purement sous le voile corporel, sous l’enveloppe fragile d’une enfant d’un jour, que dans la force et tout l’éclat des neuf chœurs ; Dieu captivé lui-même par tant de faiblesse unie par sa grâce à tant d’amour qu’il en fait le point culminant de son œuvre, en arrêtant d’y manifester son Fils.
   Reine des Anges, vous êtes aussi la nôtre ; recevez-nous à foi et hommage. En cette journée où le premier élan de votre âme très sainte fut pour le Seigneur, le premier sourire de vos yeux pour les fortunés parents qui vous mirent au monde, daigne la bienheureuse Anne nous admettre à baiser à genoux votre main bénie, toute prête déjà aux divines largesses dont elle est la dispensatrice prédestinée. Et maintenant grandissez, douce enfant ; que vos pieds s’affermissent pour briser la tête du serpent maudit, que vos bras prennent force pour porter le trésor du monde : l’ange et l’homme, toute la nature, Dieu Père, Fils, Esprit-Saint, sont dans l’attente du moment solennel où Gabriel pourra s’envoler des cieux, vous saluant pleine de grâce et vous apportant le message de l’amour.
   LE DIMANCHE DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. LA FÊTE DU TRÈS SAINT NOM DE MARIE.
   Et le nom de la Vierge était Marie [LUC. I, 27.]. Disons aussi quelque chose de ce nom qui signifie étoile de la mer ; il convient pleinement à la Mère de Dieu. Comme l’astre émet son rayon, ainsi la Vierge enfanta son fils ; ni le rayon n’amoindrit la clarté de l’étoile, ni l’Enfant la virginité de la Mère. Noble étoile qui s’est levée de Jacob, et dont le rayon illumine le monde, resplendissant aux cieux, pénétrant l’abîme, parcourant toute terre ; il échauffe plus les âmes que les corps, il dessèche le vice et féconde la vertu. Oui, donc ; Marie est bien l’astre éclatant et sans pareil qu’il fallait au-dessus de la mer immense, étincelante comme elle l’est de mérites, nous éclairant des exemples de sa vie.
   « O qui que vous soyez qui, dans le flux et reflux de ce siècle, avez conscience de marcher moins sur la terre ferme qu’au milieu des tempêtes et des tourbillons, ne détachez pas les yeux de l’astre splendide si vous ne voulez être englouti par l’ouragan. Si s’élève la bourrasque des tentations, si se dressent les écueils des tribulations, regardez l’étoile, appelez Marie. Si vous êtes ballotté par les flots de la superbe ou de l’ambition, si par ceux de la calomnie ou de la jalousie, regardez l’étoile, appelez Marie. Si la colère, ou l’avarice, ou l’attrait de la chair viennent à soulever la nef de l’âme, tournez vers Marie les yeux. Troublé de l’énormité de vos crimes, honteux de vous-même, tremblant à l’approche du terrible jugement, sentez-vous se creuser sous vos pas le gouffre de la tristesse ou l’abîme du désespoir ? pensez à Marie. Dans les dangers, dans l’angoisse et le doute, pensez à Marie, invoquez Marie.
   « Qu’elle soit sur vos lèvres sans cesse, qu’elle soit toujours en votre cœur ; imitez-la, pour vous assurer son suffrage. La suivant, vous ne déviez pas ; la priant, vous ne désespérez pas ; pensant à elle, vous ne sauriez vous égarer. Soutenu par elle, vous ne tombez pas ; couvert par elle, vous ne craignez pas ; guidé par elle, nulle lassitude à redouter : celui qu’elle favorise arrive au but sûrement. Et ainsi expérimentez-vous en vous-même le bien fondé de cette parole que le nom de la Vierge était Marie [Leçons du deuxième Nocturne de la fête, ex Bernard. Homil. II super Missus est.]. »
   Ainsi s’exprime aujourd’hui pour l’Église le dévot saint Bernard. Mais l’explication si pieuse qu’il donne du très saint nom de la Mère de Dieu, n’épuise pas le sens de ce nom béni ; complétant l’Abbé de Clairvaux, saint Pierre Chrysologue dit de même dans l’Office de la nuit : « Marie en hébreu signifie Dame ou Souveraine ; en effet, l’autorité de son Fils, Dominateur du monde, la constitue Souveraine, de fait et de nom, dès sa naissance [Petr. Chrys. Sermo CXLII, de Annuntiat. Homélie du troisième Nocturne.]. »
   Notre Dame : tel est bien le titre qui lui convient en toutes manières, comme celui de Notre Seigneur à son Fils ; base doctrinale de ce culte d’hyperdulie dont les honneurs sont pour elle seule, au-dessous de ce Fils qu’elle adore avec nous, au-dessus des serviteurs que l’angélique et l’humaine natures ont pour fin de donner au Dieu dont elle est la Mère. Au nom de Jésus tout genou fléchit [Philipp. II, 10.], au nom de Marie toute tête s’incline ; et bien que le premier soit le seul dans lequel nous puissions être sauvés [Act. IV, 12.], le Fils ne souffrant pas d’aller jamais sans la Mère, ni le ciel ne sépare leurs deux noms dans ses chants, ni la terre en sa confiance, ni l’enfer dans son épouvante et sa haine.
   Il était donc dans l’ordre de la Providence que le culte spécial de l’adorable nom de Jésus, dont Bernardin de Sienne fut au XV° siècle l’apôtre, entraînât comme simultanément celui du nom de la Vierge très sainte. En 1513, une église d’Espagne, celle de Cuenca, célébrait la première, avec approbation du Siège apostolique, une fête particulière en l’honneur de ce dernier, alors que les instances de l’Ordre de saint François n’avaient point encore obtenu privilège semblable en ce qui concernait le nom du Sauveur : la mémoire de ce nom sacré incluse dans la solennité de la Circoncision, au jour où il fut donné par l’ordre du ciel, semblait suffire à la prudente réserve des Pontifes romains. Ainsi, et pour le même motif, en fut-il de nouveau, lorsque les fêtes spéciales des deux noms augustes passèrent du calendrier des églises particulières à celui de l’Église universelle : l’institution définitive de la fête du Très Saint Nom de Marie remonte à l’année 1683, celle de la solennité du Très Saint Nom de Jésus à l’année 1721.
   Or, combien Notre Dame justifie son beau nom en participant à l’empire effectif, à la principauté militante du Roi des rois, c’est ce qui ressort des circonstances auxquelles nous devons l’allégresse de ce jour ; c’est ce qu’attestent et la ville de Vienne sauvée du Croissant contre toute espérance, et le Vénérable Innocent XI faisant de cette fête le monument de la reconnaissance universelle pour la libératrice de l’Occident. Mais il convient de laisser, sinon le récit, du moins une mention plus explicite de la glorieuse délivrance au douze septembre, dont elle fut l’honneur.
   À LA MESSE.
   Dans l’Introït, avec l’Église, saluons la douce enfant dont le nom nous présage aujourd’hui la puissance ; tous les grands, rois, pontifes, séraphins, imploreront son sourire ; mais les vierges formeront sa suite bienheureuse [Psalm. XLIV.], chantant le cantique qu’elles seules peuvent chanter [Apoc. XIV, 3-4.].
   INTROÏT.
   Vultum tuum deprecabuntur omnes divites plebis : adducentur Regi virgines post eam : proximae ejus adducentur tibi in laetitia et exsultatione.
   Tous les puissants de la terre imploreront votre regard. A votre suite viendront les chœurs des vierges, vos compagnes ; elles seront présentées au Roi dans la joie et l’allégresse.
   Ps. Eructavit cor meum verbum bonum : dico ego opera mea Regi. Gloria Patri. Vultum tuum.
   Ps. Mon cœur a proféré une parole excellente ; c’est au Roi que je dédie mes chants. Gloire au Père. Tous les puissants.
   Joie des Anges, frayeur des démons, le nom de Marie protège l’homme contre les maux sans nombre de cette terre et le soutient dans la route qui conduit au ciel. Puisse la prière de l’Église, dans la Collecte, nous obtenir de mettre à profit pleinement un tel secours.
   COLLECTE.
   CONCEDE, quaesumus omnipotens Deus : ut fideles tui, qui sub sanctissimae Virginis Maria ; Nomine et protectione laetantur ; ejus pia intercessione, a cunctis malis liberentur in terris, et ad gaudia aeterna pervenire mereantur in cœlis. Per Dominum nostrum Jesum Christum, Filium tuum.
   Dans la joie que goûtent vos fidèles sous le Nom et la protection de la très sainte Vierge Marie, accordez-leur, Dieu tout-puissant, d’être délivrés de tous maux sur terre et de mériter de parvenir aux joies éternelles des cieux par son intercession maternelle. Par Jésus-Christ notre Seigneur, votre Fils.
   On fait mémoire du Dimanche correspondant par la Collecte de ce Dimanche.
   ÉPÎTRE.
   Lectio libri Sapientiae. ECCLI. xxiv.
   Ego quasi vitis fructificavi suavitatem odoris : et flores mei, fructus honoris et honestatis. Ego mater pulchrae dilectionis, et timoris, et agnitionis, et sanctae spei. In me gratia omnis viae et veritatis, in me omnis spes vitae et virtutis. Transite ad me, omnes qui concupiscitis me, et a generationibus meis implemini : spiritus enim meus super mel dulcis, et haereditas mea super mel et favum. Memoria mea in generationes saeculorum. Qui edunt me, adhuc esurient, et qui bibunt me, adhuc sitient. Qui audit me, non confundetur : et qui operantur in me, non peccabunt. Qui elucidant me, vitam aeternam habebunt.
   Lecture du livre de la Sagesse. Eccli. XXIV.
   J’ai comme la vigne donné des fleurs au parfum suave, et mes fleurs se transforment en fruits d’honneur et de gloire. Je suis la mère du bel amour, de la crainte, de la science, de la sainte espérance. En moi réside toute grâce de conduite et de vérité, toute espérance de vie et de vertu. Venez à moi, vous tous qui me désirez, et remplissez-vous de mes fruits ; car mon esprit est plus doux que le miel, ma possession l’emporte sur les plus exquises suavités. Ma mémoire vivra dans la suite des siècles. Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif. Celui qui m’écoute ne sera pas confondu, et ceux qui travaillent pour moi ne pécheront pas. Ceux qui me font connaître auront la vie éternelle.
   Toutes les complaisances du ciel, toutes les espérances de la terre, se fixent sur le berceau où Marie dort, tenant en éveil pour Dieu son cœur [Cant. V, 2.], La Sagesse s’applaudit [Eccli. XXIV, 1.] : par la bienheureuse enfant d’Anne et de Joachim, les préférences que son amour avouait à l’origine du monde sont déjà justifiées ; à tout jamais ses délices seront d’être avec les enfants des hommes [Prov. VIII, 31.]. Sa vigne de choix, la vigne du Pacifique, est devant nous [Cant. VIII, 11-12.], annonçant par ses fleurs embaumées la grappe divine dont le suc, exprimé sous le pressoir, fécondera toute âme, enivrera la terre et les cieux.
   L’Église ne se lasse pas de revenir, au Graduel, sur la virginale maternité qui donna Dieu au monde et fit la grandeur de Marie.
   GRADUEL.
   BENEDICTA et venerabilis es, Virgo Maria : quae sine tactu pudoris inventa es mater Salvatoris.
   Alleluia, alleluia.
   V. Virgo Dei Genitrix, quem totus non capit orbis, in tua se clausit viscera, factus homo.
   
   V. Post partum, Virgo, inviolata permansisti : Dei Genitrix, intercede pro nobis. Alleluia
   Vous êtes bénie et digne de toute vénération, Vierge Marie, qui, sans la moindre souillure, êtes devenue mère du Sauveur.
   V/. Vierge Mère de Dieu, celui que le monde entier ne saurait contenir s’est enfermé dans votre sein, s’y faisant homme.
   Alléluia, alléluia.
   V/. Après votre enfantement, ô Vierge, vous êtes demeurée pure : Mère de Dieu, intercédez pour nous. Alléluia.
   ÉVANGILE.
   Sequentia sancti Evangelii secundum Lucam. CAP. I.
   In illo tempore : Missus est Angelus Gabriel a Deo in civitatem Galilaeae, cui nomen Nazareth, ad virginem desponsatam viro, cui nomen erat Joseph, de domo David : et nomen virginis Maria. Et ingressus Angelus ad eam, dixit : Ave, gratia plena ; Dominus tecum : benedicta tu in mulieribus. Quae cum audisset, turbata est in sermone ejus : et cogitabat qualis esset ista salutatio. Et ait Angelus ei : Ne timeas, Maria : invenisti enim gratiam apud Deum. Ecce concipies in utero, et paries filium : et vocabis nomen ejus Jesum. Hic erit magnus : et Filius Altissimi vocabitur. Et dabit illi Dominus Deus sedem David patris ejus : et regnabit in domo Jacob in aeternum ; et regni ejus non erit finis. Dixit autem Maria ad Angelum : Quomodo fiet istud ? quoniam virum non cognosco. Et respondens Angelus, dixit ei : Spiritus Sanctus superveniet in te ; et virtus Altissimi obumbrabit tibi. Ideoque et quod nascetur ex te sanctum, vocabitur Filius Dei. Et ecce Élisabeth cognata tua : et ipsa concepit filium in senectute sua. Et hic mensis sextus est illi, qua : vocatur sterilis : quia non erit impossibile apud Deum omne verbum. Dixit autem Maria : Ecce ancilla Domini : fiat mihi secundum verbum tuum.
   La suite du saint Évangile selon saint Luc. Chap. I.
   En ce temps-là, l’Ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et le nom de la vierge était Marie. Et l’Ange, étant entré où elle était, lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. Elle, l’ayant entendu, fut troublée de ses paroles, et elle pensait en elle-même quelle pouvait être cette salutation. Et l’Ange lui dit : Ne craignez point, Marie : car vous avez trouvé grâce devant Dieu : voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut ; et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; et il régnera éternellement sur la maison de Jacob ; et son règne n’aura point de fin. Alors Marie dit à l’Ange : Comment cela se fera-t-il ? car je ne connais point d’homme. Et l’Ange lui répondit : L’Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. C’est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. Et voilà qu’Élisabeth votre parente a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse : et ce mois est le sixième de celle qui était appelée stérile : car rien n’est impossible à Dieu. Et Marie dit : Voici la servante du Seigneur : qu’il me soit fait selon votre parole.
   C’est ici la plus solennelle ambassade dont l’histoire angélique ou humaine ait gardé le souvenir ; elle montre en Marie ce qu’indique son nom, la Maîtresse du monde. Le plus haut intérêt qui puisse concerner l’humanité présente, passée ou future, les célestes hiérarchies, Dieu lui-même, s’agite entre le Très-Haut et la vierge de Nazareth exclusivement, comme ayant seuls titre, d’une part pour proposer, de l’autre pour accepter, des deux pour conclure. L’ange n’est qu’un messager ; l’homme est avec lui dans l’attente : Marie contracte avec le Créateur, au nom de l’homme et de l’ange comme au sien propre, au nom du monde entier qu’elle représente et qu’elle domine de sa suréminente principauté.
   Salut donc à la Reine en son jour natal ! salut à Marie ! Qu’elle-même, au Sacrifice, présente pour son peuple à Dieu notre offrande.
   OFFERTOIRE.
   AVE, Maria, gratia plena : Dominus tecum : benedicta tu in mulieribus, et benedictus fructus ventris tui.
   Je vous salue, Marie, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni.
   Obtenons que l’intercession de Notre Dame et la miséricorde divine éloignent de nous tout ce qui ferait obstacle à l’efficacité du Sacrifice préparé sur l’autel.
   SECRÈTE.
   TUA, Domine, propitiatione, et beatae Mariae semper virginis intercessione, ad perpetuam atque praesentem hic oblatio nobis proficiat prosperitatem, et pacem. Per Dominum.
   Que par votre miséricorde et l’intercession de la bienheureuse Marie toujours vierge, Seigneur, cette oblation nous concilie paix et prospérité pour la vie présente et l’éternelle. Par Jésus-Christ.
   On fait mémoire du Dimanche.
   La Préface est la même que celle du huitième jour de septembre, si ce n’est qu’au lieu de in Nativitate, en la Nativité, on dit in festivitate, en la fête de la bienheureuse Marie toujours vierge.
   Sous l’influence du breuvage des Mystères divins, félicitons la vigne auguste qui nous le promettait tout à l’heure en l’Épître.
   COMMUNION.
   BEATA viscera Mari Virginis, qui portaverunt aeterni Patris Filium.
   Bienheureuses les entrailles de la Vierge Marie, qui ont porté le Fils du Père éternel !
   La Postcommunion proclame l’universalité du patronage de Marie ; daigne le Seigneur nous accorder de l’expérimenter toujours !
   POSTCOMMUNION.
   SUMPTIS, Domine, salutis nostrae subsidiis : da quaesumus, beatae Mariae semper virginis patrociniis nos ubique protegi, in cujus veneratione hic tui obtulimus majestati. Per Dominum.
   Nous venons, Seigneur, de goûter l’aliment du salut ; c’est en l’honneur de la bienheureuse Marie toujours vierge que nous avons présenté nos dons à votre majesté : accordez à notre prière d’éprouver en tous lieux sa protection sur nous. Par Jésus-Christ.
   On ajoute la Postcommunion du Dimanche correspondant, et l’Évangile de ce même Dimanche tient lieu, à la fin de la Messe, de celui de saint Jean.
   À VÊPRES
   Les Vêpres sont celles du Commun des fêtes de Notre Dame pendant l’année.
   1. ANT. Dum esset Rex in accubitu suo, nardus mea dedit odorem suavitatis.
   1. Ant. Pendant que le Roi était sur sa couche, mon parfum a donné son odeur.
   Psaume CIX. Dixit Dominus, page 23
   2. Ant. Sa main gauche est sous ma tête, et sa droite m’embrassera.
   2. ANT LEVA ejus sub capite meo, et dextera illius amplexabitur me.
   Psaume CXII. Laudate pueri, page 24.
   3. ANT. NIGRA sum, sed formosa, filiae Jerusalem : ideo dilexit me Rex, et introduxit me in cubiculum suum.
   3. Ant. Je suis noire, mais belle, filles de Jérusalem ; c’est pourquoi le Roi m’a aimée et m’a introduite en sa chambre nuptiale.
   Psaume CXXI. Laetatus sum, page 77.
   4. ANT. Jam hiems transiit : imber abiit, et recessit : surge amica mea, et veni.
   4. L’hiver est enfin passé ; les pluies ont cessé et se sont éloignées : levez-vous, ma
   bien-aimée, et venez.
   Psaume CXXVI. Nisi Dominus, page 77.
   5. Ant. Vous êtes belle et suave en vos délices, sainte Mère de Dieu.
   5. ANT. SPECIOSA facta es et suavis in deliciis tuis, sancta Dei Genitrix.
   Psaume CXLVII. Lauda Jerusalem, page 78.
   Le Capitule et l’Hymne sont les mêmes que page 78.
   V. DIGNARE me laudare te, Virgo sacrata.
   R. Da mihi virtutem contra hostes tuos.
   V/. Daignez m’admettre à vous louer, Vierge sainte.
   R/. Donnez-moi force contre vos ennemis.
   ANTIENNE de Magnificat.
   BEATAM me dicent omnes generationes, quia ancillam humilem respexit Deus.
   Toutes les générations m’appelleront bienheureuse, parce que Dieu a regardé son humble servante.
   Le Cantique Magnificat, page79.
   L’Oraison, page 89.
   On fait ensuite mémoire du Dimanche.
   O Marie, nous vous dirons avec Anselme de Cantorbéry, votre client fidèle : Par le nom de votre Fils aimé, accordez-nous d’avoir toujours mémoire de votre nom très suave ; qu’il soit le très doux aliment de nos âmes ; qu’il soit avec nous dans le péril, qu’il soit avec nous dans l’angoisse, qu’il soit pour nous le commencement de toute joie [Anselm. Oratio XLIX, al. XLVIII].
   LE IX SEPTEMBRE. DEUXIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ.
   Faisons l’homme à notre image et ressemblance [Gen. I, 26.]. « Et Dieu fit l’homme ; il le modela, dit Tertullien, à l’image de Dieu, à savoir du Christ. La grande chose que de façonner ce limon ! Dieu s’y absorbe ; il en fait l’œuvre de sa main et de son cœur ; conseil, sagesse, providence, amour surtout, en tracent les lignes. Car dans chaque linéament de cette boue qu’il ajuste, il a en pensée le Christ qui doit se faire homme. Revêtu de l’image du Christ à venir, ce limon n’est pas seulement l’œuvre de Dieu, mais encore son gage [Tertull. De resurrect. carnis, VI.]. »
   Dites du premier Adam formé par Jéhovah de la terre, combien plus véritablement ces paroles ne s’appliquent-elles pas à la Mère de l’Homme-Dieu, en ces jours où Celui qui bientôt naîtra d’elle préside à sa croissance ! Comme Dieu, il met en elle par provision à cette heure ce qu’il veut y prendre. Or, en tant qu’homme, il doit recevoir d’elle, avec son corps sacré, tout ce qu’il est dans la loi de nature que les enfants tiennent de ceux qui leur donnent le jour : dispositions et qualités résultant de la complexion physique, traits du visage, manières d’être, habitudes acquises d’imitation enfantine ou d’éducation du premier âge : c’est l’ineffable condescendance de Celui qui, sachant tout de science infuse, veut cependant passer comme nous par l’apprentissage de la vie. Jésus ne doit avoir que Marie pour principe de son être ici-bas ; nul fils ne tiendra de sa mère autant que lui de la sienne [Le Temps ap. la Pentecôte, T. IV, p. 535.].
   En retour, nulle créature ne sera si conforme à Jésus dans l’ordre de la grâce, que celle dont lui-même aura pris de cette sorte la ressemblance immédiate en celui de nature ; et c’est en raison du degré de conformité avec l’image de ce Fils de sa prédilection, dit saint Paul [Rom. VIII, 29.], que le Père qui est aux cieux donne son amour à toute créature.
   Combien donc, ô Marie, n’êtes-vous pas aimée ! Déjà se trahit en vos traits si doux la noblesse de cette fille du Roi dont toute la gloire est d’au dedans, sous les franges d’or et la variété des ornements qui l’entourent [Psalm. XLIV, 14-15.] : dons multiples de l’Esprit-Saint, relevant la grâce et la beauté qui, de par Dieu, composent dès le berceau votre diadème. Ainsi s’exprime André de Crète en ce jour ; et avec lui, nous vous disons : « Salut, médiatrice de la loi et de la grâce, sceau de l’ancienne et de la nouvelle alliances, lumineuse plénitude de toute prophétie, sommaire de la vérité révélée, livre vivant et immaculé du Dieu Verbe, où, sans écriture et sans formules, le Verbe Dieu qui le composa se lit tous les jours. Salut, prémices de notre régénération, fin des promesses et des prédictions divines, sanctuaire promis par Dieu à sa gloire, libératrice annoncée aux nations [Andr. Cret. In Nativit. Deiparae Oratio IV.] ! »
   Les Grecs font aujourd’hui mémoire spéciale des bienheureux parents de Marie. Hier déjà, les Menées redisaient en toutes manières la reconnaissance qui leur est due par toute créature en ces jours ; nous leur emprunterons ces quelques traits, cueillis parmi bien d’autres.
   MENSIS SEPTEMBRIS DIE VIII.
   EXSULTET cœlum, laetetur terra ; quippe Dei cœlum, sponsa Dei, partu in terra edita est. Sterilis infantem Mariam ex repromissione lactat, gaudetque pro partu Joachim : Mihi, inquiens, virga nata est, ex qua germinavit flos Christus ex radice David.
   Que le ciel tressaille, que la terre soit dans l’allégresse ; car le ciel de Dieu, car son épouse naît aujourd’hui sur la terre. Comme elle en avait eu la promesse, la stérile allaite une enfant ; Marie fait la joie de son père Joachim, qui dit : À moi la branche où fleurit le Christ, fils de David !
   Exaudisti, Domine, preces meas, Anna dicat, mihi hodie fructum eam praebens, quae ex cunctis generationibus atque feminis praefinita est intemerata Mater tua.
   Anne maintenant peut dire au Seigneur : Vous avez exaucé mes prières, en me donnant pour fruit dans ce jour celle qui a été prédestinée entre les femmes de toutes les générations pour être votre Mère sans tache.
   Eva hodie damnatione absoluta est, Adam item absolutus ab antiqua maledictione, clamans in tua nativitate, immaculata : In te sumus a morte redempti.
   Eve aujourd’hui voit réviser sa sentence ; Adam est relevé de la malédiction d’autrefois, et il s’écrie à votre naissance, ô immaculée : En vous nous sommes rachetés de la mort.
   Audio David tibi concinentem : Adducentur virgines post te, adducentur in templum Regis ; ipseque, conserta cum eo voce, Regis filiam celebro canticis.
   J’entends David chanter qu’à votre, suite viendront les vierges, pour être présentées dans le temple du Roi ; et moi aussi, unissant ma voix à la sienne, je célèbre la fille du Roi dans mes chants.
   Steriles, animae infecundae, adeste festinanter ; nam Anna multa nunc prole gaudet. Matres, choros ducite cum Matre Dei.
   Venez, stériles, âmes infécondes : Anne a maintenant nombreuse descendance. Vous, mères, menez des chœurs avec la Mère de Dieu.
   Res stupenda fons vitae de sterili nascitur. Gaude, Joachim : non enim tui similis inter patres, per quem data est nobis virgo Deum suscipiens, tabernaculum divinitatis, mons sanctus.
   Prodige ! de la stérile naît la source de la vie. Réjouis-toi, Joachim : tu n’as pas de semblable entre les pères ; par toi nous est donnée la vierge en qui Dieu descend, le tabernacle de la divinité, la montagne sainte.
   Exsultate, populi lucis thalamus e ventre prodiit ; porta orientalis, hodie genita, ingressum magni praestolatur sacerdotis, ad salutem animarum nostrarum.
   Tressaillez, peuples : la chambre nuptiale de la lumière est apparue, sortant du sein d’une mère ; la porte orientale, aujourd’hui engendrée, attend l’entrée du Grand Prêtre qui vient sauver nos âmes.
   LE X SEPTEMBRE. SAINT NICOLAS DE TOLENTINO, CONFESSEUR.
   Marie enfant sourit au lis dont fait hommage à son berceau le représentant d’un grand Ordre. Admis dans la famille religieuse des Ermites de Saint-Augustin au moment où elle se groupait et se constituait sous la direction du Vicaire du Christ, Nicolas mérita d’en être le thaumaturge. Quand il mourut, en 13o5, l’exil d’Avignon commençait pour les Pontifes romains ; sa canonisation, retardée près d’un siècle et demi parles troubles de ces temps, marqua la fin des lamentables dissensions qui suivirent l’exil.
   La paix perdue depuis tant d’années, la paix dont désespéraient les plus sages : c’était l’ardente prière, la solennelle adjuration d’Eugène IV, lorsque, au soir d’un laborieux pontificat, il confiait la cause de l’Église à l’humble serviteur de Dieu placé par lui sur les autels. Ce fut, au témoignage de Sixte Quint [Sixti V, Const. Sancta Romana universalis Ecclesia.], le plus grand des miracles de saint Nicolas ; miracle qui porta ce dernier Pontife à ordonner la célébration de sa fête sous le rit double, en un temps où pareil honneur était plus rare qu’aujourd’hui sur le Cycle.
   Lisons le récit, simple comme sa vie, consacré à la mémoire du bienheureux.
   NICOLAUS, Tolentinas a diuturno illius civitatis domicilio appellatus, in oppido sancti Angeli in Piceno est natus piis parentibus : qui liberorum desiderio Barium voti causa profecti, ibique a sancto Nicolao de futura prole confirmati, quem susceperunt filium de illius nomine appellarunt. Is ab infantia multarum virtutum, sed abstinentiae in primis specimen dedit. Nam anno vix septimo, beatum ipsum Nicolaum imitatus, complures hebdomadae dies jejunare coepit, eamque postea consuetudinem retinuit, solo pane et aqua contentus.
   Nicolas de Tolentino, ainsi appelé du nom de la ville où il demeura davantage, était né de parents pieux au bourg de Saint-Ange dans la Marche d’Ancône Le désir d’avoir des enfants ayant conduit par suite d’un vœu à Bari son père et sa mère, ils y reçurent de saint Nicolas l’assurance qu’ils étaient exaucés : d’où le nom qu’ils donnèrent ensuite à leur fils. Parmi les nombreuses vertus dont dès l’enfance il fut le modèle, brilla surtout l’abstinence ; âgé de sept ans à peine, à l’exemple de son bienheureux patron, il commença de jeûner plusieurs jours de la semaine, coutume qu’il garda depuis, se contentant de pain et d’eau.
   ADULTA aetate jam clericali militiae adscriptus, et canonicus factus, cum quodam die concionatorem Ordinis Eremitarum sancti Augustini de mundi contemptu dicentem audisset, eo sermone inflammatus, statim eumdem Ordinem est ingressus. In quo tam exactam religiosae vitae rationem coluit, ut aspero vestitu, verberibus et ferrea catena corpus domans, atque a carne et omni fere obsonio abstinens, caritate, humilitate, patientia, cœterisque virtutibus aliis praeluceret.
   Déjà inscrit dans la milice cléricale et chanoine, il était jeune encore, lorsque entendant un prédicateur de l’Ordre des Ermites de Saint-Augustin parler sur le mépris du monde, il fut tellement embrasé de son discours qu’il entra aussitôt dans cet Ordre. On l’y vit observer une forme si parfaite de vie religieuse, qu’il était la lumière de tous en charité, humilité, patience et toutes vertus, ne portant qu’un habit grossier, matant son corps par les disciplines et les chaînes de fer, s’abstenant de chair et de presque tous mets.
   ORANDI assiduum studium, quamvis Satanae insidiis varie vexatus, et flagellis interdum casus, non intermittebat. Demum sex ante obitum mensibus, singulis noctibus angelicum concentum audivit, cujus suavitate cum jam paradisi gaudia praegustaret, crebro illud Apostoli repetebat : Cupio dissolve, et esse cum Christo. Denique obitus sui diem fratribus praedixit, qui fuit quarto idus septembris. Miraculis multis etiam post mortem claruit, quibus rite et ordine cognitis, ab Eugenio Papa Quarto in Sanctorum numerum est relatus.
   Malgré les embûches de Satan qui cherchait à le troubler en diverses manières et parfois l’accablait de coups, il ne relâchait rien de son zèle pour l’oraison. Enfin, durant les six mois qui précédèrent sa mort, il entendit chaque nuit les concerts des Anges ; c’était l’avant-goût des joies du paradis, et pénétré de leur douceur, il redisait souvent le mot de l’Apôtre : Je désire de mourir et d’être avec le Christ. Son désir s’accomplit le quatre des ides de septembre, ainsi qu’il l’avait annoncé aux frères. Il fut, après comme avant son trépas, illustré beaucoup de miracles : quels ayant été reconnus canoniquement, le Pape Eugène IV le mit au nombre des Saints.
   Serviteur bon et fidèle, vous êtes entré dans la joie de votre Seigneur. Il a brisé vos liens ; et du ciel où vous régnez maintenant, vous nous répétez la parole qui fixa la sainteté de votre vie mortelle : N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde ; car le monde passe, et sa concupiscence avec lui [1 JOHAN. II, 15, 17.]. Combien est puissant pour autrui l’homme qui semble ainsi oublier la terre, c’est ce que fait assez voir le don qui vous fut départi de soulager toute misère autour de vous, comme au séjour des âmes souffrantes ; et le successeur de Pierre ne se trompait pas lorsque, vous décernant les honneurs des Saints, il comptait sur votre crédit au ciel pour ramener dans les voies de la paix la société longtemps troublée. Puisse donc la parole du disciple bien-aimé que vous venez de nous redire, vraie semence de salut, pénétrer dans nos âmes et y produire les fruits qu’elle produisit dans la vôtre : le détachement de ce qui ne doit pas durer toujours, l’aspiration vers les réalités éternelles, cette humble simplicité du regard de l’âme qui pacifie l’existence et conduit à Dieu, cette pureté qui fit de vous l’ami des Anges et le privilégié de Marie.
   LE XI SEPTEMBRE. QUATRIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ.
   DIMITTE me, jam enim ascendit aurora ; laissez-moi, car déjà l’aurore monte [Gen. XXXII, 26.] :» c’est la parole qui mit fin, sur les bords du torrent, au duel de l’Ange et du patriarche. Aurore bénie, qui triomphe de Dieu ! Combien fut longue cette nuit durant laquelle l’humanité, que figurait Jacob, avait lutté par ses supplications et ses pleurs [Ose. XII, 4.] ! Depuis le péché, l’Ange des justices fermait l’accès de la vraie terre des promesses ; c’était lui que l’homme, pèlerin d’une patrie perdue, rencontrait partout se dressant sur la route dans l’inexorable résistance de ses revendications. Comment l’inflexible a-t-il fléchi ? Comment, si supérieur en son être spirituel à notre nature boiteuse, parle-t-il le premier de cesser la lutte et s’avoue-t-il vaincu ?
   C’est que, pour l’Ange comme pour Dieu, la force est dans la lumière. C’est que, restée jusqu’ici dans la nuit profonde, la terre a soudain renvoyé aux cieux plus de splendeurs que n’en déversent tous les Chérubins sur les Dominations, les Vertus, les Puissances, les Principautés, près desquelles l’homme était si petit naguère. C’est enfin que dans l’aube naissante, qui déjà le subjugue, l’Ange des justices prévoit le soleil même, le Soleil de justice qui se levant du sein de l’humanité va répondre pour elle. L’homme n’est plus un paria pour l’Ange ; c’est Israël, le fort contre Dieu [Gen. XXXII, 28]. Traiter avec lui n’est plus déroger ; céder devant lui n’est point une humiliation : l’aurore monte.
   Soyez bénie, ô vous dont la radieuse innocence relève jusqu’au trône de Dieu notre race proscrite. Alliés des Anges, nos adversaires d’autrefois, nous ne serons plus qu’une armée dont vous serez la Reine.
   Aux honneurs rendus à la Reine du monde, l’Église en ce jour associe deux frères que la mort pour le Christ éleva sous Valérien de la condition servile aux premiers rangs de la noblesse des cieux. Du cimetière de Saint-Hermès où ils furent déposés sous des tissus d’or, Protus était depuis plus de mille ans rentré triomphalement dans les murs de la Ville éternelle, lorsque, en l’année 1845, la découverte des ossements calcinés d’Hyacinthe en sa tombe primitive vint faire époque dans l’histoire des cimetières souterrains et de l’archéologie chrétienne.
   ORAISON.
   BEATORUM Martyrum tuorum Proti et Hyacinthi nos, Domine, foveat pretiosa confessio, et pia jugiter intercessio tueatur. Per Dominum.
   Puisse, Seigneur, nous exciter au bien la précieuse confession de vos bienheureux Martyrs Protus et Hyacinthe ; puisse leur pieuse intercession nous couvrir toujours. Par Jésus-Christ.
   Le X° siècle et l’abbaye de Saint-Gall nous donnent cette Séquence de facture antique pour chanter la naissance de Marie.
   SÉQUENCE.
   ECCE solemnis diei namus festa,
   Qua saeculo processit gemma potens et nobilis Maria,
   Regalibus exorta parentelis theotochos inclita.
   Haec egressura de germine Jesse tempore prisco praedicta est virgula.
   Et flos ex ejus radice procedens turbida mundi absolveret crimina.
   Istam venturam veterum parentum linguae prophetiis plenae testabantur cœlitus ac praecinuerant alma oracula.
   Quae virgo manens paritura foret unico more filium spiritualiter conceptum, qui contraderet mundo remedia.
   Haec de regibus generis clari sumpsit primordia.
   Quae Davidis genita stirpe clara generosi nominis fert insignia.
   Et haec eadem regis aeterni mater castissima,
   Salomonis creditur haec propinqua, sed majore praedita sapientia.
   
   Ejus qui ante tempora fuerat atque saecula.
   Qui angelos et homines junxerat pace placida.
   Illius nobis adesse cuncti precemur auxilia,
   Et terne clemens tribuat ornarier corona.
   Per quem tam gravis destructa paci concessit discordia.
   O nunc cœlorum domina, famulorum vocibus mota, qua ; deposcunt aure suscipe benigna,
   Illius haec nobis acquirat Genitrix sanctam quam sonant gaudia.
   
   Atque suum nobis placatum faciat natum per cuncta saecula.
   
   Ille nobis cuncta ut demittat pleniter delicta,
   
   Et nos tuo munimine tuearis sedule, donec nosmet regna dones scandere superna.
   Chantons la solennité de ce jour
   Qui vit paraître dans le monde la perle incomparable, la noble Marie
   Sortie de souche royale, illustre Mère de Dieu.
   Les temps anciens avaient prédit qu’elle germerait, petite branche, de la tige de Jessé,
   Et qu’une fleur éclose de sa racine mettrait fin aux crimes, aux perturbations de la terre.
   Ses vieux aïeux, la bouche pleine de prophéties, attestaient au nom du ciel sa venue future ; d’augustes oracles à l’avance l’avaient chantée.
   Toujours vierge, exemple unique, elle devait enfanter un fils conçu spirituellement qui guérirait le mal du monde.
   C’est un nom glorieux que le sien, issue de l’auguste lignée de David.
   Elle est du sang de Salomon, mais sa sagesse est plus grande.
   Née d’une race de rois fameux,
   Elle est la très chaste mère d’un roi qui régnera toujours,
   Qui fut avant les temps et les siècles.
   Il avait uni les Anges et les hommes dans une paix tranquille ;
   Implorons tous pour nous l’aide
   De celui par qui a pris fin si terrible discorde.
   Qu’elle nous obtienne ce secours désiré la Mère dont l’allégresse de cette journée proclame la sainteté ;
   Qu’elle nous rende propice à jamais celui qui naquit d’elle,
   Pour qu’il nous fasse remise entière,
   Pour que nous recevions de sa clémence l’éternelle couronne.
   O vous qui êtes maintenant la souveraine des cieux, touchée par la prière de vos serviteurs, écoutez-les d’une oreille bienveillante ;
   Et couvrez-nous de votre protection vigilante, en attendant de nous faire nous aussi monter au céleste royaume.
   LE XII SEPTEMBRE. CINQUIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ.
   Quelle est celle-ci qui s’avance progressant comme l’aurore, belle comme la lune, éclatante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille [Cant. VI, 9.] ? C’est là votre croissance, ô Marie ! Nulle vie sainte, fût-elle douée de la longévité des patriarches, n’atteindra les progrès accomplis sous l’influence des divines énergies par l’âme de la Vierge très pure, en ces quelques jours écoulés depuis sa venue sur terre : progrès d’une intelligence en laquelle le Verbe, trouvant son miroir de choix, ne souffre point l’obscurité par où débute tout homme venant en ce monde et verse à flots cette lumière qui est aussi la vie [JOHAN. I, 4.] ; progrès de l’amour en ce cœur de Vierge et de Mère, dont l’Esprit se complaît à combiner déjà les ineffables harmonies, à creuser l’abîme ; progrès de cette force victorieuse dont Satan a frémi d’éprouver dès la Conception immaculée la puissance, et qui fait de Marie la Reine incontestée des milices de Dieu.
   Deux triomphes éclatants, deux victoires remportées sous l’égide de Notre-Dame, illustrent ce présent jour dans les fastes de l’Église et de l’humanité.
   Le Manichéisme, rajeuni par des sectaires nouveaux, avait fait son repaire du midi de la France. Des places fortes qu’il y détenait pour le prince du mensonge, il aspirait à propager son règne de dissolution éhontée. Mais Dominique avait paru, faisant du Rosaire de Marie la sauvegarde des peuples. Le 12 septembre 1213, dans un combat rappelant les Machabées, Simon de Montfort et les croisés de la foi, un contre quarante, écrasaient à Muret l’armée albigeoise. Innocent III présidait aux destinées du monde.
   Près de cinq siècles plus tard, un autre ennemi, le Turc, qui avait bien des fois déjà fait trembler l’Occident, se ruait à nouveau sur la chrétienté. Trois cent mille infidèles enserraient Vienne épuisée, démantelée, abandonnée par son empereur en fuite. Mais un autre grand Pape, onzième du nom d’Innocent, confiait derechef à Marie la défense des nations baptisées. Sobieski, montant son cheval de guerre au jour de l’Assomption de Notre-Dame, accourait de Pologne à marches forcées. Le Dimanche dans l’Octave de la Nativité, 12 septembre 1683, la délivrance de Vienne commençait pour les Osmanlis cette série de défaites qui devait aboutir aux traités de Carlowitz et de Passarowitz, point de départ du démembrement de l’empire ottoman. La fête du Très saint Nom de la Mère de Dieu, inscrite au calendrier de l’Église universelle, fut le juste hommage rendu parla terre en retour à notre Dame et Reine Marie.
   À la suite de l’antique Séquence donnée hier, nous choisirons aujourd’hui cette Hymne du même temps pour célébrer la bienheureuse Nativité qui fait la paix et l’honneur du monde.
   HYMNE
   O SANCTA mundi domina, Regina cœli inclyta ! O stella maris, Maria, Virgo mater deifica !
   Emerge, dulcis filia, Nitesce jam virguncula, Florem latura nobilem, Christum Deum et hominem.
   Natalis tui annua En colimus solemnia, Quo stirpe electissima Mundo fulsisti genita.
   Per te sumus, terrigenae Simulque jam cœligene, Pacati pace nobili More inaestimabili.
   O SAINTE souveraine du monde, illustre Reine des cieux ! O Marie, étoile de la mer, Vierge Mère digne de Dieu !
   Hinc Trinitati gloria, Sit semper ac victoria, In unitate solida Per saeculorum saecula.
   Grandissez, douce enfant ; verdoyez, petite branche qui porterez l’auguste fleur, le Christ Dieu et homme.
   Amen.
   Nous célébrons l’annuelle solennité de votre naissance, le jour où d’une souche de choix vous êtes venue au monde en votre splendeur.
   Par vous nous avons, habitants de la terre et citoyens des cieux, scellé la paix en tout honneur, d’inappréciable manière.
   Donc que toujours soit à la Trinité gloire et victoire, en sa puissante unité dans les siècles des siècles.
   Amen.
   
   LE XIII SEPTEMBRE. SIXIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ.
   Ils sont beaux vos premiers pas, ô fille du prince ! nos yeux ne se lassent point de contempler en vous cette merveille de l’union des harmonies les plus suaves et de la puissance d’une armée [Cant. VI, 12 ; VII, 1-2.]. Enfant bénie, croissez toujours en grâce ; que votre marche soit heureuse ; que votre royauté s’affermisse et s’affirme. Mais l’Église n’attend pas que vous soyez plus grande, pour chanter à votre honneur sa belle Antienne : Réjouissez-vous, Vierge Marie ; vous avez seule détruit toute hérésie dans le monde entier [Première Ant. du IIIe Noct. de la fête.].
   L’hérésie, la négation de Satan opposée à l’affirmation de Dieu dans son Christ, c’est le grand combat, l’unique à vrai dire, où se résume l’histoire. Dieu n’ayant créé le monde que pour s’unir à lui par son Verbe devenu chair, l’ennemi de Dieu et du monde, pour briser le nœud de ce mystère d’amour, s’en prend tour à tour à la divinité et à l’humanité du Christ médiateur. Mais c’est vainement que le prince du mensonge accumule ses ténèbres à rencontre : il est homme, ce Jésus que comme chacun de nous une mère a mis au monde ; il est Dieu, celui qui seul entre tous naquit d’une vierge. Signe de contradiction pour ceux qui se perdent, selon le mot du vieillard Siméon [LUC. II, 34. – 2. – 3. – 4.], l’HOMME-DIEU a lui-même comme signe pour les yeux non prévenus la VIERGE-MÈRE : Le Seigneur vous donnera lui-même un signe, disait le Prophète ; voici qu’une vierge concevra, et elle enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel, DIEU AVEC NOUS [Isai. VII, 14.].
   Dans la seconde des célèbres conférences qui eurent lieu, l’an 277 de notre ère, entre le saint évêque Archélaüs et le père du Manichéisme, celui-ci niant que le Christ fût né de Marie : « S’il en est ainsi, répondait Archélaüs, s’il n’est pas né, sans aucun doute il n’a pas non plus souffert ; car souffrir est impossible à qui n’est pas né. Que s’il n’a pas souffert, on ne doit plus parler de la Croix ; et la Croix mise de côté, Jésus n’est pas ressuscité des morts. Or, si Jésus n’est pas ressuscité, personne autre ne ressuscitera davantage ; la résurrection supprimée, le jugement l’est aussi. Alors, il est bien inutile d’observer les commandements de Dieu : Mangeons et buvons, car demain nous mourrons [I Cor. XV, 32.] ! Voilà pourtant les corollaires de ton dire. Confesse au contraire que le Seigneur est né de Marie : alors, de là se déduisent et la passion, et la résurrection, et le jugement ; alors toute l’Écriture est sauve. Non ; ce n’est point là une question vaine. Car, de même que toute la Loi et les Prophètes sont contenus dans les deux préceptes de l’amour, de même toute notre espérance est suspendue à l’enfantement de la bienheureuse Vierge [Acta disputationis ARCHELAI, XLIX.]. »
   L’Église de Milan, qui célèbre à la date fixe du 11 septembre la fête du Très saint Nom de Marie, chante audit jour cette belle Préface en parfait accord avec les sentiments que la radieuse Octave nous inspire.
   PRÉFACE.
   VERE quia dignum tibi gratias agere, aeterne Deus. Qui beatissimam Mariam virginem Unigeniti tui genitricem esse voluisti : quoniam nec alia Deum mater decebat, quam virgo ; nec virginem alius filius, quam Deus. Sicut autem divine Majestati tue in nomine Jesu omne genu flectitur cœlestium, terrestrium et infernorum ; sic, audito Marie nomine, inclinantes se cœli, terra procumbens, trepidantes inferi tuam in Virgine Matre adorandam omnipotentiam confitentur. Et ideo cum Angelis.
   Il est vraiment digne de vous rendre grâces, Dieu éternel qui avez voulu que la bienheureuse Vierge Marie fût mère de votre Fils unique. Car il ne convenait pas qu’un Dieu eût d’autre mère qu’une vierge, ni une vierge d’autre fils qu’un Dieu. Comme au nom de Jésus tout genou fléchit devant votre divine Majesté, au ciel, sur la terre et dans les enfers ; de même, quand est prononcé le nom de Marie, les cieux s’inclinent, la terre se prosterne, l’enfer tremble, confessant votre adorable toute-puissance en la Vierge-Mère. C’est pourquoi donc, avec les Anges.
   La Préface du jour même de la Nativité au rit ambrosien est la suivante.
   PRÉFACE.
   VERE quia dignum tibi gratias agere, aeterne Deus. Recensemus enim praeclarissimae Nativitatis tatis diem, quo gloriosissima Dei Genitrix, intemerata Virgo Maria, stella corusca et admirabilis, mundo effulsit. Quae nobis perennis vitae januam, quam Eva in paradiso clauserat, reseravit : nosque de tenebris ad lucis antiquae gaudia revocavit. Per eumdem.
   Il est vraiment digne de vous rendre grâces, Dieu éternel. Car nous célébrons le jour de la précieuse naissance où la très glorieuse Mère de Dieu, l’immaculée Vierge Marie, étoile brillante et merveilleuse, resplendit sur le monde. C’est elle qui a rouvert pour nous la porte de la vie éternelle fermée par Eve au paradis, qui nous a ramenés des ténèbres aux joies de l’antique lumière. Par Jésus-Christ.
   LE XIV SEPTEMBRE. L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX.
   Par vous la Croix sainte est honorée et adorée dans toute la terre [Cyrill. Al. Hom. IV, Ephesi habita.]. » Ainsi, au lendemain du jour où fut vengée à Éphèse la divine maternité, Cyrille d’Alexandrie saluait Notre-Dame. L’éternelle Sagesse a voulu que l’Octave de la naissance de Marie n’eût pas de plus bel ornement que celui qu’elle reçoit aujourd’hui de cette fête du triomphe de la Croix. C’est qu’en effet, la Croix est l’étendard de ces milices de Dieu dont Marie est la Reine ; c’est par la Croix qu’elle brise la tête du serpent maudit, et remporte contre l’erreur et les ennemis du nom chrétien tant de victoires.
   Tu vaincras par ce signe. Les siècles où Satan avait eu loisir d’essayer contre l’Église l’épreuve des tortures, touchaient à leur fin ; par l’édit de Sardique rendant aux chrétiens la liberté, Galère mourant venait d’avouer l’impuissance de l’enfer. Au Christ maintenant de prendre l’offensive ; à sa Croix de revendiquer l’empire. L’année 311 incline vers son terme. Au pied des Alpes, une armée romaine s’apprête à passer des Gaules en Italie ; provoqué par Maxence, son rival politique, Constantin qui la commande ne songe qu’à venger son injure. Mais ses soldats, sans le savoir plus que leur chef, sont d’ores et déjà dévolus au vrai Dieu des batailles : le Fils du Très-Haut, devenu comme homme au sein de Marie Roi de ce monde, va se révéler à son premier lieutenant et du même coup montrer à sa première armée l’étendard qui doit la guider à l’ennemi. Au-dessus des légions, dans un ciel sans nuage, la Croix proscrite trois siècles a soudain resplendi ; les yeux de tous la voient, faisant du soleil qui penche vers l’horizon son piédestal, avec ces mots en traits de feu qui l’entourent : IN HOC VINCE, Par cela sois vainqueur ! Quelques mois plus tard, 27 octobre 312, du haut des sept collines tous les faux dieux dans la stupeur contemplaient, débouchant sur la voie Flaminienne, au delà du pont Milvius, le labarum au monogramme sacré devenu l’enseigne des armées de l’empire, en attendant la décisive bataille qui, le lendemain, ouvrait au Christ seul Dieu, à jamais Roi, les portes de la Ville éternelle.
   « Salut, ô Croix, redoutable aux ennemis, boulevard de l’Église, force des princes ; salut dans ton triomphe ! La terre cachait encore le bois sacré, et il se montrait dans le ciel, annonçant la victoire ; et un empereur, devenu chrétien, l’arrachait aux entrailles de la terre [Ap. Graec. Menae in profesto Exaltationis.]. » Ainsi dès hier chantait l’Église grecque, préludant aux joies de ce jour ; c’est pour l’Orient, qui ne connaît pas notre fête spéciale du trois Mai, tout l’objet de la solennité présente, à savoir : la défaite des idoles par le signe du salut manifesté à Constantin et à son armée, la découverte de la sainte Croix quelques années après dans la citerne du Golgotha.
   Mais une autre solennité, dont la mémoire annuelle demeure fixée par le Ménologe au treize Septembre, vint en l’année 335 compléter heureusement les souvenirs attachés à ce jour ; ce fut la dédicace des sanctuaires élevés par Constantin sur le Calvaire et le Saint Sépulcre, à la suite des découvertes sans prix qu’avait dirigées la sagace piété de sa mère sainte Hélène. Dans le siècle même de ces événements, une pieuse voyageuse, sainte Silvia, croit-on, la sœur de Rufin ministre de Théodose et d’Arcadius, atteste que l’anniversaire de cette dédicace se célébrait avec les honneurs des fêtes de Pâques et de l’Épiphanie ; on y voyait un concours immense d’évêques et de clercs, de moines et de séculiers de tout sexe et de toute province : et la raison en est, dit-elle, que la Croix fut trouvée ce jour-là ; motif qui fit choisir ledit jour pour celui de la consécration primitive, afin qu’une même date réunît l’allégresse et de cette consécration et de ce souvenir [Peregrinatio Silviae, in fine.].
   Pour n’avoir point eu présent à la pensée ce voisinage immédiat de la Dédicace de l’Anastasie, ou Église de la Résurrection, précédant la fête de la sainte Croix, plusieurs n’ont pas compris le discours prononcé en cette fête, deux siècles et demi après Silvia, parle saint patriarche de Jérusalem, Sophronius : « C’est le jour de la Croix ; qui ne tressaillirait ? c’est le triomphe de la Résurrection ; qui ne serait dans la joie ? Jadis, c’était la Croix qui marchait la première ; maintenant, la Résurrection se fait l’introductrice de la Croix. Résurrection et Croix : trophées de notre salut [Sophron. in Exaltat, venerandae Crucis.] ! » Et le Pontife se complaisait à développer les instructions qui résultaient d’un pareil rapprochement.
   C’était, semble-t-il, le temps où l’affinité des deux grands mystères amenait en quelque manière notre Occident à les rapprocher de même sorte ; sans abandonner la mémoire de la Croix au présent jour, la piété des Églises latines introduisait dans les splendeurs du Temps pascal une première fête de l’instrument du salut, détachant à cette fin du quatorze Septembre le souvenir de l’Invention du bois rédempteur. Par une heureuse compensation, la solennité présente voyait alors son caractère de triomphe puiser un éclat nouveau dans les événements contemporains qui font, ainsi qu’on va le voir, l’objet principal des lectures historiques de ce jour en la Liturgie Romaine.
   Un siècle auparavant, saint Benoît fixait à cette date de l’année le point de départ de la carrière de pénitence connue sous le nom de Carême monastique [S. P. Benedict. Reg. XLI.], et qui s’étend jusqu’à l’ouverture de la période quadragésimale proprement dite, où l’armée entière des chrétiens rejoint les phalanges du cloître dans le labeur de l’abstinence et du jeûne. « La Croix se rappelle à notre souvenir : quel homme, dit saint Sophronius, ne se crucifiera pas lui-même ? L’adorateur sincère du bois sacré est celui qui soutient son culte de ses œuvres [Sophron. Ubi supra.]. »
   Lisons la Légende ci-dessus annoncée.
   Chosroas Persarum rex, extremis Phocæ imperii temporibus, Ægypto et Africa occupata, ac Jerosolyma capta, multisque ibi cæsis Christianorum millibus, Christi Domini Crucem, quam Helena in monte Calvariæ collocarat, in Persidem abstulit. Itaque Heraclius, qui Phocæ successerat, multis belli incommodis et calamitatibus affectus, pacem petebat, quam a Chosroa victoriis insolente ne iniquis quidem conditionibus impetrare poterat. Quare in summo discrimine se assiduis jejuniis et orationibus exercens, opem a Deo vehementer implorabat : cujus monitu exercitu comparato, signa cum hoste contulit, ac tres duces Chosroae cum tribus exercitibus superavit.
   Sur la fin de l’empire de Phocas, Chosroès, roi des Perses, ayant occupé l’Égypte et l’Afrique, s’empara aussi de Jérusalem où il massacra des milliers de chrétiens. La Croix du Seigneur, dont sainte Hélène avait enrichi le Calvaire, fut par lui emportée en Perse. Héraclius cependant succédait à Phocas. Réduit aux dernières extrémités par les calamités de la guerre, il demandait la paix, sans pouvoir, aux plus dures conditions, l’obtenir de Chosroès qu’enflaient ses victoires. C’est pourquoi, s’absorbant dans le jeûne et la prière, il se tourne vers Dieu, implorant secours en son péril extrême ; avis lui est donné du ciel de rassembler des troupes ; il les mène à l’ennemi, et défait trois généraux de Chosroès avec leurs armées.
   Quibus cladibus fractus Chosroas, in fuga, qua trajicere Tigrim parabat, Medarsen filium socium regni designat. Sed eam contumeliam cum Siroes Chosroæ major natu filius ferret atrociter, patri simul et fratri necem machinatur : quam paulo post utrique ex fuga retracto attulit, regnumque ab Heraclio impetravit, quibusdam acceptis conditionibus, quarum ex prima fuit, ut Crucem Christi Domini restitueret. Ergo Crux, quatuordecim annis postquam venerat in potestatem Persarum recepta est : quam rediens Jerosolymam Heraclius solemni celebritate suis humeris retulit in eum montem, quo eam Salvator tulerat.
   Abattu par ces revers, et fuyant vers le Tigre qu’il s’apprête à passer, Chosroès associe au trône son fils Médarsès. Mais Siroès l’aîné, furieux de l’injure, dresse des embûches à son père et à son frère, les arrête dans leur fuite et les tue peu après ; ce qu’étant accompli, il obtint d’être reconnu roi par Héraclius, sous certaines clauses dont la première portait restitution de la Croix du Seigneur. Quatorze ans après qu’elle était tombée au pouvoir des Pères, la Croix fut donc reconquise ; Héraclius, venant à Jérusalem, la reporta en grande pompe sur ses propres épaules à la montagne où le Sauveur l’avait portée.
   Quod factum illustri miraculo commendatum est. Nam Heraclius, ut erat auro et gemmis ornatus, insistere coactus est in porta, quæ ad Calvariæ montem ducebat. Quo enim magis progredi conabatur, eo magis retineri videbatur. Cumque ea re et ipse Heraclius, et reliqui omnes obstupescerent : Zacharias Jerosolymorum antistes, Vide, inquit, imperator, ne isto triumphali ornatu, in Cruce ferenda parum Jesu Christi paupertatem et humilitatem imitere. Tum Heraclius abjecto amplissimo vestitu, detractisque calceis, ac plebeio amictu indutus, reliquum viæ facile confecit, et in eodem Calvariæ loco Crucem statuit, under fuerat a Persis asportata. Itaque Exaltationis sanctæ Crucis solemnitas, quæ hac die quotannis celebrabatur, illustrior haberi cœpit ob ejus rei memoriam, quod ibidem fuerit reposita ab Heraclio, ubi Salvatori primum fuerat constituta.
   À cette occasion, eut lieu un insigne miracle bien digne de mémoire. Car Heraclius, couvert comme il l’était d’ornements d’or et de pierreries, ne put franchir la porte qui conduisait au Calvaire ; plus ses efforts pour avancer étaient grands, plus il semblait retenu sur place. D’où stupeur d’Héraclius et de la multitude. Mais l’évêque de Jérusalem, Zacharie, prenant la parole : Considérez, dit-il, empereur, que cette parure de triomphe, en portant la Croix, ne rappelle pas assez peut-être la pauvreté et l’humilité de Jésus-Christ. Heraclius alors, dépouillant ses habits luxueux, nu-pieds, et vêtu comme un homme du peuple, fit sans difficulté le reste de la route, et replaça la Croix au Calvaire, dans le même lieu d’où les Perses l’avaient enlevée. La fête de l’Exaltation de la sainte Croix, qui se célébrait tous les ans en ce jour, acquit dès lors un éclat nouveau, en mémoire de ce que cette Croix sainte fut de la sorte rétablie par Heraclius à l’endroit où on l’avait d’abord dressée pour le Sauveur.
   La victoire ainsi consignée dans les fastes de l’Église ne fut pas, ô Croix, votre dernier triomphe ; et les Perses non plus ne furent pas vos derniers ennemis. Dans le temps même de la défaite de ces adorateurs du feu, se levait le Croissant, signe nouveau du prince des enfers. Par la sublime loyauté du Dieu dont vous êtes l’étendard et qui, venu sur terre pour lutter comme nous, ne se dérobe devant nul ennemi, l’Islam aussi allait avoir licence d’essayer et d’user contre vous sa force : force du glaive, unie à la séduction des passions. Mais là encore, dans le secret des combats de Satan et de l’âme comme sur les champs de bataille éclairés du grand jour de l’histoire, le succès final était assuré à la faiblesse et à la folie du Calvaire.
   Vous fûtes, ô Croix, le ralliement de notre Europe en ces expéditions sacrées qui empruntèrent de vous leur beau titre de Croisades, et portèrent si haut dans l’Orient infidèle le nom chrétien. Tandis qu’alors elles refoulaient au loin la dégradation et la ruine, elles préparaient pour plus tard à la conquête de continents nouveaux l’Occident resté par vous la tête des nations.
   Campagnes immortelles dont les soldats, grâce à vos rayons, brillent aux premières pages du livre d’or de la noblesse des peuples. Aujourd’hui même, ces ordres nouveaux de chevalerie qui prétendent grouper en eux l’élite de l’humanité ne voient-ils pas en vous l’insigne le plus élevé du mérite et de l’honneur ? Suite toujours du mystère de cette fête ; exaltation, jusqu’en nos temps amoindris, de la Croix sainte qui dans les siècles antérieurs était passée de l’enseigne des légions au sommet du diadème des empereurs et des rois.
   Il est vrai que sur la terre de France des hommes sont apparus, qui se donnent pour tache d’abattre le signe sacré partout où l’avaient honoré nos pères. Problème étrange que cette invasion des valets de Pilate au pays des croisés ; problème pourtant qui s’explique, aujourd’hui qu’on a surpris l’or juif soldant leurs exploits. Ceux-là, dit des Juifs saint Léon dans l’Office de ce jour, ceux-là, dans l’instrument du salut, ne peuvent voir que leur crime [Homélie du III° Noct. de la fête, ex Léon. Serm. VIII de Pass.] ; et leur conscience troublée soudoie pour renverser la Croix sainte les mêmes hommes qu’ils payaient jadis pour la dresser.
   Hommage encore, que la coalition de tels ennemis ! O Croix adorée, notre gloire, notre amour ici-bas, sauvez-nous quand vous apparaîtrez dans les cieux, au jour où le Fils de l’homme, assis dans sa majesté, jugera l’univers.
   LE XV SEPTEMBRE. L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ.
   « Soit louange et gloire à vous, Trinité sainte, qui nous avez donné de faire fête en ces jours ! Soit à vous aussi louange, sainte Mère de Dieu, sceptre de l’orthodoxie : par vous la Croix triomphe et l’homme est rappelé aux cieux ; par vous les idoles tombent et les nations viennent à pénitence [Leçons du II° Noct. de ce jour, ex Cyrill. Al. Hom. IV, Ephesi.]. » Accents de l’Église, empruntés par elle aux Docteurs ses fils, pour conclure la radieuse Octave. Ainsi sans doute chantaient déjà prophétiquement les Anges près de Marie nouvellement née. Ainsi nous-mêmes, à la lumière des siècles écoulés, nous sommes-nous efforcés d’honorer son entrée dans la vie par la réponse à la question qui se dresse sur tous les berceaux : Que sera cette enfant ?
   Disons-le donc, conformément à la doctrine naguère encore magistralement exposée par l’infaillible successeur de Pierre : depuis les jours de sa vie mortelle où, dès ce monde, Marie fut véritablement la mère de l’Église, la reine des Apôtres et leur maîtresse en ce qui touche les oracles divins [Léon XIII, Encycl. Adjutricem populi christiani, 5 sept. 1893.] ; depuis surtout qu’élevée au sommet des cieux, elle s’est vue investie d’un pouvoir en quelque sorte immense pour administrer les fruits de l’humaine rédemption [Ibid.], la puissante auxiliatrice du peuple chrétien, la réparatrice du monde [Encycl. Adjutricem populi christiani, ex Tharas. Orat. in Praescnt. Deiparae.] n’a point cessé de se montrer l’inexpugnable rempart de l’Église, le solide fondement de la foi [Ibid. ex hymno Grœcor. Acathist.], la source divinement jaillissante d’où les fleuves de la divine Sagesse roulant leurs eaux très pures refoulent l’erreur en tous lieux [Ibid. ex Graecor. man. Orat. in Praesent. Deip.].
   Qu’un si glorieux passé nous donne confiance en l’avenir. « C’est par Marie, dit le Bienheureux Grignon de Montfort, que le salut du monde a commencé, et c’est par Marie qu’il doit être consommé. Étant la voie par laquelle Jésus-Christ est venu à nous la première fois, elle le sera encore lorsqu’il viendra la seconde, quoique non pas de la même manière. Marie doit éclater, plus que jamais, en miséricorde, en force et en grâce, dans les derniers temps : en miséricorde, pour ramener et recevoir amoureusement les pauvres pécheurs et dévoyés qui se convertiront et reviendront à l’Église catholique ; en force contre les ennemis de Dieu, les idolâtres, schismatiques, mahométans, juifs et impies endurcis, qui se révolteront terriblement pour séduire et faire tomber, par promesses et menaces, tous ceux qui leur seront contraires ; et enfin elle doit éclater en grâce, pour animer et soutenir les vaillants soldats et fidèles serviteurs de Jésus-Christ qui combattront pour ses intérêts. Marie doit être terrible comme une armée rangée en bataille, principalement dans ces derniers temps. C’est principalement des dernières et cruelles persécutions du diable qui augmenteront tous les jours jusqu’au règne de l’Antéchrist, qu’on doit entendre cette première et célèbre prédiction et malédiction de Dieu, portée dans le paradis terrestre contre le serpent : Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, et ta race et la sienne.
   « Jamais Dieu n’a fait et formé qu’une inimitié, mais irréconciliable : c’est entre Marie, sa digne Mère, et le démon ; entre les enfants et serviteurs de la sainte Vierge, et les enfants et suppôts de Lucifer. Satan appréhende plus Marie, non seulement que tous les Anges et les hommes, mais, en un sens, que Dieu même : ce n’est pas que l’ire, la haine et la puissance de Dieu ne soient infiniment plus grandes que celles de la sainte Vierge, puisque les perfections de Marie sont limitées ; mais c’est parce que Satan, étant orgueilleux, souffre infiniment d’être vaincu et puni par son humilité qui l’humilie plus que le pouvoir divin. Les diables craignent plus un seul de ses soupirs pour quelque âme que les prières de tous les Saints, et une seule de ses menaces contre eux que tous les autres tourments [Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge.]. »
   Un saint prêtre, du nom de Nicomède, est associé aux honneurs de ce jour. Pour avoir enseveli le corps de Félicula, vierge et martyre du Christ, celle-ci lui obtint de cueillir aussi la palme. Implorons avec l’Église sa protection près de Dieu.
   ORAISON.
   ADESTO, Domine, populo tuo : ut beati Nicomedis Martyris tui merita praeclara suscipiens, ad impetrandam misericordiam tuam semper ejus patrociniis adjuvetur. Per Dominum.
   Soyez propice, Seigneur, à votre peuple ; il honore les mérites éclatants du bienheureux Nicomède, votre Martyr : puisse-t-il, sous son égide, obtenir toujours votre miséricorde. Par Jésus-Christ.
   Chantons à Marie dans sa Nativité cette gracieuse Séquence du XIV° siècle.
   SÉQUENCE.
   NATIVITAS Mariae Virginis
   Quae nos lavit a labe criminis
   Celebratur hodie, Dies est laetitiae :
   De radice Jesse propaginis
   Hanc eduxit Sol veri luminis
   Manu Sapientiae, Templum suae gratiae.
   Stella nova noviter oritur
   Cujus ortu mors nostra moritur,
   Virgo mater et virgo unica,
   Evœ lapsus jam restituitur In Maria :
   
   Ut aurora surgens progreditur,
   
   Sicut luna pulchra describitur,
   
   Super cunctas ut sol eligitur Virgo pia.
   
   Virga fumi sed aromatica,
   Verbum patri pro cessu temporis
   In te cœli mundique fabrica Gloriatur :
   Intrat tui secretum corporis
   Te signarunt ora prophetica
   
   Tibi canit Salomon cantica
   
   Canticorum te vox angelica Protestatur
   
   In te totum et totum deforis Simul fuit :
   Fructus virens arentis arboris
   Christus, gigas immensi roboris
   Condoluit humano generi
   Nos a nexu funesti pignoris Eripuit.
   Virginalis filius uteri,
   Accingantur senes et pueri
   Ad laudandum Virginis :
   Qui poterat de nobis conqueri
   Pro peccato parentum veteri,
   Mediator voluit fieri
   Dei et hominis.
   O Maria dulce commercium
   Intra tuum celasti gremium
   Quo salutis reis remedium Indulgetur :
   O vera spes et verum gaudium
   Fac pos vitae prae sentis stadium,
   Ut optatum in cœlis bravium Nobis detur. Amen
   La naissance de la Vierge Marie qui nous a purifiés de la tache de nos crimes se célèbre en ce jour, jour d’allégresse ! C’est le rejeton que le Soleil de la vraie lumière fit surgir de la tige de Jessé ; c’est l’œuvre de la Sagesse, le temple de sa grâce.
   Lever nouveau d’une étoile nouvelle, dont la naissance met à mort notre mort ! la chute d’Eve se répare en Marie. Elle s’avance comme l’aurore qui grandit ; de la lune elle présente aux yeux la beauté ; sur tous les astres elle l’emporte comme un soleil, la Vierge très douce !
   Vierge mère et vierge incomparable, nuage de parfums, de vous sont fiers et ce monde et les cieux. Les Prophètes vous ont signalée ; Salomon vous chante le divin Cantique ; la bouche de l’Ange atteste votre grandeur.
   Dans la suite, le Verbe du Père prit pour retraite votre corps, à la fois en vous tout entier et tout entier par delà. Fruit savoureux d un arbre qui ne connut pas la rosée, le Christ est aussi ce géant de force sans pareille qui nous a délivrés des liens du funeste engagement.
   Le fils du sein virginal a eu pitié du genre humain : enfants, vieillards, que tous s’appliquent à célébrer la Vierge. Celui qui possédait tout droit de nous tenir rigueur pour le péché des premiers parents, s’est fait de Dieu et de l’homme le médiateur.
   O Marie, de quel doux commerce votre sein ne déroba-t-il pas le mystère, quand remède et salut furent accordés aux coupables ! O notre joie, notre véritable espérance, faites qu’après la course de cette vie nous soit donnée aux cieux l’ambitionnée récompense. Amen.
   LE IIIe DIMANCHE DE SEPTEMBRE. LA FÊTE DES SEPT DOULEURS DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.
   O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s’il est douleur pareille à ma douleur [Thren. I, 12.] ! Est-ce donc le premier cri de la douce enfant dont la venue a causé joie si pure à la terre ; et fallait-il arborer si tôt le drapeau de la souffrance sur le berceau où repose tant d’innocence et d’amour ? Le cœur de l’Église pourtant ne l’a pas trompée ; cette fête, à cette date, est toujours la réponse à la question de l’humanité dans l’attente : Que sera cette enfant ?
   Raison d’être de Marie, le Sauveur à venir doit en être en tout l’exemplaire. C’est à titre de Mère que fut annoncée, qu’est apparue la Vierge bénie, et dès lors à titre de Mère de douleurs, parce que le Dieu dont la naissance prochaine est le motif de sa propre naissance sera en ce monde l’homme des douleurs et de l’infirmité [Isai. LIII.]. À qui vous comparer ? chante le prophète des lamentations : ô Vierge, votre affliction est comme l’océan [Thren. II, 13.]. Sur la montagne du Sacrifice, comme mère elle donna son fils, comme épouse elle s’offrit avec lui ; par ses souffrances d’épouse et de mère, elle fut la corédemptrice du genre humain. Une première fête des Douleurs de Marie, préludant aux récits de la grande Semaine, a gravé dans nos âmes cet enseignement et ces souvenirs.
   Le Christ ne meurt plus [Rom. VI, 9.]; pour Notre-Dame, de même, a cessé la souffrance. Néanmoins la passion du Christ se poursuit dans ses élus, dans son Église contre laquelle, à son défaut, se rue l’enfer. À cette passion du corps mystique dont elle est aussi mère, la compassion mystérieuse de Marie reste acquise ; que de fois ne l’ont pas attesté les larmes coulant des yeux de ses images les plus vénérées ! Là encore, là surtout, est aujourd’hui l’explication de cette reprise inaccoutumée par la Liturgie sainte d’une fête célébrée déjà dans une autre saison sous un titre identique.
   Le lecteur qui compulse le recueil des ordonnances du Siège apostolique sur les Rites sacrés, s’étonne d’y rencontrer après le 20 mars 1809 une interruption prolongée ; lacune insolite, ne prenant fin que le 18 septembre 1814 par le décret qui institue au présent Dimanche une nouvelle commémoration des Douleurs de la Bienheureuse Vierge [Gardellini, Decreta authentica Congr. Sacr. Rit.]. 1809-1814 : lustre fatal, où le gouvernement de la chrétienté demeura suspendu ; années de sang, qui revirent l’agonie de l’Homme-Dieu dans son Vicaire captif. Toujours debout près de la Croix cependant, la Mère des douleurs offrait à Dieu les souffrances de l’Église ; à la suite de l’épreuve, n’ignorant pas d’où lui venait la miséricorde reconquise, Pie VII dédiait ce jour à Marie comme mémorial nouveau de la journée du Calvaire.
   Dès le XVII° siècle, les Servîtes étaient par privilège en possession de cette seconde fête, qu’ils célèbrent sous le rit Double de première classe avec Vigile et Octave. C’est d’eux que l’Église voulut en emprunter l’Office et la Messe. Honneur et privilège bien dus à cet Ordre, établi par Notre-Dame sur le culte de ses souffrances, et qui s’en était fait l’apôtre. Héritier des sept bienheureux fondateurs, Philippe Benizi propagea la flamme allumée par eux sur les hauteurs du mont Senario ; grâce au zèle de ses successeurs et fils, la dévotion des sept Douleurs de la Bienheureuse Vierge Marie, jadis pour eux patrimoine de famille, est aujourd’hui le trésor de la terre entière.
   La prophétie du vieillard Siméon, la fuite en Égypte, la perte de l’Enfant divin dans Jérusalem, le portement de Croix, le crucifiement, la descente de Croix, la sépulture de Jésus : septuple mystère, autour duquel Notre-Dame aime à voir grouper les aspects quasi infinis des souffrances qui firent d’elle la Reine des Martyrs, la première rose et la plus belle du champ de Dieu. Ayons à cœur la recommandation du livre de Tobie, dont l’Église fait lecture cette semaine en l’Office du Temps : Honorez votre Mère, et n’oubliez jamais les douleurs qu’elle a endurées pour vous donner la vie [Tob. IV, 3-4.].
   À LA MESSE.
   Sous les magnificences de la sainte Liturgie, le Sacrifice quotidien n’est autre substantiellement que celui du Calvaire. Comme assistance au pied de la Croix dans la journée de la grande oblation, le chant d’entrée nous montre quelques femmes, un seul homme, faisant cortège en larmes à la Mère des douleurs. Nous retrouverons dans l’Évangile cet Introït et jusqu’à son Verset qui, contre l’usage, n’est pas emprunté des Psaumes.
   INTROÏT
   STABANT juxta Crucem Jesu Mater ejus, et soror Matris ejus Maria Cleophae, et Salome, et Maria Magdalene.
   Debout près de la Croix de Jésus, étaient sa Mère et la sœur de sa Mère, Marie, femme de Cléophas, et Salomé, et Marie-Madeleine.
   V. Mulier, ecce filius tuus, dixit Jesus : ad discipulum autem : Ecce mater tua. Gloria Patri. Stabant.
   v. Femme, voilà votre fils, dit Jésus. Et au disciple : Voilà votre mère. Gloire au Père. Debout.
   Le culte des Douleurs de Marie n’est point une distraction fâcheuse, détournant nos pensées de la victime unique du salut. Comme l’exprime la Collecte au contraire, son résultat direct est de faire fructifier en nous la passion du Sauveur.
   COLLECTE.
   Deus, in cujus passione, secundum Simeonis prophetiam, dulcissimam animam gloriosae Virginis et Matris Maria doloris gladius pertransivit : concede propitius ; ut qui dolores ejus venerando recolimus, passionis tua effectum felicem consequamur. Qui vivis et regnas cum Deo Patre, in unitate Spiritui Sancti, Deus, per omnia saecula saeculorum.
   O Dieu en la passion duquel, comme Siméon l’avait prédit, un glaive de douleur transperça l’âme très douce de la glorieuse Marie Vierge et Mère ; accordez-nous, dans votre miséricorde, que le souvenir et le culte de ce qu’elle a ainsi souffert nous obtienne le fruit heureux de votre passion. Vous qui, étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père en l’unité dus Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles.
   On fait la Mémoire du Dimanche correspondant par la Collecte de ce Dimanche.
   ÉPÎTRE
   Lectio libri Judith. CAP. XIII.
   BENEDIXIT te Dominus in virtute sua, quia per te ad nihilum redegit inimicos nostros. Bene-dicta es tu, filia, a Domino Deo excelso, pro omnibus mulieribus super terram. Benedictus Do-minus, qui creavit cœlum et terram : quia hodie nomen tuum ita magnificavit, ut non recedat laus tua de ore hominum, qui memores fuerint virtutis Domini in aeternum, pro quibus non pepercisti anima ; tua propter angustias, et tribulationem generis tui, sed subvenisti ruina ante conspectum Dei nostri.
   Lecture du livre de Judith. CHAP. XIII.
   Le Seigneur vous a bénie dans sa force, réduisant par vous à néant nos ennemis. O fille de notre race, le Seigneur Dieu très haut vous a bénie plus que toutes les femmes qui sont sur la terre. Béni soit le Seigneur qui a créé le ciel et la terre ; car il a en ce jour exalté votre nom de telle sorte que votre louange ne cessera plus dans la bouche des humains : à jamais ils auront souvenir de la puissance du Seigneur, et comment, n’épargnant point votre âme en présence du malheur et de l’angoisse de votre peuple, vous êtes intervenue devant notre Dieu pour empêcher sa ruine.
   O grandeur de notre Judith entre les créatures ! « Dieu, dit le pieux et profond Père Faber, Dieu semble choisir en lui les choses qui sont le plus incommunicables pour les communiquer à Marie d’une manière mystérieuse. Voyez comme il l’a déjà mêlée aux desseins éternels de l’univers dont il la rend presque cause et type partiel. La coopération de la sainte Vierge au salut du monde nous présente un nouvel aspect de sa magnificence. Ni l’Immaculée Conception, ni l’Assomption ne nous donnent une plus haute idée de Marie que le titre de corédemptrice. Ses douleurs n’étaient pas nécessaires à la rédemption, mais dans les conseils de Dieu elles en étaient inséparables. Elles appartiennent à l’intégrité du plan divin. Les mystères de Jésus ne sont-ils pas ceux de Marie, et les mystères de Marie ne sont-ils pas ceux de Jésus ? La vérité paraît être que tous les mystères de Jésus et ceux de Marie n’étaient pour Dieu qu’un seul mystère. Jésus lui-même est la douleur de Marie sept fois répétée, sept fois agrandie. Durant les heures de la Passion, l’offrande de Jésus et celle de Marie étaient réunies en une seule. Quoique de dignité, de valeur évidemment différentes, elles étaient offertes avec des dispositions semblables, allant du même pas, embaumées des mêmes parfums, consumées par le même feu ; oblation simultanée faite au Père par deux cœurs sans tache pour les péchés d’un monde coupable, dont ils avaient librement assumé les démérites [FABER, Le Pied de la Croix, IX, I, II.]. »
   Aux tourments de la grande Victime, aux pleurs de Marie, sachons unir nos larmes. C’est dans la mesure où nous l’aurons fait en cette vie, que nous pourrons nous réjouir au ciel avec le Fils et la Mère ; si Notre-Dame, comme chante le Verset, est elle-même aujourd’hui reine du ciel et souveraine du monde, il n’est personne parmi les élus dont les souvenirs de souffrance puissent être comparés aux siens.
   À la suite du Graduel, la touchante complainte attribuée au bienheureux franciscain Jacopone de Todi, le Stabat Mater, nous donnera une belle formule de prière et d’hommage à la Mère des douleurs.
   GRADUEL.
   DOLOROSA, et lacrymabilis es Virgo Maria, stans juxta Crucem Domini Jesu Filii tui Redemptoris.
   V. Virgo Dei Genitrix, quem totus non capit orbis, hoc crucis fert supplicium, auctor vit
   factus homo.
   Alleluia, alleluia.
   V. Stabat sancta Maria, cœli Regina, et mundi Domina, juxta crucem Domini nostri Jesu Christi dolorosa.
   Votre douleur attire les larmes, Vierge Marie, qui vous tenez debout près de la Croix du Seigneur Jésus votre Fils, le Rédempteur.
   V/. Vierge Mère de Dieu, celui que le monde entier ne saurait contenir, c’est lui l’auteur de la vie, s’étant fait homme, qui subit ce supplice de la croix.
   Alléluia, alléluia.
   V/. Près de la croix de notre Seigneur Jésus-Christ était debout, pleine de douleur, sainte Marie, la Reine du ciel et la souveraine du monde.
   SEQUENCE.
   Stabat Mater dolorosa
   Juxta crucem lacrymosa,
   Dura pendebat filius.
   Cujus animam gementem,
   Contristatam, et dolentem,
   Pertransivit gladius.
   O quam tristis et afflicta
   Fuit illa benedicta
   Mater unigeniti !
   Quae maerebat, et dolebat,
   Pia Mater dum videbat
   Nati poenas inclyti.
   Quis est homo qui non fleret,
   Matrem Christi si videret
   In tanto supplicio ?
   Christi Matrem contemplari
   Quis non posset contristari,
   
   Dolentem cum filio ?
   Pro peccatis suae gentis
   Vidit Jesum in tormentis,
   Et flagellis subditum.
   Vidit suum dulcem natum
   Moriendo desolatum,
   Dum emisit spiritum.
   Eia, Mater, fons amoris,
   Me sentire vim doloris
   Fac, ut tecum lugeam.
   Sancta Mater, istud agas,
   Fac ut ardeat cor meum
   Crucifixi fige plagas
   In amando Christum Deum,
   Cordi meo valide.
   Ut sibi complaceam.
   Tui nati vulnerati,
   Tam dignati pro me pati,
   Pœnas mecum divide.
   Fac me tecum pie flere,
   Crucifixo condolere,
   Donec ego vixero.
   Juxta crucem tecum stare,
   Et me tibi sociare
   Virgo virginum praeclara,
   In planctu desidero.
   
   Mihi jam non sis amara :
   Fac me tecum plangere.
   Fac ut portem Christi mortem,
   Passionis fac consortem,
   Et plagas recolere.
   Fac me plagis vulnerari,
   Fac me cruce inebriari,
   Et cruore filii.
   Flammis ne urar succensus,
   Per te, Virgo, sim defensus,
   Quando corpus morietur,
   In die judicii.
   
   Christe, cum sit hinc exire,
   
   Da per Matrem me venire
   
   Ad palmam Victoriae.
   
   Fac ut animae donetur
   Paradisi gloria.
   Amen. Alleluia.
   Debout au pied de la croix à laquelle son fils était suspendu, la Mère des douleurs pleurait.
   Son âme, en proie aux gémissements et a la désolation, fut alors transpercée d’un glaive.
   Oh ! qu’elle fut triste et affligée, cette Mère bénie d’un fils unique !
   Elle gémissait et soupirait, cette tendre Mère, à la vue des angoisses de cet auguste fils.
   Qui pourrait retenir ses larmes, en voyant la Mère du Christ en proie à cet excès de douleur ?
   Qui pourrait contempler, sans une tristesse profonde, cette Mère du Sauveur souffrant avec son fils ?
   Elle avait sous les yeux Jésus livré aux tourments, déchiré de coups de fouets, pour les péchés de ses frères.
   Elle voyait ce tendre fils mourant, et sans consolation, jusqu’au dernier soupir.
   O Mère, ô source d’amour, faites que je sente votre douleur, que je pleure avec vous.
   Faites que mon cœur aime avec ardeur le Christ mon Dieu, et ne songe qu’à lui plaire.
   Mère sainte, imprimez profondément dans mon cœur les plaies du Crucifié.
   Donnez-moi part aux douleurs que votre fils a daigné endurer pour moi.
   Faites que je pleure de compassion avec vous, que je compatisse à votre Crucifié, tous les jours de ma vie.
   Mon désir est de demeurer avec vous près de la croix, et de m’associer pour toujours à votre deuil.
   Vierge, la plus noble des vierges, ne me soyez pas sévère ; laissez-moi pleurer avec vous.
   Que je porte en moi la mort du Christ ; que je partage sa Passion ; que je garde le souvenir des plaies qu’il a souffertes.
   Faites que ses blessures soient miennes ; que je sois enivré de la croix et du sang de votre fils.
   O Vierge, gardez-moi des feux dévorants ; défendez-moi vous-même au jour du jugement.
   O Christ, quand il me faudra sortir de cette vie, accordez-moi, par votre Mère, la palme victorieuse.
   Et lorsque mon corps devra subir la mort, daignez accorder à mon âme
   la gloire du paradis.
   Amen. Alléluia.
   ÉVANGILE.
   Sequentia sancti Evangelii secundum Johannem. CAP. xix.
   In illo tempore : Stabant juxta Crucem Jesu Mater ejus, et soror Matris ejus Maria Cleophae, et Maria Magdalene. Cum vidisset ergo Jesus Matrem, et discipulum stantem, quem diligebat, dicit Matri suae : Mulier, ecce filius tuus. Deinde dicit discipulo : Ecce mater tua. Et ex illa hora accepit eam discipulus in sua.
   La suite du saint Évangile selon saint Jean Chap. XIX.
   En ce temps-là, debout près de la Croix de Jésus, étaient sa Mère et la sœur de sa Mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Madeleine. Jésus ayant vu sa Mère, et debout près d’elle, le disciple qu’il aimait, il dit à sa Mère : Femme, voilà votre fils. Et ensuite il dit au disciple : Voilà votre mère. Et depuis cette heure, le disciple la prit chez lui.
   Femme, voilà votre fils. – Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? Paroles de Jésus sur la Croix. N’a-t-il donc plus ni Père au ciel, ni Mère ici-bas ! Mystère de justice, et encore plus d’amour : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné pour lui son Fils [JOHAN. III, 16.], jusqu’à le substituer aux hommes pécheurs dans la malédiction [Gal. III, 13.] due au péché [I Cor. V, 21.]; et Notre-Dame, dans son union sublime au Père, n’a pas épargné davantage, mais livré comme lui [Rom. VIII, 32.] pour nous tous ce même Fils de sa virginité. Si de ce chef nous appartenons au Père souverain, nous sommes bien aussi à Marie désormais ; nous avons été, des deux parts, achetés d’un grand prix [I Cor. VI, 20.] : le Fils unique, échangé pour les fils d’adoption.
   C’est au pied de la Croix que Notre-Dame est devenue véritablement la Reine de la miséricorde. Au pied de l’autel où le renouvellement du grand Sacrifice se prépare, recommandons-nous de sa toute-puissance sur le divin Cœur.
   OFFERTOIRE.
   RECORDARE, Virgo Mater Dei, dum steteris in conspectu Domini, ut loquaris pro nobis bona, et ut avertat indignationem suam a nobis.
   O Vierge Mère de Dieu, souvenez-vous, quand vous serez en présence du Seigneur, de parler en notre faveur et de faire qu’il détourne de nous sa colère.
   Combien de saintes âmes ne sont pas venues, dans la suite des âges, tenir compagnie fidèle à la Mère des Douleurs ! Leur intercession, jointe à celle de Marie, est la force de l’Église ; c’est par elle que nous espérons obtenir l’effet des mérites de la mort du Sauveur.
   SECRÈTE.
   OFFERIMUS tibi preces tibi et hostias, Domine Jesu Christe, humiliter supplicantes : ut, qui Transfixionem dulcissimi spiritus beatae Mariae Matris tuae precibus recensemus ; suo, suorumque sub Cruce sanctorum consortium, multiplicato piissimo interventu, meritis mortis tuœ, meritum cum beatis habeamus. Qui vivis et regnas cum Deo Patre.
   Nous vous offrons prières et dons, Seigneur Jésus-Christ ; écoutez notre humble supplication, au souvenir de la Transfixion de la très douce âme de la bienheureuse Marie votre Mère : que sa très pieuse intervention, accrue de celle de tous les saints qui l’accompagnent au pied de la Croix, nous obtienne d’avoir part avec les bienheureux, grâce aux mérites de votre mort. Vous qui vivez avec Dieu le Père.
   On fait mémoire du Dimanche.
   La Préface est la même que celle du VIII septembre, page 185, si ce n’est qu’au lieu de in Nativitate, en la Nativité, on dit in Transfixione, en la Transfixion de la bienheureuse Marie toujours vierge.
   Si grande, a-t-on pu dire, fut la douleur de Marie au Calvaire, que, divisée entre toutes les créatures capables de souffrir, elle les ferait toutes subitement mourir [Bernardin. Sen. Pro festivit. V. M. Sermo XIII. De exaltatione B. V. in gloria, art. II, C. 2.]. C’est l’admirable paix de Notre-Dame, maintenue quand même dans l’acquiescement parfait, dans l’abandon total de son être au Seigneur, qui put seule alors soutenir en elle une vie que l’Esprit-Saint gardait pour l’Église. Puisse la communion des Mystères sacrés nous donner cette paix de Dieu qui surpasse tout sentiment, qui garde les intelligences et les cœurs [Philip, IV, 7.].
   COMMUNION.
   Felices sensus beatae Mariae Virginis, qui sine morte meruerunt martyrii palmam sub Cruce Domini.
   Fortunées puissances de la bienheureuse Vierge Marie qui, sans mourir, méritèrent la palme du martyre au pied de la Croix du Seigneur.
   Comme l’indique la Postcommunion, la mémoire pieuse des Douleurs de la divine Mère nous est d’un grand secours pour trouver tous les biens dans le Sacrifice de l’autel.
   POSTCOMMUNION.
   SACRIFICIA, qua ; sumpsimus, Domine Jesu Christe, Transfixionem Matris tua : et Virginis devote celebrantes, nobis impetrent apud clementiam tuam omnis boni salutaris effectum. Qui vivis.
   Seigneur Jésus-Christ, puisse le Sacrifice auquel nous venons de participer, célébrant pieusement la Transfixion de la Vierge votre Mère, nous obtenir de votre clémence la réalisation de tous biens dans l’ordre du salut. Vous qui vivez.
   On ajoute la Postcommunion du Dimanche correspondant, et l’Évangile de ce même Dimanche tient lieu, à la fin de la Messe, de celui de saint Jean.
   À VÊPRES.
   La première et la cinquième Antiennes des Vêpres sont tirées du Cantique, les trois intermédiaires d’Isaïe, de Job celle de Magnificat ; le Capitule est de Jérémie.
   I. ANT. Quo abiit dilectus tuus, o pulcherrima mulierum ? quo declinavit dilectus tuus, et quieremus eum tecum ?
   1. Ant. Où est allé ton bien-aimé, ô la plus belle d’entre les femmes ? où s’est retiré ton bien-aimé ? et nous le chercherons avec toi.
   Psaume CIX. Dixit Dominus, page 23.
   2. Ant. Retirez-vous de moi, je pleurerai amèrement, ne cherchez pas à me consoler.
   2. ANT. Recedite a me, amare flebo, nolite incumbere, ut consolemini me.
   Psaume CXII. Laudate pueri, page 24.
   3. ANT. Non est ei species, neque decor, et vidimus eum, et non erat aspectus.
   3. Ant. Il n’a plus ni beauté, ni éclat ; nous l’avons vu, rien en lui n’attirait le regard.
   Psaume CXXI. Laetatus sum, page 77.
   4. ANT. A planta pedis usque ad verticem capitis, non est in eo sanitas
   4. Ant. De la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, il n y a rien de sain en lui.
   Psaume CXXVI. Nisi Dominus, page 77.
   5. Ant. Soutenez-moi avec des fleurs, entourez-moi de fruits odorants ; car je languis d’amour.
   5. ANT. Fulcite me floribus, stipate me malis, quia amore langueo.
   Psaume CXLVII. Lauda Jérusalem, page 78.
   CAPITULE. (Thren. II).
   Cui comparabo te ? Vel cui assimilabo te filia Jerusalem ? cui exaequabo te, et consolabor te virgo filia Sion ? magna est velut mare contritio tua.
   À qui vous comparerai-je ? À qui dirai-je que vous ressemblez, fille de Jérusalem ? Où trouverai-je quelque chose d’égal à vos maux ? Et comment pourrai-je vous consoler, ô Vierge fille de Sion ? Votre affliction est grande comme la mer.
   HYMNE.
   O QUOT undis lacrymarum, Quo dolore volvitur, Luctuosa de cruento Dum, revulsum stipite, Cernit ulnis incubantem Virgo Mater filium !
   Os suave, mite pectus, Et latus dulcissimum, Dexteramque vulneratam, Et sinistram sauciam, Et rubras cruore plantas Aegra tingit lacrymis.
   Centiesque milliesque Stringit arctis nexibus Pectus illud, et lacertos, Illa figit vulnera : Sicque tota colliquescit In doloris osculis.
   Esto Patri, Filioque, Et coaevo Flamini, Esto summae Trinitati Sempiterna gloria, Et perennis laus, honorque Hoc, et omni saeculo.
   Eia Mater, obsecramus Per tuas has lacrymas, Filiique triste funus, Vulnerumque purpuram, Hunc tui cordis dolorem Conde nostris cordibus.
   
   Amen.
   O pluie de larmes ! ô abîme de douleur ! Dans ses bras étendu, la Vierge Mère en deuil voit son fils détaché de l’arbre sanglant.
   V. REGINA Martyrum, ora pro nobis.
   O bouche aimée, poitrine suave, côté percé malgré sa douceur ; et ses deux mains dont la droite est trouée et la gauche, elle aussi, blessée ; et ses pieds rouges de sang : de quels pleurs désolés elle vous arrose !
   R. Quae juxta Crucem Jesu constitisti.
   Cent fois, mille fois elle enlace, elle étreint cette poitrine et ces bras, elle met les lèvres à ces blessures ; elle se fond toute dans les baisers de la douleur.
   O Mère, donc, nous vous en supplions par ces larmes de vos yeux, par le trépas si dur de votre fils, par la pourpre de ses blessures : faites régner dans nos cœurs à nous la douleur du vôtre.
   Soit au Père, ainsi qu’au Fils, et à l’Esprit coéternel, soit à la Trinité souveraine gloire sans fin, louange incessante, honneur en ce siècle et toujours !
   Amen.
   v. Reine des Martyrs, priez pour nous :
   R/. Vous qui êtes demeurée près de la Croix de Jésus.
   ANTIENNE de Magnificat.
   Oppressit me dolor, et facies mea intumuit a fletu, et palpebrae meae calligaverunt.
   La douleur s’est appesantie sur moi, mon visage s’est gonflé sous les larmes, et mes paupières se sont obscurcies.
   Le Cantique Magnificat, page 28.
   L’Oraison, page 106.
   On fait ensuite mémoire du Dimanche.
   LE XVI SEPTEMBRE. SAINT CORNEILLE, PAPE ET MARTYR, ET SAINT CYPRIEN, ÉVÊQUE ET MARTYR.
   Rencontre à laquelle sourient les Anges ! L’enfer voulut un jour, dans une querelle fameuse [Sur la question de la validité du baptême donné par les hérétiques.], opposer Cyprien au Siège suprême ; or voici que, représailles dignes d’elle, la Sagesse présente en une même fête au commun hommage de la terre et des cieux l’évêque de Carthage et l’un des plus nobles successeurs de Pierre.
   Noble entre tous, Corneille le fut par la naissance, comme en témoigne son tombeau, retrouvé naguère dans la crypte de famille où les plus beaux noms de l’ancien patriciat lui formaient un cortège d’honneur. L’élévation au pontificat souverain d’un héritier des Scipions reliait dans Rome les grandeurs du passé à celles de l’avenir. C’était le temps où Dèce, redoutant plus d’apprendre l’élection d’un Pape que de voir se lever un compétiteur à l’empire [Cyprian. Epist. X, ad Antonianum. IX,], avait lancé l’édit de la septième persécution générale. Mais le césar qu’un bourg de Pannonie vient de donner à la capitale du monde n’arrêtera pas les destinées de la Ville éternelle. En face du sanguinaire empereur et de ses pareils passés ou futurs, dont la cité reine ne connut les pères qu’à titre d’esclaves ou d’ennemis vaincus, le Romain authentique, le descendant des Cornelii, se révèle à la simplicité native qu’on nous décrit en lui, au calme accompagnant sa force d’âme, à l’intrépide fermeté de sa race qui le fait triompher le premier de l’usurpateur que la flèche des Goths attend sur les bords des marais Danubiens [Cyprian. Epist. X, ad Antonianum, vm. IX,]. O saint Pontife, plus grand pourtant êtes-vous encore par l’humilité qu’admirait en vous Cyprien, votre illustre ami, par cette pureté de votre âme virginale qui selon lui vous rendit l’élu de Dieu et de son Christ [Ibid. VIII.].
   Près de vous, quelle n’est pas la grandeur de Cyprien lui-même ! Quel sillon de lumière a tracé dans le ciel de l’Église le converti du prêtre Caecilius ! Dans la générosité de son âme conquise au Christ, il abandonne et les richesses et les honneurs, héritage de famille, et la gloire acquise dans les joutes de l’éloquence. À l’admiration de tous on dirait que, selon le mot de son historien, la moisson des vertus précède en lui les semailles [Pontius Diac. De vita et pass. Cypr. 11.]. Par une exception justifiée, néophyte encore il est déjà pontife. Il lésera dix ans, durant lesquels Carthage, l’Afrique, le monde, auront les yeux fixés sur lui ; les païens, criant : Cyprien au lion ! les chrétiens, attendant son mot d’ordre. Dix années qui représenteront une des périodes les plus troublées de l’histoire : dans l’empire, anarchie au sommet, invasions sur toutes les frontières, peste promenant partout l’épouvante ; dans l’Église, après une longue paix qui avait endormi les âmes, les persécutions de Dèce, de Gallus, de Valérien, dont la première, éclatant comme la foudre, multipliera les défaillances de la première heure et causera les schismes du lendemain, par la trop hâtive indulgence de plusieurs ou l’excessive rigueur de quelques autres envers les tombés.
   Or, qui donc [Pontius Diac. De vita et pass. Cypr. VII.] enseignera à ceux-ci la pénitence [Cypr. De lapsis.], aux hérétiques la vérité, aux schismatiques l’unité [De unitate Ecclesiae.], aux fils de Dieu la prière et la paix [De oratione Dominica.]? Qui ramènera les vierges aux règles de leur vie sainte [De habitu virginis.] ? Qui retournera contre les gentils leurs sophismes blasphématoires [Lib. ad Demetrianum, et De idolorum vanitate.] ? Sous la mort séparant et frappant, qui rappellera les biens futurs et consolera les âmes [De mortalitate.] ? De qui apprendront-elles et la miséricorde [De opere et eleemosynis.], et la patience [De bono patientiae.], et le secret de changer en douceur de salut les poisons provenant des morsures de l’envie [De zelo et livore.] ? Qui enfin élèvera les martyrs à la hauteur de l’appel de Dieu ? qui soutiendra les confesseurs sous la torture, au fond des cachots, dans l’exil ? qui préservera des embûches de la liberté retrouvée les survivants du Martyre [De exhortatione martyrii, et Epistolae ad confessores.] ?
   Dans son calme incomparable, Cyprien, toujours prêt, semble défier les puissances de l’enfer, de la terre et des cieux. Jamais troupeau n’aura eu main plus sûre pour le rallier sous l’irruption soudaine et déconcerter le sanglier de la forêt. Et quelle fierté inspire au pasteur la dignité de cette famille chrétienne dont Dieu l’a fait le guide et le rempart ! L’amour de l’Église, si l’on peut ainsi parler, est la note toute spéciale de l’évêque de Carthage ; en d’immortels épanchements avec ses très forts et très heureux frères, confesseurs du Christ, honneur de la Mère commune, il s’écrie : « O bienheureuse notre Église, qu’illumine des plus purs rayons la divine condescendance, qu’illustre en nos temps le glorieux sang des martyrs ! Elle était blanche autrefois des œuvres de nos frères ; la voilà maintenant empourprée du suc sorti des veines de ses héros. Ni les lis, ni les roses ne manquent à ses fleurs [Epist. VIII, Ad martyres et confessores.]. »
   Étrange infirmité des plus fermes esprits d’ici-bas ! Ce fut cet amour même, ce fut, bien légitime, mais faussement appliqué, son exclusivisme jaloux pour la très noble Épouse du Sauveur, qui fit dévier Cyprien dans la grave question de la validité du baptême conféré par les sectes dissidentes. « Seule l’unique, disait-il, a les clefs, la puissance de l’Époux ; c’est son honneur que nous défendons, en repoussant l’eau adultère de l’hérésie [Epist. ad Jubaianum, I, XI.]. » C’était oublier que si, grâce à la miséricordieuse libéralité du Sauveur, le plus indispensable des Sacrements ne perd pas sa vertu, quel qu’en soit le ministre, étranger à l’Église ou son ennemi, il n’a de fécondité pourtant même alors que pour et par l’Épouse, ne valant qu’en union de ce qu’elle fait elle-même. Mais il est donc bien vrai : sainteté ou science ne donnent pas à l’homme l’infaillibilité, que la divine promesse assure au seul successeur de Pierre.
   Pareille démonstration pouvait avoir son prix ; et sans doute ce fut la raison pour laquelle Dieu permit dans la haute intelligence du primat de l’Afrique romaine une éclipse passagère. Le péril ne pouvait être grave, ni définitive l’erreur, en celui dont la pensée maîtresse est toute dans ces mots que rappellent moins volontiers les adversaires de nos dogmes : « Celui qui ne garde pas l’unité de l’Église, croit-il qu’il garde la foi ? Celui qui abandonne la Chaire de Pierre sur laquelle est fondée l’Église, peut-il se flatter d’être encore dans l’Église [De unitate Ecclesiae, IV.] ? »
   Grande avait été la vie de Cyprien ; plus grande fut sa mort. Valérien venait d’ordonner l’extermination des chefs des Églises. A Rome, Sixte II, suivi de Laurent trois jours plus tard, reprenait le premier le chemin du martyre. Galérius Maximus, proconsul d’Afrique, tenait dans ces jours-là ses assises à Utique ; il ordonna d’y amener Thascius Cyprien. Mais l’évêque refusa de laisser « mutiler l’honneur de son Église », en consentant à mourir sur un territoire autre que celui de sa ville [Epist. ultima, LXXXIII, Ad clerum et plebem.]. Il attendit que le proconsul rentrât dans Carthage pour se livrer, en y rentrant publiquement lui-même.
   Dans la maison qui lui servit de prison quelques heures, Cyprien, toujours égal et l’âme tranquille, réunit une dernière fois à sa table ses familiers ordinaires. Au dehors, les chrétiens accourus ne voulurent pas de toute la nuit s’éloigner du maître et du père ; c’était, lui vivant, la première veille de la fête qui chaque année devait célébrer son triomphe. Conduit au matin chez le proconsul, il se trouva qu’on lui donna pour siège un fauteuil paré comme les chaires épiscopales. C’était bien, en effet, une fonction épiscopale qui commençait, l’office pontifical par excellence de donner sa vie pour l’Église en union du Pontife éternel. L’interrogatoire fut court, on n’espérait pas ébranler Cyprien. Le juge rendit sa sentence : elle portait que Thascius Cyprien serait frappé du glaive. On gagna le lieu où elle devait s’accomplir. Les soldats semblaient former à l’évêque un cortège d’honneur ; lui s’avançait paisible, entouré de ses clercs comme aux jours des solennités. Une émotion profonde régnait dans la foule immense d’amis et d’ennemis venus pour assister au sacrifice. L’heure était arrivée. Le pontife pria, prosterné en terre. Puis, se relevant, il fit donner vingt-cinq pièces d’or à l’exécuteur, et enleva sa tunique qu’il remit aux diacres ; lui-même se banda les yeux ; un prêtre aidé d’un sous-diacre lui lia les mains, tandis que le peuple étendait autour de lui des linges pour recueillir son sang. Ce fut seulement à la demande de l’évêque, et comme sur son ordre, que le bourreau tremblant abattit son glaive. Le soir, les fidèles vinrent avec des flambeaux et des hymnes ensevelir Cyprien. On était au 14 septembre de l’année 258.
   Lisons d’abord les lignes consacrées parla sainte Liturgie à l’évêque de l’Église mère.
   CORNELIUS Romanus, Gallo et Volusiano imperatoribus, pontificatum gerens, cum Lucina femina sanctissima, corpora Apostolorum Petri et Pauli e catacumbis in opportuniorem locum transtulit : ac Pauli corpus Lucina in suo praedio via Ostiensi, prope eum locum, ubi fuerat gladio percussus, collocavit : Cornelius Principis Apostolorum corpus non longe inde, ubi crucifixus fuerat, reposuit. Quod cum ad imperatores delatum esset, et Pontifice auctore multos fieri Christianos, mittitur is in exsilium ad Centum cellas : ubi eum sanctus Cyprianus episcopus Carthaginiensis per litteras est consolatus.
   Corneille, romain d’origine, fut souverain pontife au temps des empereurs Gallus et Volusien. De concert avec une très sainte matrone du nom de Lucine, il transporta des catacombes en un lieu plus convenable les corps des Apôtres Pierre et Paul. Celui de Paul lut placé par Lucine dans un terrain qu’elle possédait sur la voie d’Ostie, près du lieu où il avait été frappé du glaive ; Corneille déposa celui du Prince des Apôtres non loin également de l’endroit où on l’avait crucifié. Ce fait, comme celui de la conversion d’un grand nombre de personnes au Christ par ses soins, étant dénoncé aux empereurs, on l’envoya en exil à Centumcelles, où vinrent le consoler les lettres de saint Cyprien, évêque de Carthage.
   Hoc autem christianae caritatis officium cum frequens alter alteri persolveret, deteriorem in partem id accipientes imperatores, accersitum Romam Cornelium, tamquam de majestate reum plumbatis caedi, raptumque ad Martis simulacrum ei sacrificare jubent. Quam impietatem cum ille detestaretur, ei caput abscissum est decimo octavo calendas octobris : cujus corpus beata Lucina demis adjutoribus humavit in arenaria praedii sui prope coemeterium Callisti. in pontificatu annos circiter duos.
   Le commerce de charité chrétienne qui s’établit entre eux de cette manière ayant par sa fréquence irrité les empereurs, Corneille fut rappelé à Rome. On le frappa comme criminel de lèse-majesté avec des fouets armés de plomb, et on l’entraîna pour sacrifier à l’idole de Mars. Sur son refus de se prêter à une impiété aussi détestable, il fut décapité le dix-huit des calendes d’octobre. La bienheureuse Lucine, aidée des clercs, ensevelit son corps dans un arénaire qui lui appartenait près du cimetière de Calliste. Son pontificat fut environ de deux années.
   L’Église emprunte à saint Jérôme l’éloge qu’elle fait aujourd’hui de saint Cyprien.
   Ex libro sancti Hieronymi Presbyteri de Scriptoribus ecclesiasticis.
   CYPRIANUS Afer, primum gloriose rhetoricam docuit : exinde, suadente presbytero Caecilio, a quo et cognomentum sortitus est, Christianus factus, omnem substantiam suam pauperibus erogavit. Ac post non multum temporis electus in presbyterum, etiam episcopus Carthaginiensis constitutus est. Hujus ingenii superfluum est indicem texere, cum sole clariora sint ejus opera. Passus est sub Valeriano et Gallieno principibus, persecutione octava, eodem die quo Romae Cornelius, sed non eodem anno.
   Du livre de saint Jérôme, Prêtre, sur les Écrivains ecclésiastiques.
   Cyprien enseigna d’abord la rhétorique avec gloire dans l’Afrique, sa patrie. Le prêtre Caecilius, dont il prit son surnom, l’ayant ensuite persuadé de se faire chrétien, il distribua tous ses biens aux pauvres. Bientôt appelé au presbytérat, il fut aussi fait évêque de Carthage. Il serait superflu de relever son génie ou d’en énumérer les fruits, ses œuvres étant plus éclatantes que le soleil. Il souffrit sous les empereurs Valérien et Gallien, dans la huitième persécution, le même jour que Corneille à Rome, non cependant la même année.
   Saints Pontifes, unis dans la gloire comme vous le fûtes par l’amitié et le martyre, gardez en nous le fruit de vos exemples et de votre enseignement. Votre vie nous montre à mépriser pour le Christ la fortune et les honneurs, à réserver pour son Église un dévouement dont le monde n’est pas digne. Puissent-ils le comprendre, ces descendants de tant de races illustres qu’écarte comme en vos temps la défiance d’une société dévoyée ; puissent-ils comme vous déjouer la conjuration qui s’est promis de les éteindre dans l’ignominieux oubli d’une oisiveté inféconde. Si bien méritants de l’humanité qu’aient été leurs pères, des mérites nouveaux s’offrent à eux dans une sphère plus haute où la déchéance est inconnue, où le bien produit dure toujours.
   Aux plus petits comme aux premiers de la cité sainte, rappelez que la paix et la guerre ont également leurs fleurs, dont se forme le diadème glorieux du soldat du Christ : la blanche couronne des œuvres s’offre à quiconque ne saurait espérer la couronne empourprée du martyre [Cypr. Epist. VIII, Ad martyres et confessores.].
   Veillez, o Cyprien, sur votre Église de Cartilage renaissant après tant d’années. Rendez à Rome, ô Corneille, son glorieux passé ; chassez d’elle l’étranger qui se dit son maître : souveraine du monde, elle n’est point faite pour obéir à d’autres qu’au Roi des rois dans son Vicaire sur terre. Puisse la délivrance être prochaine, et devenir pour les peuples le signal d’un relèvement qui ne saurait plus tarder, si l’univers n’a pas achevé ses destinées.
   Entre les vierges, Euphémie de Chalcédoine eut l’honneur de voir assembler le quatrième concile œcuménique dans l’église dédiée à son nom ; c’est sur sa tombe que fut promulguée la condamnation de l’impie Eutychès, et vengée l’intégralité de la double nature de l’Époux, homme et Dieu. La grande martyre sembla conserver d’un si auguste souvenir une prédilection poulies hautes études concernant la doctrine sacrée ; à Paris, la faculté de théologie l’honorait comme patronne spéciale, et Euphémie avait comme élu domicile dans l’antique Sorbonne, où l’on gardait en singulière vénération une part importante de ses reliques saintes. Recommandons-nous de son puissant crédit auprès du Seigneur, sans oublier la sainte veuve Lucie, ni le noble personnage du nom de Géminien que Rome honore avec elle en ce jour.
   ORAISON.
   PRAESTA, Domine, precibus nostris cum exsultatione proventum : ut sanctorum Martyrum Euphemiae, Luciae et Geminiani, quorum diem passionis annua devotione recolimus, etiam fidei constantiam subsequamur. Per Dominum
   Seigneur, donnez pour notre joie efficacité à nos prières ; nous rendons le tribut annuel de notre dévotion au jour où souffrirent vos saints Martyrs Euphémie, Lucie et Géminien : puissions-nous en plus imiter la constance de leur foi. Par Jésus-Christ.
   LE XVII SEPTEMBRE. LES STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS.
   Bientôt la grande figure du patriarche d’Assise reparaîtra au ciel de la sainte Liturgie ; nous aurons alors à louer Dieu pour les merveilles que sa grâce opéra en lui. Aujourd’hui, si personnel que soit à François le glorieux épisode, objet de la fête, il le dépasse pourtant par ce qu’il exprime.
   L’Homme-Dieu vit toujours dans son Église ; la reproduction de ses mystères en cette Épouse qu’il se veut semblable, est l’explication de l’histoire. Or, au XIII° siècle, on dirait que la charité, rebutée par plusieurs, concentre en quelques-uns les feux qui suffisaient jadis à embraser des multitudes ; autant que jamais la sainteté resplendit, et cependant l’heure du refroidissement a sonné pour les peuples. C’est aujourd’hui même l’affirmation de l’Église [Collecte de la fête.], pour laquelle, en effet, commence la série des défections sociales avec leurs reniements, leurs trahisons, leurs dérisions, soufflets, crachats du prétoire, aboutissant à la mise hors la loi dont nous sommes témoins. L’ère de la Passion est ouverte ; l’exaltation de la sainte Croix, jusqu’ici triomphante aux yeux des nations, prend du ciel, d’où regardent les Anges, un aspect d’adaptation plus intime de l’Épouse aux souffrances de l’Époux crucifié. Ne soyons pas étonnés si, comme fait l’artiste en présence d’un marbre précieux, l’Esprit choisit la chair du séraphin d’Assise pour y rendre pleinement sa divine pensée. Il manifeste ainsi au monde la direction plus spéciale qu’il entend maintenant donner aux âmes ; il offre au ciel un premier exemplaire, un exemplaire complet de l’ouvrage nouveau qu’il médite : l’union plénière, sur la Croix même, du corps mystique au Chef divin. François est le premier qu’honore l’élection d’en haut ; mais après lui le signe sacré sera recueilli par d’autres, qui personnifieront également l’Église ; les Stigmates du Seigneur Jésus seront toujours ici ou là, désormais, visibles sur terre.
   Lisons dans ces pensées l’admirable récit composé par le Docteur séraphique à l’honneur de son Père saint François.
   FIDELIS revera famulus et minister Christi Franciscus, biennio antequam spiritum redderet cœlo, cum in loco excelso seorsum, qui mons Alverniae dicitur, quadragenarium ad honorer Archangeli Michaelis jejunium inchoasset, supernae contemplationis dulcedine abundantius solito superfusus, ac cœlestium desideriorum ardentiori flamma succensus, su-. pernarum coepit immissionum cumulatius dona sentire. Dum igitur seraphicis desideriorum ardoribus sursum ageretur in Deum, et affectus compassiva teneritudine in eum transformaretur, cui ex caritate nimia crucifigi complacuit : quodam mane circa festum Exaltationis sanctae Crucis, in latere montis orans, vidit quasi speciem unius Seraphim sex alas tam fulgidas quam ignitas habentem de cœlorum sublimitate descendere : qui volatu celerrimo ad aeris locum viro Dei propinquum perveniens, non solum alatus, sed et crucifixus apparuit : manus quidem et pedes habens extensos, et cruci affixos, alas vero sic miro modo hinc inde dispositas, ut duas supra caput erigeret, duas ad volandum extenderet, duabus vero reliquis totum corpus circumplectendo velaret. Hoc videns, vehementer obstupuit, mixtumque dolori gaudium mens ejus incurrit, dum et in gratioso ejus aspectu sibi tam mirabiliter quam familiariter apparentis excessivam quamdam concipiebat laetitiam, et dira conspecta crucis affixio ipsius animam compassivi doloris gladio pertransivit.
   Le ministre et vraiment fidèle serviteur du Christ, François, deux ans avant de rendre son esprit au ciel, s’était retiré foin des hommes sur les hauteurs du mont qu’on nomme Alverne, pour y jeûner quarante jours en l’honneur de l’Archange Michel. Plongé plus avant que de coutume dans l’abondance des douceurs de la contemplation, embrasé d’une Flamme croissante de célestes désirs, il éprouvait comme un débordement sur lui des divines influences. Dans ces ardeurs séraphiques qui l’emportaient vers Dieu, tandis que par la tendre compassion de son cœur il s’identifiait à celui que cloua au bois un excès d’amour : un matin, vers la fête de l’Exaltation de la sainte Croix, priant sur la pente du mont, il vit comme une apparence de Séraphin aux six ailes brillantes et embrasées descendre des cieux. Son vol rapide l’ayant porté dans la région de l’air voisine de l’homme de Dieu, il apparut non seulement ailé, mais aussi crucifié, les mains étendues et fixées à la croix ainsi que les pieds, tandis que de ses ailes admirablement distribuées, deux s’élevaient au-dessus de sa tête, deux éployées soutenaient son vol, deux enfin se croisant voilaient tout son corps. À cette vue, interdit, François sentit ensemble la joie et la douleur envahir son âme : car il concevait une allégresse extrême à l’aspect plein de grâces de celui qui se manifestait d’une manière si merveilleuse à la fois et si familière ; mais la compassion que lui inspirait ce cruel crucifiement transperçait son âme d’un glaive de douleur.
   Intelléxit quidem, illo docénte interius qui et apparébat exterius, quod, licet passiónis infirmitas cum immortalitate spíritus seraphici nullátenus conveníret, ídeo tamen hujúsmodi visio suis fuerat praetentata conspéctibus, ut amícus ipse Christi prænosceret, se, non per martyrium carnis sed per incendium mentis, totum in Christi Jesu crucifixi expréssam similitúdinem transformándum. Dispárens ítaque visio, post arcanum ac famíliare collóquium, mentem ipsíus seráphico interius inflammávit ardore ; carnem vero Crucifixo conformi exterius insignívit effigie, tamquam si ad ignis liquefactivam virtútem præámbulam sigillativa quædam esset impréssio subsecuta. Statim namque in mánibus et pédibus ejus apparere cœpérunt signa clavórum, ipsórum capítibus in inferióri parte mánuum et superiori pedum apparéntibus, et eórum acumínibus exsisténtibus ex adverso. Dextrum quoque latus, quasi lancea transfixum, rubra cicatrice obductum erat, quod sæpe, sánguinem sacrum effúndens, túnicam et femorália respergebat.
   Sans doute il n’ignorait pas que l’infirmité de la souffrance ne pouvait aucunement s’accorder avec l’immortalité d’un esprit Séraphique ; mais instruit au dedans par celui qui apparaissait au dehors, il comprenait à cela même pourquoi pareille vision lui était octroyée : l’ami du Christ v apprenait que sa transformation à la pleine ressemblance de Jésus-Christ en croix devait s’accomplir par l’incendie de l’âme, non par le martyre de la chair. C’est pourquoi la vision, disparaissant après un entretien aussi familier que mystérieux, laissa au dedans son âme embrasée de la flamme des Séraphins, tandis que sa chair au dehors était marquée à l’image ressemblante du Crucifié ; comme si liquéfiée par la vertu de ce feu préparant le prodige, un sceau avait frappé son empreinte. Car aussitôt se montrèrent à ses mains et ses pieds comme des clous, dont la tête était visible aux paumes des mains et à la partie supérieure des pieds, tandis que les pointes apparaissaient à l’opposé. Le côté droit également, comme traversé par la lance, présentait une cicatrice rouge par laquelle fréquemment le sang s’échappait, traversant la tunique et le caleçon du Saint.
   Postquam ígitur novus homo Franciscus novo et stupéndo miraculo cláruit, cum singulári privilegio retroactis sæculis non concesso insignítus appáruit, sacris vidélicet Stigmátibus decoratus, descéndit de monte secum ferens Crucifixi effigiem, non in tábulis lapídeis vel ligneis manu figuratam artíficis, sed in carneis membris descriptam digito Dei vivi. Quóniam sacraméntum regis seraphicus vir abscóndere bonum esse optime norat, secreti regalis cónscius, signácula illa sacra pro viribus occúltábat. Verum, quia Dei est ad glóriam suam magna revelare quæ facit, Dóminus ipse, qui signácula illa sacra pro viribus occúltábat. Verum, quia Dei est ad glóriam suam magna revelare quæ facit, Dóminus ipse, qui signácula illa secrete impresserat, miracula quædam aperte per ipsa monstrávit ; ut illórum occúlta et mira vis Stígmátum manifesta patéret claritáte signórum. Porro rem admirábilem ac tantópere testatam atque in pontificiis diplomátibus præcipuis láudibus et favóribus exáltatam, Benedíctus Papa undecimus anniversaria solemnitate celebrári vóluit ; quam póstea Paulus quintus Póntifex maximus, ut corda fidélium in Christi crucifixi accenderéntur amórem, ad universam Ecclésiam propagávit.
   Privilège tout à part, non concédé aux siècles qui précédèrent ; miracle nouveau qui jette dans la stupeur François donc, homme nouveau lui-même, décoré de l’insigne des Stigmates sacrés, descendit de la montagne portant avec lui l’image du Crucifié, non figurée sur des tables de pierre ou de bois par la main d’un artiste mortel, mais inscrite dans ses membres de chair par le doigt du Dieu vivant. Sachant qu’il est bon de cacher le secret du prince, l’homme séraphique, confident de ce royal secret, dérobait autant qu’il le pouvait à la vue les saintes marques. Mais Dieu se réserve de révéler pour sa gloire les grandes choses dont lui-même est l’auteur ; lui donc qui avait imprimé ces marques dans le secret, faisait par elles publiquement des miracles, qui manifestaient par l’éclat du prodige la vertu admirable et cachée des Stigmates. C’est cette merveille si pleinement attestée, relevée dans les diplômes pontificaux par toutes sortes de louanges et de faveurs, que le Pape Benoît XI voulut voir honorée par une solennité anniversaire : fête que le Souverain Pontife Paul V, désirant exciter les cœurs des fidèles à l’amour du Christ en croix, étendit par la suite à toute l’Église.
   Porte-étendard du Christ et de son Église, nous ne voulons, comme l’Apôtre et comme vous, placer notre gloire que dans la Croix du Seigneur Jésus [Gal. VI, 14.]. Nous voulons porter dans nos âmes les Stigmates sacrés qui honorèrent votre chair sanctifiée. Toute souffrance est un gain pour qui n’a d’autre ambition que de rendre amour pour amour ; nulle persécution ne le déconcerte ; en effet, persécutions et souffrances ont pour résultat de l’assimiler, avec l’Église sa mère, au Christ persécuté, flagellé, crucifié.
   Avec l’Église donc, c’est de tout cœur que nous disons en ce jour : « Seigneur Jésus-Christ, au temps du refroidissement du monde, vous avez, pour enflammer nos cœurs du feu de votre amour, renouvelé dans la chair du bienheureux François les Stigmates sacrés de votre Passion ; dans votre bonté, nous vous en supplions, faites que par ses mérites et prières nous portions avec persévérance la Croix, et produisions de dignes fruits de pénitence : Vous qui vivez et régnez avec Dieu le Père en l’unité du Saint-Esprit, Dieu vous-même, dans les siècles des siècles. Amen [Collecte de la fête.]. »
   À Bingen, au diocèse de Mayence, sainte Hildegarde, Vierge [Martyrologe, à ce jour.]. Saluons « la grande prophétesse du Nouveau Testament [Vita S. Gerlaci coaeva.]. » L’influence d’Hildegarde sur ses contemporains ne peut être comparée qu’à celle de saint Bernard dans la première moitié de ce XIIe siècle, dont la seconde partie se renvoie les échos des oracles transmis par l’humble vierge aux papes, aux empereurs, aux princes et prélats de tout ordre. Des plus lointaines régions, les foules accourent à Mont-Saint-Rupert, où se résolvent les doutes de la vie comme les difficultés des maîtres de la doctrine. Elle-même bientôt, sous l’impulsion divine, Hildegarde doit aller au-devant des peuples et porter à tous, aux moines, aux séculiers clercs ou laïques, la parole d’amendement et de salut.
   L’Esprit souffle donc bien véritablement où il veut [JOHAN. III, 8] ! « Aux colonnes puissantes soutenant son royal palais, Dieu préférait la pauvre plume que soulève le vent et qu’il mène et ramène à son gré dans la lumière [HILDEGARD Epist. I, Ad Eugenium Pontificem.]. » La vie de la sainte Abbesse, à laquelle ne manquèrent ni travaux, comme on le voit, ni maladies, ni épreuves, se prolongea quatre-vingt-deux ans dans l’ombre de la lumière vivante [Guibert, Vita Hildegardis, IV.]. Eibingen possède aujourd’hui ses reliques précieuses. Les livres qui nous restent de cette illettrée [Scivias ; Lib. Vitae meritorum ; Lib. Divinorum operum ;, etc.] conduisent l’homme de la création du monde à la consommation de toutes choses ; ils embrassent, dans l’encadrement de sublimes visions, tout l’ensemble de la science théologique ou physique de son temps. Daigne Hildegarde nous donner de ses œuvres et de sa vie l’interprète et l’historien qu’elles méritent.
   ORAISON.
   DEUS, qui beatam Hildegardem Virginem tuam, donis cœlestibus decorasti tribue, quaesumus ; ut ejus vestigiis et documentis insistentes, a praesentis hujus saeculi caligine ad lucem tuam delectabilem transire mereamur. Per Dominum.
   Dieu qui avez orné de célestes dons votre Vierge la bienheureuse Hildegarde, donnez à nous qui vous en prions de marcher sur ses traces et de vivre conformément à ses instructions, pour mériter de passer de la nuit de ce présent monde à votre délectable lumière. Par Jésus-Christ.
   LE XVIII SEPTEMBRE. SAINT JOSEPH DE COPERTINO, CONFESSEUR.
   Tandis qu’en France le jansénisme naissant reléguait Dieu par delà d’inexorables barrières, un humble fils du patriarche d’Assise montrait aux foules de l’Italie méridionale combien peu la terre est distante du ciel pour qui sait aimer. Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi, disait le Seigneur [Johan. XII, 32.]. De toutes les prophéties, ce fut la plus universelle ; les siècles l’ont vérifiée. Nous l’avons vu dans le domaine même des revendications politiques et sociales, au jour encore récent de l’Exaltation de la Croix sainte. Nous l’éprouverons jusque dans nos corps, au jour de la grande espérance dont il est dit que nous y serons ravis sur les nuées, à travers les airs, au-devant du Christ [I Thess. IV, 16.]. Mais Joseph de Copertino n’attend pas la résurrection pour en faire la preuve : preuve de fait, dont les garants sont les innombrables témoins de cette vie d’extases aériennes qui se passe dans ce qu’on aime à nommer le plein jour de l’histoire.
   Lisons le récit que nous en donne la sainte Église.
   Josephus a Cupertino, oppido in Salentinis diœcesis Neritonensis, anno reparatæ salutis millesimo sexcentesimo tertio, piis ibidem parentibus ortus, Deique amore præventus, pueritiam atque adolescentiam summa cum simplicitate morumque innocentia transegit. A diuturno molestoque morbo patientissime tolerato, Deiparæ Virginis ope liberatus, se totum pietatis operibus ac excolendis virtutibus dedit : utque Deo ad majora vocanti se intimius conjungeret, Ordini seraphico nomen dare constituit. Post varios eventus voti tandem compos factus, apud Minores Conventuales in cœnobio Cryptulae, inter laicos primum ob litterarum imperitiam, deinde inter clericos divina dispositione connumeratus est. Sacerdotio post solemnia vota initiatus, perfectius sibi vitæ institutum proposuit. Quamobrem mundanis quibuscumque affectibus, terrenisque rebus pene ad vitam necessariis illico a se abdicatis, ciliciis, flagellis, catenis, omni demum asperitatum ac pœnarum genere corpus afflixit ; spiritum vero sanctæ orationis altissimæque contemplationis assiduitate dulciter enutrivit. Hinc factum est, ut caritas Dei, quæ jam erat in ejus corde a prima ætate diffusa, miro planeque singulari modo in dies coruscaverit.
   Joseph naquit de parents pieux à Copertino, ville du territoire de Salente, au diocèse de Nardo, l’an du salut mil six cent trois. Prévenu de l’amour de Dieu, il y passa en grande simplicité et innocence de mœurs les années de l’enfance et de l’adolescence. La Vierge Mère de Dieu l’ayant délivré d’une opiniâtre et cruelle maladie patiemment supportée, il se donna tout entier à la pratique de la piété et des vertus. Dieu l’appelait à une voie supérieure, et pour s’unir plus intimement à lui, il résolut de donner son nom à l’Ordre séraphique. Après divers incidents, ses désirs furent enfin exaucés au couvent de la Grotella des Mineurs Conventuels. D’abord rangé parmi les frères lais pour son ignorance des lettres, une disposition d’en haut le fit ensuite admettre au nombre des clercs. Après ses vœux solennels on l’éleva au sacerdoce, et ce fut pour lui le point de départ d’une vie plus parfaite encore. Brisant dès lors toutes les attaches du monde et se dépouillant pour ainsi dire du nécessaire même, il affligea son corps par les cilices, les chaînes, les disciplines, par tous les genres de châtiments et de tourments, tandis qu’il nourrissait assidûment son esprit des saintes douceurs de la prière dans la plus haute contemplation. Aussi la divine charité, qui dès le plus jeune âge était déjà répandue dans son cœur, prenait-elle en lui chaque jour d’admirables et tout extraordinaires accroissements.
   Eluxit præcipue ardentissima ejus caritas in extasibus ad Deum suavissimis, stupendisque raptibus, quibus frequenter afficiebatur. Mirum autem, quod alienato a sensibus animo statim ab extasi eum revocabat sola obedientia. Hanc quippe virtutem eximio studio prosequebatur, dicere solitus, se ab ea veluti cæcum circumduci, et mori potius velle, quam non obedire. Paupertatem vero seraphici patriarchæ ita æmulatus est, ut morti proximus prælato suo asserere vere potuerit, se nihil habere, quod more religiosorum resignaret. Itaque mundo sibique mortuus, vitam Jesu manifestabat in carne sua, quæ dum in aliquibus ex turpitudine obscaenum flagitium sentiebat, prodigiosum de se efflabat odorem, indicium nitidissime illius puritatis, quam, immundo spiritu vehementissimis tentationibus frustra obnubilare diu conante, servavit illæsam, tum arcta sensuum custodia, tum jugi corporis maceratione, tum denique speciali protectione purissimæ Virginis Mariæ, quam matrem suam appellare consuevit, ac veluti Matrem dulcissimam intimo cordis affectu venerabatur, eamque ab aliis venerari exoptabat, ut cum ejusdem patrocinio, sicut ipse aiebat, omnia bona consequerentur.
   L’ardeur de son très grand amour parut spécialement dans les très suaves extases qui l’emportaient vers Dieu et les ravissements prodigieux qui lui étaient ordinaires. Chose admirable ! si prononcée que fût l’extase, la seule obéissance le rappelait à lui aussitôt. Il se distinguait en effet par son zèle pour la pratique de cette vertu, ayant coutume de dire qu’elle le menait et ramenait comme un aveugle, et qu’il eût préféré mourir plutôt que de ne pas obéir. La pauvreté du patriarche séraphique l’avait pour imitateur si fidèle que, près de mourir, il put en toute vérité déclarer à son supérieur qu’il n’avait rien à résigner comme font d’autres religieux. Mort donc au monde comme a lui-même, il manifestait dans sa chair la vie du Seigneur Jésus. Lui qui sentait en quelques-uns la honteuse odeur du vice impur, exhalait de son corps un parfum miraculeux ; c’était le signe de cette pureté resplendissante que, malgré les efforts prolongés de l’esprit immonde pour l’obscurcir, il avait conservée sans une tache, opposant à la violence des assauts une garde étroite de ses sens, une macération continuelle de son corps. Mais cette victoire, il la devait encore à la particulière protection de la très pure Vierge Marie, qu’il avait coutume d’appeler sa mère, qu’il entourait en effet comme une très douce mère de sa vénération et des plus tendres sentiments de son cœur. Combien grand n’était pas son désir de la voir aussi vénérer par d’autres, pour qu’avec son patronage, comme il disait, ils trouvassent tous les biens !
   Hæc beati Josephi sollicitudo a sua erga proximos caritate prodibat : tanto enim animarum zelo exardebat, ut omnium salutem modis omnibus instantissime procuraret. Extendens pariter caritatem suam in proximum sive pauperem, sive infirmum, sive quacumque alia tribulatione vexatum, quantum in ipso erat, illum recreabat. Nec alieni erant ab ejus caritate, qui objurgationibus, probris, omnisque generis injuriis ipsum appeterent ; nam eadem patientia, mansuetudine, vultusque hilaritate talia excipiebat, qua tot inter ac tantas vicissitudines resplenduit, dum vel moderatorum Ordinis, vel sacræ Inquisitionis jussu hac illac errare versarique coactus est. Quamquam vero populi non solum, sed viri principes eximiam ejus sanctitatem et superna charismata admirarentur, ea nihilominus erat humilitate, ut magnum se peccatorem reputans Deum enixe deprecaretur, ut sua ab eo illustria dona removeret, homines vero exoraret, ut in eum locum mortuum ejus corpus injicerent, ubi memoria sui esset prorsus oblitterata. At Deus, qui ponit humiles in sublime, quique servum suum, dum viveret, cœlesti sapientia, prophetia, cordium perscrutatione, curationum gratia, ceterisque donis cumulatissime exornaverat, ejus quoque mortem iis, quibus ipse antea prædixerat, loco ac tempore, anno ætatis suæ sexagesimo primo, Auximi in Piceno pretiosam reddidit, sepulchrumque gloriosum. Illum denique etiam post obitum miraculis coruscantem Benedictus Quartusdecimus Beatorum, Clemens Tertius decimus Sanctorum fastis adscripsit. Ejus autem Officium et Missam Clemens Quartusdecimus ejusdem Ordinis ad universam Ecclesiam extendit.
   Cette sollicitude du bienheureux provenait de sa très ardente charité pour le prochain ; le zèle des âmes qui le pressait lui faisait chercher par tous les moyens à procurer le salut de tous. Sa charité s’étendait aussi aux besoins des pauvres, des malades, des affligés de toutes sortes, qu’il soulageait autant qu’il était en lui. Il n’en excluait pas ceux qui le poursuivaient de reproches, d’injures, d’outrages de tout genre ; il les supportait avec cette même patience, cette même douceur, cette même affabilité joyeuse qu’on vit briller en lui au milieu des vicissitudes infinies de ces changements de résidence que lui imposèrent les supérieurs de l’Ordre ou la sainte Inquisition. Non seulement les peuples, mais aussi les princes admiraient son éminente sainteté, ses dons surnaturels ; telle était cependant son humilité, que s’estimant un grand pécheur il priait Dieu instamment d’éloigner de lui les grâces extraordinaires, et suppliait les hommes de jeter son corps après trépas en un lieu où sa mémoire fût entièrement effacée. Mais Dieu exalte les humbles : il avait durant la vie comblé son serviteur, l’enrichissant de la sagesse du ciel, de l’esprit de prophétie et de discernement des cœurs, de la puissance des miracles, de tous les dons ; il rendit aussi sa mort précieuse et son sépulcre glorieux. Joseph mourut aux temps et lieu qu’il avait auparavant prédits, en la soixante et unième année de son âge, à Osimo dans le Picénum. Ses miracles continuant après sa mort de le mettre en lumière, Benoît XIV l’inscrivit dans les fastes des Bienheureux, Clément XIII dans ceux des Saints ; Clément XIV, qui était du même Ordre, en étendit l’Office et la Messe à toute l’Église.
   Nous louons Dieu pour les dons prodigieux qu’il daigna vous faire ; mais vos vertus sont merveilles plus grandes. Sans elles, les premiers demeuraient suspects à l’Église, à l’Église défiante encore, le plus souvent, lorsque depuis longtemps déjà le monde applaudit et admire. L’obéissance, la patience, la charité croissant dans l’épreuve, donnèrent en vous leur cachet d’authenticité divine incontestable à ces faits extraordinaires, dont une contre-façon grimaçante ne dépasse pas le pouvoir naturel de l’ennemi. Satan peut promener Simon dans les airs ; il ne saurait faire un homme humble. Digne fils du séraphin d’Assise, puissions-nous à votre suite nous envoler, non par les airs, mais dans les régions de la lumière véritable où, loin de la terre et de ses passions, notre vie soit cachée comme la vôtre avec le Christ en Dieu [Collecte et Ant. propres de la fête. Col. III, 3.].
   LE XIX SEPTEMBRE. SAINT JANVIER, ÉVÊQUE ET MARTYR, ET SES COMPAGNONS, MARTYRS.
   JANVIER ne cesse pas d’annoncer l’Évangile à toute créature ; son sang miraculeux perpétue le témoignage qu’il rendit au Christ. Où sont tant d’hommes qui pour croire, disent qu’ils voudraient avoir vu ? Naples aujourd’hui les appelle ! ils y verront le sang du martyr, mis en présence de sa tête tranchée pour Dieu il y a seize cents ans, bouillonner comme à l’heure où il s’échappa de ses veines sacrées.
   Non ; les miracles ne font pas défaut en nos temps à l’Église. Dieu, sans doute, ne saurait se prêter aux exigences fantaisistes d’un orgueil prétendant dicter les conditions des prodiges qu’il réclame pour s’incliner devant la Majesté infinie. Mais l’intervention du Seigneur, se manifestant par l’interruption des lois de nature que lui-même a posées, que lui seul peut suspendre, n’a manqué pour nul homme de bonne foi à aucune époque de l’histoire ; elle manque aujourd’hui moins que jamais.
   Voici la Légende de saint Janvier et des compagnons de son glorieux martyre.
   Januarius, Beneventi episcopatus, Diocletiano et Maximiano in christianos sævientibus, ad Timotheum Campainiae præsidem ob christianae fidei professionem Nolam perducitur. Ibi ejus constantia varie tentata, in ardentum fornacem conjectus, ita illæsus evasit, ut ne vestimentum aut capillum quidem flamma violaverit. Hinc præses accensus iracundia, martyris corpus imperat usque eo distrahi, quoad nervorum compages artuumque solvantur. Festus interea ejus diaconus, et Desiderius lector comprehensi, vinctique, una cum episcopo ante rhedam præsidis Puteolos pertrahuntur, et in eumdem carcerem, in quo Sosius Misenas, et Proculus Puteolanus diaconus, Eutyches et Acutius laici ad bestias damnati detinebantur, simul conjiciuntur.
   Au temps où Dioclétien et Maximien persécutaient les chrétiens, Janvier, évêque de Bénévent, fut conduit à Nole pour y répondre de sa foi devant Timothée, préfet de Campanie. Là, sa constance eut à subir divers assauts. Jeté dans une fournaise ardente, il en sortit sans nul dommage, sans même que la flamme eût consumé ses vêtements ni un seul de ses cheveux. En suite de quoi, le préfet furieux commanda que l’on disloquât le Martyr, de telle sorte que les nerfs par tout son corps fussent arrachés de leurs jointures. Cependant on avait saisi son diacre Festus et le lecteur Didier ; on les charge de chaînes, et on les traîne avec l’évêque devant le char du préfet jusqu’à Pouzzoles. Ils y sont jetés dans le même cachot où se trouvaient déjà Sosie et Proculus, diacres, le premier de Misène, le second de Pouzzoles, ainsi que les laïques Eutychés et Acutius, comme eux condamnés aux bêtes.
   Postero die omnes in amphitheatro feris objecti sunt : quæ naturalis oblitæ feritatis, ad Januarii pedes se prostravere. Id Timotheus magicis cantionibus tribuens, cum sententiam capitis in Christi Martyres pronuntiasset, oculis repente captus, orante mox beato Januario, lumen recepit : quo miraculo hominum millia fere quinque Christi fidem susceperunt. Verum ingratus judex nihilo placatio factus beneficio, sed conversione tantæ multitudinis actus in rabiem ; veritus maxime principum decreta, sanctum episcopum cum sociis gladio percuti jussit.
   Le lendemain, tous furent exposés dans l’amphithéâtre ; mais les bêtes, oubliant leur férocité naturelle, se couchèrent aux pieds de Janvier. Ce qu’attribuant à des enchantements magiques, Timothée condamna les Martyrs à la décapitation ; mais soudain il perdit la vue, pour ne la recouvrer peu après qu’à la prière du bienheureux Janvier. À ce miracle, environ cinq mille hommes crurent au Christ. Un tel bienfait eût dû adoucir le juge ; mais mis en rage par la conversion d’une telle multitude, et craignant par-dessus tout les édits des princes, il fit frapper du glaive le saint évêque avec ses compagnons.
   Horum corpora finitimæ urbes, pro sui quæque studio certum sibi patronum ex iis apud Deum adoptandi, sepelienda curarunt. Januarii corpus Neapolitani divino admonitu extulere : quod primo Beneventum, inde ad monasterium montis Virginis, postremo Neapolim translatum, et in majori ecclesia conditum, multis miraculis claruit. Sed illus in primis memorandum, quod erumpentes olim e monte Vesuvio flammarum globos, nec vicinis modo, sed longinquis etiam regionibus vastitatis metum afferentes, extinxit. Præclarum illum quoque quod ejus sanguis, qui in ampulla vitrea concretus asservatur, cum in conspectu capitis ejusdem Martyris ponitur, admirandum in modum colliquefieri et ebullire, perinde atque recens effusus, ad hæc usque tempora cernitur.
   Dans le désir de s’assurer parmi eux des patrons près de Dieu, les villes voisines eurent soin de leur sépulture. Les Napolitains, avertis d’en haut, prirent le corps de Janvier, qui, porté d’abord à Bénévent, puis au monastère du Mont-Vierge, fut enfin transféré à Naples et placé dans la principale église. Il y brilla par beaucoup de miracles. L’un des plus mémorables est celui par lequel il éteignit dans une éruption les flammes du Vésuve, dont les tourbillons menaçaient de ruine, non seulement les alentours, mais encore de lointaines contrées. Célèbre encore est celui-ci : le sang coagulé du Martyr est conservé dans une fiole de verre ; or, quand on le met en présence de la tête de Janvier, on le voit se liquéfier et bouillonner d’une manière merveilleuse comme s’il venait d’être répandu ; ce prodige continue de nos jours.
   Saints Martyrs, et vous surtout, Janvier, qui fûtes leur chef par le courage autant que par la dignité du pontificat, votre gloire présente accroît notre désir du ciel ; vos luttes passées nous animent pour le combat de la vie ; vos miracles permanents nous confirment dans la foi. Louange et reconnaissance vous sont par suite bien dues en ce jour de triomphe. Nous en acquittons le tribut dans l’allégresse de nos cœurs.
   Daignez, en retour, étendre jusqu’à nous la protection dont se montrent justement fières les heureuses cités qui vivent sous votre puissant patronage. Protégez ces villes croyantes dans les assauts que leur livre l’enfer. Puissiez-vous, à rencontre des défaillances sociales, offrir au Christ roi la fidélité grandissante de ceux qui de près ou de loin vous honorent !
   LE XX SEPTEMBRE. S. EUSTACHE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS.
   Vingt septembre ! Date qui marque l’un des plus sombres jalons de l’histoire. À l’apogée de sa puissance, aux grands jours de Pépin et de Charlemagne, la fille aînée de l’Église avait couronné sa mère ; reine. de fait comme de droit parmi les rois de la terre, l’Église, dans son chef, régna jusqu’à l’heure où, après mille ans, Satan mit à profit la ruine de la France tombée, pour dépouiller Pierre du patrimoine qui assurait son indépendance. L’Exaltation de la sainte Croix projette bien toujours sur nous ses rayons.
   Comme hier, un groupe de martyrs, une famille entière, le père, la mère, les fils, forment à l’étendard du salut un rempart glorieux. Rien de mieux attesté que l’antiquité de leur culte, en Orient comme en Occident. Moins assurés sont les détails de leur vie. Placide le tribun, dont Josèphe énumère les exploits dans sa Guerre des Juifs [Jos. De bello jud. III, 3, 4, 13 ; IV, 2 ; V, 3.], aurait-il quelque rapport avec Eustache célébré en ce jour ? La généalogie de notre Saint le rattacherait-elle à la famille Octavia, d’où sortit Auguste ? Et faut-il voir son direct héritier dans le noble Tertullus confiant à saint Benoît son fils Placide, l’enfant bien-aimé du patriarche, le protomartyr de l’Ordre bénédictin [Grec. Dial. II, 3.] ? Subiaco posséda longtemps la montagne où d’antiques traditions placent le lieu de l’apparition du cerf mystérieux ; Tertullus l’aurait léguée comme héritage patrimonial au monastère auquel il donnait son fils. Mais le temps nous permet à peine de rappeler du moins que ces questions furent posées [KIRCHNER, Historia Eustachia-Mariana, P. II, III.].
   Il est peu de Légendes aussi touchantes que celle de nos Martyrs.
   Eustachius, qui et Placidus, genere, opibus et militari gloria inter Romanos insignis, sub Trajano imperatore magistri militum titulum meruit. Cum vero sese aliquando in venatione exerceret, ac fugientem miræ magnitudinis cervum insequeretur, vidit repente inter consistentis feræ cornua excelsam atque fulgentem Christi Domini e cruce pendentis imaginem, cujus voce ad immortalis vitæ prædam invitatus, una cum uxore Theopista, ac duobus parvulis filiis Agapito et Theopisto, christianae militiæ nomen dedit.
   Eustache, appelé aussi Placide, illustre entre les Romains par la naissance, les richesses et la gloire des armes, mérita sous l’empereur Trajan le titre de maître de la milice. Or, un jour que, chassant, il poursuivait un cerf de grandeur extraordinaire, l’animal s’arrêta soudain, et il vit entre ses cornes se dresser brillante l’image du Seigneur crucifié ; il entendit le Christ l’inviter à courir la proie de l’immortelle vie. Théopista, son épouse, et ses deux fils en bas âge, Agapit et Théopiste, entrèrent avec lui dans la milice chrétienne.
   Mox ad visionis pristinæ locum, sicut ei Dominus praeceperat, regressus, illum prænuntiantem audivit, quanta sibi deinceps pro ejus gloria perferenda essent. Quocirca incredibiles calamitates mira patientia perpessus, brevi in summam egestatem redactus est. Cumque clam se subducere cogeretur, in itinere conjugem primum, deinde etiam liberos sibi miserabiliter ereptos ingemuit. Tantis obvolutus ærumnis, in regione longinqua villicum agens, longo tempore delituit, donec cœlesti voce recreatus, ac nova occasione a Trajano conquisitus, iterum bello præficitur.
   Bientôt, de retour au lieu où la vision lui était apparue, selon l’ordre qu’il en avait reçu du Seigneur, il l’entendit lui annoncer combien il aurait à souffrir désormais pour sa gloire. D’incroyables calamités fondirent, en effet, sur lui, et firent briller son admirable patience. Réduit bientôt à l’indigence la plus extrême, il est contraint de se retirer secrètement. Mais en route, son épouse d’abord, ensuite ses fils, lui sont enlevés dans les plus lamentables circonstances. Longtemps, sous le poids de ses malheurs, il demeura caché dans une contrée lointaine, travaillant aux champs. Enfin une voix du ciel releva son âme ; et les conjonctures devinrent telles que Trajan, l’ayant fait chercher, lui confia de nouveau la conduite de la guerre.
   Illa in expeditione, liberis simul cum uxore insperato receptis, victor Urbem ingenti omnium gratulatione ingreditur. Sed paulo post inanibus diis pro parta victoria sacrificare jussus, constantissime renuit. Cumque variis artibus ad Christi fidem ejurandam frustra tentaretur, una cum uxore et liberis leonibus objicitur. Horum mansuetudine concitatus imperator, æneum in taurum subjectis flammis candentem eos immitti jubet, ubi divinis in laudibus consummato martyrio, duodecimo calendis octobris ad sempiternam felicitatem convolarunt. Quorum illæsa corpora religiose a fidelibus sepulta, postmodum ad ecclesiam, eorum nomine erectam honorifice translata sunt.
   Dans cette expédition, il retrouva d’une manière inespérée ses enfants et leur mère. Grandes furent les félicitations de tous, au jour où, vainqueur, il rentra dans Rome. Mais, peu après, l’ordre arriva de sacrifier aux faux dieux en reconnaissance de la victoire. Eustache s’y refusa constamment ; ce fut en vain qu’on chercha par tous les moyens à lui faire abjurer sa foi au Christ. Avec sa femme et ses fils, on le jeta aux lions dont la douceur rendit l’empereur furieux. Il commanda qu’on enfermât les confesseurs dans un taureau d’airain rougi au feu. Ce fut de là qu’ayant consommé leur martyre en glorifiant Dieu, ils s’envolèrent ensemble à l’éternelle félicité le douze des calendes d’octobre. Leurs corps, retrouvés intacts, furent ensevelis pieusement par les fidèles ; on les porta dans la suite avec honneur à l’église bâtie sous leur nom.
   Nos épreuves sont légères près des vôtres, ô Martyrs ! Obtenez-nous de ne point tromper la confiance du Seigneur, quand il nous appelle à souffrir pour lui dans ce monde. La gloire au ciel est à ce prix. Comment triompher avec le Dieu des armées, si nous n’avons marché sous son enseigne ? or, cette enseigne est la Croix. L’Église le sait, et nulles extrémités ne la troublent. Elle n’ignore pas que l’Époux veille, même quand il semble dormir ; elle compte que ses fils déjà glorifiés la protègent… O Martyrs, depuis combien d’années pourtant l’invasion sacrilège assombrit ce jour de votre victoire ! Rome vous gardait avec tant d’amour ! Vengez-vous des audaces de l’enfer, et délivrez-la.
   LE XXI SEPTEMBRE. SAINT MATTHIEU, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE.
   GÉNÉALOGIE de Jésus-Christ fils de David, fils d’Abraham [Matth. I, 1.]. À la suite de l’Aigle et du Lion levés les premiers au ciel de la sainte Liturgie, l’Homme paraît, en attendant que se complète, au mois prochain, le glorieux quadrige promenant le char de Dieu par le monde [Ezech. I.], entourant son trône dans les deux [JOHAN. Apoc. IV.]. Êtres mystérieux, aux six ailes de séraphins, dont les yeux sans nombre fixent l’Agneau debout sur le trône et comme immolé [Ibid. V, 6.], dont la voix répète jour et nuit : Saint, Saint, Saint est le Seigneur Dieu tout-puissant, qui était, et qui est, et qui doit venir [Ibid. V, 8.]. Jean les voit donnant le signal de l’acclamation des élus au Créateur [Ibid. 9-11.] et Rédempteur [Ibid. V, 8-12.]; et quand toute créature, au ciel, sur la terre, sous la terre, a reconnu prosternée les titres de l’Agneau vainqueur à la divinité, à la gloire, à l’empire dans les siècles sans fin [Ibid. 13.], c’est encore eux qui scellent de leur témoignage pour l’éternité l’hommage du monde, disant : Amen ! il est ainsi [Ibid. 14.] !
   Il est donc grand et tout insigne l’honneur des Évangélistes. Matthieu, le donné, mérita son beau nom du jour où, à la parole de Jésus : Suis-moi, il se leva et le suivit [Matth. IX, 9] ; mais le don de Dieu au publicain des bords du lac de Tibériade dépassa celui qu’il faisait lui-même. Le Très-Haut, dont les regards atteignent d’au delà des cieux Ce qu’il y a de plus bas sur la terre, aime à choisir parmi les humbles les princes de son peuple [Psalm. CXII, 4-8.]. Au plus bas rang social, Lévi l’était par sa profession, décriée du juif, méprisée du gentil ; mais plus humble encore apparut-il en son cœur, lorsque, n’imitant pas la délicate réserve à son endroit des autres narrateurs sacrés, il inscrivit devant l’Église son titre honni d’autrefois à côté de celui d’apôtre [Matth. X, 3,].
   C’était relever la miséricordieuse magnificence de Celui qui est venu pour guérir les malades et non les forts, pour appeler, non les justes, mais les pécheurs [Ibid. IX, 12-13.] ; c’était, en exaltant l’abondance de ses grâces, en provoquer la surabondance : Matthieu fut appelé à écrire le premier Évangile. Sous le souffle de l’Esprit, il écrivit, dans cette inimitable simplicité qui parle au cœur, l’Évangile du Messie attendu d’Israël et que les Prophètes avaient annoncé ; du Messie docteur et sauveur de son peuple, descendant de ses rois, roi lui-même de la fille de Sion ; du Messie enfin venu, non pour détruire la Loi [Ibid. V, 17.], mais pour la conduire au plein épanouissement de l’alliance universelle et éternelle.
   Ce fut à l’occasion du banquet offert par la simplicité de sa reconnaissance au bienfaiteur divin, qu’on entendit Jésus, prenant la défense de Lévi autant que la sienne, répondre au scandale qu’y cherchaient plusieurs : Est-ce que les fils de l’Époux peuvent gémir, tant que l’Époux est avec eux ? Mais viendront des jours où l’Époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront [Matth. IX, 15.]. Clément d’Alexandrie atteste par la suite, en effet, l’austérité de l’Apôtre qui ne vivait que de légumes et de fruits sauvages [Clem. Al. Pœdag. II, 1.]. Mais la Légende nous dira aussi son zèle pour Celui qui s’était si suavement révélé à son cœur, sa fidélité à lui garder les âmes enivrées du vin qui fait germer les vierges [Zach. IX, 17.]. Ce fut son martyre ; le témoignage du sang fut pour lui d’affirmer les devoirs et les droits de la virginité sainte. Aussi, jusqu’à la fin des temps, l’Église, consacrant ses vierges, reprendra pour chacune la bénédiction qu’il prononça sur l’Éthiopienne, et que le sang de l’Apôtre-Évangéliste a pénétrée de sa vertu pour jamais [Pontificale rom. De benedict. et consecrat. Virginum : Deus plasmator corporum, afflator animarum.].
   L’Église nous donne ce court récit d’une vie moins connue des hommes que de Dieu.
   MATTHAEUS, qui et Levi, Apostolus et Evangelista, Capharnai cura ad telonium sederet, a Christo vocatus, statim secutus est ipsum : quem etiam cum reliquis discipulis convivio excepit. Post Christi resurrectionem, antequam in provinciam proficisceretur, quae ei ad praedicandum obtigerat, primus in Iudaea, propter eos qui ex circumcisione crediderant, Evangelium Jesu Christi hebraice scripsit. Mox in Aethiopiam profectus, Evangelium praedicavit, ac praedicationem multis miraculis confirmavit.
   Matthieu, nomme encore Lévi, fut Apôtre et Évangéliste. Le Christ l’appela comme il était assis à son bureau de collecteur d’impôts, et aussitôt il le suivit ; c’était à Capharnaüm. Il fit à cette occasion un festin au Maître et à ses autres disciples. Après la résurrection du Seigneur, Matthieu fut le premier qui écrivit l’Évangile de Jésus-Christ ; il le fit en hébreu, pour les fidèles venus de la circoncision, étant encore en Judée et avant de se rendre dans la province échue à son apostolat. Gagnant bientôt après cette province, qui était l’Éthiopie, il y prêcha l’Évangile et confirma sa prédication par beaucoup de miracles.
   Illo igitur in primis miraculo, quo regis filiam a mortuis excitavit, regem patrem, et uxorem ejus, cum universa provincia ad Christi fidem convertit. Rege mortuo, Hirtacus, ejus successor, cum Iphigeniam, regiam filiam, vellet sibi dari in matrimonium, Matthaeum, cujus opera illa virginitatem Deo voverat, et in sancto proposito perseverabat, ad altare mysterium celebrantem jussit occidi. Qui undecimo calendas octobris munus apostolicum martyrii gloria cumulavit. Cujus corpus Salernum translatum, ac postmodum in ecclesia ejus no-mine dedicata, Gregorio Septimo Summo Pontifice conditum, ibidem magno hominum concursu ac pietate colitur.
   Le moindre ne fut pas celui par lequel il ressuscita la fille du roi d’entre les morts, prodige qui fît embrasser la foi du Christ au roi son père, à l’épouse de celui-ci, à tout le pays. Mais le roi mort, Hirtacus, son successeur, prétendant à la main d’Iphigénie la princesse royale, et celle-ci, qui avait consacré à Dieu sa virginité entre les mains de l’Apôtre, persévérant I grâce à lui dans sa résolution sainte, le prince le fit tuer à l’autel où il célébrait les Mystères. Ce fut le onze des calendes d’octobre qu’il couronna son apostolat de la gloire du martyre. Son corps, transporté a Salerne, y fut plus tard, au temps du Souverain Pontife Grégoire VII, placé dans une église dédiée sous son nom ; il y est honoré pieusement par un grand concours de peuple.
   Combien votre humilité plut au Seigneur ! C’est elle qui vous mérite d’être aujourd’hui si grand dans le royaume des cieux [Matth. XVIII, 1-4.] ; c’est elle qui fit de vous le confident de l’éternelle Sagesse incarnée. Cette Sagesse du Père qui se détourne des prudents et se révèle aux petits [Matth. XI, 25.], renouvela votre âme dans sa divine intimité et la remplit du vin nouveau de sa céleste doctrine [Ibid. IX, 17.]. Si pleinement vous aviez compris son amour, qu’elle vous choisit pour premier historien de sa vie terrestre et mortelle. Par vous l’Homme-Dieu se révélait à l’Église. Magnifiques enseignements que les vôtres [Secrète de la fête.], ne se tient pas de dire l’Épouse dans l’auguste secret des Mystères, où elle recueille l’héritage de celle qui ne sut comprendre ni le Maître adoré, ni les Prophètes qui l’annoncèrent !
   Mais il est une parole entre toutes que ceux-là seuls comprennent, des élus mêmes, à qui est donné de la comprendre [Matth. XIX, 10-12.] ; de même qu’au ciel tous ne suivent point l’Agneau partout où il va [Apoc. XIV, 3-4.], que tous non plus ne chantent pas le cantique réservé à ceux-là seuls dont les affections ici-bas ne furent point divisées [I Cor. VII, 33.]. Évangéliste de la virginité [Matth. XXV, 1-13.] comme vous en fûtes l’hostie, veillez sur la portion choisie du troupeau du Seigneur.
   N’oubliez cependant, ô Lévi, nul de ceux pour qui vous nous apprenez que l’Emmanuel a reçu son beau nom de Sauveur [Ibid. 1, 21, 23.]. Le peuple entier des rachetés vous vénère et vous prie. Par la voie qui nous reste tracée grâce à vous dans l’admirable Sermon sur la montagne [Ibid. V-VII.], conduisez-nous tous à ce royaume des cieux dont la mention revient sans fin sous votre plume inspirée.
   LE XXII SEPTEMBRE. SAINT THOMAS DE VILLENEUVE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR.
   En 1517, une épreuve douloureuse frappait la grande famille des Augustins : Luther, sorti d’elle, lançait le cri de révolte auquel toutes les convoitises allaient faire écho pour des siècles. Mais l’Ordre illustre qui, sans le savoir, avait nourri ce rejeton du serpent, était resté bien méritant du Seigneur ; pour la consolation des instituts dont l’excellence même expose à de plus lourdes chutes les sujets parjures, le ciel en donnait sans tarder la preuve. C’était aux premières Vêpres de la Toussaint que l’hérésiarque affichait dans Wittemberg ses thèses fameuses contre les Indulgences et l’autorité du Pontife romain ; or, un mois ne s’était pas écoulé que, le 25 novembre de cette même année 1517, Salamanque voyait Thomas de Villeneuve s’engager à Dieu et prendre parmi les Augustins la place qu’y laissait Luther. Dans les tempêtes sociales, sous le fracas des bouleversements du monde, un saint glorifie plus la tranquille Trinité que tout l’enfer ne saurait l’atteindre.
   À la lumière de ces pensées, nous comprendrons mieux l’opportunité de la fête de ce jour et du récit qui va suivre.
   Thomas in oppido Fontisplani Toletanae dioecesios in Hispania natus anno Domini millesimo quadringentesimo octogesimo octavo, ab optimis parentibus ineunte vita pietatem et singularem in pauperes misericordiam accepit : cujus adhuc puer complura dedit exempla ; sed illud in primis nobile, quod ut nudos operiret, propriis vestibus non semel seipsum exuit. Exacta pueritia, Compluto, quo missus fuerat, ut alumnus in collegio majori sancti Ildefonsi litteris operam daret, patris obitu revocatus, universam haereditatem egenis virginibus alendis dicavit ; eodemque statim reversus est, et sacrae theologiae cursus confectu, adeo doctrina excelluit, ut in eadem Universitate cathedram ascendere jussus, philosophicas theologicasque quaestionis mirabiliter explanaverit : iterum assiduis precibus scientiam sanctorum, et rectam vitae morumque normam a Domine vehementissime postulans. Quare divino instinctu Eremitarum sancti Augustini amplexus est institutum.
   Thomas naquit l’an du Seigneur mil quatre cent quatre-vingt-huit, au bourg de Fuenllana du diocèse de Tolède en Espagne. Dès le début de la vie, il fut initié par ses saints parents à la piété et à cette miséricorde extraordinaire pour les pauvres dont il donna, encore enfant, nombre de preuves, au point que même, plus d’une fois, il se dépouilla de ses propres vêtements pour couvrir ceux qui étaient nus. Sorti du premier Age, on l’envoya à Alcala pour étudier les lettres au grand collège de saint Ildefonse. Rappelé par la mort de son père, il consacra tout l’héritage qui lui revenait à l’entretien des vierges sans fortune, et revint aussitôt continuer ses études. Après avoir achevé le cours de théologie, sa doctrine parut si éminente qu’on lui donna une chaire dans cette Université. Il y traita des questions philosophiques et théologiques avec un succès admirable. Cependant il implorait du Seigneur, en d’assidues et instantes prières, la science des saints et un genre de vie conforme à ses aspirations de droiture. Dieu donc lui inspira d’embrasser l’institut des Ermites de Saint-Augustin.
   Religionem professus, omnibus religiosi hominis virtutibus et ornamentis excelluit, humilitate, patientia, continentia, sed ardentissima caritate summe conspicuus : inter varios et assiduos labores orationi rerumque divinarum meditationi invicto spiritu semper intentus. Praedicandi onus, utpote sanctimonia et doctrina praestans, subire jussus, cœlesti aspirante gratia, innumerabilis e vitiorum coeno in vitam salutis eduxit. Regendis deinde fratribus admotus, prudentiam, aequitatem et mansuetudinem pari sedulitate ac severitate conjunxit : adeo ut priscam sui Ordinis disciplinam multis in locis vel firmaverit, vel restituerit.
   Profès, on vit briller en lui excellemment toutes les vertus qui parent le religieux, l’humilité, la patience, la pureté, l’ardente charité surtout qui le caractérise. La diversité ni la continuité de ses travaux ne purent jamais distraire son âme persévéramment fixée dans la prière et la méditation des choses divines. Sa sainteté et sa science, également supérieures, lui firent imposer le fardeau de la prédication ; innombrables furent ceux que sa parole, animée par la grâce céleste, ramena du bourbier des vices à la voie du salut. Appelé ensuite à conduire ses frères, il sut allier avec un zèle sévère la prudence, l’équité, la douceur ; d’où advint que la discipline primitive de son Ordre se trouva par lui soit affermie, soit rétablie, en beaucoup de lieux.
   Granatensis archiepiscopus designatus, mira humilitate et constantia insigne munus rejecit. Verum non multo post Valentinam ecclesiam, superiorum auctoritate coactus, gubernandam suscepit : quam annis ferme undecim ita rexit, ut sanctissimi et vigilantissimi pastoris partes expleverit. Ceterum consueta vivendi ratione nihil admodum immutata, inexplebili caritati multo magis indulsit, cum amplos ecclesiae reditus in egenos dispersit, ne lectulo quidem Bibi relicto : nam eum, in quo decumbebat, cum in cœlum evocaretur, ab eodem commodatum habuit, cui paulo ante eleemosynae loco donaverat. Obdormivit in Domino sexto idus septembris, annos natus octo et sexaginta. Servi sui sanctitatem adhuc viventis, et exinde post mortem, miraculis Deus testatam voluit ; praesertim, cum horreum, frumento pauperibus distributo, penitus vacuum, repente plenum inventum est, et cum ad ejus sepulchrum puer mortuus revixit. Quibus aliisque non paucis fulgentem signis Alexander Septimus Pontifex Maximus Sanctorum numero adscripsit, atque ejus memoriam quarto decimo calendas octobris celebrari mandavit.
   Nommé à l’archevêché de Grenade, son admirable humilité refusa invinciblement cet insigne honneur. Mais peu après, l’ordre de ses supérieurs le contraignit d’accepter le gouvernement de l’église de Valence ; il s’y montra, près de onze années, le plus saint et le plus vigilant des pasteurs. Sans rien changer aucunement à sa manière de vivre antérieure, il donna seulement plus libre carrière à son insatiable charité, grâce aux riches revenus de son église qu’il distribuait aux pauvres, sans se réserver même un lit ; car le lit d’où il s’envola au ciel lui fut prêté par celui auquel il l’avait donné en aumône peu auparavant. Ce fut le six des ides de septembre, à l’âge de soixante-huit ans, qu’il s’endormit dans le Seigneur. Dieu voulut attester la sainteté de son serviteur par des prodiges, après comme avant sa mort ; un grenier complètement épuisé par les distributions faites aux pauvres, se trouva rempli de blé subitement ; un enfant ressuscita à son tombeau. Ces grands miracles, et beaucoup d’autres qui le mettaient en lumière, amenèrent le Souverain Pontife Alexandre VII à l’inscrire au nombre des Saints ; il fixa au quatorze des calendes d’octobre le jour où serait célébrée sa mémoire.
   Votre nom comme votre justice demeureront à jamais ; car vous avez, ô Thomas, répandu les bienfaits avec profusion sur le pauvre [Psalm. CXI, 9 ; Ant. de Magnificat.], et toute l’assemblée des saints publie vos aumônes [Eccli. XXXI. Ant. de Benedictus.]. Enseignez-nous la miséricorde envers nos frères, pour obtenir nous-mêmes, votre prière aidant, miséricorde auprès de Dieu.
   Vous êtes puissant près de la Reine des cieux, dont vous aimiez à publier les louanges en cette terre de l’exil. Le jour de sa bénie nativité fut celui de votre entrée dans la vraie patrie. Apprenez-nous à la connaître toujours plus ; faites-nous croître en son amour.
   Protégez l’Espagne dont vous êtes l’honneur, votre Église de Valence, l’Ordre où vous précédèrent dans les voies de la sainteté Nicolas de Tolentino et Jean de Sahagun. Bénissez, au pays de France, ces héritières de votre charité dont la pieuse milice, depuis trois siècles bientôt, fait bénir le nom de saint Thomas de Villeneuve et celui de saint Augustin votre père.
   Puissent, dans le monde entier, les prédicateurs de la parole sainte mettre à profit les monuments heureusement conservés d’une éloquence qui vous rendit l’oracle des princes et la lumière du pauvre, qui vous fit proclamer l’organe de l’Esprit-Saint [Alexand. VII, Bulla canonizat.].
   À Sion en Valais, au lieu dit Agaune, le natal des saints Martyrs Maurice, Exupère, Candide, Victor, Innocent et Vital, avec leurs compagnons de la légion Thébéenne, qui, massacrés sous Maximien pour le Christ, ont rempli le monde de la renommée de leur mort [Martyrologe, à ce jour.]. Avec Rome, ayons un souvenir pour ces vaillants dont le patronage fait la gloire des armées chrétiennes et d’Églises sans nombre. « Empereur, nous sommes vos soldats, disaient-ils ; nous sommes aussi pourtant les serviteurs de Dieu. Pour lui furent nos premiers serments ; si nous violons ceux-là, quelle confiance aurez-vous dans les autres [Eucher. ad Sylvium.] ? » Il n’est consigne ou discipline qui l’emporte sur rengagement du baptême. Quand s’affirme en face des princes le Dieu des armées, l’honneur et la conscience font un devoir à tout soldat de préférer l’ordre du Chef à celui des subalternes.
   ORAISON.
   ANNUE, quaesumus omnipotens Deus : ut sanctorum Martyrum tuorum Mauritii et Sociorum ejus nos laetificet festiva solemnitas ; ut quorum suffragiis nitimur, eorum natalitiis gloriemur. Per Dominum
   Dieu tout-puissant, daignez nous entendre : que la solennité festive de vos saints Martyrs Maurice et ses compagnons soit pour nous source d’allégresse ; comme leur suffrage est notre appui, que leur naissance au ciel soit notre gloire. Par Jésus-Christ.
   LE XXIII SEPTEMBRE. SAINT LIN, PAPE ET MARTYR.
   Une obscurité mystérieuse entoure la vie des premiers Vicaires de l’Homme-Dieu ; ainsi se dérobent aux yeux les premières assises d’un monument fait pour défier la durée. Porter l’Église éternelle, est assez pour leur gloire ; assez pour justifier notre confiance, animer notre gratitude. Laissons disserter les doctes sur tel ou tel point de la courte Légende qui va suivre ; cette fête était réclamée par le cœur de l’Épouse : elle est le témoignage de sa vénération émue pour l’humble et doux Pontife qui, le premier, rejoignit Pierre aux cryptes Vaticanes.
   LINUS Pontifex, Volaterris in Etruria natus, primus post Petrum gubernavit Ecclesiam. Cujus tanta fides et sanctitas fuit, ut non solum daemones ejiceret, sed etiam mortuos revocaret ad vitam. Scripsit res gestas beati Petri, et ea maxime quae ab illo acta sunt contra Simonem magum. Sancivit, ne qua mulier, nisi velato • capite in ecclesiam introiret. Huic Pontifici caput amputatum est ob constantiam christianae fidei, jussu Saturnini impii et ingratissimi consularis, cujus filiam a daemonum vexatione liberaverat. Sepultus est in Vaticano prope sepulchrum principis Apostolorum, nono calendas octobris. Sedit annos undecim, menses duos, dies viginti tres, creatis bis mense decembri episcopis quindecim, presbyteris decem et octo.
   Lin, Pape, né en Toscane à Volterra, gouverna le premier l’Église à la suite de Pierre. Si grandes étaient sa foi et sa sainteté que non seulement il chassait les démons, mais ressuscitait aussi les morts. Il écrivit les actes du bienheureux Pierre, et spécialement ce qu’il avait fait contre Simon le magicien II décréta qu’aucune femme n’entrerait dans l’église sans voile sur sa tête. La constance de sa foi chrétienne valut au Pontife une sentence de décapitation de la part de Saturninus, consulaire impie et ingrat, dont il avait délivré la fille que tourmentaient les démons. On l’ensevelit au Vatican près du tombeau du prince des Apôtres, le neuf des calendes d’octobre. Il siégea onze ans, deux mois, vingt-trois jours ; en deux fois, au mois de décembre, il créa quinze évêques et dix-huit prêtres.
   Ce fut personnellement et à la vue de tous, que le Seigneur investit Simon fils de Jean du pontificat suprême ; non moins directement, bienheureux Pontife, mais invisiblement, vous reçûtes de Jésus les clefs du royaume des cieux. À vous commence ce règne complet de la foi pure où l’Église, sans ouïr derechef l’Homme-Dieu dire à Pierre : Pais mes brebis, s’incline pourtant devant la permanence de son autorité en l’homme dûment désigné comme représentant de l’Époux. Obtenez que les ombres d’ici-bas ne rendent jamais incertaine notre obéissance ; faites qu’au jour de l’éternité, nous méritions de contempler avec vous le Chef divin dans la lumière.
   Rome associe aux honneurs du premier successeur de Pierre la mémoire sainte de Thècle la proto-martyre. Faisons comme elle écho en ce jour au concert unanime des Pères de l’Orient et de l’Occident. Lorsque, sur la fin du III° siècle de notre ère, Méthodius, le Pontife Martyr, donnait à l’Église son Banquet des vierges, il plaçait au front de la vierge d’Icône la plus belle des couronnes distribuées aux convives de l’Époux [METHOD. Conviv. dec. virg. XI,1.]. C’était justice pour celle que Paul avait formée, la rendant plus supérieure encore dans l’Évangile qu’elle ne l’était dans la philosophie et toute science [Ibid. VII. IX,]. L’héroïsme avait en elle suivi la lumière ; la force de l’âme y soutint la magnanimité des résolutions ; la gloire d’un multiple martyre fut acquise à celle dont le corps, aussi ferme que l’âme en sa blancheur virginale [Ibid. VIII, XVII.], triompha du feu, des fauves, des monstres marins.
   C’est elle qui triomphe encore au Banquet mystérieux. La Sagesse est en elle, cithare divine harmonisant son âme, résonnant sur ses lèvres en accents d’admirable éloquence [Ibid. VII, IX ; VIII.], en sublime poésie. Quand, le festin achevé, les vierges debout rendent grâces au Seigneur, c’est elle qui préside le chœur, et elle chante :
   « Pour vous, Époux, je me garde pure ; je viens à vous, ma lampe allumée.
   « J’ai fui les délices de la vie, l’amère félicité des humains ; j’aspire à voir toujours votre beauté. – Pour vous, Époux, je me garde pure ; je viens à vous, ma lampe allumée.
   « J’ai dédaigné l’union d’un mortel, j’ai quitté la maison remplie d’or ; recevez-moi au bienheureux secret de votre amour.—Pour vous, Époux, je me garde pure ; je viens à vous, ma lampe allumée.
   « Du dragon j’ai déjoué les ruses, du feu j’ai bravé la flamme, des animaux féroces j’ai subi les assauts ; je vous attends des cieux. – Pour vous, Époux, je me garde pure ; je viens à vous, ma lampe allumée.
   « O Verbe, éprise de vous, j’ai oublié la terre de ma naissance, j’ai oublié les jeux des compagnes de mon âge, et ma mère, et mes nobles aïeux ; car vous m’êtes tout, ô Christ. – Pour vous, Époux, je me garde pure ; je viens à vous, ma lampe allumée [Method. Conviv. dec. virg. XI, II.]. »
   ORAISON.
   Da, quaesumus omnipotens Deus : ut qui beatae Theclae Virginis et Martyris tuae natalitia colimus, et annua solemnitate laetemur, et tantae fidei proficiamus exemplo. Per Dominum.
   Dieu tout-puissant, nous célébrons le jour natal de la bienheureuse Thècle, votre Vierge et Martyre ; que cette solennité annuelle soit notre joie ; que l’exemple d’une si grande foi nous soit profitable : c’est la prière que nous vous adressons. Par Jésus-Christ.
   LE XXIV SEPTEMBRE. NOTRE-DAME DE LA MERCI.
   Septembre se termine avec la lecture du livre de Judith et de celui d’Esther en l’Office du Temps. Libératrices glorieuses, qui figurèrent Marie dont la naissance illumine ce mois d’un éclat si pur, dont, sans plus tarder, le secours est acquis au monde.
   Adonaï, Seigneur, vous êtes grand ; nous vous admirons, Dieu qui remettez le salut aux mains de la femme [Ant. ad Magnificat in Iis Vesp. Dom. IV septembr.] : ainsi l’Église ouvre l’histoire de l’héroïne qui sauva Béthulie par le glaive, tandis que, pour arracher son peuple à la mort, la nièce de Mardochée n’employa qu’attraits et prières. Douceur de l’une, vaillance de l’autre, beauté des deux, la Reine que s’est choisie le Roi des rois éclipse tout dans sa perfection sans rivale ; or, la fête présente est un monument de la puissance qu’elle déploie pour délivrer, elle aussi, les siens.
   Le Croissant ne grandissait plus. Refoulé sur la terre des Espagnes, contenu en Orient par le royaume latin de Jérusalem, on le vit, dans le cours du XIIe siècle, demander plus que jamais à la piraterie les esclaves que la conquête avait cessé de lui fournir. Moins inquiétée par les croisés d’alors, l’Afrique sarrasine courut la mer pour alimenter le marché musulman. L’âme frémit à la pensée des innombrables infortunés de toute condition, de tout sexe, de tout âge, enlevés sur les côtes des pays chrétiens ou capturés sur les flots, et subitement distribués entre le harem ou le bagne. Il y eut là pourtant, sous l’affreux secret de geôles sans histoire, d’admirables héroïsmes où Dieu ne fut pas moins honoré que dans les luttes des anciens martyrs remplissant à bon droit le monde de leur renommée ; sous l’œil surpris des Anges, après douze siècles, il y eut là pour Marie l’occasion d’ouvrir, dans le domaine de la charité, des horizons nouveaux où les chrétiens restés libres, se dévouant à sauver leurs frères, feraient preuve eux-mêmes d’héroïsmes encore inconnus. Et n’est-ce point là, amplement justifiée, la raison qui permet le mal passager de cette terre ? sans lui, le ciel, qui doit durer toujours, eût été moins beau à jamais.
   Lorsque, en 1696, Innocent XII étendit la fête de ce jour à l’Église entière, il ne fit qu’offrir à la reconnaissance du monde le moyen de s’exprimer dans un témoignage aussi universel que l’était le bienfait.
   À la différence de l’Ordre de la Très Sainte Trinité qui l’avait précédé de vingt ans, celui de la Merci, fondé pour ainsi dire en plein champ de bataille contre les Maures, compta plus de chevaliers que de clercs à son origine. On le nomma l’Ordre royal, militaire et religieux de Notre-Dame de la Merci pour la rédemption des captifs. Ses clercs vaquaient plus spécialement à l’accomplissement de l’Office du chœur dans les commanderies ; les chevaliers surveillaient les côtes, et s’acquittaient de la mission périlleuse du rachat des prisonniers chrétiens. Saint Pierre Nolasque fut le premier Commandeur ou grand Maître de l’Ordre ; on le retrouva, lors de l’invention de ses précieux restes, armé encore de la cuirasse et de l’épée.
   Lisons les lignes suivantes où l’Église, rappelant des faits déjà connus [Fêtes des SS. Pierre Nolasque et Raymond de Pegnafort, 31 et 23 janvier.], nous donne aujourd’hui sa pensée.
   Quo tempore major feliciorque Hispaniarum pars diro Saracenorum opprimebatur jugo, innumerique fideles sub immani servitute, maximo cum periculo christianae fidei abiurandae omittendaeque salutis aeternae, infeliciter detinebantur, beatissima cœlorum Regina, tot tantisque benigniter occurrens males, nimiam caritatem suam in iis redimendis ostendit. Nam sancto Petro Nolasco, pietate et opibus florenti, qui sanctis vacans meditationibus jugiter animo recogitabat qua ratione tot Christianorum aerumnis sub Maurorum captivitate degentium succurri posset, ipsamet beatissima Virgo serena fronte se conspiciendam dedit, et acceptissimum sibi ac unigenito suo Filio fore dixit, si suum in honorem institueretur Ordo religiosorum, quibus cura incumberet captivos e Turcarum tyrannide liberandi. Qua cœlesti visione vir Dei recreatus, mirum est, quo caritatis ardore flagrare cœperit, hoc unum servans in corde suo, ut ipse, ac instituenda ab eo religio maximam illam caritatem sedulo exercerent, ut quisque animam suam poneret pro amicis et proximis suis.
   Au temps où le joug du Sarrasin pesait de tout son poids sur la plus grande et la plus fortunée partie des Espagnes, lorsqu’innombrables étaient les malheureux fidèles exposés sous une affreuse servitude au danger imminent de renier la foi et d’oublier leur salut éternel, la Reine bienheureuse des cieux, subvenant dans sa bonté à tant de maux, montra sa grande chanté pour racheter les siens. Elle apparut à saint Pierre Nolasque, dont la piété égalait la fortune et qui, dans ses méditations devant Dieu, songeait sans cesse au moyen de secourir tant d’infortunés chrétiens prisonniers des Maures ; douce et propice, la Vierge bienheureuse daigna dire qu’elle aurait pour très agréable, ainsi que son unique Fils, que fut fondé en son honneur un Ordre religieux auquel incomberait la tâche de délivrer les captifs de la tyrannie des Turcs. Animé par cette vision du ciel, on ne saurait dire de quelle ardeur de charité ne fut pas embrasé l’homme de Dieu ; il n’eut plus qu’une pensée au cœur : se dévouer, lui et l’Ordre qu’il devait établir, à la pratique de cette très haute charité qui consiste à livrer sa vie pour ses amis et son prochain.
   Ea ipsa nocte eadem Virgo sanctissima beato Raymundo de Pennafort, et Jacobo Aragoniae regi apparuit, idipsum de religiosis instituendis admonens, suadensque, ut opem pro constructione tanti operis ferrent. Petrus autem statim ad Raymundi pedes, qui ipsi erat a sacris confessionibus, advolans, ei rem omnem aperuit : quem etiam cœlitus instructum reperit, ejusque directioni se humillime subjecit. At superveniens Jacobus rex, quam at ipse acceperat a beatissima Virgine, revelationem exsequi statuit. Unde collatis inter se consiliis, et consentientibus animis, in honorem ejusdem Virginis Matris Ordinem instituere aggressi sunt, sub invocatione sanctæ Mariæ de Mercede Redemptionis captivorum.
   Or, en cette même nuit, la Vierge très sainte s’était révélée au bienheureux Raymond de Pegnafort et au roi Jacques d’Aragon, leur signifiant également son désir au sujet desdits religieux et les priant de s’employer pour une œuvre de telle importance. Pierre donc étant de suite accouru aux pieds de Raymond, qui était son confesseur, pour lui raconter toute chose, le trouva lui-même instruit d’en haut, et se soumit humblement à sa direction. Le roi Jacques survint alors, honoré lui aussi des révélations de la bienheureuse Vierge, et résolu de leur donner suite. C’est pourquoi, après en avoir conféré entre eux, d’un commun accord, ils entreprirent d’instituer en l’honneur de la Vierge Mère l’Ordre auquel serait donné le nom de Sainte-Marie de la Merci pour la Rédemption des captifs.
   Die igitur decima augusti anno Domini millesimo ducentesimo decimo octavo, rex idem Jacobus eam institutionem jampridem ab iisdem sanctis viris conceptam exsequi statuit, sodalibus quarto voto adstrictis, manendi in pignus sub paganorum potestate, si pro christianorum liberatione opus fuerit. Quibus rex ipse arma sua regia in pectore deferre concessit, et a Gregorio Nono illus tam præcellentis erga proximum caritatis institutum et religionem confirmari curavit. Sed et ipse Deus per Virginem Matrem incrementum dedit, ut talis institutio celerius ac felicius totum per orbem divulgaretur, sanctisque viris floruerit caritate ac pietate insignibus, qui eleemosynas a Christi fidelibus collectas in pretium redemptionis suorum proximorum expenderent, seque ipsos interdum darent in redemptionem multorum. Ut autem tanti beneficii et institutionis debitæ Deo et Virgini Matri referantur gratiæ, Sedes apostolica hanc peculiarem festivitatem celebrari, et Officium recitari indulsit, cum alia fere innumera eidem Ordini privilegia pariter contulisset.
   Le dix août donc de l’an du Seigneur douze cent dix-huit, le roi Jacques exécuta le dessein précédemment mûri par ces saints personnages ; par un quatrième vœu, les nouveaux religieux s’obligeaient à rester en gage sous puissance des païens, s’il était nécessaire pour la délivrance des chrétiens. Le roi leur accorda de porter sur la poitrine ses propres armes ; il prit soin d’obtenir de Grégoire IX la confirmation d’un institut religieux que recommandait une charité si éminente envers le prochain. Mais lui aussi Dieu même, par la Vierge Mère, donna tels accroissements à l’œuvre, qu’elle fut bientôt heureusement connue dans le monde entier ; elle compta nombre de sujets remarquables en sainteté, piété, charité, recueillant les aumônes des fidèles du Christ et les employant au rachat du prochain, se livrant eux-mêmes plus d’une fois pour la délivrance d’un grand nombre. Il convenait que pour une telle institution, pour tant de bienfaits, de dignes actions de grâces fussent rendues à Dieu et à la Vierge Mère ; et c’est pourquoi le Siège apostolique, après mille autres privilèges dont il avait comblé cet Ordre, accorda la célébration de cette fête particulière et de son Office.
   Soyez bénie, ô vous, l’honneur de votre peuple et notre joie [Judith, XV, 10.] ! Au jour de votre Assomption glorieuse, c’était bien pour nous que vous montiez prendre possession de votre titre de Reine [Esther, IV, 14.] ; les annales de l’humanité sont pleines de vos interventions miséricordieuses. Ils se comptent par millions ceux dont vous fîtes tomber les chaînes, les captifs arrachés par vous à l’enfer du Sarrasin, vestibule de celui de Satan. En ce monde qui tressaille au souvenir récemment renouvelé de votre bénie naissance, votre sourire a suffi toujours pour dissiper les nuages, pour sécher les pleurs. Que de douleurs encore cependant sur cette terre où, dans les jours de votre mortalité, vous-même voulûtes goûter à si longs traits au calice des souffrances ! Douleurs sanctifiantes pour quelques-uns, douleurs fécondes ; hélas ! aussi, douleurs stériles et pernicieuses d’infortunés qu’aigrit l’injustice sociale, pour qui l’asservissement de l’usine, l’exploitation aux mille formes du faible par le fort, apparaît bientôt pire que n’eût été l’esclavage d’Alger ou de Tunis. Vous seule, ô Marie, pouvez dénouer ces inextricables liens dont l’ironie du prince du monde enserre une société qu’il a dévoyée au nom des grands mots d’égalité et de liberté. Daignez intervenir ; montrez que vous êtes Reine. La terre entière, l’humanité vous dit comme Mardochée à celle qu’il avait nourrie : Parler au Roi pour nous, et délivrez-nous de la mort [Ibid. XV, 1-3.].
   LE XXVI SEPTEMBRE. SAINT CYPRIEN, MARTYR, ET SAINTE JUSTINE, VIERGE ET MARTYRE.
   « Qui que vous soyez que séduisent les mystères des démons, nul de vous ne surpassera mon zèle pour ces faux dieux, ni mes recherches à leur sujet, ni la vaine puissance qu’ils m’avaient communiquée, moi, Cyprien, dès l’enfance au service du dragon dans la citadelle Palladique. Apprenez de moi la tromperie de leurs illusions. Une vierge m’a montré que leur pouvoir n’est que fumée. Le roi des démons s’est arrêté à la porte d’une enfant, sans pouvoir la franchir. Celui qui tant promet, n’est que menteur. Une femme se joue de celui qui se vante d’agiter la terre et les deux. Le lion rugissant n’est qu’un, moucheron qui se dérobe, devant Justine la chrétienne et la vierge [Confessio Cypriani Antiocheni, I, II]. »
   CYPRIANUS primum magus, postea Martyr, cum Justinam, christianam virginem, quam juvenis quidam ardenter amabat, cantionibus ac veneficiis ad ejus libidinis assensum allicere conaretur, daemonem consuluit, quanam id re consequi posset. Cui daemon respondit, nullam illi artem processuram adversus eos, qui vere Christum colerent. Quo responso commotus Cyprianus, vehementer. dolere coepit vit superioris institutum. Itaque relictis magicis artibus, se totum ad Christi Domini fidem convertit. Quam ob causam una cum virgine Justina comprehensus est, et ambo colaphis flagellisque caesi sunt : mox in carcerem conjecti, si forte sententiam commutarent. Verum inde postea emissi, cum in christiana religione constantissimi reperirentur, in sartaginem plenam fer-ventis picis, adipis et cerae injecti sunt. Demum Nicomediae securi feriuntur. Quorum projecta corpora, cum sex dies inhumata jacuissent, noctu quidam nautae clam ea in navem imposita Romam portaverunt ac primum in praedio Rufinae nobilis feminae sepulta sunt : postea translata in Urbem, in basilica Constantiniana condita sunt prope baptisterium.
   Cyprien fut d’abord adonné à la magie, Martyr ensuite. Justine était une vierge chrétienne, qu’il avait entrepris d’amener par enchantements et sortilèges à consentir à la passion d’un jeune homme. Mais le démon, consulté, ayant répondu qu’aucun procédé ne lui réussirait contre de vrais disciples du Christ, cette réponse frappa tellement Cyprien que, déplorant amèrement son genre de vie passé, il dit adieu aux arts magiques et se convertit sans réserve à la foi du Seigneur Christ. Saisi de ce chef avec la vierge Justine, ils furent tous deux souffletés et battus de verges, puis jetés en prison pour éprouver la fermeté de leur résolution. Mais comme, tirés de là, ils affirmaient leur inébranlable attachement à la religion chrétienne, on les précipita dans une chaudière remplie de poix, de graisse et de cire embrasées. Enfin ils moururent sous la hache à Nicomédie. Leurs corps, jetés à la voirie, restèrent six jours sans sépulture ; jusqu’à ce qu’une nuit, des matelots, les ayant enlevés secrètement sur leur barque, les portèrent à Rome ; ils y furent d’abord ensevelis sur le domaine d’une noble femme appelée Rufine ; transportés plus tard à l’intérieur de la Ville, on les déposa dans la basilique Constantinienne de Latran, près du baptistère.
   O VIERGE, celui-là même qui tentait de vous perdre est aujourd’hui votre vivant trophée de victoire. O Cyprien, la carrière du crime est devenue pour vous l’entrée du salut. Puissiez-vous triompher ensemble à nouveau de Satan, dans ce siècle où les sciences occultes recommencent à séduire tant d’âmes, déséquilibrées par la perte de la foi. Contre un danger si grand, contre tout péril, puissent les chrétiens s’armer comme vous du signe de la Croix ; et l’ennemi sera contraint de redire : « J’ai vu un signe terrible, et j’ai tremblé ; j’ai vu le signe du Crucifié, et ma force a fondu comme la cire [Acta Cypriani et Justinae.]. »
   LE XXVII SEPTEMBRE. LES SS. COME ET DAMIEN, MARTYRS.
   « HONOREZ le médecin ; car sa mission n’est pas superflue. Le Très-Haut l’a créé ; il a créé les médicaments : les repousser n’est pas d’un sage.
   « Les plantes ont leurs vertus ; l’homme à qui la science en est donnée glorifie Dieu, admirable en ce qu’il fait. La douleur est par elles adoucie ; l’art en fait des compositions sans nombre, où réside la santé.
   « Malade, ô mon fils, ne te néglige pas. Prie le Seigneur qu’il te guérisse ; éloigne-toi du péché, purifie ton cœur ; offre tes dons à l’autel ; puis, au médecin d’agir. Son intervention s’impose ; à une heure ou à l’autre, ne compte pas l’éviter.
   « Mais lui aussi doit prier le Seigneur de diriger ses soins pour apaiser la souffrance, écarter le mal, rendre les forces à celui qui l’appelle [Eccli. XXXVIII, 1- 15.]. »
   Paroles de la Sagesse, qu’il était bon de citer en cette fête. Fidèle la première au précepte divin, l’Église honore aujourd’hui dans Côme et Damien cette carrière médicale où beaucoup d’autres acquirent la sainteté [Dom A. M. Fournier, Notices sur les Saints médecins.], où nul cependant ne personnifia comme eux la grandeur du rôle qui s’offre au médecin dans la société baptisée.
   Chrétiens dès l’enfance, l’étude d’Hippocrate et de Galien développa en eux l’amour du Dieu qui révèle ses perfections invisibles dans les magnificences de la création [Rom. I, 20.], dans ce palais surtout, dans ce temple du corps de l’homme [I Cor. VI, 19-20.] qu’il se propose d’habiter à jamais. Leur science fut un hymne à la gloire du Créateur, leur art un ministère sacré : service de Dieu dans leurs frères souffrants ; rôle du gardien veillant sur le sanctuaire pour éloigner tout désordre de ses abords, pour au besoin en réparer les ruines. Vie de religion comme de charité, que ces deux reines des vertus amenèrent dans nos Saints jusqu’au martyre, sommet privilégié de l’une et de l’autre, consommation du sacrifice et de l’amour.
   L’Orient et l’Occident rivalisèrent d’hommages envers les Anargyres [Qui ne reçoit pas d’argent.] ; appellation que leur avait valu la gratuité de leurs soins. Partout des églises s’élevèrent sous leurs noms. Dans sa vénération pour eux, l’empereur Justinien embellissait et fortifiait l’obscure ville de Cyre, qui renfermait leurs reliques sacrées. En plein forum romain, dans le même temps, le Souverain Pontife Félix IV substituait la mémoire sainte des Martyrs jumeaux au souvenir moins heureusement fraternel que rappelait l’ancien temple de Romulus et de Rémus. Peu d’années s’étaient écoulées depuis le jour où Benoît, inaugurant sa mission de patriarche des moines, dédiait aux saints Côme et Damien le premier des monastères qu’il fondait à l’entour de sa grotte bénie de Subiac, celui-là même qui, sous le nom de sainte Scholastique, a subsisté jusqu’à nous. Mais, une fois de plus véritablement Maîtresse et Mère universelle, combien l’Église Romaine n’a-t-elle pas dépassé ces honneurs en inscrivant les deux saints frères arabes, de préférence à tant de milliers de ses propres héros, dans ses Litanies solennelles et au diptyque sacré des Mystères !
   On sait comment, au moyen âge, médecins et chirurgiens s’organisèrent en confréries chargées de promouvoir la sanctification de leurs membres par la prière commune, la charité envers les délaissés, l’accomplissement de tous les devoirs de leur importante vocation pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien de l’humanité souffrante. Aux applaudissements de la société chrétienne, après un siècle d’interruption, la Société de Saint-Luc [Lucas medicus carissimus. Col. IV, 14.], Saint-Côme et Saint-Damien a pris chez nous à tâche de rattacher le présent aux traditions du passé.
   Voici les lignes consacrées par l’Église aux deux frères.
   COSMAS et Damianus, fratres Arabes, in Aegea urbe nati, nobiles medici, imperatoribus Diocletiano et Maximiano, non magis medicinae scientia quam Christi virtute, morbis etiam insanabilibus medebantur. Quorum religionem cum Lysias praefectus cognovisset, adduci eos ad se jubet, ac de vivendi instituto et de fidei professione interrogatos, cum se et Christianos esse, et christianam fidem esse ad salutem necessariam, libere paedicarent, deus venerari imperat ; et si id recusent, minatur cruciatus et necem acerbissimam.
   Côme et Damien étaient frères. Arabes d’origine, et de noble extraction, ils naquirent dans la ville d’Eges. Médecins de profession, ils guérissaient les maladies même incurables, autant par la puissance de Jésus-Christ que grâce à leur science. Or, sous les empereurs Dioclétien et Maximien, le préfet Lysias ayant eu connaissance de leur religion, se les fit amener pour les interroger sur leur foi et leur genre de vie. Comme ils s’avouaient hautement chrétiens et proclamaient que la foi chrétienne était nécessaire au salut, Lysias leur ordonne d’adorer les dieux ; sinon des supplices et une mort cruelle les attendent.
   VERUM ut se frustra haec illis proponere intelligit : Colligate, in-quit, manus et pedes istorum, eosque exquisitis torquete suppliciis. Quibus jussa exsequentibus, nihilominus Cos-mas et Damianus in sententia persistebant. Quare ut erant vincti, in profundum mare jaciuntur : unde cum salvi ac soluti essent egressi, magicis artibus praefectus factum assignans, in carcerem tradit, ac postridie eductos, in ardentem rogum injici jubet : ubi cum ab ipsis flamma refugeret, varie et crudeliter tortos securi percuti voluit. Itaque in Jesu Christi confessione martyrii palmam acceperunt.
   Mais, comprenant bientôt l’inutilité de ses menaces : Pieds et poings liés, s’écrie-t-il, qu’on les torture par les plus raffinés tourments. L’ordre s’exécute, et Côme et Damien cependant restent fermes. Toujours enchaînés, on les précipite au fond de la mer ; ils en sortent sains et saufs et déliés. Ce qu’attribuant à la magie, le préfet ordonne de les conduire en prison, d’où, tirés le lendemain, il les fait jeter sur un bûcher en feu ; mais la flamme s’écarte des Saints. Après donc divers autres essais cruels, il commande qu’on les frappe de la hache. Ainsi leur fut acquise, dans la confession de Jésus-Christ, la palme du martyre.
   Illustres frères, voici donc accomplie en vous la divine parole : La science du médecin relèvera en gloire, et il sera loué en présence des grands [Eccli. XXXVIII, 3.]. Les grands sont les princes des célestes hiérarchies, témoins en ce jour des hommages reconnaissants de l’Église de la terre ; la gloire composant l’auréole de vos têtes fortunées est celle de Dieu même, de ce roi magnifique dont parle au même lieu l’Écriture [Eccli. XXXVIII, 2.], et qui rémunère votre désintéressement d’autrefois par le don de sa propre vie bienheureuse.
   Au foyer de l’amour éternel, votre charité ne saurait s’être amoindrie : secourez-nous toujours. Justifiez la confiance des malades qui recourent à vous. Maintenez la santé des enfants de Dieu ; qu’ils puissent faire honneur à leurs obligations de ce monde, et porter vaillamment le joug léger des préceptes de notre Mère l’Église. Bénissez les médecins fidèles à leur baptême, et qui se recommandent de votre patronage ; augmentez leur nombre.
   Voyez les études médicales s’égarer dans nos temps sur les pentes du matérialisme et du fatalisme, au grand détriment de la science et de l’humanité. Il est faux que la nature soit pour l’homme toute l’explication de la souffrance et de la mort [Ibid. 15 ; I Cor. XI, 3o.] ; malheur à ceux dont le médecin ne voit en ses clients que le sang et la chair ! C’était plus haut, qu’elle-même l’école païenne cherchait le dernier mot de toute chose ; c’est de plus haut que s’inspirait le respect religieux qui transformait votre art. Par la vertu de votre mort glorieuse, ô témoins du Seigneur, obtenez dans notre société si malade le retour de la foi, de la pensée de Dieu, de cette piété utile à tout et à tous, qui a les promesses de la vie présente comme de l’éternité [I Tim. IV, 8.].
   LE XXVIII SEPTEMBRE. SAINT WENCESLAS, DUC ET MARTYR.
   Wenceslas nous rappelle, au Cycle sacré, l’entrée d’une valeureuse nation dans l’Église. Boulevard avancé du monde slave au milieu de la Germanie, les Tchèques en furent de tout temps la tribu la plus résistante. On sait quel caractère de périlleuse âpreté, mais aussi d’énergie féconde, revêtent en nos jours les revendications sociales de ce peuple, affermi, semble-t-il, contre toute épreuve par la lutte pour la vie des premiers siècles de son histoire. La foi de ses apôtres et de ses martyrs, la foi romaine, sera le salut comme elle est l’union des pays de la couronne de saint Wenceslas. L’hérésie, qu’elle naisse du sol avec les Hussites, qu’elle soit importée d’Allemagne avec les Réformés de la guerre de trente ans, ne sait que mener la nation aux abîmes ; puissent les avances du schisme et ses flatteries intéressées ne jamais lui devenir funestes ! Le petit-fils de la sainte martyre Ludmilla, le grand-oncle de l’évêque moine et martyr, Adalbert, Wenceslas, lui aussi martyr, convie ses fidèles à s’attacher à lui dans l’unique voie où se trouvent l’honneur et la sécurité de ce monde et de l’autre.
   Lisons le récit de la sainte Église. La conversion de la Bohême remonte aux dernières années du IX° siècle, où saint Méthodius baptisa Borzivoi, premier duc chrétien de la descendance de Prémysl, et son épouse sainte Ludmilla. La réaction païenne autant que fratricide qui valut en 936 la couronne du martyre à saint Wenceslas ne se soutint pas.
   Wenceslaus Bohemiae dux, Wratislao patre christiano, Drahomira matre Gentili natus, ab avia Ludmilla femina sanctissima, pie educatus, omni virtutum genere insignis, summo studio virginitatem per omnem vitam servavit illibatam. Mater per nefariam Ludmillae necem regni administrationem assecuta, impie cum juniore filio Boleslao vivens, concitavit in se procerum indignationem : quare tyrannici et impii regiminis pertaesi, utriusque excusso jugo, Wenceslaum in urbe Pragensi regem salutarunt.
   Wenceslas, duc de Bohème, naquit de Wratislas et de Drahomira, celle-ci païenne, celui-là chrétien. Il fut élevé dans la piété par sa très sainte aïeule Ludmilla ; toutes les vertus brillaient en lui ; il garda précieusement toute sa vie la virginité. Or, sa mère ayant criminellement fait mourir Ludmilla, s’empara de l’administration du royaume, et elle vivait dans l’impiété avec son plus jeune fils Boleslas ; d’où indignation des grands qui, fatigués de ce gouvernement tyrannique et impie, secouèrent le joug de l’un et de l’autre, et saluèrent Wenceslas comme roi dans la ville de Prague.
   Ille regnum pietate magis quam imperio regens, orphanis, viduis, egenis tanta caritate subvenit, ut propriis humeris aliquando ligna indigentibus noctu comportarit, pauperibus humandis frequenter adfuerit, captivos liberarit, carceribus detentos nocte intempesta visitarit, pecuniis et consilio saepissime consolatus. Miti animo princeps vehementer dolebat quempiam, etsi reum, morti adjudicari. Summa religione sacerdotes veneratus, suis manibus triticum serebat, et vinum exprimebat, quibus in Missae sacrificio uterentur. Nocte nudis pedibus super nivem et glaciem circuibat ecclesias, sanguinea et terram calefacientia post se relinquens vestigia.
   Conduisant le royaume plus par la bonté que par l’autorité, telle était sa grande charité pour les orphelins, les veuves, les nécessiteux, que quelquefois il portait de nuit aux indigents du bois sur ses épaules, que souvent il assistait à la sépulture des pauvres ; il délivrait les captifs, visitait au milieu de la nuit les prisonniers, les aidant fréquemment de ses dons et de ses conseils. Toute condamnation à mort, si méritée qu’elle fût, atteignait cruellement l’âme du très doux prince. Souveraine était sa religieuse vénération pour les prêtres ; de ses mains il semait le blé et pressait le vin destinés au sacrifice de l’autel. La nuit, nu-pieds sur la neige et la glace, il faisait le tour des églises, laissant après lui des traces sanglantes sur la terre réchauffée.
   Angelos habuit sui corporis custodes. Cum enim ad singulare certamen adversus Radislaum, ducem Curimensem, eo fine accederet, ut suorum saluti prospiceret, visi sunt Angeli arma ministrasse, et dixisse adversario, Ne ferias. Perterritus hostis, venerabundus procidens veniam exoravit. Cum in Germaniam profectus esset, imperator, conspectis duobus Angelis aurea cruce ad se accedentem ornantibus e solio prosiliens brachiis excepit, regiis insignibus decoravit, eique sancti Viti brachium donavit. Nihilominus impius frater, matre hortante, convivio exceptum, et postea in ecclesia orantem, paratae sibi mortis praescium, adhibitis sceleris comitibus, interfecit. Sanguis per parietes aspersus adhuc conspicitur : et, Deo vindice, matrem inhumanam terra absorbuit ; interfectores variis modis misere perierunt.
   Les Anges veillaient sur sa vie. Comme, pour épargner le sang des siens, il s’avançait en combat singulier contre Radislas, duc de Gurim, on vit ces esprits célestes lui fournir des armes et dire à l’adversaire : Ne frappe pas ; épouvanté, celui-ci tomba à ses pieds, demandant grâce. Dans un voyage qu’il fit en Germanie, l’empereur aperçut, au moment où il se présentait à lui, deux Anges qui l’ornaient d’une croix d’or ; s’élançant aussitôt de son trône, il reçut le Saint dans ses bras, le décora des insignes royaux et lui fit don du bras de saint Vite. Cependant, poussé par sa mère, l’impie Boleslas, ayant invité son frère à un festin, le tua, avec l’aide de complices, comme il priait ensuite à l’église, n’ignorant point la mort qu’on lui préparait. Son sang jaillit sur les murs, et on l’y voit encore. Dieu le vengea : la terre engloutit l’ignoble mère ; les meurtriers périrent misérablement de diverses sortes.
   Cette église où vous fûtes couronné, ô Martyr, était celle des saints Côme et Damien, dont la fête vous avait attiré vous-même au lieu du triomphe [Christian de Scala, fils du fratricide Boleslas le Cruel et neveu du Saint, qui, devenu moine, écrivit la vie de saint Wencesias avec celle de sainte Ludmilla.]. Comme vous les honoriez, nous vous honorons à votre tour. Comme vous encore, nous saluons l’approche de cette autre solennité qu’annonçaient vos dernières paroles, au festin fratricide : « En l’honneur du bienheureux Archange Michel, buvons cette coupe, et prions-le qu’il daigne introduire nos âmes dans la paix de l’allégresse éternelle [Ibid.]. » Toast sublime, quand déjà vous teniez en mains le calice du sang ! O Wencesias, pénétrez-nous de cette intrépidité dont l’humble douceur ne dévie jamais, simple comme Dieu à qui elle tend, calme comme les Anges à qui elle se confie. Secourez l’Église en nos jours malheureux : tout entière, elle vous glorifie ; tout entière, elle a droit de compter sur vous. Mais, spécialement, gardez-lui le peuple dont vous êtes la gloire ; fidèle comme il l’est à votre mémoire sainte, se réclamant de votre couronne en toutes ses luttes de la terre, les écarts pour lui ne sauraient être mortels.
   LE XXIX SEPTEMBRE. LA DÉDICACE DE SAINT MICHEL, ARCHANGE.
   C’est à la tête de sa glorieuse armée qu’apparaît aujourd’hui l’Archange : Il y eut un grand combat dans le ciel ; Michel et ses Anges combattaient le dragon, et le dragon et ses anges combattaient contre lui [Apoc XII, 7.]. Au VI° siècle, la dédicace des églises du mont Gargan et du Cirque romain sous le nom de saint Michel accrut la gloire de ce jour ; mais il ne fut choisi pour cet honneur, dont il garde à jamais le souvenir, qu’en raison de la fête plus ancienne déjà consacrée par Rome à cette date aux Vertus des cieux.
   L’Orient, qui célèbre au six du présent mois l’apparition personnelle du vainqueur de Satan à Chône en Phrygie, renvoie au huit novembre, sous le titre qui suit, la solennité plus générale correspondant à la fête de ce jour : Synaxe de Michel, le prince de la milice, et des autres puissances incorporelles. Or, bien que ce terme de synaxe s’applique d’ordinaire aux assemblées liturgiques d’ici-bas, nous sommes avertis que, dans la circonstance, il exprime encore le ralliement des Anges fidèles au cri de leur chef, leur union pour toujours affermie par la victoire [Menolog. Basilii.].
   Quelles sont donc ces puissances des cieux, dont la lutte mystérieuse ouvre l’histoire ? Les traditions de tous les peuples, aussi bien que l’autorité de nos Écritures révélées, attestent leur existence. Si, en effet, nous interrogeons l’Église, elle nous enseigne qu’au commencement Dieu créa simultanément deux natures, la spirituelle et la corporelle, puis l’homme, unissant l’une et l’autre [Concil. Lateran. IV, cap. Firmitcr.]. Ordre grandiose, graduant l’être et la vie du voisinage de la cause suprême aux confins du néant. De ces lointaines frontières, la création remonte vers Dieu par ces mêmes degrés.
   Dieu, infini : sans limitation aucune, intelligence et amour. La créature, à jamais finie : mais s’élevant dans l’homme jusqu’à la raison discursive, dans l’ange jusqu’à l’intuition directe de la vérité ; dans chacun d’eux, reculant par la purification incessante dé son être initial les bornes provenant de l’imperfection de sa nature, pour arriver par plus de lumière à la perfection d’un plus grand amour.
   Car Dieu seul est simple, de cette simplicité immuable et féconde qui est la perfection absolue excluant tout progrès : acte pur, en qui substance, puissance, opération, ne diffèrent pas. L’ange, si dégagé qu’il soit de la matière, n’échappe pas à la faiblesse native résultant pour tout être créé de la composition qui nous montre en lui l’action distincte de la puissance, et celle-ci de l’essence [Thom. Aqu. Summ. theol. Ia P. qu. LIV, art. 1-3.]. Autre encore est chez l’homme l’infirmité de sa nature mixte, avec les sens pour introducteurs obligés aux régions de l’intelligible !
   Près de la nôtre, dit un des plus lumineux frères du Docteur angélique, « comme elle est tranquille et lumineuse la science des purs esprits ! Ils ne sont pas condamnés à ces pénibles chevauchées de la raison qui court après la vérité, compose, divise, et arrache péniblement les conclusions aux principes. Ils saisissent d’un seul coup d’œil toute la portée des vérités premières. Leur intuition est si prompte, si vive, si profonde qu’il leur est impossible d’être, comme nous, surpris par l’erreur. S’ils se trompent, c’est qu’ils le veulent bien. – La perfection de la volonté est en eux égale à la perfection de l’intelligence. Ils ne savent pas ce que c’est que d’être troublés par la violence des appétits. Leur amour ne les agite point. Tranquille et sagement mesurée comme leur amour est leur haine du mal. Une volonté ainsi dégagée ne peut connaître ni la perplexité des desseins, ni l’inconstance des résolutions. Tandis qu’il nous faut de longues et anxieuses méditations avant de nous décider, le propre des anges est de se fixer par un seul acte à l’objet de leur choix. Dieu leur a proposé comme à nous une béatitude infinie dans la vision de son essence, et pour les égaler à une si grande fin il leur a donné la grâce en même temps qu’il leur donnait l’être. En un instant ils ont dit oui ou non, en un instant ils ont librement déterminé leur sort [Monsabré, XV° conférence, Carême 1875.]. »
   Ne soyons point envieux. Par sa nature, l’ange nous est supérieur. À qui des anges pourtant fut-il dit jamais : Vous êtes mon fils [Heb. I, 5 ; ex Psalm. II, 7.] ? Le premier-né [Heb. I, 6.] n’a point choisi pour lui la nature des anges [Ibid. II, 16.]. Sur terre, lui-même reconnut la subordination qui soumet dans le temps l’humaine faiblesse à ces purs esprits ; il reçut d’eux, comme ses frères dans la chair et le sang [Heb. II, 11-17.], notification des décrets divins [Dionys. Areop. De cœlesti hierarchia, IV,4 ; ex Matth. II, 13-15, 19-21.], secours et réconfort [LUC. XXII, 43.]; mais ce n’est point aux anges qu’est soumis le monde de l’éternité, dit l’Apôtre [Heb. II, 5.]. Attrait de Dieu pour ce qu’il y a de plus faible, comment vous comprendre, sans l’humble acquiescement de la foi s’inclinant dans l’amour ? Vous fûtes, au jour du grand combat, l’écueil de Lucifer. Mais se relevant de leur adoration joyeuse aux pieds de l’Enfant-Dieu, qui d’avance leur était montré sur le trône des genoux de Marie [Ibid. I, 6 ; ex Psalm. XCVI.], les Anges fidèles chantèrent : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté [LUC. II, 14.].
   O Christ, mon Christ, ainsi vous nomme l’Aigle d’Athènes [Dionys. De cœlesti hierarchia, II, 5.]: l’Église, ravie, vous proclame en cette fête la beauté des saints Anges [Hymne des Laudes.]. Vous êtes l’humain et divin sommet d’où pureté, lumière, amour, s’épanchent sur la triple hiérarchie des neuf chœurs. Hiérarque suprême, unité des mondes, vous présidez aux mystères déifiants de la fête éternelle.
   Séraphins embrasés, étincelants Chérubins, inébranlables Trônes ; noble cour du Très-Haut, possesseurs de la meilleure part : au témoignage du sublime Aréopagite, c’est dans une communion plus immédiate aux vertus du Sauveur [Dionys. ubi supra, VII, 2.] que s’alimentent votre justice, vos splendeurs et vos feux. De lui, par vous, déborde toute grâce sur la cité sainte.
   Dominations, Vertus, Puissances ; ordonnateurs souverains, moteurs premiers, régulateurs des mondes [Thom. Aqu. Summ. theol. Ia P. qu. CVIII, art. 6 ; Contra Gent. III, 8o.] : pour qui gouvernez-vous cet univers ? Pour celui, sans nul doute, dont il est l’apanage : le Roi de gloire, l’Homme-Dieu, le Seigneur fort et puissant, le Seigneur des vertu [Psalm. XXIII.].
   Anges, Archanges, Principautés ; messagers, ambassadeurs, surintendants du ciel ici-bas : tous aussi, n’êtes-vous pas, au dire de l’Apôtre [Heb. I. 14.], les ministres du salut accompli sur terre par Jésus le Pontife des cieux ?
   Nous aussi, parce même Jésus [Préface commune.], Trinité sainte, nous vous glorifions avec ces trois augustes hiérarchies dont les neuf cercles immatériels entourent votre Majesté comme un multiple rempart. Tendre à vous et vous ramener toutes choses est leur commune loi. Purification, illumination, union : voies successives ou simultanées, par lesquelles leurs nobles essences, attirées vers Dieu, attirent celles qui les suivent. Sublimes esprits, c’est le regard en haut que vous agissez au-dessous de vous comme à l’entour. Pour vous et pour nous, puisez largement au foyer divin : purifiez-nous, non point seulement, hélas ! de l’involontaire défectuosité de notre nature ; éclairez-nous ; embrasez-nous des célestes flammes. Pour la même raison que Satan nous déteste, vous nous aimez ; protégez contre l’ennemi commun la race du Verbe fait chair. Gardez-nous dignes d’occuper parmi vous les places laissées vides par ceux que perdit l’orgueil.
   Adam de Saint-Victor chante dans sa plénitude le mystère de ce jour.
   SÉQUENCE.
   LAUS erumpat ex affectu, Psallat chorus in conspectu
   Supernorum civium : Laus jocunda, laus decora,
   Quando laudi concanora Puritas est cordium.
   Michaelem cuncti laudent, Nec ab hujus se defraudent
   Diei laetitia : Felix dies qua sanctorum
   Recensetur Angelorum Solemnis victoria.
   Draco vetus exturbatur Et draconis effugatur
   Inimica legio : Exturbatus est turbator
   Et projectus accusator A cœli fastigio.
   Sub tutela Michaelis Pax in terra, pax in cœlis,
   Suggestor sceleris, Pu sus a superis,
   Laus et jubilatio : Cum sit potens hic virtute,
   
   Pro communi stans salute, Triumphat in prœlio.
   
   Per hujus aeris Oberrat spatia :
   Tres distinctæ hierarchiae Jugi vacant theoriæJugique psallentio : Nec obsistit theoriaSive jugis harmonia Jugi ministerio.
   Dolis invigilat, Virus insibilat,Sed hunc adnihilat Praesens custodia
   
   O quam miræ caritatis Est supernæ civitatisTer terna distinctio Quæ nos amat & tuetur,Ut ex nobis restauretur Ejus diminutio.
   Vetus homo novitati, Se terrenus puritatiConformet cœlestium : Coæqualis his futurus,Licet nondum plene purus, Spe præsumat præmium.
   Sicut sunt hominum Diversæ gratiæ,Sic erunt ordinum Divisae gloriæIustis in præmio ; Solis est aliaQuam lunæ dignitas, Stellarum variaRelucet claritas : Sic resurrectio.
   
   Ut ab ipsis adjuvemur Hos devote veneremur,Instantes obsequio : Deo nos conciliat
   Angelisque sociat Sincera devotio.
   De secretis reticentes Interim cœlestibus,
   Erigamus puras mentes In cœlum cum manibus :
   Capiti sit gloria Membrisque concordia.
   Ut superna nos dignetur Cohaeredes curia,
   
   Et divina collaudetur Ab utrisque gratia.
   
   Amen.
   Empressée soit la louange ; que notre chœur, du fond de rame, chante en présence des citoyens des cieux : agréée sera-t-elle et convenable, cette louange, si la pureté des âmes qui chantent est à l’unisson de la mélodie.
   Que Michaël soit célébré par tous ; que nul ne s’excommunie de la joie de ce jour : fortuné jour, où des saints Anges est rappelée la solennelle victoire !
   L’ancien dragon est chassé, et son odieuse légion mise en fuite avec lui ; le troubleur est troublé à son tour, l’accusateur est précipité du sommet du ciel.
   Sous l’égide de Michel, paix sur la terre, paix dans les cieux, allégresse et louange ; puissant et fort, il s’est levé pour le salut de tous, il sort triomphant du combat.
   Banni des éternelles collines, le conseiller du crime parcourt les airs, dressant ses pièges, dardant ses poisons ; mais les Anges qui nous gardent réduisent à néant ses embûches.
   Leurs trois distinctes hiérarchies sans cesse contemplent Dieu et sans cesse le célèbrent en leurs chants ; ni cette contemplation, ni cette perpétuelle harmonie ne font tort à leur incessant ministère.
   O combien admirable est dans la céleste cité la charité des neuf chœurs ! Ils nous aiment et ils nous défendent, comme destinés à remplir leurs vides.
   Entre les hommes, diverse est la grâce ici-bas ; entre les justes, divers seront les ordres dans la gloire au jour de la récompense. Autre est la beauté du soleil, autre celle de la lune ; et les étoiles diffèrent en leur clarté : ainsi sera la résurrection.
   Que le vieil homme se renouvelle, que terrestre il s’adapte à la pureté des habitants des cieux : il doit leur être égal un jour ; bien que non pleinement pur encore, qu’il envisage ce qui l’attend.
   Pour mériter le secours de ces glorieux esprits, vénérons-les dévotement, multipliant envers eux nos hommages ; un culte sincère rend Dieu favorable et associe aux Anges.
   Taisons-nous des secrets du ciel, en haut cependant élevons et nos mains et nos âmes purifiées :
   Ainsi daigne l’auguste sénat voir en nous ses cohéritiers ; ainsi puisse la divine grâce être célébrée par le concert de l’angélique et de l’humaine nature.
   Au chef soit la gloire, aux membres l’harmonie ! Amen.
   LE XXX SEPTEMBRE. SAINT JÉRÔME, PRÊTRE, CONFESSEUR ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.
   VITAL m’est inconnu, je ne veux point de Mélèce, et Paulin, je l’ignore [Hieron. Epist. XV, al. LVII, ad Damas.] ; celui-là est mien qui adhère à la chaire de Pierre [Epist. XVI, al. LVIII.]. » Ainsi, vers l’an 376, des solitudes de Syrie troublées parles compétitions épiscopales qui d’Antioche agitaient tout l’Orient, un moine inconnu s’adressait au pontife Damase, implorant lumière pour son âme rachetée du sang du Seigneur [Ibid.]. C’était Jérôme, originaire de Dalmatie.
   Loin de Stridon, terre à demi barbare de sa naissance, dont il gardait l’âpreté comme la sève vigoureuse ; loin de Rome, où l’étude des belles-lettres et de la philosophie s’était montrée impuissante à le préserver des plus tristes chutes : la crainte des jugements de Dieu l’avait conduit au désert de Chalcis. Sous un ciel de feu, en la compagnie des fauves, il y devait, quatre années durant, mater son corps par d’effrayantes macérations ; remède plus efficace, plus méritante austérité pour son âme passionnée des beautés classiques, il entreprit d’y sacrifier ses goûts cicéroniens à l’étude de la langue primitive des saints Livres. Labeur autrement dur que de nos jours, en lesquels lexiques, grammaires, travaux de toute sorte, ont aplani les voies de la science. Que de fois, rebuté, Jérôme désespéra du succès ! Mais il avait éprouvé la vérité de cette sentence qu’il formulait plus tard : « Aimez la science des Écritures, et vous n’aimerez pas les vices de la chair [Epist. CXXV, al. IV, ad Rusticum.]. » Revenant donc à l’alphabet hébreu, il épelait sans fin ces syllabes sifflantes et haletantes [Ibid.] dont l’héroïque conquête rappela toujours le prix qu’elles lui avaient coûté, par la rugosité imprimée depuis lors, disait-il, à sa prononciation du latin lui-même [Epist XXIX, al. CXXX, ad Marcellam.]. Toute l’énergie de sa fougueuse nature était passée dans cette œuvre ; elle s’y consacra, s’y endigua pour la vie [Hehrœam linguam, cmam ego ab adolescentia multo labore ac sudore ex parte didici, et infatigabili meditatione non desero, ne ipse ab ea deserar ; Epist. CVIII, al. XXVII, ad Eustochium.].
   Dieu reconnut magnifiquement l’hommage ainsi rendu à sa divine parole : du simple assainissement moral que Jérôme en avait espéré, il était parvenu à la sainteté supérieure que nous honorons aujourd’hui en lui ; de ces luttes du désert, en apparence stériles pour d’autres, sortait un de ceux auxquels il est dit : Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde [Matth. v, 13, 14.]. Et cette lumière, Dieu la plaçait sur le chandelier à son heure, pour éclairer tous ceux qui sont dans la maison [Ibid. 15.].
   Rome revoyait, mais combien transformé, le brillant étudiant d’autrefois ; sainteté, science, humilité le faisaient proclamer par tous digne du suprême sacerdoce [Hieron. Epist. XLV, al. XCIX, ad Ascllam.]. Damase, docteur vierge de l’Église vierge [Epist. XLVIII, al. l, ad Pammachiura.], le chargeait de répondre en son nom aux consultations de l’Orient comme de l’Occident [Epist. CXXIII, al. XI, ad Ageruchiam.], et obtenait qu’il commençât par la révision du Nouveau Testament latin, sur le texte grec original, les grands travaux scripturaires qui devaient immortaliser son nom dans la reconnaissance du peuple chrétien. Sur ces entrefaites, la réfutation d’Helvidius, qui osait mettre en doute la perpétuelle virginité de la Mère de Dieu, révéla en Jérôme le polémiste incomparable dont Jovinien, Vigilance, Pelage, d’autres encore, par la suite, auraient à éprouver la vigueur. Récompense cependant de son honneur vengé, Marie amenait à lui toutes les nobles âmes : il les conduirait dans la voie des vertus qui sont l’honneur de la terre ; par le sel des Écritures, il les préserverait de la corruption dont mourait l’empire.
   Étrange phénomène pour l’historien sans foi : voici qu’autour de ce Dalmate, à l’heure où la Rome des Césars agonise, rayonnent soudain les plus beaux noms de Rome antique. On les croyait éteints depuis le jour où s’assombrit entre les mains des parvenus la gloire de la cité reine ; au temps critique où, purifiée par les flammes qu’allumeront les Barbares, la capitale qu’ils donnèrent au monde va reprendre ses destinées, ils reparaissent comme par le droit de leur naissance pour la fonder à nouveau dans sa véritable éternité. Autre est devenue la lutte ; mais leur place demeure en tête de l’armée qui sauvera le monde. Rares sont parmi nous les sages, les puissants, les nobles, disait l’Apôtre quatre siècles plus tôt [I Cor. 1, 26.] : nombreux ils sont en nos temps, proteste Jérôme, nombreux parmi les moines [Hier. Epist LXVI, al. XXVI, ad Pammachium.].
   La phalange patricienne constitue le meilleur de l’armée monastique en ces temps de son origine occidentale ; elle lui laissera pour toujours son caractère d’antique grandeur ; mais dans ses rangs, à titre égal à celui de leurs pères et de leurs frères, se voient aussi la vierge et la veuve, parfois l’épouse en même temps que l’époux. C’est Marcella, qui la première, de son palais de l’Aventin, lève l’étendard monastique sur les sept collines, et en retour obtient que la direction de Jérôme ne soit pas refusée au sexe qu’honore pareille initiative ; Marcella qui, le maître disparu, sera, quoi qu’en ait son humilité, l’oracle consulté par tous dans les difficultés des Écritures [Epist. CXXVII, al. XVI, ad Principiam. Et quia valde prudens erat, sic ad interrogata respondebat, ut etiam sua non sua diceret,… ne virili sexui, et interdum sacerdotibus, de obscuris et ambiguis sciscitantibus, facere videretur injuriam.]. C’est comme elle Furia, Fabiola, Paula, rappelant leurs grands aïeux les Camille, les Fabii, les Scipions. C’en est trop pour le prince du monde, Satan [JOHAN. XIV, 30.], qui croyait siennes à jamais les gloires de la vieille cité de Romulus ; les heures du Saint à Rome sont comptées.
   Fille de Paula, Eustochium a mérité de se voir adresser le manifeste sublime, mais plein de tempêtes, où Jérôme, exaltant la virginité, ne craint pas de soulever contre lui par sa verve mordante la conjuration des faux moines, des vierges folles et des clercs indignes [Hier. Epist. XXII, ad Eustochium, de custodia virginitatis.]. Vainement la prudente Marcella prédit l’orage ; Jérôme écarte le doigt filial qui voudrait se poser sur sa bouche, et prétend oser dire ce que d’autres peuvent bien oser faire [Epist. XXVII, al. CXX, ad Marcellam.]. Il a compté sans la mort de Damase survenue à l’heure même, sans la faction des ignorants jaloux [Praefatio versionis Didymi de Spiritu sancto.] qui, pareillement, n’attendaient que cette mort pour changer en morsures de vipères leurs hypocrites démonstrations d’autrefois [Epist. XLV, al. XCIX, ad Asellam.].
   Emporté par le tourbillon, le justicier retourne au désert : non plus Chalcis, mais la paisible Bethléhem, où les souvenirs de l’enfance du Sauveur attirent ce fort entre les forts ; où Paula et sa fille viennent elles-mêmes se fixer pour ne point perdre ses leçons qu’elles préfèrent à tout le reste au monde, pour adoucir son amertume, panser les blessures du lion dont la puissante voix ne cessera point de tenir en éveil les échos de l’Occident. Honneur à ces vaillantes ! leur fidélité, leur ambition de savoir, leurs pieuses importunités vaudront au monde un trésor sans prix : la traduction authentique [Conc. Trid., Sess. IV.] des Livres saints, que l’imperfection de l’ancienne version Italique, et ses variantes devenues sans nombre, ont nécessitée en face des Juifs traitant l’Église de faussaire [Hier. Praefatio in Isaiam ad Paulam et Eustochium.].
   « Paula et Eustochium, puisse le travail de ma pauvre vie vous être agréable, utile aussi à l’Église, et digne de la postérité ; quant aux contemporains, leur jugement me touche peu [Praefat. in Daniel.]. » Ainsi disait le solitaire ; mais les attaques envieuses d’irréductibles ennemis l’émeuvent plus qu’il ne se l’avoue : « Servantes du Christ, insiste-t-il, opposez le bouclier de vos prières à mes aboyeurs [Praefat. in Reg.]. »
   Or, chaque livre nouvellement traduit amenait critique nouvelle, et non toujours haineuse : réserves des craintifs, qui s’alarmaient pour l’autorité des Septante, si grande dans la Synagogue et dans l’Église [Aug. ad Hier. Epist. I. VI, al. LXXXVI.] ; retours intéressés des possesseurs de manuscrits aux pages de pourpre, aux splendides onciales, aux lettres d’argent et d’or, qu’il faudrait donc voir déprécier maintenant. « Eh ! qu’ils gardent leur métallurgie, et nous laissent nos pauvres cahiers, » s’écrie Jérôme exaspéré [Hier. Praefat. in Job, ad easdem.]. « C’est pourtant vous qui me forcez à subir tant d’inepties comme tant d’injures, dit-il aux inspiratrices de ses travaux ; pour couper court au mal, mieux vaudrait m’imposer silence [Praefat. in Jerem.]. »
   Ni la mère, ni la fille ne l’entendaient ainsi ; et Jérôme se laissait contraindre [Quia vos cogitis,… cogor,.. cogitis. Passim.]. Ayant observé qu’une première révision faite par lui du Psautier [Psalterium romanum.] sur le grec des Septante n’avait pas suffi à fixer le texte, elles en obtinrent une seconde [Psalterium gallicanum. Hier. Praefat. in Psalmos.], celle-là même que devait adopter notre Vulgate, au même titre que sa version des autres livres de l’Ancien Testament sur l’hébreu ou le chaldéen [Sauf Baruch, la Sagesse, l’Ecclésiastique, les Machabées, plus quelques fragments, conservés de l’ancienne Italique.]. Nobles auxiliaires, à la science desquelles lui-même en appelait comme garantie de son exactitude, et qu’il priait de collationner ses traductions mot par mot avec l’original [Hier. Praefat. in Esther.].
   Toutes les saintes amitiés de jadis gardaient de loin leur part dans ce commerce studieux. Jérôme ne refusait à personne le concours de sa science, et il s’excusait agréablement de ce qu’une moitié du genre humain y semblât plus privilégiée : « Principia, ma fille en Jésus-Christ, je sais que plusieurs trouvent mauvais qu’il m’arrive parfois d’écrire aux femmes ; qu’on me laisse donc dire à mes détracteurs : Si les hommes m’interrogeaient sur l’Écriture, ce n’est pointa celles-là que je répondrais [Epist. LXV, al. CXL, ad Principiam.]. »
   Mais voici qu’un message d’allégresse fait tressaillir les monastères fondés en Ephrata : d’un frère d’Eustochium, et de Laeta, fille chrétienne du pontife des faux dieux Albinus, une autre Paule est née dans Rome. Vouée à l’Époux dès avant sa naissance, elle balbutie au cou du prêtre de Jupiter l’Alléluia des chrétiens ; elle sait que par delà les monts et les flots, elle a une autre aïeule, une tante elle aussi toute à Dieu ; de sa mutine voix la promise du Seigneur menace d’aller les trouver bientôt. « Envoyez-la, écrit Jérôme à la mère dans son ravissement ; je me ferai son maître et son nourricier. Je la porterai sur mes vieilles épaules ; j’aiderai sa bouche bégayante à former ses mots, plus fier en cela qu’Aristote ; car lui n’élevait qu’un roi de Macédoine ; mais moi je préparerai au Christ une servante, une épouse, une reine destinée à siéger dans les cieux [Epist. CVII, al. VII ad Laetam.]. »
   Bethléhem vit, en effet, la douce enfant. Elle devait, bien jeune encore, assumer la responsabilité d’y continuer l’œuvre des siens. Elle fut, près du vieillard mourant, l’ange du passage de ce monde à l’éternité.
   L’heure des profonds déchirements avait précédé pour lui le moment suprême. Ce fut Paula l’ancienne qui partit la première, chantant : J’ai mieux aimé être humble en la maison de Dieu, que d’habiter les pavillons des pécheurs [Psalm. LXXXIII, II. Hier. Epist. CVIII, al. XXVII, ad Eustochium.]. Devant l’affaissement mortel où Jérôme parut devoir s’annihiler pour toujours [Epist. XCIX, al. XXXI, ad Theophilum.], Eustochium brisée refoula ses larmes. Sur les instances de la fille, il se reprit à vivre afin de dégager ses promesses à la mère. C’est ainsi que nous le voyons achever alors ses traductions [Praefat. in Josue, Judices, et Ruth.] reprendre aussi ses commentaires du texte ; il va passer d’Isaïe [Comment, in Isaiam, Prologus : Cogis me, virgo Christi Eustochium, transire ad Isaiam, et quod sanctae matri tuae Paulae, dum viveret, pollicitus sum, tibi reddere.] au prophète Ézéchiel, quand fond soudain sur le monde et sur lui l’inexprimable douleur de ces temps : « Rome est tombée ; elle est éteinte la lumière de la terre ; dans une seule ville, tout l’univers a succombé. Que faire, que se taire et penser aux morts [Comment, in Ezech. I, Prolog.] ? »
   Il fallait penser de plus aux innombrables fugitifs qui affluaient, dénués de tout, vers les saints Lieux ; et Jérôme, l’implacable lutteur, ne savait refuser à aucun malheureux son cœur et ses larmes [Ibid. III.]. Aimant encore mieux pratiquer qu’enseigner l’Écriture [Ibid.], il donnait aux devoirs de l’hospitalité ses journées. La nuit seule restait pour l’étude à ses yeux presque aveugles [Ibid. VII.]. Études pourtant demeurées bien chères, où il oubliait les misères du jour [Ibid. VIII.], et se réjouissait de répondre aux désirs de la fille que Dieu lui avait donnée. Qu’on lise l’avant-propos de chacun des quatorze Livres sur Ézéchiel, et l’on verra quelle part fut celle de la vierge du Christ en cette œuvre disputée aux angoisses du temps, aux infirmités de Jérôme, à ses luttes dernières contre l’hérésie [Ibid. VI.].
   Car on eût dit que l’hérésie prenait du bouleversement du monde l’occasion de nouvelles audaces. Forts de l’appui que leur prêtait l’évêque Jean de Jérusalem, les Pélagiens s’armèrent une nuit de la torche et du glaive ; ils se jetèrent, promenant le meurtre et l’incendie, sur le monastère de Jérôme et sur ceux des vierges qui, depuis la mort de Paula, reconnaissaient Eustochium pour mère. Virilement secondée par sa nièce Paule la jeune, la sainte rallia ses filles et parvint à se frayer passage au milieu des flammes. Mais l’anxiété de cette nuit terrible avait achevé de consumer ses forces épuisées. Jérôme l’ensevelit près de la crèche de l’Enfant-Dieu comme il avait fait la mère, et, laissant inachevé son commentaire sur Jérémie, se disposa lui-même à mourir.
   Voici le récit liturgique de sa vie.
   HIERONYMUS, Eusebii filius, Stridone in Dalmatia Constantio imperatore natus, Romae adolescens est baptizatus, et in liberalibus disciplinis a Donato et aliis viris doctissimis eruditus. Tum discendi studio Galliam peragravit : ubi pios aliquot, et in divines litteris eruditos viros coluit, multosque sacros libros sua manu descripsit. Mox se in Graeciam conferens, philosophia et eloquentia instructus, summorum theologorum consuetudine floruit : in primis vero Gregorio Nazianzeno Constantinopoli operam dedit : quo doctore se sacras litteras didicisse profitetur. Tum religionis causa visit Christi Domini incunabula, totamque lustravit Palaestinam : quam peregrinationem, adhibitis Hebraeorum eruditissimis, ad sacrae Scripturae intelligentiam sibi multum profuisse testatur.
   Jérôme, fils d’Eusèbe, naquit à Stridon en Dalmatie, sous l’empereur Constance. Venu h Rome dans sa jeunesse, il y fut baptisé, et s’adonna aux études libérales sous Donatus et d’autres doctes professeurs. Son désir de savoir le conduisit en Gaule, où ses pérégrinations lui firent lier connaissance avec de pieux personnages versés dans les Lettres divines ; il y copia de sa main plusieurs livres sacrés. Passé en Grèce peu après, il s’y perfectionna dans la philosophie et l’éloquence. Des princes de la théologie l’honorèrent de leur intimité, spécialement Grégoire de Nazianze, à Constantinople, qui fut, dit Jérôme, son véritable initiateur dans les saintes Lettres. La religion de notre Saint lui inspira ensuite de visiter le berceau du Seigneur et la Palestine entière ; il fit ce pèlerinage en consultant les plus savants rabbins juifs, et il témoigne en avoir tiré grand profit pour l’intelligence de la sainte Écriture.
   DEINDE secessit in vastam Syriae solitudinem : ubi quadriennium in lectione divinorum librorum, cœlestisque beatitudinis contemplatione consumpsit, assidua se abstinentia, vi lacrymarum, et corporis afflictatione discrucians. Presbyter a Paulino episcopo Antiochiae factus, Romam de controversiis quorumdam episcoporum cum Paulino et Epiphanio ad Damasum Pontificem profectus, ejus ecclesiasticis epistolis scribendis adjutor fuit. Verum cum pristinae solitudinis desiderio teneretur, in Palaestinam reversus, Bethlehem ad Christi Domini praesepe in monasterio, quod a Paula Romana exstructum erat, cœlestem quamdam vitae rationem instituit : et quamquam varie morbis doloribusque tentaretur, tamen corporis incommoda piis laboribus et perpetua lectione ac scriptione superabat.
   Après quoi, retiré dans le désert de Syrie, il y resta plongé quatre années dans la lecture des livres saints et la contemplation de la béatitude céleste, se macérant dans les larmes par une abstinence rigoureuse et toutes sortes de pénitences. Paulin, évêque d’Antioche, l’ordonna prêtre ; ce fut en sa compagnie et celle d’Épiphane, qu’à l’occasion de certaines controverses entre évêques il revint à Rome, où Damase, souverain Pontife, se l’attacha comme secrétaire dans la rédaction de ses lettres aux Églises. Mais regrettant la solitude dont il jouissait auparavant, il reprit le chemin de la Palestine, et se fixa à Bethléhem près de la crèche du Sauveur. Il y menait une vie toute céleste dans le monastère que Paula de Rome avait bâti ; et bien qu’éprouvé par diverses maladies et souffrances, son pieux labeur d’étude et d’écriture sans fin avait raison de l’infirmité du corps
   TAMQUAM ad oraculum, ex omnibus terrae partibus, ad ipsum divinae Scripturae quaestiones explicandae referebantur. Ilium Damasus Pontifex, ilium sanctus Augustinus de locis Scripturae difficillimis saepe consuluit, propter ejus singularem doctrinam, et linguae non solum latinae et graecae, sed hebraicae etiam et chaldaicae intelligentiam : et quod omnes pene scriptores, ejusdem Augustini testimonio, legerat. Haereticos acerrimis scriptis exagitavit : piorum et catholicorum patrocinium semper suscepit. Vetus Testamentum ex Hebraeo convertit : novum, jussu Damasi, Graecae fidei reddidit, magna etiam ex parte explicavit. Multa praeterea latine reddidit scripta doctorum virorum, et ipse aliis proprii ingenii monumentis christianam disciplinam illustravit. Qui ad summam senectutem perveniens, sanctitate et doctrina illustris, Honorio imperatore migravit in cœlum. Cujus corpus ad Bethlehem sepultum, postea Romam in basilicam sanctae Mariae ad Praesepe translatum est.
   On recourait à lui de toutes parts comme à un oracle, dans les questions d’Écriture sainte. Le Pape Damase, saint Augustin, le consultèrent souvent sur les endroits difficiles, à cause de sa science éminente et de la connaissance qu’il avait, non seulement des langues latine et grecque, mais aussi de l’hébreu et du chaldéen ; au témoignage du même saint Augustin, il avait lu presque tous les auteurs. La vigueur de ses écrits en faisait le fléau des hérétiques, tandis que son appui tut toujours assuré aux catholiques fidèles. Il traduisit de l’hébreu l’ancien Testament ; par ordre de Damase, il révisa le nouveau sur l’original grec ; il commenta une grande partie de l’Écriture. Il traduisit encore en latin plusieurs savants ouvrages ; lui-même enrichit la science chrétienne d’autres monuments de son propre génie. Ce fut sous l’empire d’Honorius, qu’avant atteint une vieillesse extrême, illustre autant par la sainteté que par la doctrine, il passa au ciel. Son corps, enseveli à Bethléhem, fut par la suite transporté à Rome dans la basilique de Sainte-Marie-de-la-Crèche.
   Vous complétez, illustre Saint, la brillante constellation des Docteurs au ciel de la sainte Église. Voici que se lèvent, au Cycle sacré, les derniers astres manquant encore à sa gloire. Déjà s’annonce l’aurore du jour éternel ; le Soleil de justice apparaîtra bientôt sur la vallée du jugement. Modèle de pénitence, enseignez-nous la crainte qui préserve ou répare, dirigez-nous dans les voies austères de l’expiation. Moine, historien de grands moines [Paul ermite, Hilarion, Malch.] père des solitaires attirés comme vous en Ephrata par les parfums de la divine Enfance, maintenez l’esprit de travail et de prière en cet Ordre monastique dont plusieurs familles ont pris de vous leur nom. Fléau des hérétiques, attachez-nous à la foi Romaine ; zélateur du troupeau, préservez-nous des loups et des mercenaires ; vengeur de Marie, obtenez que fleurisse toujours plus sur terre l’angélique vertu.
   O Jérôme, votre gloire participe surtout de la gloire de l’Agneau ouvrant pour les habitants des cieux le livre plein de mystères [Apoc. V.]. La clef de David [Ibid. III, 7.] vous fut aussi donnée pour ouvrir les sceaux multiples des Écritures, et nous montrer Jésus enfermé sous la lettre [Hier. Epist. LIII, al. CIII, ad Paulinum.]. C’est pourquoi l’Église de la terre chante aujourd’hui vos louanges, et vous présente à ses fils comme l’interprète officiel du Livre inspiré qui la conduit à ses destinées. En même temps que l’hommage de l’Épouse et de la Mère, daignez agréer notre personnelle gratitude. Puisse le Seigneur, à votre prière, nous renouveler dans le respect et l’amour que mérite sa divine parole. Par vos mérites, puissent, autour du dépôt sacré, se multiplier les doctes et leurs recherches savantes. Mais que nul ne l’oublie : c’est à genoux qu’on doit écouter Dieu, si l’on veut le comprendre. Il s’impose, et ne se discute pas : bien qu’entre les interprétations diverses auxquelles peuvent donner lieu ses divins messages, il soit permis de chercher, sous le contrôle de son Église, à dégager la vraie ; bien qu’il soit louable d’en scruter sans fin les augustes profondeurs. Heureux qui vous suit dans ces études saintes ! Vous le disiez : « vivre au milieu de pareils trésors, s’y absorber, ne savoir, ne chercher rien autre, n’est-ce pas habiter déjà plus aux cieux qu’en terre ? Apprenons dans le temps ce dont la science doit nous demeurer toujours [Hier. Epist. LIII, al. CIII, ad Paulinum.]. »
   LE Ier DIMANCHE D’OCTOBRE. LA FÊTE DU TRÈS SAINT ROSAIRE.
   Les fils du siècle ont coutume, à la fin d’une année, de récapituler leurs profits. Ainsi s’apprête à faire aussi l’Église. Bientôt nous la verrons dénombrer solennellement ses élus, inventorier leurs reliques saintes et parcourir les tombes de ceux qui dorment dans le Seigneur, rappeler la consécration à l’Époux de sanctuaires anciens et nouveaux. Aujourd’hui, c’est d’un résumé plus auguste encore, d’un profit plus grand qu’il s’agit : l’Église inscrit en tête du bilan sacré le gain provenu à Notre-Dame des mystères qui composent le Cycle. Noël, la Croix, le triomphe de Jésus, c’est notre sainteté à tous ; c’est aussi, mais combien mieux, et tout d’abord, celle de Marie. Offrant donc premièrement à l’auguste Souveraine du monde le diadème qui lui revient avant tous, l’Église le compose à bon droit de la triple couronne des mystères sanctifiants qui furent pour elle toute joie, toute douleur et toute gloire.
   Mystères joyeux, qui nous redisent l’Annonciation, la Visitation, la Nativité de Jésus, la Purification de Marie, Jésus retrouvé au temple. Mystères douloureux d’agonie, de flagellation, de couronnement d’épines, de portement de croix, de crucifiement. Mystères glorieux : Résurrection, Ascension du Sauveur, Pentecôte, Assomption, couronnement de la Mère de Dieu. C’est le Rosaire de Marie ; plant fécond dont le salut de Gabriel fit épanouir les fleurs, dont les guirlandes parfumées relient de Nazareth notre terre au sommet des cieux.
   Sous sa forme présente, Dominique le révéla au monde au temps de la crise albigeoise, vraie guerre sociale, laissant trop prévoir ce que serait désormais l’histoire pour la cité sainte. Il fit plus alors que la lutte armée pour la défaite de Satan. Il est aujourd’hui la ressource suprême de l’Église. Sommaire facile, toujours présent, du Cycle liturgique, on dirait que les antiques formes de la prière sociale n’étant plus à la taille des peuples, l’Esprit-Saint veut par lui sauvegarder pour les isolés de nos tristes temps l’essentiel de cette vie d’oraison, de foi, de vertu chrétienne, que la célébration publique du grand Office entretenait jadis parmi les nations. Dès avant le XIII° siècle, la piété populaire connaissait l’usage de ce qu’elle se plut à nommer le psautier laïque, à savoir la Salutation angélique cent cinquante fois répétée ; mais ce fut le partage de ces Ave Maria en dizaines, attribuées à la considération d’un mystère particulier pour chacune, qui constitua le Rosaire. Divin expédient, simple comme l’éternelle Sagesse qui l’avait conçu, et dont la portée fut grande ; car en même temps qu’il amenait à la Reine de miséricorde l’humanité dévoyée, il écartait d’elle l’ignorance, nourricière d’hérésie, et lui réapprenait « les sentiers consacrés par le sang de l’Homme-Dieu et les larmes de sa Mère [Léon. XIII, Epist. encycl. Magnae Dei Matris, de Rosario Mariali, 8 Sept. 1892.]. »
   C’est l’expression du grand Pontife qui sous l’angoisse universelle, naguère encore, indiquait le salut où plus d’une fois déjà l’ont trouvé nos pères. Les Encycliques de Léon XIII [Encyc. Supremi Apostolatus, 1 Sept 1883 ; Superiore anno, 3o Aug. 1884 ;, etc.— 2. – 3.] ont consacré le présent mois à cette dévotion chérie du ciel ; il a honoré Notre-Dame en ses Litanies d’une invocation nouvelle à la Reine du très saint Rosaire [Litterae Salutaris, 24 Dec. 1883.]; il a donné son dernier développement à la solennité de ce jour [Decret. 11 Sept. 1887, 5 Aug. 1888.]. Élevée désormais à la dignité de seconde Classe, riche d’un Office propre exprimant son objet permanent, cette fête est deux fois en outre le monument d’insignes victoires, honneur du nom chrétien.
   Soliman II, le plus grand des sultans, avait mis à profit la dislocation de l’Occident par Luther, et rempli le XVI° siècle de la terreur de ses exploits. Il laissait à son fils, Sélim II, l’espoir fondé enfin de réaliser le programme de sa race : l’humiliation sous le Croissant de Rome et de Vienne, sièges de la papauté et de l’empire. La flotte turque, maîtresse de la Méditerranée presque entière, menaçait d’aborder bientôt l’Italie, quand, le 7 octobre 1571, eut lieu sa rencontre, au golfe de Lépante, avec les galères pontificales soutenues des forces de l’Espagne et de Venise. C’était un dimanche : par tout le monde, les confréries du Rosaire accomplissaient leur œuvre de supplication ; l’œil éclairé d’en haut, saint Pie V suivait du Vatican l’action engagée par le chef de son choix, don Juan d’Autriche, contre les trois cents vaisseaux de l’Islam. Journée mémorable, où la puissance navale des Ottomans fut anéantie ! L’illustre Pontife, dont l’œuvre était achevée, ne devait point célébrer ici-bas l’anniversaire du triomphe ; mais il voulut toutefois en immortaliser le souvenir par une commémoration annuelle de Sainte-Marie de la Victoire. Son successeur, Grégoire XIII, changea ce titre en celui de Sainte-Marie du Rosaire, et désigna le premier dimanche d’octobre pour la fête nouvelle, autorisant à la célébrer les églises qui posséderaient un autel sous la même invocation.
   Cette concession restreinte devait se généraliser un siècle et demi plus tard. Innocent XI avait, en mémoire de la délivrance de Vienne par Sobieski, étendu la fête du Très Saint Nom de Marie à toute l’Église [Voir plus haut, p. 88 et 98.]. En 1716, Clément XI voulut de même reconnaître par l’inscription de la fête du Rosaire au calendrier universel la victoire que le prince Eugène venait de remporter, sous les auspices de Notre-Dame des Neiges, à Péterwardin, au cinq août de cette année ; victoire suivie de la levée du siège de Corfou, et que devait compléter, l’année d’après, la prise de Belgrade.
   À LA MESSE.
   Les joies goûtées aux jours des différentes solennités de la Mère de Dieu se retrouvent dans celle-ci, qui les résume toutes pour nous, pour les Anges, pour Notre-Dame elle-même. Comme les Anges, offrons donc avec elle l’hommage de notre bien juste allégresse au Fils de Dieu, son fils, son roi et le nôtre.
   INTROÏT.
   GAUDEAMUS omnes In Domino, diem festum celebrantes sub honore beatae Mariae Virginis : de cujus solemnitate gaudent Angeli, et collaudant Filium Dei.
   Réjouissons-nous tous dans le Seigneur, et faisons fête en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie ; de sa solennité se réjouissent les Anges, et ils louent à l’envi le Fils de Dieu.
   Ps. Eructavit cor meum verbum bonum : dico ego opera mea Regi. Gloria Patri. Gaudeamus.
   Ps. Mon cœur a proféré une parole excellente ; c’est au Roi que je dédie mes chants. Gloire au Père. Réjouissons-nous.
   Les mystères du Fils et de la Mère sont notre enseignement et notre espérance. Qu’ils soient la règle de notre vie mortelle, pour être la garantie de notre éternité : c’est ce que demande l’Église dans la Collecte.
   COLLECTE.
   DEUS' cujus Unigenitus per vitam, mortem, et resurrectionem suam nobis salutis æternae comparavit : concede quaesumus ; ut haec mysteria sanctissimo beatae Mariae Virginis Rosario recolentes, et imitemur quod continent, et quod promittunt, assequamur. Per eumdem Dominum.
   O Dieu dont le Fils unique nous a par sa vie, sa mort et sa résurrection mérité les récompenses éternelles, nous honorons par le très saint Rosaire de la bienheureuse Vierge Marie ces mystères : accordez-nous d’imiter les exemples qu’ils nous donnent, d obtenir ce dont ils sont pour nous la promesse. Par le même Jésus-Christ.
   On fait mémoire du Dimanche correspondant par la Collecte de ce Dimanche.
   ÉPÎTRE.
   Lectio libri Sapientiae. PROV. VIII.
   DOMINUS possedit me in initio viarum suarum antequam quid‑quam faceret a principio. Ab aeterno ordinata sum, et ex antiquis, antequam terra fieret. Nondum erant abyssi, et ego jam concepta eram. Nunc ergo, filii, audite me : Beati qui custodiunt vias meas. Audite disciplinam, et estote sapientes, et nolite abjicere eam. Beatus homo qui audit me, et qui vigilat ad fores meas quotidie, et observat ad postes ostii mei. Qui me invenerit, inveniet vitam, et hauriet salutem a Domino.
   Lecture du livre de la Sagesse. Prov. VIII.
   Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant qu’il créât aucune chose au commencement. J’ai été établie dès l’éternité et de toute antiquité, avant que la terre fût créée. Les abîmes n’étaient point encore, et déjà j’étais conçue. Maintenant donc, ô mes enfants, écoutez-moi : Heureux ceux qui gardent mes voies ! Écoutez mes instructions, soyez sages, et ne les rejetez pas. Heureux celui qui m’écoute, qui veille tous les jours à l’entrée de ma maison, et qui se tient tout prêt à ma porte ! Celui qui m’aura trouvée trouvera la vie, et il puisera le salut dans le Seigneur.
   Les mystères de Notre-Dame sont, au regard de Dieu, avant tous les temps, comme ceux du Fils qui naquit d’elle ; comme eux encore, ils rempliront l’éternité ; comme eux ils régissent les siècles, qui s’harmonisent sur le Verbe et Marie, préparant au temps des figures le Fils et la Mère, les continuant depuis par l’incessante glorification de la Trinité sainte en laquelle sont baptisées les nations. Or, c’est la suite de ces mystères qu’honore le Rosaire de Marie ; c’est la vue d’ensemble que nous donne sur le Cycle à son déclin la solennité de ce jour. De cette suite, de cette vue, reste à déduire la conclusion formulée par Notre-Dame elle-même en ce passage des Livres Sapientiaux que lui applique l’Église : « Maintenant donc, ô mes fils, considérez mes sentiers, imitez-moi, pour trouver le bonheur. »
   Heureux qui veille à sa porte, nous dit le texte sacré ! Rosaire ou chapelet en mains, la priant, l’observant à la fois, méditant sa vie et ses grandeurs, prélevons ne fût-ce qu’un quart d’heure de garde, chaque jour, à l’entrée du palais de cette Reine incomparable. Notre progrès dans la vraie vie, notre salut, seront d’autant plus assurés que nous y demeurerons plus fidèles.
   Au Graduel, félicitons la Reine du très saint Rosaire pour cette conduite merveilleuse, toute de vérité, de justice, de douceur, qui lui a valu l’amour du Roi suprême. Chantons au Verset la noblesse de sa race, sans pareille au monde.
   GRADUEL.
   PROPTER veritatem, et mansuetudinem, et justitiam, et deducet te mirabiliter dextera tua.
   Alleluia, alleluia.
   V. Audi filia, et vide, et inclina aurem tuam : quia concupivit Rex speciem tuam.
   
   V. Solemnitas gloriosa Virginis Mari ex semine Abrahae, orne de tribu Juda, clara ex stirpe David. Alleluia.
   Par la vérité, par la douceur et la justice, régnez ; vos œuvres nous révèlent une conduite merveilleuse.
   V/. Écoutez, ô ma fille ! voyez et prêtez l’oreille ; car le Roi est épris de votre beauté.
   Alléluia, alléluia.
   V/. C’est la solennité de la glorieuse Vierge Marie, issue de la race d’Abraham, de la tribu de Juda, de la noble souche de David. Alléluia.
   L’Évangile est le même qu’en la fête du saint Nom de Marie (ci-dessus, page 90). « En ce temps-là, l’Ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth, à une vierge mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph ; et le nom de la Vierge était Marie. Et l’Ange, étant entré où elle était, lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. » – Vous êtes bénie entre les femmes, reprenait quelques jours plus tard Élisabeth, et le fruit de vos entrailles est béni. – Les deux salutations réunies, le nom de Marie ajouté au salut de l’Ange, celui de Jésus au salut d’Élisabeth, c’est tout l’AVE MARIA du temps de saint Dominique, instituteur du Rosaire. La prière Sainte Marie, Mère de Dieu, qui complète aujourd’hui très heureusement cette formule de louange, ne reçut qu’au XVI° siècle la sanction de l’Église. On ne pouvait donc mieux choisir l’Évangile du jour ; car il nous donne le Rosaire à la fois dans son texte originel et dans son point de départ, l’Annonciation, premier des mystères qu’il rappelle à l’honneur de la bienheureuse Vierge.
   En Notre-Dame se rencontrent toute grâce, toute lumière, toute vie ; par son très saint Rosaire, elle a multiplié les fleurs et les fruits dans le jardin de la sainte Église. C’est ce que chante l’Offertoire : avec et par Jésus, nulle offrande agréée de Dieu qui ne provienne de Marie.
   OFFERTOIRE.
   In me gratia omnis viae et veritatis ; in me omnis spes vit et virtutis : ego quasi rosa plantata super rivos aquarum fructificavi.
   En moi réside toute grâce de conduite et de vérité, toute espérance de vie et de vertu ; j’ai donné des fleurs comme le rosier planté au bord des eaux.
   Comme l’indique la Secrète, le Rosaire pieusement médité nous prépare dignement au Sacrifice de l’autel, mémorial auguste et suréminent des mystères dont il a pour but d’entretenir la pensée au cœur du chrétien.
   SECRÈTE.
   Fac nos, quaesumus Domine, his muneribus offerendis convenienter aptari : et per sanctissimi Rosarii mysteria sic vitam, passionem, et gloriam Unigeniti tui recolere, ut ejus digni promissionibus efficiamur. Qui tecum.
   Seigneur, nous vous prions de faire que cette oblation nous trouve convenablement préparés ; puissions-nous, par les mystères du très saint Rosaire, être rendus dignes des promesses de votre Fils unique, en nous remémorant sa vie, sa passion et sa gloire. Lui qui vit et règne avec vous.
   On fait mémoire du Dimanche.
   La Préface est la même que celle du VIII septembre (page 84), si ce n’est qu’au lieu de in Nativitate, en la Nativité, on dit in solemnitate, en la solennité de la bienheureuse Marie toujours vierge.
   Notre âme, au sortir du banquet sacré, ne saurait demeurer stérile. À l’exemple de Marie, fleurs et parfums des vertus doivent assainir autour d’elle la terre, prouver à l’Époux que sa visite n’a pas été inféconde.
   COMMUNION.
   FLORETE flores quasi lilium, et date odorem, et frondete in gratiam, collaudate canticum, et benedicite Dominum in operibus suis.
   Comme le lis portez des fleurs, exhalez des parfums, revêtez-vous d’un feuillage de grâces, multipliez les chants de louange, et bénissez le Seigneur dans ses ouvrages.
   Puisse Notre-Dame, intercédant près de Dieu, aider en nous l’effet de ce Sacrifice et des mystères auxquels elle a eu part si grande ! L’Église le demande dans la Postcommunion.
   POSTCOMMUNION.
   Sanctissimae Genitricis tuae, cujus Rosarium celebramus, quaesumus Domine, precibus adjuvemur : ut et mysteriorum, quae colimus, virtus percipiatur, et sacramentorum, quae sumpsimus, obtineatur effectus. Qui vivis.
   Accordez-nous, Seigneur, d’être secourus par les prières de votre Mère très sainte dont nous célébrons le Rosaire : ainsi éprouverons-nous la vertu des mystères que nous honorons par lui ; ainsi obtiendrons-nous l’effet du Sacrifice auquel nous venons de participer. Vous qui vivez.
   On ajoute la Postcommunion du Dimanche correspondant, et l’Évangile de ce même Dimanche tient lieu, à la fin de la Messe, de celui de saint Jean.
   À VÊPRES.
   L’Église empruntait, il y a peu de jours, aux Servites de Marie l’Office des Sept Douleurs ; elle demande aujourd’hui ses Répons, ses Hymnes et ses Antiennes à l’illustre famille dont le Rosaire fut comme l’apanage d’origine. Les fils de saint Dominique possèdent un titre nouveau à la reconnaissance du peuple chrétien, depuis que ce bel ensemble liturgique est devenu la richesse de tous. Cependant, l’usage des Frères Prêcheurs ne comportant pas en ce qui touche les Psaumes aux Vêpres des Saints la multiplicité des Antiennes, on a dû selon le rit romain ajouter celles qui suivent. L’Hymne, dont la concision gracieuse résume suavement la triple série des mystères du Rosaire, est la quatrième de l’Office entier : la première célébrant, aux premières Vêpres, les mystères joyeux ; la deuxième, à Matines, les mystères douloureux ; la troisième, à Laudes, les mystères glorieux. « Sur ces mystères, cueillons des roses ; tressons des couronnes à la Mère du bel amour. »
   I. ANT. Quae est ista, speciosa sicut columba, quasi rosa plantata super rivos aquarum ?
   1. Ant. Quelle est celle-ci, belle comme la colombe, comme le rosier planté au bord des eaux ?
   Psaume CIX. Dixit Dominus, page 23.
   2. Ant. C’est la Vierge puissante, pareille à la tour de David ; mille boucliers y sont suspendus, toutes les armures des forts.
   2. ANT. VIRGO potens, sicut turris David ; mille clypei pendent ex ea, omnis armatura fortium.
   Psaume CXII. Laudate pueri, page 24.
   3. ANT. gratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus.
   3. Ant. Je vous salue Marie pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes.
   Psaume CXXI. Laetatus sum, page 77.
   4. ANT. BENEDIXIT te Dominus in virtute sua, quia per te ad nihilum redegit mimicos nostros.
   4. Ant. Le Seigneur vous a bénie dans sa puissance, il a réduit à rien par vous nos ennemis.
   Psaume CXXVI. Nisi Dominus, page 77.
   5. Ant. Les filles de Sion l’ont vue comme un rosier couvert de fleurs, et ils l’ont proclamée bienheureuse.
   5. ANT. Viderunt eam filiae Sion vernantem in floribus rosarum, et beatissimam praedicaverunt.
   Psaume CXLVII. Lauda Jerusalem, page 78.
   CAPITULE. (Eccli. XXIV, XXXIX.)
   IN me gratia omnis viae et veritatis, in me omnis spes vitae et virtutis : ego quasi rosa plantata super rivos aquarum fructificavi.
   En moi réside toute grâce de conduite et de vérité, toute espérance de vie et de vertu ; j’ai donné des fleurs comme le rosier planté au bord des eaux.
   HYMNE.
   TE gestientem gaudiis, Te sauciam doloribus, Te jugi amictam gloria, 0 Virgo Mater, pangimus.
   O Vierge Mère, nous vous chantons dans la douceur de vos joies, dans les blessures de vos douleurs, dans les splendeurs de votre gloire sans fin.
   Ave, redundans gaudio Dum concipis, dum visitas, Et edis, offers, invenis, Mater beata, Filium.
   Nous vous saluons débordante d’allégresse, ô Mère bienheureuse qui concevez, portez en la Visitation, mettez au monde, offrez, retrouvez votre Fils.
   Ave, dolens, et intimo In corde agonem, verbera, Spinas, crucemque Filii Perpessa, princeps martyrum.
   Nous vous saluons saturée d’amertume, ô première des Martyrs, qui par le cœur endurez l’agonie, la flagellation, les épines, la croix de votre Fils.
   Ave, in triumphis Filii, In ignibus Paracliti, In regni honore et lumine, Regina fulgens gloria.
   Nous vous saluons resplendissante, ô Reine glorieuse, dans les triomphes de votre Fils, dans l’embrasement du Paraclet, dans l’honneur et l’éclat de votre couronne.
   Venite gentes, carpite Ex his rosas mysteriis, Et pulchri amoris inclytae Matri coronas nectite.
   Peuples, venez : sur ces mystères cueillez des roses ; tressez des couronnes à l’auguste Mère du bel amour.
   Jesu tibi sit gloria, Qui natus es de Virgine, Cum Patre et almo Spiritu, In sempiterna saecula. Amen.
   O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l’Esprit-Saint, dans les siècles éternels. Amen.
   V. REGINA sacratissimi Rosarii, ora pro nobis.
   v. Reine du très saint Rosaire, priez pour nous ;
   R. Ut digni efficiamur promissionibus Christi.
   r. Afin que nous soyons rendus dignes des promesses de Jésus-Christ.
   ANTIENNE de Magnificat.
   BEATA Mater et intacta Virgo, gloriosa Regina mundi, sentiant omnes tuum juvamen quicumque celebrant tuam sanctissimi Rosarii solemnitatem.
   Bienheureuse Mère et Vierge sans tache, Reine glorieuse du monde, qu’ils éprouvent votre secours tous ceux qui célèbrent la solennité de votre très saint Rosaire.
   Le Cantique Magnificat, page 28.
   L’Oraison, page 148.
   On fait ensuite mémoire du Dimanche.
   LE Ier OCTOBRE. SAINT REMI, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR, APÔTRE DES FRANCS.
   Deux siècles ne s’étaient pas écoulés depuis le triomphe de la Croix sur l’idolâtrie romaine, que Satan se reprenait à chanter victoire. Tandis que l’eutychianisme ceignait dans Byzance le diadème impérial avec Anastase le Silentiaire, Arius siégeait en Occident sur les trônes que les Barbares venaient d’élever parmi les ruines ; dans tout l’ancien territoire de l’empire l’hérésie dominait, presque partout insolente et persécutrice ; l’Église n’avait pour fils que les vaincus.
   « Mais ne crains pas, tressaille plutôt, s’écrie Baronius à cette date des annales du monde : c’est la Sagesse dont le jeu divin se poursuit [Prov. VIII, 3o-31.]. Les visées des mortels comptent peu devant celle qui tient dans ses mains la lumière, pour l’y cacher s’il lui plaît, pour, quand elle le veut, la faire à nouveau resplendir [Job. XXXVI, 32.]. Les ténèbres où s’ensevelit l’univers lui marquent l’heure de luire au cœur des Francs [II Cor. IV, 6] pour faire éclater la foi catholique en sa gloire [Baron. Annal, eccl. ad ann. 499, XV ; on s’accorde à regarder aujourd’hui 1’ année 496 comme celle du baptême de Clovis.]. »
   Manière d’écrire l’histoire peu habituelle en nos jours ; mais c’est ainsi que l’entendait celui qui fut le premier des historiens de la cité sainte, comme il en est demeuré le plus grand. Fils des Francs, dans une fête pareille, il nous est bon de n’avoir qu’à traduire en l’abrégeant ce qu’il dit de nos pères.
   « Comment, observe-t-il ailleurs, n’admirer pas cette providence qui ne fait jamais défaut à l’Église ? Du sein de tribus païennes encore, au lendemain de l’irrémédiable chute de l’empire, Dieu se forme un peuple nouveau et se suscite un prince : contre eux doit se briser le flot montant des hérétiques et des Barbares. Telle, en effet, apparut au cours des siècles la mission divine des rois francs.
   « Mais quelle n’est pas la puissance de la foi pour conserveries royaumes, comme la fatalité de l’hérésie pour déraciner toute plante ne provenant pas du Père qui est aux cieux [Matth. XV, 13.]: c’est ce que montrent, avec leurs principautés si totalement disparues, Goths, Vandales, Hérules, Alains, Suèves, Gépides ; tandis que les Francs voient la motte de terre de leurs origines, heureusement fertilisée, s’assimiler au loin le sol qui l’entoure [Baron. Annal, eccl ad ann. 484, LXXXV]. « Ce que peuvent les Francs, quand la Croix marche en tête de leurs bataillons, on le sut dès lors. Jusque-là obscurs, luttant pour la vie : maintenant que de victoires, que de trophées ! Il a suffi qu’ils reconnussent le Christ, pour parvenir au ; plus haut faîte de la gloire, de l’honneur et de la renommée. Je ne dis là que ce qui est su de tout le monde. Si leur partage fut meilleur que celui des autres nations, c’est que leur foi aussi fut suréminente, incomparable la piété qui les faisait se porter plus ardemment à la défense de l’Église qu’à la protection de leurs propres frontières [Ibid. ad ann. 514, XXIII.].
   « Aussi, privilège unique et vraiment admirable : on ne vit jamais, comme il arrive ordinairement, les péchés des rois amener sur ce peuple la servitude d’un joug étranger. On dirait que la promesse du Psaume [Psalm. LXXXVIII, 31 34.] a été renouvelée pour lui : Si ses fils ne marchent plus selon mes préceptes, je visiterai avec la verge leurs iniquités ; mais je ne retirerai point de lui ma miséricorde [Baron. Annal, ceci, ad ann. 514, XXVII.]. »
   Honneur donc en ce jour au pieux Pontife qui mérita d’être pour les Francs l’instrument des faveurs du ciel ! On sait comment, selon l’expression du saint Pape Hormisdas, « Rémi convertit la nation et baptisa Clovis au milieu de prodiges rappelant les temps du premier apostolat [Hormisd. Epist. I, ad Remigium.]. » La prière de Clotilde, le labeur de Geneviève, les pénitences des moines peuplant les forêts gauloises, eurent sans nul doute leur très grande part dans une conversion qui devait à ce point réjouir les Anges ; l’espace nous manque pour dire comment elle fut aussi préparée par tous ces grands évêques du Ve siècle, Germain d’Auxerre, Loup de Troyes, Aignan d’Orléans, Hilaire d’Arles, Mamert et Avit de Vienne, Sidoine Apollinaire, tant d’autres qui, dans ce siècle de ténèbres, maintinrent l’Église en la lumière et forcèrent le respect des Barbares. Contemporain et survivant de la plupart d’entre eux, leur émule en éloquence, en noblesse, en sainteté, Rémi sembla les personnifier tous en cette nuit de Noël qu’avaient appelée tant d’aspirations, de supplications, de souffrances. Au baptistère de Sainte-Marie de Reims, naissait à Dieu notre nation ; comme autrefois au Jourdain la colombe était vue sur les eaux, honorant non plus le baptême du Fils unique du Père, mais celui de la fille aînée de son Église : largesse du ciel, elle apportait l’ampoule sainte contenant le chrême dont l’onction devait faire de nos rois dans la suite des âges les plus dignes entre les rois de la terre [Matth. Paris, ad ann. 1257 : Archiepiscopus Remensis qui Regem Francorum cœlesti consecrat chrismate (quapropter Rex Francorum Regum censetur dignissimus) est omnium Franciae Parium primus et excellentissimus.].
   Depuis, Reims, cité glorieuse, vit les hommages de la nation se partager, dans le culte de tels souvenirs, entre son incomparable Notre-Dame et la basilique vénérable où Remi, gardant à ses pieds l’ampoule du sacre, était gardé lui-même par les douze Pairs entourant son splendide mausolée. Église de Saint-Remi, caput Franciae, tête de la France, ainsi la nommaient nos aïeux [Mabillon. Annal, benedict. XLVII, XXX : Diploma Gerbergae reginae.] ; jusqu’à ces jours d’octobre 1793 où, du haut de sa chaire profanée, fut proclamée la nouvelle que les siècles d’obscurantisme avaient pris fin, tandis que l’on brisait la Sainte Ampoule et qu’on jetait dans une fosse commune les restes de l’Apôtre des Francs [Retrouvés cependant par la suite, et authentiquement reconnus, ils sont toujours en nos temps l’objet de la vénération empressée des pèlerins.].
   Après un épiscopat de soixante-quatorze ans, le plus long qu’ait enregistré l’histoire, Remi était passé de la terre au ciel le treizième jour de janvier, qu’on remarque avoir aussi été celui de sa consécration et de sa naissance. Le 1er octobre n’en fut pas moins adopté dans le siècle même où il mourut pour honorer sa mémoire, comme ayant vu le premier transfert de ses reliques saintes en un lieu plus digne, au milieu de merveilles continuant les miracles qui remplirent sa vie. La Translation de saint Remi, tel est encore le nom donné par l’Église de Reims à ce jour ; mais c’est au XIII janvier, octave de l’Épiphanie, que par privilège elle solennise la fête principale de son glorieux Patron, à laquelle nous empruntons le récit qui va suivre.
   Remigius, qui et Remedius, Lauduni natus est, parentibus nobilibus, Æmilio et sancta Cilinia ætate jam provectis, et gratia apud suos nominatissimis. Ortum ejus prædixerat solitarius quidam cæcus, nomine Montanus, qui et visum postea recepit, admoto ad oculos lacte quo infans Remigius alebatur. Studiis et orationibus primos impendebat annos futurus Francorum Apostolus, secessum colens ; quo magis hominum frequentiam fugere conabatur, eo notior toti provinciæ fiebat. Annos natus duos et viginti, post transitum Bennadii Archiepiscopi Remensis, ob seniles in adolescentia mores, ad sedem Remensem omnium votis raptus, potius quam electus fuit. Onus episcopale effugere cupiens, divinis monitis suscipere cogitur. Ab episcopis provinciæ consecratus, se tamquam veteranum gessit in regimine Ecclesiæ suæ. Vir eloquens, potens in Scripturis, exemplum erat fidelium. Quod ore docebat, implebat opere. Grege suo summo labore ac vigilantia mysteriis fidei imbuto, et disciplina in clero constituta, regnum Christi in Belgio promovendum suscepit ; populis ad fidem conversis, novos episcopatus instituit : Teruanae, ubi sanctum Antimundum ; Atrebatis, ubi sanctum Vedastum ; Lauduni, ubi sanctum Genebaldum præfecit.
   Remi, appelé aussi Remedius, naquit à Laon de parents nobles et renommés pour leurs vertus dans la contrée. Émilius et sainte Célinie étaient déjà avancés en âge, lorsque la naissance de ce fils leur fut annoncée par un solitaire aveugle, du nom de Montan, qui recouvra ensuite la vue en portant à ses yeux quelques gouttes du lait dont l’enfant était nourri. Le futur Apôtre des Francs passa ses premières années dans l’étude et la prière ; la retraite l’attirait ; mais plus il cherchait à fuir les hommes, plus on parlait de lui dans tout le pays. Sur ces entrefaites, mourut l’archevêque Bennade ; Remi avait vingt-deux ans, mais ses mœurs étaient d’un vieillard : il fut enlevé, plutôt qu’élu, par le vœu de tous, et porté sur le siège de Reims. Ses efforts pour écarter le fardeau durent céder devant les manifestations du vouloir divin. Sacré par les évêques de la province, il montra dans le gouvernement de son Église la sagesse d’un vieillard. Éloquent, puissant dans les Écritures, il apparaissait comme l’exemple des fidèles, pratiquant ce qu’il enseignait. Pasteur vigilant, après avoir en grand labeur affermi son troupeau dans la connaissance des mystères de la foi et fortifié son clergé dans la discipline, il entreprit d’étendre en Belgique le règne de Jésus-Christ. Gréant de nouveaux diocèses pour les peuples que convertissait sa parole, il établit comme évêques, à Térouanne saint Aumont, à Arras saint Vaast, à Laon saint Génebaud.
   Clodevei et Francorum animi cultui pagano adhuc dediti movebantur stupendis Remigii operibus, quæ ubique vulgabantur. Cum autem Clodoveus, Gallorum victor, Alemannos Tolbiaci, invocato Christi nomine, debellasset, Remigium ad se evocatum, de religione christiana disserentem libentur audiit. Et instanti Remigio ut fidem profiteretur, cum respondisset, vereri se ne per populum sibi non liceret : id ubi rescivit populus, statim acclamavit : Mortales deos abigimus, pie rex : et Deum quem Remigius prædicat immortalem, sequi parati sumus. Tum Remigius jejunia secundum Ecclesiæ morem illis indixit, et regem quem fidei documentis coram sancta Clotilde regina imbuerat, baptizavit ipso die Natalis Domini, his eum verbis allocutus : Mitis, depone colla, Sicamber : adora quod incendisti ; incende quod adorasti. Baptizatum sacro inunxit chrismate cum signaculo crucis Christi. De exercitu autem ejus ter mille et amplius baptismo initiati sunt : simul et Albofledis Clodovei soror, quæ cum paulo post de vivis decessisset, regem per litteras consolatus est Remigius. Lanthildis quoque altera soror regis, ab Ariana hæresi revocata, sacro chrismate inuncta est, et Ecclesiæ reconciliata.
   Or les œuvres merveilleuses de Rémi, en tous lieux divulguées, remplissaient d’admiration Glovis et les Francs, païens encore. Clovis, vainqueur des Gaulois, ayant donc triomphé des Allemands à Tolbiac par l’invocation du nom de Jésus-Christ, manda Rémi près de sa personne et voulut l’entendre exposer la doctrine chrétienne. Aux instances cependant de l’évêque qui le pressait d’embrasser la foi, le prince opposait la crainte que son peuple n’y voulût pas consentir ; mais à peine les Francs l’eurent-ils appris, qu’ils s’écrièrent tout d une voix : Roi pieux, nous rejetons les dieux mortels, nous sommes prêts à suivre le Dieu immortel que Rémi annonce. Rémi donc les soumit aux jeûnes qui étaient dans la coutume de l’Église, et ayant en présence de la reine Clotilde achevé l’instruction chrétienne de Clovis, il le baptisa au jour même de la naissance du Seigneur : Baisse la tête, lui dit-il, doux Sicambre ; adore ce que tu as brûlé ; brûle ce que tu as adoré. L’ayant baptisé, il l’oignit du saint chrême en le marquant du signe de la croix du Christ. Plus de trois mille soldats de son armée reçurent aussi le baptême, ainsi qu’Alboflède, sœur de Clovis, laquelle ayant quitté cette vie peu après, le pontife adressa au prince des lettres de consolation. Lanthilde, autre sœur du roi, se convertit de l’hérésie arienne ; elle fut réconciliée par l’onction du saint chrême à l’Église.
   Eximia fuit ipsius erga pauperes liberalitas, et clementia in pœnitentes singularis : neque enim, inquiebat, nos posuit Dominus ad iracundiam, sed ad hominum curam. Arianum episcopum in synodo, divina virtute, mutum reddidit ; eique per nutus veniam poscenti, vocem his verbis restituit : In nomine Domini nostri Jesu Christi, si sic de eo recte sentis, loquere ; et de illo sicut catholica credit Ecclesia, confitere. Recepto ille vocis usu, credere se et in eadem fide moriturum pollicitus est. Sub finem vitæ oculorum usu orbatus est Remigius, quem tamen paulo ante mortem recuperavit. Transitus diem non ignorans, finitis Missarum solemniis, plebe sacro Christi corpore confirmata ; valefaciens clero et populo, dans singulis pacem in osculo oris Domini, plenus dierum et operum ex hac vita decessit idibus januarii, anno ætatis nonagesimo sexto, post Christum quingentesimo trigesimo tertio. Sepultus est in ædicula sancti Christophori ; et mortuus sicut et vivus claruit miraculis
   Admirable était la libéralité de Rémi envers les pauvres, et toute spéciale sa clémence pour les pénitents : car, disait-il, ce n’est pas pour la colère que le Seigneur nous a établis, mais pour la guérison des hommes. Dans un concile, il rendit muet par la vertu divine un évêque arien ; et comme celui-ci implorait par signes sa grâce, il lui rendit la voix en disant : Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, si vos sentiments à son sujet sont ce qu’ils doivent être, parlez, et confessez de lui la foi que professe l’Église catholique. Lui donc avant recouvré la parole, protesta qu’il croyait et voulait mourir en cette foi. Sur la fin de sa vie, Rémi perdit la vue, qu’il retrouva cependant un peu avant sa mort. N’ignorant pas le jour de son passage au ciel, il voulut célébrer le Sacrifice de la Messe et fortifier ses ouailles par la communion du très saint corps du Christ ; puis faisant ses adieux au clergé et au peuple, donnant à tous la paix dans le baiser de la bouche du Seigneur, il quitta cette vie plein de jours et de travaux, en la quatre-vingt-seizième année de son âge, aux ides de janvier de l’an du Seigneur cinq cent trente-trois. On l’ensevelit dans l’oratoire de saint Christophe, où, mort aussi bien que vivant, il éclata par ses miracles.
   C’est le jour de publier à nouveau la belle formule très justement dite Prière des Francs, et qui remonte aux premiers siècles de la monarchie [Pitra, Hist. de S. Léger, Introduct. p. XXII, XXIII.].
   ORAISON.
   OMNIPOTENS sempiterne Deus, qui ad instrumentum divinissimae tuae voluntatis per orbem et ad gladium et propugnaculum Ecclesiae sanctae tuae, Francorum imperium constituisti : cœlesti lumine, quaesumus, filios Francorum supplicantes semper et ubique praeveni ; ut ea quae agenda sunt ad regnum tuum in hoc mundo efficiendum videant, et ad implenda quae viderint charitate et fortitudine perseveranter convalescant.
   O Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi l’empire des Francs pour être par le monde l’instrument de votre très divine volonté, le glaive et le boulevard de votre sainte Église : nous vous en prions, prévenez toujours et en tous lieux de la céleste lumière les fils suppliants des Francs, afin qu’ils voient ce qu’il faut faire pour établir votre règne en ce monde, et que, pour faire ainsi qu’ils auront vu, leur charité et leur courage aillent s’affermissant toujours.
   Saint Léon IX disait à ceux qui vivaient de son temps, comme nous le faisons présentement, sur la terre de France : « Sache votre dilection qu’elle doit célébrer solennellement la fête du bienheureux Rémi ; car s’il n’est point Apôtre à l’égard d’autres, il l’est du moins pour vous [I Cor. IX, 2.]. Rendez donc honneur tel à votre Apôtre et Père, que vous méritiez, selon la divine parole [Exod. XVII.], de vivre longtemps sur la terre, et parveniez par ses prières à posséder la béatitude éternelle [Léon. IX, Epist.]. » Lorsqu’il parlait ainsi, le Pontife suprême venait en personne de consacrer votre auguste église, pour la troisième fois déjà plus magnifiquement rebâtie conformément aux exigences de la dévotion grandissante de la nation. Neuf siècles écoulés depuis lors ont accru vos droits à la reconnaissance du peuple auquel vous infusâtes si puissamment la vie, que nul n’atteignit telle durée. Silvestre nouveau d’un autre Constantin, nous vous rendons grâces.
   Gloire au Seigneur, qui daigna se montrer en vous admirable ! Au souvenir des gestes de Dieu accomplis sous toutes latitudes par les Francs vos fils, l’Église reconnaît le bien fondé de l’application qui vous est faite [Lectiones Ii Nocturni in Proprio Remensi et aliis.] de ces lignes glorieuses annonçant premièrement le Messie : « Écoutez, îles ; si loin que vous soyez, entendez, peuples. Le Seigneur m’a appelé dès le sein maternel ; il m’a dit : Je t’ai donné comme lumière aux nations, pour les sauver jusqu’aux extrémités de la terre [Isai. XLIX.]. » Vrai jour de salut que celui de Noël, où il plut au Seigneur de bénir les travaux, d’exaucer les vœux de votre long épiscopat ; par la foi sainte que vous annonciez, vous fûtes alors le nœud de l’alliance du peuple nouveau formé des vainqueurs et des vaincus sur cette terre de France qui, la première rendue à elle-même, rendit à Dieu bientôt les héritages dissipés de l’ancien empire [Ibid. 8.]. Église seule vraie, Épouse unique, abaissée, délaissée [Ibid. 21.], voici que Rémi se lève à cette heure, pour dire à tes fils captifs : Sortez des fers ; et à ceux dont la nuit te dérobait la vue : Paraissez [Ibid. 9.] ! Du nord, du midi, d’au delà de la mer [Ibid. 12.], vois-les venir en multitudes : tous ceux-là sont à toi [Ibid. 18.].
   Cieux donc, faites éclater la louange ; tressaillez, terre : car le Seigneur a pris en pitié la misère des siens [Ibid. 13.] ; après le siècle entier qu’a duré le déluge de l’hérésie et de la barbarie, Dieu une fois encore a montré que la confiance de ceux qui espèrent en lui n’est Jamais confondue [Ibid. 23.].
   Elle ne le sera pas davantage en nos temps, ô Rémi, si vous daignez présenter au Seigneur Dieu la prière des fils des Francs restés fidèles à votre culte, à votre paternel souvenir. Les renégats vendus à l’ennemi de l’Église et du pays peuvent tyranniser un temps la foule abusée ; ils ne sont pas la nation. Un jour viendra que le Christ, roi toujours, redira aux Anges de sa garde la parole de son lieutenant Clovis : « Il me déplaît que ces Goths détiennent la bonne terre de France ; chassons-les d’elle ; car c’est à nous qu’elle appartient [Greg. Turon. Histor. Franc. II, XXXVII ; Hincmar. Vita S. Remigii, LI.]. »
   LE II OCTOBRE. LES SAINTS ANGES GARDIENS.
   Bien que la solennité du XXIX septembre ait pour but d’honorer tous les bienheureux esprits des neuf chœurs, la piété des fidèles s’est portée dans les derniers siècles à désirer qu’un jour spécial fût consacré par la terre à célébrer les Anges gardiens. Différentes Églises ayant pris l’initiative de cette fête, qu’elles plaçaient sous divers rites à diverses dates de l’année, Paul V , tout en l’autorisant, crut devoir la laisser facultative ; Clément X mit fin à cette variété au sujet de la fête nouvelle, en la fixant obligatoirement du rite double [Double majeur depuis 1883.] au II octobre, premier jour libre après la Saint-Michel, dont elle demeure ainsi comme une dépendance.
   Il est de foi qu’en cet exil, Dieu confie aux Anges la garde des hommes appelés à le contempler ainsi qu’eux-mêmes dans la commune patrie ; c’est le témoignage des Écritures, l’affirmation unanime de la Tradition. Les conclusions les plus assurées de la théologie catholique étendent le bénéfice de cette protection précieuse à tous les membres de la race humaine, sans distinction de justes ou de pécheurs, d’infidèles ou de baptisés. Écarter les dangers, soutenir l’homme dans sa lutte contre le démon, faire naître en lui de saintes pensées, le détourner du mal et parfois le châtier, prier pour lui et présenter à Dieu ses propres prières : tel est le rôle de l’Ange gardien. Mission à ce point spéciale, que le même Ange ne cumule pas la garde simultanée de plusieurs ; à ce point assidue, qu’il suit son protégé du premier jour au dernier de sa mortelle existence, recueillant l’âme au sortir de cette vie pour la conduire, des pieds du juge suprême, à la place méritée par elle dans les cieux ou au séjour temporaire de purification et d’expiation.
   C’est dans le voisinage plus immédiat de notre nature, parmi les rangs pressés du dernier des neuf chœurs, que se recrute surtout la milice sainte des Anges gardiens. Dieu, en effet, réserve les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, à l’honneur de former son auguste cour. Les Dominations président des abords de son trône au gouvernement de l’univers ; les Vertus veillent à la fixité des lois de la nature, à la conservation des espèces, aux mouvements des cieux ; les Puissances retiennent enchaîné l’enfer. La race humaine, dans son ensemble et ses grands corps sociaux, les nations, les églises, est confiée aux Principautés ; tandis que le rôle des Archanges, préposés aux communautés moindres, semble être aussi de transmettre aux Anges les ordres du ciel, avec l’amour et la lumière descendant pour nous de la première et suprême hiérarchie. Profondeurs de la Sagesse de Dieu [Rom. XI, 33.] ! Ainsi donc l’admirable ensemble de ministères ordonné entre les différents chœurs des esprits célestes aboutit, comme fin, à cette garde immédiatement remise aux plus humbles, la garde de l’homme, pour qui subsiste l’univers. C’est l’affirmation de l’École [Suarez. De Angelis, Lib. VI, c. XVIII, 5.] ; c’est le mot de l’Apôtre : Tout esprit n’a-t-il pas pour mission de servir les futurs héritiers du salut [Heb. I, 14] ?
   Mais Dieu, tout magnifique qu’il daigne se montrer pour l’humanité entière, ne sait pas moins que les gouvernements de ce monde honorer d’une garde spéciale les princes de son peuple, privilégiés de sa grâce, ou régissant pour lui la terre ; au témoignage des Saints, une perfection suréminente, une mission plus haute dans l’État ou l’Église, assurent à qui en est revêtu l’assistance d’un esprit également supérieur, sans que l’Ange de la première heure, si l’on peut ainsi parler, soit nécessairement pour cela relevé de sa propre garde. Il s’en faut d’ailleurs que, sur le terrain des opérations du salut, le titulaire céleste du poste à lui confié dès l’aube puisse redouter jamais de se voir isolé ; à sa demande, à l’ordre d’en haut, les troupes de ses bienheureux compagnons, qui remplissent la terre et les cieux, sont toujours prêtes à lui prêter main forte. Il est pour ces nobles esprits, sous l’œil du Dieu dont ils aspirent par tous moyens à seconder l’amour, de secrètes alliances amenant parfois sur terre entre leurs clients mêmes des rapprochements dont le mystère se révélera au jour de l’éternité.
   « Mystère profond, dit Origène, que le partage des âmes entre les Anges destinés à leur garde ; divin secret, relevant de l’économie universelle qui repose sur l’Homme-Dieu ! Ce n’est point non plus sans d’ineffables dispositions que se répartissent entre les Vertus des cieux les services de la terre, les départements multiples de la nature : fontaines et fleuves, vents et forêts, plantes, êtres animés des continents ou des mers, dont les rôles s’harmonisent par le fait des Anges dirigeant au but commun leurs offices variés [Origen. in Josue, Hom. XXIII.]. « Telle subsiste, en sa puissante unité, l’œuvre du Créateur.
   Et sur ces mots de Jérémie : Jusques à quand pleurera la terre [Jerem. XII, 4.]? Origène reprend, soutenu de l’autorité de saint Jérôme, son traducteur en la circonstance [Origen. in Jerem. Hom. X, juxta Hieron VIII.] : « C’est par chacun de nous que la terre se réjouit ou qu’elle pleure ; et non seulement la terre, mais l’eau, le feu, l’air, tous les éléments, qu’il ne faut point entendre ici de la matière insensible, mais des Anges préposés à toutes choses sur terre. Il y a un Ange de la terre, et c’est lui, avec ses compagnons, qui pleure de nos crimes. Il y a un Ange des eaux, à qui s’applique le Psaume : Les eaux vous ont vu, et elles ont été dans la crainte ; le trouble a saisi les abîmes ; voix des grandes eaux, voix de l’orage : l’éclair comme la flèche a sillonné la nue [Psalm. LXXVI, 17-18.]. »
   Ainsi considérée, la nature est grande. Moins dépourvue que nos générations sans vérité comme sans poésie, l’antiquité ne voyait pas autrement l’univers. Son erreur fut d’adorer ces puissances mystérieuses, au détriment du seul Dieu sous lequel fléchissent ceux qui portent le monde [Job. IX, 13.].
   « Air, terre, océan, tout est plein d’Anges, dit saint Ambroise à son tour [Ambr. in Psalm. CXVIII, Sermo I, 9, 11, 12.]. Assiégé par une armée, Élisée demeurait sans crainte ; car il voyait d’invisibles cohortes qui l’assistaient. Puisse le Prophète ouvrir aussi tes yeux ; et que l’ennemi, fût-il légion, ne t’effraie pas : tu te crois investi, et tu es libre ; il y en a moins contre nous que pour nous [IV Reg. VI, 16.] ».
   Revenons à l’Ange particulièrement détaché près de nous tous, et méditons cet autre témoignage : « Il ne dort pas, on ne le trompe pas, le noble gardien de chacun d’entre nous. Ferme ta porte, et fais la nuit ; mais souviens-toi que tu n’es jamais seul : lui, pour voir tes actions, n’a pas besoin de lumière. » Qui parle ainsi ? non quelque Père de l’Église, mais un païen, l’esclave philosophe Épictète [Ap. Arrian. Diss. I, 14. – 2. – 3.].
   De préférence toutefois et pour finir, écoutons aujourd’hui comme fait l’Église l’Abbé de Clairvaux, dont l’éloquence se donne ici carrière : « En tous lieux, sois respectueux de ton Ange. Que la reconnaissance pour ses bienfaits excite ton culte pour sa grandeur. Aime ce futur cohéritier, tuteur présentement désigné par le Père à ton enfance. Car bien que fils de Dieu, nous ne sommes pour l’heure que des enfants, et longue et périlleuse est la route. Mais Dieu a commandé à ses Anges de te garder en toutes tes voies ; ils te porteront dans leurs mains, dans la crainte que tu ne heurtes ton pied contre la pierre ; tu marcheras sur l’aspic et le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon [Psalm. XC, 11 -13.]. Oui donc ; là où la route est praticable pour un enfant, ils borneront leur concours à te guider, à te soutenir comme on fait les enfants. L’épreuve menacera-t-elle de dépasser tes forces ? ils te porteront dans leurs mains. Ces mains des Anges ! combien d’impasses redoutées, franchies grâce à elles comme sans y penser, et ne laissant à l’homme par delà que l’impression d’un cauchemar soudainement évanoui [Bernard, in Psalm. XC, Sermo XII.] ! »
   Mais où l’Ange triomphe, c’est dans la rencontre chantée au Cantique sacré. « Lui, l’un des compagnons de l’Époux, dit saint Bernard, envoyé pour cela des cieux à l’élue, négociateur, témoin du mystère accompli, comme il tressaille, et dit : Je vous rends grâces, Dieu de majesté, qui avez exaucé le désir de son cœur ! Or, c’était lui qui, sur la route, ami persévérant, ne cessait de murmurer à l’oreille de l’âme : Mets tes délices dans le Seigneur, et il t’exaucera [Psalm. XXXVI, 4. – 2. – 3. – 4. – 5.] ; et de nouveau : Attends le Seigneur, et garde ses sentiers [Ibid 34.] ; puis, encore : S’il tarde, attends toujours, car il viendra sûrement et bientôt [Habac. II, 3.]. Ce pendant qu’il remontrait au Seigneur : Comme le cerf aspire à l’eau des fontaines, ainsi cette âme aspire après vous, ô Dieu [Psalm. XLI, 2.] ! soyez-lui pitoyable, écoutez ses cris, visitez sa désolation. Et maintenant, paranymphe fidèle, confident d’ineffables secrets, il n’est point jaloux. Il va du bien-aimé à la bien-aimée, offrant les vœux, rapportant les dons ; il excite l’une, il apaise l’autre ; dès ce monde parfois il les met en présence, soit qu’il ravisse l’Épouse, soit qu’il amène l’Époux : car il est de la maison et connu dans le palais ; il ne redoute point de rebut, lui qui voit tous les jours la face du Père [Bernard, in Cantic. Sermo XXXI.]. »
   Unissons-nous à l’Église offrant aux Anges gardiens cette Hymne des Vêpres du jour.
   HYMNE.
   CUSTODES hominum psallimus Angelos, Nature fragili quos Pater addidit
   Cœlestis comites, insidiantibus Ne succumberet hostibus.
   Nam quod corruerit proditor angelus,
   Concessis merito pulsus honoribus,
   Ardens invidia pellere nititur Quos cœlo Deus advocat.
   Huc custos igitur pervigil advola,
   Avertens patria de tibi credita
   Tam morbos animi, quam requiescere
   Quidquid non sinit in. colas.
   Sanctae sit Triadi laus pia jugiter, Cujus perpetuo numine machina
   Triplex haec regitur, cujus in omnia Regnat gloria specula. Amen.
   Nous célébrons les Anges qui gardent les humains. Le Père céleste les donnés pour compagnons à notre faible nature, de crainte qu’elle ne succombât dans les embûches ennemies.
   Car, depuis que l’ange mauvais fut justement précipité de ses honneurs, l’envie le ronge et il s’efforce de perdre ceux que le Seigneur appelle aux cieux.
   Vous donc volez vers nous, gardien qui jamais ne dormez ; écartez de la terre à vous confiée les maladies de l’âme et toute menace pour la paix de ses habitants.
   Soit toujours louange et amour à la Trinité sainte, dont la puissance éternelle gouverne ce triple monde des cieux, de la terre et de l’abîme, dont la gloire domine les siècles. Amen.
   Avant rétablissement de la fête spéciale des saints Anges gardiens, on chantait cette Séquence à la Messe du XXIX septembre en quelques églises.
   SEQUENCE.
   PARANYMPHOS summi Regis
   Defensores Christi gregis Vocemus suspiriis :
   Montes isti circa thronum
   Nuncupantur, juxta donum Quod habent prae aliis.
   Trino fruens lumine :
   Cœli triplex hierarchia, Vigens sub una Sophia,
   
   Haec perficit nos et purgat,
   Contemplantur dum accedunt,
   Illuminat, ut resurgat Nostra mens a crimine.
   
   Cum mittuntur non recedunt,
   Intra Deum cursitant : Hostes arcent, justos regunt,
   Fovent pios quos protegunt,
   Desolatos visitant.
   Cum sint isti jam beati, Nobis tamen deputati
   O quam cives hi felices, Qui, dum explent suas vices,
   Nostras preces deferunt : Ut ex ipsis integrari
   Fruuntur perenniter Hos fidentes deprecemur,
   Possint, hisque sociari, Sanctos hic non deserunt.
   
   Ut ab ipsis adjuvemur Apud Deum jugiter. Amen.
   Appelons de nos vœux les paranymphes du Roi suprême, les défenseurs du troupeau du Christ ; ce sont les monts dont il est dit qu’ils entourent le trône, privilège qu’ils possèdent entre tous.
   C’est la triple hiérarchie des cieux, sous la Sagesse unique développant ses rameaux, s’épanouissant à la trine lumière ; nous purifiant, nous éclairant, elle nous parfait : ainsi notre âme se dégage du péché.
   Leur contemplation les rapproche, leur mission ne les éloigne pas : c’est au dedans de Dieu qu’ils courent, contenant l’ennemi, guidant les justes ; ils gardent leurs dévots clients, les protégeant, les consolant dans leurs peines.
   Leur béatitude déjà consommée n’empêche pas que, députés vers nous cependant, ils ne rapportent à Dieu nos prières ; ils n’abandonnent pas les saints de ce monde, désirant voir par eux se combler leurs vides et s’accroître leur société fortunée.
   Bienheureux citoyens qui, remplissant leur rôle sur terre, ne perdent rien des joies de la vraie patrie ! Supplions-les avec confiance de nous aider près de Dieu toujours.
   Amen.
   Saints Anges, soyez bénis de ce que les crimes des hommes ne lassent point votre charité ; parmi tant d’autres bienfaits, nous vous rendons grâces pour celui de maintenir la terre habitable, en daignant y rester toujours. La solitude, souvent, menace de se faire lourde au cœur des fils de Dieu, dans ces grandes villes et sur ces routes du monde où ne se coudoient qu’inconnus ou ennemis ; mais si le nombre des justes a baissé, le vôtre ne diminue pas. Au sein de la multitude enfiévrée comme au désert, il n’est pas d’être humain qui n’ait près de lui son Ange, représentant de la Providence universelle sur les méchants comme sur les bons. Bienheureux esprits, nous n’avons avec vous qu’une patrie, qu’une pensée, qu’un amour : pourquoi les bruits confus d’une foule frivole agiteraient-ils la vie des deux que nous pouvons mener dès maintenant avec vous ? Le tumulte des places publiques vous empêche-t-il d’y former vos chœurs, ou le Très-Haut d’en percevoir les harmonies ? Vivant nous aussi par la foi dans le secret de cette face du Père [Psalm. XXX, 21 : Col. III, 3.], dont l’incessante contemplation vous ravit [Matth. XVIII, 10.], nous voulons de même chanter en tous lieux au Seigneur, unir aux vôtres en tout temps nos adorations. Ainsi pénétrés des mœurs angéliques, la vie présente n’aura pour nous nul trouble, l’éternité nulle surprise.
   LE IV OCTOBRE. SAINT FRANÇOIS, CONFESSEUR.
   Et je vis un autre ange qui montait d’où se lève le soleil, ayant le signe du Dieu vivant ; et il cria d’une voix forte aux quatre anges qui avaient reçu pouvoir de châtier la terre et la mer : Ne frappez pas, jusqu’à ce que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu [Apoc. VII, 2, 3.].
   Le sixième sceau du livre où les temps sont prédits vient d’être levé sous les yeux du prophète de Pathmos [Ibid. VI, 12.]. C’est l’heure d’angoisse, l’heure pour l’impie de dire aux montagnes : Tombez sur nous [Ibid. 16.]. L’astre du jour s’est obscurci [Ibid. 12.], image du Soleil de justice contre lequel a prévalu la nuit ; la lune, figure de l’Église, apparaît rouge de sang sous l’écarlate des iniquités dont gémit le sanctuaire [Ibid.; Isai. I, 18.]; les étoiles tombent du ciel, comme les figues se détachent du figuier dans la tempête [Apoc. VI, 13.]. Qui apaisera l’Agneau ? qui retardera le jour de colère [Ibid. 17.]. Avec les Saints [Bonaventur. Legenda S. Francisci, Prologus ; Bernardin. Sen. De Sanctis Serm. III, de Stigmatibus B. Francisci.], avec le Siège apostolique [Léon. X, Const. Ite et vos in vineam meam.], reconnaissons l’ange qui vaut au monde le délai du jugement, l’ange à l’empreinte divine en un corps mortel, le séraphin aux stigmates sacrés dont la vue désarme à nouveau l’éternelle justice. Chantons, avec Dante, l’élu sous la conduite duquel a lieu sur terre comme une reprise de la première et unique rédemption :
   « De la montagne élevée d’où viennent à Pérouse le froid et le chaud descend un coteau fertile ; là où s’adoucit sa pente, naquit au monde un soleil pareil à celui-ci, alors qu’il sort des flots du Gange. Ce lieu, qui l’appellerait Assise dirait trop peu ; c’est Orient qu’il faut le nommer. Non loin de son lever, ce soleil déjà faisait éprouver à la terre l’influence de sa haute vertu, recherchant, jeune encore et indocile à son père, la Dame à qui, non plus qu’à la mort, on n’ouvre jamais la porte avec plaisir ; privée depuis mille et cent ans et plus de son premier époux, nul avant celui-ci ne l’avait recherchée. Comprends que les deux amants dont je parle, c’est François, c’est la Pauvreté.
   « Leur concorde, et sur leur visage les merveilleux contentements de l’amour, et leur doux regard inspiraient de si saintes pensées, que le vénérable Bernard, le premier [Bernard de Quintavalle, premier disciple du Saint], se déchaussa pour courir à une si grande paix, et tout en courant il s’accusait de lenteur. O richesse ignorée, ô véritable bien ! voilà qu’Égidius se déchausse, et Silvestre de même, à la suite de l’époux, tant l’épouse leur agrée. Et puis ce père, ce maître s’en va, suivant sa Dame avec cette famille qui déjà nouait l’humble cordon.
   « Et s’il va les yeux baissés, ce n’est point qu’en son cœur il se sente avili d’être fils de Pierre Bernardone, et de paraître étrangement misérable. Aussi exposa-t-il royalement à Innocent [Innocent III.] ses austères desseins, et il obtint de lui pour son Ordre la première sanction. Après qu’altéré du martyre, il eut, en présence du Soudan superbe, prêché le Christ et sa doctrine, trouvant ces races trop dures à la conversion et ne voulant pas rester inutile, il revint faire fructifier la terre d’Italie.
   « Entre le Tibre et l’Arno, sur une roche nue, il reçut du Christ l’empreinte dernière dont, pendant deux ans, ses membres furent marqués. Lorsqu’il plut à celui qui l’avait choisi pour accomplir tant de bien, de l’élever à la récompense qu’en se faisant petit, il avait méritée, à ses frères comme à de véritables héritiers il recommanda sa Dame tant aimée, leur prescrivant de lui garder fidèle amour ; puis du sein même de cette compagne, et ne voulant pour son corps d’autre bière, la belle âme prit son vol [Dante, Paradis, chant XI ; traduction de Mesnard.]. »
   Elle s’envolait, son œuvre achevée : le signe du Dieu vivant marquait pour le salut d’innombrables ralliés de la pénitence ; la Croix de l’Époux resplendissait dans sa nudité comme le trésor de l’Épouse, à cet âge du monde où l’Église commençait sa montée du Calvaire. Mais combien admirable ne s’était pas révélé, dans la conduite de cette œuvre, l’Esprit qui fait les Saints !
   À vingt-quatre ans, François, qui ne devait pas achever ici-bas sa quarante-cinquième année, n’était encore que le chef des gais compagnons remplissant Assise jour et nuit de leurs chants. L’âme pleine des épopées du pays de France, dont le nom, d’où venait le sien, lui était si cher, il ne rêvait que gloire mondaine et prouesses de chevalerie. « Pour qui ces armes ? » s’écrie-t-il dans un songe prophétique où s’offre à lui tout un appareil de guerre ; et la réponse : « Pour toi et tes soldats », le précipite sur les pas de Gauthier de Brienne combattant les Allemands au sud de l’Italie. Mais Dieu l’arrête : en des manifestations progressives, auxquelles répondent toutes les ardeurs généreuses de ce cœur resté pur, il lui révèle l’objet du labeur de sa vie, l’enseigne qu’il doit déployer par le monde, la Dame enfin sans service de laquelle vrai chevalier n’eût pas été recevable.
   La cité sainte, l’Église, toujours assiégée, victorieuse jusqu’ici toujours, menace de succomber : tant la sape de l’hérésie et le bélier de la puissance séculière ont ébranlé ses murs ; tant surtout, dans ses murs mêmes, s’est affaissée sous des scandales trop prolongés la foi des vieux âges, laissant le champ libre aux entreprises des traîtres, multipliant les défaillances au sein d’une société qu’atteint déjà l’engourdissement précurseur de la mort. Et pourtant il est écrit que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre l’Église [Matth. XVI, 18.] ! « François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruines ? va donc, et me la répare [Vita B. Francisci : Thom. Celan. I, III ; Tres Socii, I ; Bonavent. II.]. »
   Il est urgent qu’un retour soudain déconcerte l’ennemi, qu’un appel vibrant secoue la torpeur des défenseurs de la place, et les rallie sous l’enseigne trop oubliée des chrétiens : le Christ en croix. François sera, dans sa chair même, l’étendard du Crucifié. Dès maintenant, les plaies sacrées transpercent son âme, et font de ses yeux deux sources de larmes qui ne tariront plus : « Je pleure la Passion de Jésus-Christ mon Maître ; je ne rougirai point de l’aller pleurant par tout l’univers. »
   Cependant Mammon s’est emparé du cœur de cette foule en qui l’espérance du ciel a cédé le pas aux préoccupations de la terre ; il faut relever les âmes d’une servitude où succombent toute noble pensée, tout dévouement, tout amour. Pauvreté sainte, mère de la vraie liberté qui désarmez l’enfer et vous riez des tyrans, honneur en ce jour à votre austère beauté ! Epris de vous jusqu’aux insultes et à la boue que vous jette le vulgaire, François sera renié des siens ; mais sa sublime folie sauvera son peuple et il sera béni du Père qui est aux cieux, comme le vrai frère de son Fils éternel.
   Comme par nature le Verbe consubstantiel reçoit son être éternellement de Celui qui l’engendre à jamais, aussi, bien que l’égal du Père, n’a-t-il en la Trinité sainte personnellement que le titre de Fils, à la gloire du Père, dans l’Esprit qui est leur amour. Mœurs divines, dont rien de créé ne saurait donner une idée, que reflète pourtant l’attitude de désappropriation sublime gardée dans le monde par ce Verbe incarné, en présence de Celui dont il déclare tenir toutes choses. Serait-ce dès lors s’égarer beaucoup, que de voir par son côté le plus divin, dans la Pauvreté du Saint d’Assise, l’éternelle Sagesse s’offrant dès l’ancienne alliance à l’humanité comme épouse [Sap. VIII, 2.] et comme sœur [Prov. VII, 4.]? Pleinement épousée au sein de Marie, dans l’Incarnation, combien fut grande sa fidélité ! Mais quiconque l’aime doit en Jésus lui devenir semblable.
   « Seigneur Jésus, disait François, montrez-moi les sentiers de votre Pauvreté bien-aimée. C’est elle qui vous accompagna du sein maternel à la crèche en l’étable, et, sur les routes du monde, prit soin que vous n’eussiez pas où reposer la tête. Dans le combat qui finit la guerre de notre rédemption, sur la Croix où Marie ne pouvait atteindre, la Pauvreté monta, ornée de tous les dénûments qui forment sa parure d’épouse. Elle vous suivit à votre tombeau d’emprunt ; et comme en son étreinte vous aviez rendu l’âme, vous la reprîtes de même dans ses bras, au dépouillement glorieux de la résurrection, pour ensuite gagner le ciel unis à jamais, ayant laissé à la terre tout ce qui était de la terre. Oh ! qui n’aimerait cette Reine du monde qu’elle foule aux pieds, ma Dame et mon amour ? Très pauvre Jésus, mon doux Maître, ayez pitié de moi qui ne puis sans elle goûter nulle paix et me meurs de désir [Francisci Opusc. T. I, Oratio B. Patris pro obtinenda paupertate.]. »
   À pareils vœux le ciel ne se dérobe pas. S’il lutte, c’est pour multiplier les blessures de l’amour, jusqu’à ce que, le vieil homme ayant succombé, l’homme nouveau se dégage de ses ruines, en tout conforme au céleste Adam [I Cor. XV, 45-49.]. Après dix-huit années, au lendemain de l’Alverne, François, marqué du sceau divin, chantait dans un langage des cieux le duel sublime qu’avait été sa vie :
   « L’amour m’a mis dans la fournaise, l’amour m’a mis dans la fournaise ; il m’a mis dans une fournaise d’amour.
   « Mon nouvel époux, l’amoureux Agneau, m’a remis l’anneau nuptial ; puis, m’ayant jeté en prison, il m’a fendu tout le cœur, et mon corps est tombé à terre. Ces flèches que décoche l’amour m’ont frappé en m’embrasant. De la paix il a fait la guerre ; je me meurs de douceur.
   « Les traits pleuraient si serrés que j’en étais tout agonisant. Alors je pris un bouclier ; mais les coups se pressèrent si bien, qu’il ne me protégea plus ; ils me brisèrent tout le corps, si fort était le bras qui les dardait.
   « Il les dardait si fortement, que je désespérai de les parer ; et pour échapper à la mort je criai de toute ma force : « Tu forfais aux lois du champ clos. » Mais lui, dressa une machine de guerre qui m’accabla de nouveaux coups.
   « Jamais il ne m’eût manqué, tant il savait tirer juste. J’étais couché à terre, sans pouvoir m’aider de mes membres. J’avais le corps tout rompu, et sans plus de sentiment qu’un homme trépassé.
   « Trépassé, non par mort véritable, mais par excès de joie. Puis, reprenant possession de mon corps, je me sentis si fort, que je pus suivre les guides qui me conduisaient à la cour du ciel.
   « Après être revenu à moi, aussitôt je m’armai ; je fis la guerre au Christ ; je chevauchai sur son terrain, et l’ayant rencontré, j’en vins aux mains sans retard, et je me vengeai de lui.
   « Quand je fus vengé, je fis avec lui un pacte ; car dès le commencement le Christ m’avait aimé d’un amour véritable. Maintenant mon cœur est devenu capable des consolations du Christ [In foco l’amor mi mise. Francisci Opusc. T. III, Cant. II ; traduction d’Ozanam, Les poètes franciscains en Italie au XIII° siècle.]. »
   Or déjà, près du gonfalonier de Dieu, sont rangés ceux qu’il nomme ses paladins de la Table Ronde [Francisci Opusc. T. III, Collatio XVI.]. Si captivant qu’il eût paru aux jours où, proclamé par ses concitoyens la fleur de la jeunesse, il présidait leurs festins et leurs jeux, François l’était devenu plus encore dans les sentiers de son renoncement. A peine dix ans s’étaient passés depuis leurs épousailles, que la Pauvreté, vengée de ses longs mépris, tenait cour plénière au milieu de cinq mille Frères Mineurs campés sous les murs d’Assise [Chapitre des Nattes, 26 mai 1219.], tandis que Claire et ses compagnes lui formaient tel cortège d’honneur qu’impératrice n’en vit jamais. L’entraînement bientôt devenait si général que, pour y satisfaire sans dépeupler l’État ni l’Église, François donnait au monde le Tiers-Ordre où, sur les pas de Louis IX de France et d’Élisabeth de Hongrie, allait entrer cette multitude de toute nation, de toute tribu, de toute langue, que nul ne pourrait compter [Apoc. VII, 9.]. Grâce aux trois Ordres séraphiques, unis à la triple milice que Dominique de Gusman avait simultanément fondée, le dévouement à l’Église Romaine, l’esprit de pénitence et de prière, en tous lieux répandus, triomphèrent pour un temps du rationalisme anticipé, de la cupidité, de toutes les tyrannies qui mettaient la terre à deux doigts de sa perte.
   L’influence des Saints relève de leur sainteté, comme le rayon du foyer dont il transmet les feux. Jamais riche ne posséda la terre autant que ce pauvre qui, cherchant Dieu dans la dépendance la plus absolue de sa Providence, avait reconquis les conditions de l’Éden primitif ; ainsi voyait-on, quand il passait, les troupeaux lui faire fête, les poissons suivre sa barque sur les eaux, les oiseaux assemblés témoigner de leur docilité joyeuse. Mais, disons-le : François n’attirait tout à lui, que parce que tout, lui-même, l’attirait à Dieu.
   Personne ne sut moins analyser l’amour, et distinguer entre ce qui, venant de Dieu, devait aussi l’y conduire. S’élever vers Dieu, compatir à son Christ, aller au prochain, s’harmoniser ainsi qu’Adam innocent à l’univers, dit saint Bonaventure, n’était pour le séraphique Père qu’une même impulsion de la vraie piété gouvernant tout son être [Bonavent. Legenda sancti Francisci, VIII.]. De même, la flamme divine s’entretenait en lui de tout aliment. D’où qu’elle vint, François ne laissait passer nulle touche de l’Esprit sans la suivre, tant il craignait de frustrer de son effet aucune grâce [Ibid. X.]. Pour n’être point l’océan, le ruisseau ne lui semblait pas méprisable ; et c’est avec une inouïe tendresse de dévotion, nous dit toujours son illustre historien et fils, Bonaventure, qu’il savourait dans la création l’épanchement de la bonté primordiale, qu’il contemplait en toute beauté la beauté suprême, qu’il écoutait l’écho des célestes harmonies dans le concert des êtres [Ibid. IX,] provenus comme lui de l’unique principe [Ibid. VIII.]. Aussi était-ce au très doux titre de frères et de sœurs qu’il invitait toutes créatures à louer avec lui le Seigneur, ce Bien-Aimé dont nul vestige n’échappait sur terre à sa contemplation, à son amour.
   Ni le progrès, ni la consommation de sa sainteté ne modifièrent en ce point ce qu’on nommerait aujourd’hui la manière d’oraison du serviteur de Dieu. À l’annonce de sa mort prochaine, puis derechef quelques instants avant cette mort bienheureuse [Wadding, ad ann. 1226, XXII, XXXVII.], il chanta et voulut qu’on chantât son cantique préféré : « Loué soit Dieu mon Seigneur pour toutes les créatures, et spécialement pour notre frère messire le soleil, qui nous donne le jour et qui est votre image, ô mon Dieu ! Loué soit mon Seigneur pour notre sœur la lune, et pour les étoiles qu’il a créées lumineuses et belles dans les cieux ! Loué soit mon Seigneur pour notre frère le vent, et pour l’air, et le nuage, et la sérénité, et tous les temps ; pour notre sœur l’eau, qui est très utile, humble, précieuse et chaste ; pour notre frère le feu, qui est brillant et fort ; pour notre mère la terre, qui nous porte et produit les fruits et les fleurs ! Loué soyez-vous, mon Dieu, pour ceux qui pardonnent et souffrent en votre amour ! Loué soyez-vous pour notre sœur la mort corporelle, à laquelle nul vivant ne peut échapper ; malheur à qui meurt en péché mortel ; heureux ceux qu’elle trouve conformes à votre très sainte volonté ! Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâces, et servez-le en grande humilité [Francisci Opusc. T. III, Canticum fratrum Solis.]. »
   Depuis les stigmates, la vie de François n’avait plus été qu’un indicible martyre, malgré lequel, porté sur un ânon comme autrefois Jésus dont il était la touchante image, il parcourait sans fin villes et bourgades, prêchant la Croix, semant sur sa route prodiges et grâces. Assise garde chèrement le souvenir de la bénédiction qui fut le legs de son illustre fils, lorsque, considérant ses murs une dernière fois de l’admirable plaine qui s’étend à ses pieds, il pleura et dit : « Sois bénie du Seigneur, cité fidèle à Dieu, parce qu’en toi et par toi beaucoup d’âmes seront sauvées [Wadding, ad. ann. 1226, XXV.] ! »
   La Pauvreté attendait François, pour le suprême embrassement de la mort, au lieu même où s’était premièrement conclue leur alliance : l’humble Portioncule, où de leur union l’Ordre des Mineurs était né, où Claire, la mère du second Ordre, avait elle aussi échangé pour le dénûment de la Croix les parures du siècle ; Sainte-Marie-des-Anges, lieu toujours saint où s’impose au pèlerin le sentiment du voisinage du ciel, où le Grand Pardon du 2 août montre à perpétuité la complaisance qu’y prend le Seigneur ! Ce fut là que, le soir du 3 octobre 1226, aux approches de la huitième heure, et bien qu’il fût déjà nuit close, un vol d’alouettes s’abattit, chantant le lever au ciel du soleil nouveau qui montait vers les Séraphins [Wadding, ad ann. 1226, XXXIX.].
   François avait choisi pour sépulture le lieu d’exécution des criminels, à l’occident du rempart de sa ville natale. Mais deux ans n’étaient pas écoulés, que Grégoire IX l’inscrivait au nombre des Saints. La Colline d’Enfer, devenue celle du Paradis, voyait Jacques l’Allemand niveler ses roches maudites pour dresser, sur la pierre nue où dort le Pauvre d’Assise, la double église superposée que le génie de Giotto allait achever d’élever en gloire par-dessus tous les palais des princes de la terre.
   Si abrégé qu’il soit, le récit de la sainte Église complétera ces pages déjà longues.
   Franciscus, Assisii in Umbria natus, patris exemplum secutus, a prima ætate mercaturam fecit. Qui quodam die pauperem, pro Christi amore flagitantem pecuniam, cum præter consuetudinem repulisset, repente eo facto commotus, large ei misericordiam impertivit : et ex eo die Deo promisit se nemini umquam poscenti eleemosynam negaturum. Cum vero post in gravem morbum incidisset, ex eo aliquando confirmatus, cœpit ardentius colere officia caritatis. Qua in exercitatione tantum profecit, ut evangelicæ perfectionis cupidus, quidquid haberet, pauperibus largiretur. Quod ferens iniquis pater, eum ad Assisinatem episcopum duxit, ut coram illo bonis cederet paternis : qui rejectis etiam vestibus, patri concessit omnia, illud subjungens, sibi in posterum majorem facultatem fore dicendi : Pater noster, qui es in cœlis.
   François, né à Assise en Ombrie, s’adonna dès le jeune âge au négoce, à l’exemple de son père. Un jour que, contre sa coutume, il avait repoussé un pauvre qui sollicitait de lui quelque argent pour l’amour de Jésus-Christ, il fut aussitôt pris de repentir et exerça largement la miséricorde envers ce mendiant, promettant à Dieu que, de ce jour, il ne rebuterait quiconque lui demanderait l’aumône. Une grave maladie qu’il eut ensuite fut pour lui, dès sa convalescence, le point de départ d’une ardeur nouvelle dans la pratique de la charité. Ses progrès y furent tels, que, désireux d’atteindre la perfection évangélique, il donnait aux pauvres tout ce qu’il avait. Ce que son père ne pouvant souffrir, il traduisit François devant l’évêque d’Assise à l’effet d’exiger de lui une renonciation aux biens paternels ; le saint lui donna satisfaction jusqu’à dépouiller les habits dont il était revêtu, ajoutant qu’il lui serait désormais plus facile de dire : Notre Père, qui êtes aux cieux.
   Cum autem illus ex Evangelio audisset : Nolite possidere aurum, neque argentum, neque pecuniam in zonis vestris, non peram in via, neque duas tunicas, neque calceamenta : sibi eam regulam servandum proposuit. Itaque detractis calceis, et una contentus tunica, cum duodecim socios adhibuisset, Ordinem Minorum instituit. Quare Romam venit, anno salutis millesimo ducentesimo nono, ut sui Ordinis regula ab Apostolica Sede confirmaretur. Quem cum accedentem ad se Summus Pontifex Innocentius Tertius rejecisset ; quod in somnis postea sibi ille, quem repulerat, collabentem Lateranensem basilicam suis humeris sustinere visus esset, conquisitum accersiri jussit : benigneque accipiens, omnem ejus institutorum rationem confirmavit. Franciscus igitur, dimissis in omnes orbis terrae partes fratribus ad prædicandum Christi Evangelium, ipse cupiens sibi aliquam dari martyrii occasionem, navigavit in Syriam : ubi a rege Soldano liberalissime tractatus, cum nihil proficeret, rediit in Italiam.
   Un jour qu’il avait entendu lire ces paroles de l’Évangile : N’ayez or, argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux vêtements, ni chaussures ; il résolut d’en faire la règle de sa vie, et, quittant les chaussures qu’il avait aux pieds, ne garda plus qu’une tunique. Avec douze compagnons qui s’adjoignirent à lui, il fonda l’Ordre des Mineurs. L’an du salut mil deux cent neuf le vit venir à Rome, pour obtenir du Siège apostolique qu’il confirmât la règle dudit Ordre. Le Souverain Pontife Innocent III l’ayant d’abord éconduit, vit ensuite en songe cet homme qu’il avait repoussé et qui soutenait de ses épaules la basilique de Latran menaçant ruine ; il le fit aussitôt chercher et mander, l’accueillit avec bienveillance et approuva tout ce qui lui fut exposé. François donc envoya ses Frères dans toutes les parties du monde, afin d’y prêcher l’Évangile de Jésus-Christ ; pour lui, ambitionnant de rencontrer quelque occasion du martyre, il fit voile vers la Syrie ; mais le Soudan qui régnait là n’eut pour lui que des honneurs, et comme il n’avançait à rien, il revint en Italie.
   Multis igitur extructis suæ familiæ domiciliis, se in solitudinem montis Alverni contulit : ubi quadraginta dierum, propter honorem sancti Michaelis Archangeli, jejunio inchoato, festo die Exaltationis sanctæ Crucis ei Seraphim crucifixi effigiem inter alas continens apparuit : qui ejus et manibus, et pedibus, et lateri vestigia clavorum impressit : quæ sanctus Bonaventura, cum Alexandri Quarti Summi Pontificis prædicationi interesset, narrasse Pontificem a se visa esse, litteris commendavit. His insignibus summi in eum Christi amoris, maximam habebat omnium admirationem. Ac biennio post graviter aegrotans, deferri voluit in ecclesiam sanctæ Mariæ Angelorum, ut ubi gratiæ spiritum a Deo acceperat, ibi spiritum vitæ redderet. Eo in loco fratres ad paupertatem ac patientiam, et sanctæ Romanæ Ecclesiæ fidem servandam cohortatus, Psalmum illum pronuntians, Voce mea ad Dominum clamavi ; in eo versiculo, Me exspectant justi, donec retribuas mihi : efflavit animam quarto nonas octobris. Quem miraculis clarum Gregorius Nonus Pontifex Maximus in Sanctorum numerum adscripsit.a
   Ayant donc construit un grand nombre de couvents, il se retira dans la solitude du mont Alverne, pour y commencer un jeûne de quarante jours en l’honneur de saint Michel Archange ; c’est alors que, le jour de l’Exaltation de la sainte Croix, un Séraphin lui apparut portant entre ses ailes l’image du Crucifié, et imprima à ses mains, à ses pieds, à son côté les plaies sacrées. Saint Bonaventure témoigne en ses écrits qu’assistant à une prédication du Souverain Pontife Alexandre IV, il entendit le Pontife raconter avoir vu de ses yeux ces stigmates augustes. Signes du très grand amour que portait au Saint le Seigneur, et qui excitaient au plus haut point l’admiration universelle. Deux ans après, gravement malade, François voulut être transporté à l’église de Sainte-Marie-des-Anges, afin de rendre à Dieu son esprit là même où il avait reçu l’esprit de grâce. Ayant donc exhorté les Frères à aimer la pauvreté, la patience, à garder la foi de la sainte Église Romaine, il entonna le Psaume : J’ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur ; et au verset Les justes attendent que vous me donniez ma récompense, il rendit l’âme. C’était le quatre des nones d’octobre. Les miracles continuèrent d’étendre sa renommée, et le Souverain Pontife Grégoire IX l’inscrivit au nombre des Saints.
   Soyez béni de toute âme vivante, ô vous que le Sauveur du monde associa si pleinement à son œuvre de salut. Le monde, qui n’est que pour Dieu, ne subsiste que par les Saints ; car c’est en eux que Dieu trouve sa gloire. Quand vous naquîtes, les Saints se faisaient rares ; l’ennemi de Dieu et du monde étendait chaque jour son empire de glaciales ténèbres ; or, quand le corps social aura perdu foi et charité, lumière et chaleur, c’en sera fait de l’humanité. Venu à temps pour réchauffer encore une société que l’hiver semblait avoir déjà stérilisée, vous sûtes au souffle de vos séraphiques ardeurs donner à ce treizième siècle, si riche en fleurs exquises, l’apparence d’un printemps qu’hélas ! l’été ne devait pas suivre. Par vous, la Croix força de nouveau le regard des peuples ; mais ce fut moins pour être exaltée dans un triomphe permanent comme jadis, qu’afin de rallier les prédestinés en face de l’ennemi ; bientôt, en effet, celui-ci reprendra ses avantages. L’Église dépouille la parure de gloire qui lui seyait au temps de la royauté incontestée du Seigneur ; avec vous, elle aborde nu-pieds la carrière où ses propres épreuves vont désormais l’assimiler à l’Époux souffrant et mourant pour l’honneur de son Père. Par vous et par les vôtres, tenez toujours haut devant elle l’étendard sacré.
   C’est en s’identifiant au Christ sur la Croix, qu’on le retrouve dans les splendeurs de sa divinité ; car l’homme et Dieu en lui ne se séparent pas, et toute âme, disiez-vous, doit contempler les deux ; mais c’est chimère de chercher ailleurs que dans la compassion effective à notre Chef souffrant le chemin de l’union divine et les très doux fruits de l’amour [Francisci Opusc. T. III, Collatio XXIV.]. Si l’âme se laisse conduire au bon plaisir de l’Esprit-Saint, ajoutiez-vous, ce Maître des maîtres n’aura pas avec elle d’autre direction que celle que le Seigneur a consignée dans les livres de son humilité, patience et passion [Ibid.].
   Daignez, ô François, faire fructifier en nous les leçons de votre aimable et héroïque simplicité. Au grand profit de l’Église, puissent vos enfants croître en nombre, en sainteté plus encore, se dépenser toujours à l’enseignement de la parole, à celui de l’exemple, n’oubliant pas que le dernier vaut mieux [Ibid. Collatio XVII.]. Suscitez-les non moins populaires qu’autrefois dans notre pays de France, objet jadis de vos prédilections pour ses aspirations généreuses, et que les rois de l’or étouffent aujourd’hui sous leur vulgarité sordide. L’État religieux tout entier acclame en vous l’un de ses plus illustres Pères ; secourez-le dans les épreuves du temps présent. Ami de Dominique et son allié sous le manteau de Notre-Dame, maintenez entre vos deux familles cette fraternité à laquelle applaudissent les Anges. Gardez à l’Ordre bénédictin les sentiments qui sont sa joie très spéciale en ce jour ; serrez par vos bienfaits des liens que le don de la Portioncule [Propriété des Bénédictins du mont Soubase, cédée par eux à François pour être le berceau de l’Ordre qu’il voulait fonder.] a noués pour l’éternité.
   LE V OCTOBRE. S. PLACIDE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS.
   Quelle alliance de force et de grâce offre à nos yeux ravis le premier martyr de l’Ordre bénédictin ! C’était le temps où l’empire ayant succombé, le joug des Goths ariens pesait sur l’Italie. Rome échappait à l’influence des races illustres qui avaient fait sa grandeur ; celles-ci toutefois ne s’abandonnaient pas. Grande leçon réservée, pour l’heure des révolutions de l’avenir, à d’autres descendants de non moins nobles familles : en place du drapeau de l’honneur civique, confié jadis à leurs pères, les survivants du vieux patriciat curent à cœur de tenir plus haut encore l’étendard du seul héroïsme et des seules vertus qui demeurent pour l’éternité. Ce que faisant, Benoît de Nursie, dans sa fuite au désert, avait mieux qu’aucun triomphateur servi Rome et ses immortelles destinées. Le monde l’eut bientôt compris ; et alors commença, dit saint Grégoire, historien de Benoît, « le concours des nobles romains donnant leurs enfants au patriarche des moines, afin qu’il les nourrit pour le Dieu tout-puissant [Gregor. Dialog. Lib. Il, cap. III.]. »
   Placide était le premier-né du patrice Tertullus. Digne d’un tel fils, les aimables qualités révélées en celui-ci dès le plus jeune âge furent pour le père un motif d’offrir à Dieu, sans tarder plus, ces prémices très chères de sa paternité. Ainsi aimait-on dans ces temps, non pour le monde qui passe, mais pour la vie sans fin, non pour soi, mais pour le Seigneur. Vingt ans après, le Seigneur reconnaissait dignement la foi de Tertullus, en prenant, avec l’aîné, ses deux autres fils et leur sœur dans l’holocauste du martyre. Holocauste non nouveau du reste en l’héroïque famille, s’il est vrai qu’elle fût l’alliée parle sang, l’héritière des biens comme de la vertu du saint martyr Eustache, immolé quatre siècles plus tôt avec les siens pour le Christ [V. plus haut, XX septembre, p. 282.].
   Parmi les enfants de grande espérance que les vaincus de l’ancien empire amenaient à l’école de milice nouvelle qui s’ouvrait pour eux dans la Vallée sainte, Sublac voyait aussi le fils d’Équitius, Maur, plus âgé que Placide de quelques années. Maur et Placide, aux noms inséparables éternellement de celui de Benoît, dont l’auréole se complète de leur gloire, aux rayons si concordants, si distincts pourtant.
   Égaux dans leur amour du Maître et du Père, eux-mêmes également aimés pour leur égale fidélité dans les œuvres bonnes [S. P. Benedict. Reg. cap. II.], ils expérimentent à l’envi cette délectation des vertus qui fait de la pratique du bien une seconde nature [Ibid. cap. VII.]. Mais tout pareil que soit leur zèle à manier au service du Christ roi les très fortes et très belles armes de l’obéissance [Ibid Prolog.], c’est merveille de voir le Maître se conformer à l’âge des disciples, s’adapter de telle sorte aux nuances de leurs âmes [Ibid. cap. II.], que rien de précipité ou de contraint n’apparaît dans cette éducation qui discipline la nature sans l’étouffer, qui suit l’Esprit-Saint et ne le dirige pas. Maur retracera surtout l’austère gravité de Benoît, Placide sa simplicité, sa douceur. Benoît prend Maur pour témoin du châtiment infligé au moine vagabond qui ne pouvait rester à la prière [Gregor. Dialog. Lib. II, cap. IV.] ; c’est Placide qu’il veut près de lui sur la montagne où sa supplication obtient l’eau vive, grâce à laquelle péril et fatigue seront épargnés aux Frères habitant les rochers qui dominent l’Anio [Ibid. cap. V.]. Mais lorsque, dans ses promenades au bord du fleuve, tenant Placide par la main et appuyé sur Maur, le législateur des moines explique à tous deux les règles du code de perfection dont ils seront les apôtres, le ciel ne sait qu’admirer le plus, de la candeur du premier qui lui vaut les tendresses du Père, ou de la précoce maturité du second justifiant la confiance du patriarche et partageant déjà son fardeau [Ibid. cap. III.].
   Qui n’a présente à la pensée l’admirable scène où Maur marcha sur les eaux, pour arracher Placide au lac qui allait l’engloutir ? le retentissement s’en est prolongé dans tous les siècles monastiques et religieux, exaltant l’obéissance de Maur, l’humilité de Benoît, la clairvoyante simplicité de l’enfant sauvé des eaux et prononçant entre les deux comme juge du prodige [Ibid. cap. VII.]. C’est de tels enfants que le Maître a pu dire en connaissance de cause : « Le Seigneur révèle souvent au plus jeune ce qui est le meilleur [S. P. Benedict. Reg. cap. III.]. » Et l’on peut croire que les souvenirs de la sainte Vallée dirigèrent sa plume, quand plus tard il formula pour toujours cette prescription : « En aucun lieu, lorsqu’il s’agira du rang, on ne tiendra compte de l’âge, pas plus qu’il ne portera préjudice ; car Samuel et Daniel enfants ont jugé les vieillards [S. P. Benedict. Reg. cap. LXIII.]. »
   Les Leçons suivantes, qui sont celles du Bréviaire monastique, achèveront pour nous le récit de la vie de Placide et raconteront sa mort. En 1588. la découverte à Messine des reliques du Martyr et de ses compagnons de victoire est venue confirmer la véracité des Actes de leur glorieuse Passion. Ce fut à cette occasion que le Pape Sixte-Quint étendit la célébration de leur fête à toute l’Église sous le rit simple.
   Placidus Romanus, Tertullo patre, ex nobilissima Aniciorum familia natus, puer Deo oblatus, et sancto Benedicto traditus, tanta morum integritate, et monasticæ vitæ institutis profecit, ut inter præcipuos ejus discipulos numeraretur. In solitudine Sublacensi eidem sancto Benedicto fontem divinitus impetranti adfuit. Adolescentulus ad hauriendam aquam egressus, et in lacum prolapsus, ejusdem sancti Patris imperio per Maurum monachum super aquas sicco pede currentem salvus mirabiliter extractus fuit. In Cassinum montem cum illo deinde veniens, annum agens alterum et vigesimum mittitur in Siciliam, ut bona, et possessiones, quas pater ipsius monasterio Cassinensi donaverat, ab improba quorumdam cupiditate defenderet. Quo in itinere cum plurima, maximaque miracula fecisset, sanctitatis fama percelebris Messanam venit, constructoque non longe a portu in paterna possessione cœnobio, monachis triginta congregatis, monasticam disciplinam primus ea in insula propagavit.
   Placide, né à Rome, eut pour père Tertullus, de la très noble famille des Anicii. Il fut, encore enfant, offert à Dieu et confié à saint Benoît. D’une admirable innocence, tels furent ses progrès dans la vie monastique, qu’il compta parmi les principaux disciples du Maître. Il était présent, lorsqu’une source miraculeuse jaillit, à la prière de celui-ci, au désert de Sublac. Un autre prodige est celui dont il fut l’objet lorsque, tout jeune encore, étant allé puiser au lac il y tomba et fut sauvé, au commandement du bienheureux Père, par le moine Maur courant à pied sec sur les eaux. Il accompagna Benoît lors de sa retraite en Campanie et, dans sa vingt-deuxième année, fut envoyé en Sicile pour y défendre contre d’injustes déprédations les possessions et droits assurés par son père au monastère du Mont-Cassin. De grands et nombreux prodiges marquèrent sa route, et ce fut précédé de la renommée de sa sainteté qu’il parvint à Messine. Il lut le premier qui introduisit dans l’île la discipline monastique, en construisant non loin du port, sur le domaine paternel, un monastère où trente moines furent rassemblés.
   Nihil eo placidius, nihil humilius erat : prudentia, gravitate, misericordia, animique perpetua tranquillitate superabat omnes. In divinarum rerum contemplatione sæpissime pernoctabat, paululum sedens cum eum necessarius somnus oppressisset. Silentii præcipua cura : ubi autem loquendum esset, sermo omnis ad mundi despicientiam, Christique imitationem accommodatus. Jejunium vero ita coluit, ut carne, omnique opere lactario, totis annis abstineret ; per Quadragesimam autem tertia, quintaque feria, et Dominica pane dumtaxat, frigidaque aqua contentus, cæteros dies sine ullo cibo traduceret. Vinum bibit numquam, cilicium perpetuo gestavit. Tot autem, tantisque Placidus miraculis coruscabat, ut non solum ex vicinis locis, sed ex Etruria et Africa ægroti ad eum sanitatis causa confluerent ; quamquam animi humilitate, miraculis quæ faceret omnibus, sancti Benedicti nomen, meritaque prætendere solitus erat.
   Rien qui l’emportât sur lui en placidité douce, en humilité ; en prudence, gravité, miséricorde, perpétuelle tranquillité d’âme, il surpassait tout le monde. La contemplation des choses célestes absorbait le plus souvent ses nuits, ne s’asseyant un peu que lorsque s’imposait la nécessité du sommeil. Combien grand n’était pas son amour du silence ! fallait-il parler, tout son discours était du mépris du monde et de l’imitation de Jésus-Christ. Son zèle pour le jeûne était tel, qu’il s’abstenait toute l’année de chair et de laitage ; pendant le Carême, les mardi, jeudi et Dimanche, il se contentait de pain et d’eau fraîche, se passant les autres jours de toute nourriture. Il ne but jamais de vin, porta perpétuellement le cilice. Cependant si grands, si nombreux étaient les miracles de Placide, que leur éclat lui amenait en foule, implorant guérison, les malades non seulement du voisinage, mais encore de l’Étrurie et de l’Afrique ; toutefois il avait pris, dans son insigne humilité, l’habitude d’opérer au nom de saint Benoît ces divers miracles et de lui en attribuer le mérite.
   Cum igitur sanctitatis exemplo et miraculorum magnitudine rem christianam augeret, quinto anno postquam in Siciliam venit, subita Sarracenorum irruptione cum Eutychio et Victorino fratribus, Flavisque sorore virgine (qui forte per eos dies ad fratrem visendum Roma eo usque contenderant), nec non Donato, Fausto, Firmatoque diacono, monachisque triginta noctu psallens in ecclesia opprimitur. Ex quibus Donatus capite illico cæsus est : reliqui ante Manucham archipiratam ducti, cum se idolis cultum ullum adhibere constanter negarent, caesi virgis, manibus pedibusque vincti sine ullo cibo contruduntur in carcerem, ac insuper quotidie flagellis conciduntur. Sed divinitus sustentati, post multos dies rursus ad tyrannum adducuntur, atque in eadem fide constantes, iterum ac sæpius affecti verberibus, nudi, capite demisso suspenduntur, ingentique fumo os eorum obruitur. Qui cum omnium opinione mortui relicti fuissent, postridie vivi, sanatis mirabiliter vulneribus reperti sunt.
   Sa sainteté, ses prodiges favorisaient grandement les progrès de la religion chrétienne, quand, la cinquième année depuis sa venue en Sicile, eut lieu une irruption subite de Sarrasins. Or, il se trouva que dans ces mêmes jours Eutychius et Victorinus, frères de Placide, avec sa sœur la vierge Flavia, étaient arrivés de Rome pour lui faire visite ; les barbares, surprenant l’église du monastère pendant l’office de nuit, s’emparèrent d’eux, ainsi que de Donat, de Fauste, du diacre Firmat et des trente moines. Donat eut aussitôt la tête tranchée. Les autres, amenés devant Manucha le chef des pirates, furent sommés d’adorer ses idoles ; ce qu’ayant sans faiblir refusé de faire, on les jeta pieds et poings liés en prison sans aucune nourriture, après les avoir frappés de verges, et avec ordre de les frapper tous les jours. Mais Dieu les soutint ; lorsque après beaucoup de jours on les ramena au tyran, leur constance dans la foi fut la même ; de nouveau flagellés à plusieurs reprises, on les suspendit nus la tête en bas au-dessus d’une fumée épaisse, pour les étouffer. Chacun les croyait morts ; le lendemain, ils reparaissaient pleins de vie, miraculeusement guéris, sans aucune blessure.
   Deinde Flaviam virginem separatim tyrannus aggressus, cum nihil aut terrendo, aut pollicendo proficeret, jubet illam nudam pedibus alta ex trabe suspendi. Cui cum tyrannus insultans nuditatis turpitudinem exprobraret : Unus est, inquit virgo, maris feminæque auctor conditorque Deus ; quare neque sexus, neque nuditas hæc fraudi mihi apud illum futura est, quippe quam pro illius amore sustineo, qui mea causa non nudari solum, sed cruci etiam affigi voluit. Quo responso Manucha incitatus, virginem fustibus cæsam, subjectoque fumo excruciatam lenonibus constuprandam tradidit. Virgine autem Deum deprecante, divinitus factum est, ut quotquot eam attingere vellent, subito membrorum omnium dolore, stuporeque corriperentur. Postea Placidum virginis fratrem tyrannus invadit, eique idolorum vanitatem arguenti os dentesque lapidibus contundi, linguamque radicitus abscindi jubet. Sed cum nihilominus ille avulsa lingua clare et expedite loqueretur, ipso miraculo magis furens barbarus, Placidum cum sorore, ac fratribus, immanibus anchorarum molarumque ponderibus obrui resupinos imperat. Cumque ex iis etiam tormentis integri evasissent, ad extremum ex una Placidi familia sex et triginta in portus Mamertini littore, capitibus abscissis martyrii palmam cum duce suo, et aliis etiam pluribus retulere, tertio nonas octobris, anno salutis humanæ quingentesimo trigesimo nono. Horum omnium corpora post aliquot deinde dies, Gordianus monachus ex eodem monasterio fuga elapsus, intacta cum reperisset, cum lacrymis sepelivit. Tyranni autem non multo post ultricibus maris undis absorpti crudelitatis suæ pœnas dederunt.
   Alors le tyran s’en prit séparément à la vierge Flavia, et ne pouvant rien sur elle par menaces, il la fit suspendre nue par les pieds à une haute poutre Mais comme il lui imputait à infamie cette épreuve : L’homme et la femme, dit la vierge, ont un seul Dieu pour créateur et auteur ; c’est pourquoi mon sexe ne me sera pas imputé près de lui à démérite, ni davantage cette nudité que je supporte pour son amour à lui qui, pour moi, ne voulut pas être seulement dépouillé de ses vêtements, mais encore attaché aune croix. Sur cette réponse Manucha furieux, après avoir repris contre elle le supplice des verges et de la fumée, ordonne qu’on la livre à la prostitution. Mais la vierge priait ; Dieu paralysa ceux qui voulurent l’approcher, et les punit de douleurs subites en tous leurs membres. Après la vierge, ce fut au frère de soutenir l’assaut. Comme il dénonçait la vanité des idoles, Manucha lui fit briser à coups de pierres la bouche et les dents, puis commanda qu’on lui coupât la langue jusqu’à la racine ; mais le martyr n’en parlait pas avec moins de netteté et d’aisance. La colère du barbare s’accrut à ce prodige ; sur Placide, sa sœur et ses frères, renversés à terre, il ordonne qu’on entasse en poids énorme des ancres et des meules, sans pourtant arriver davantage a leur nuire. Enfin, de la seule famille de Placide trente-six martyrs eurent la tète tranchée’ avec leur chef, sur le rivage du port de Messine ; ils remportèrent la palme avec beaucoup d’autres, le trois des nones d’octobre, l’an du salut cinq cent trente-neuf. Quelques jours plus tard, Gordien, moine de ce même monastère échappé par la fuite, retrouva tous les corps intacts et les ensevelit avec larmes. Quant aux barbares, ils furent peu après engloutis par les ondes vengeresses de la mer en punition de leur cruauté.
   « Placide, mon très doux fils, pourquoi te pleurerais-je ? Tu ne m’as été enlevé que pour être à tous. Je veux rendre grâces pour ce sacrifice du fruit de mon cœur offert au Dieu tout-puissant [Acta S. Placidi et Soc. cap. VII.]. » Ainsi parlait, à la nouvelle du triomphe de ce jour, Benoît, le père de votre âme, mêlant ses larmes et sa joie. Il devait vous survivre de peu, assez toutefois pour, de lui-même, compléter séparations et déchirements en dirigeant vers le lointain pays de France le compagnon de vos jeunes années, Maur, qui de si longtemps ne devait pas vous rejoindre au ciel. La charité ne cherche pas ses intérêts [I Cor. XIII, 5.]; et c’est en s’oubliant et se perdant pour Dieu, qu’elle les trouve. Placide a disparu, Maur s’éloigne, et Benoît va mourir : c’est au moment où l’humaine prudence eût estimé l’œuvre du patriarche à jamais compromise, qu’affermissant ses racines elle étend sur le monde entier ses rameaux. Si le grain de froment ne tombe à terre et ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit [JOHAN. XII, 24-25.]. Comme autrefois le sang des martyrs était une semence de chrétiens [Tertulliam. Apologet. I.], il multiplie les moines à cette heure.
   Soyez béni, ô Placide, bien au delà de l’Italie qui vous donna naissance, de la Sicile qui vit vos combats ; soyez béni pour les épis sans nombre, moisson immense, sortis du grain de choix tombé aujourd’hui en terre : dans votre immolation, les analogies de la foi nous permettent de voir le secret du succès de la mission monastique accomplie par Maur. Ainsi, malgré la diversité grande et l’inégale longueur de vos sentiers, restez-vous unis pour le Maître et Père dont vous étiez la joie dans la sainte Vallée ; l’heure venue, des hauteurs du Cassin, il n’hésita pas devant le sacrifice plénier que lui demandait le Seigneur ; c’est pour cela que du ciel, aujourd’hui, il voit justifiées pleinement les espérances qu’il fondait sur tous deux.
   Daignez, ô Placide, ne cesser point de vous intéresser à l’extension du règne du Christ sur terre, aux progrès de la vie parfaite en l’Église, à la diffusion par le monde de cette famille monastique dont vous êtes la gloire. Les noviciats vous sont confiés en divers lieux : au souvenir de la formation privilégiée dont vous eûtes l’insigne avantage, veillez sur les aspirants de la meilleure part. À eux surtout s’applique le mot de l’Évangile : Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux [MATTH. XVIII, 3.] ce royaume des cieux qui consiste dans la possession anticipée de Dieu ici-bas par la vie d’union à laquelle conduit la voie des conseils. Puissent-ils rappeler aux Anges votre humble et douce simplicité, reconnaître la maternelle sollicitude à leur endroit de la sainte Religion par la filiale docilité qui répondit chez vous à la spéciale tendresse du législateur des moines Puissent-ils, malgré la défaveur du monde, croître en nombre comme en mérite, à l’honneur de Dieu !
   Les épreuves de l’heure actuelle doivent préparer la phalange monastique, l’état religieux entier, aux épreuves de l’avenir. C’est autour de lui que se grouperont les martyrs des derniers temps, comme firent près de vous les chrétiens de Messine, et vos deux frères, et cette héroïque Flavia si vraiment digne d’être appelée deux fois votre sœur. Puisse donc la troupe d’élite serrer ses rangs, rester indissolublement unie, pour redire d’une seule voix aux persécuteurs de l’avenir comme à ceux du présent : « Faites ce que vous avez résolu ; car nous n’avons qu’une âme, qu’une foi, qu’une manière de vivre [Acta S. Placidi et Soc. cap. V.]. »
   LE VI OCTOBRE. SAINT BRUNO, CONFESSEUR.
   Parmi les diverses familles religieuses, il n’en est point que l’Église tienne en plus haute estime que celle des Chartreux ; les prescriptions du Corps du droit établissent que de toutes autres on peut passer à celle-ci sans déchoir [Cap. Viam ambitiosae, I, tit. VIII Extrav. com. Lib. III]. Et cependant il n’en est pas dont la part semble moindre aux services multiples où se consume ici-bas le zèle des enfants de Dieu. Ne serait-ce point une nouvelle preuve, et non la moins démonstrative, que le zèle extérieur, si louable qu’il soit, n’est pas tout, n’est pas le principal devant le Seigneur ? L’Église, c’est là sa fidélité, apprécie toutes choses au point de vue des préférences de l’Époux ; or, en effet, le Seigneur estime ses élus beaucoup moins en proportion de l’activité de leur vie, que de la perfection cachée de leurs âmes, cette perfection qui se mesure à l’intensité de la vie divine, et dont il est dit : Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait [.Matth. V, 48.]. C’est de cette vie divine qu’il est dit aussi : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu [Col. III, 3.]. L’Église donc, considérant la solitude, le silence du Chartreux, son abstinence jusqu’à la mort, sa liberté de vaquer à Dieu, dégagé pleinement des sens et du monde, y voit la garantie d’une perfection qui peut se rencontrer ailleurs, mais lui paraît ici plus assurée [Suarez, De Religione, Tract. IX, Lib. II, cap. IV, 6.]. Dès lors, si étendu que se révèle chaque jour le champ du labeur, si impérieuses que se fassent les exigences de la lutte, elle n’hésite pas à couvrir de la protection de ses lois, elle favorise des plus augustes encouragements quiconque est appelé par la grâce au désert.
   N’est-ce pas dans les jours où tout effort apparaît vain pour arrêter le monde sur la pente des abîmes, qu’il est urgent de se replier sur Dieu ? L’ennemi le sait : au contraire de l’Église, la première loi qu’il impose aux sociétés perdues est d’interdire l’accès de la voie des conseils et d’étouffer toute vie d’adoration, d’expiation, de prière ; car il n’ignore pas qu’une nation prosternée dans la personne des meilleurs de ses fils, si voisine qu’elle paraisse du terme fatal, peut se reprendre à espérer encore.
   Ce n’est point autrement qu’on vit, au onzième siècle, notre Occident neutraliser les germes de mort qu’il tenait du dixième. S’il fut un temps où il sembla que le cloître, loin d’élargir ses avenues, dût bien plutôt verser jusqu’au dernier de ses habitants dans la milice active de l’Église, c’est à coup sûr l’époque où la chair, victorieuse de l’esprit, affichait ses triomphes au milieu du sanctuaire lui-même, où César et Satan, l’un pour l’autre, tenaient asservis les pasteurs des peuples. Pourtant alors, non seulement Cluny nourrit dans ses murs les forces vives de la chrétienté, mais Camaldoli, puis Vallombreuse, la Chartreuse aujourd’hui, Cîteaux enfin se fondent, et s’affirment comme ayant pour titre uniquement l’urgence qui s’impose d’offrir à divers degrés, dans le monachisme même, une retraite plus profonde aux âmes affamées d’immolation et de pénitence. Le monde cependant, loin de crier à l’abandon, inscrit en place glorieuse parmi ses libérateurs les noms des Romuald, des Jean Gualbert, des Bruno, des Robert de Molesmes. Aussi ce siècle fut grand dans l’histoire : grand par la foi, par l’énergie qui, s’inspirant de la foi, sut appliquer le fer et le feu aux plaies vives de l’humanité, par la droiture avec laquelle, fidèle encore aux lumières de la foi, il reconnut à l’expiation le premier rôle dans le dénouement de la terrible crise ; représentée par ses membres d’élite aux pieds de la Divinité, la société retrouva consistance à cette source unique de l’être et de la vie pour toute créature
   Cette fête est donc l’hommage de la terre à l’un de ses bienfaiteurs insignes. L’espace manque pour rien ajouter à la notice que l’Église nous donnera de sa vie. Que le lecteur qui le pourra suppléer lui-même à la trop grande brièveté de ces lignes, en recourant aux œuvres du Saint : à ses lettres, toutes pénétrées des parfums de la solitude, écrites dans le beau style dont les moines de cette époque héroïque avaient le secret ; à ses commentaires de l’Apôtre, des Psaumes surtout, d’une si claire concision, dans lesquels partout son amour et sa science nous révèlent Jésus ou l’Église.
   La lettre, ou rouleau des morts, qui, selon l’usage de ces temps, avait été portée d’églises en églises, notifiant son glorieux trépas, était revenue au point de départ chargée des témoignages de la vénération universelle. Néanmoins les disciples de Bruno se montrèrent plus soucieux d’imiter sa sainteté, que de la faire reconnaître authentiquement par le Siège apostolique. Ce fut quatre siècles seulement après son passage au ciel que, sans procédure et sur la seule évidence de la cause, Léon X autorisa les Chartreux à rendre un culte public à leur Père ; cent ans plus tard, en 1622, Grégoire XV étendit sa fête au monde entier.
   Voici la Légende que lui consacre aujourd’hui la sainte Liturgie.
   Bruno Carthusianae religionis institutor, Coloniae Agrippinae natus est. Ab ipsis incunabulis specimen futurae sanctitatis praeferens, morum gravitate puerilia illius aetatis, divina favente gratia, declinans adeo excelluit, ut jam inde monachorum pater vitamque anachoreticae futurus instaurator agnosceretur. A parentibus genere ac virtute claris, Lutetiam Parisiorum missus, tantum ibi in philosophiae ac theologias studiis profecit, ut doctoris ac magistri munus in utraque facultate sit adeptus : nec multo post, ob egregias ipsius virtutes, ecclesiae Rhemensis canonicatu potitus.
   Bruno, fondateur de la famille religieuse des Chartreux, naquit à Cologne. Il donna dès le berceau des marques de sa future sainteté. Avec l’aide de la grâce divine, la gravité de ses mœurs lui fit éviter les légèretés du jeune âge ; et telle était déjà su vertu qu’on pouvait deviner en lui le père des moines et le restaurateur futur de la vie des anachorètes. Ses parents dont la vertu égalait la noblesse l’envoyèrent a Paris, où ses progrès furent tels en philosophie et en théologie, qu’il obtint le titre de maître et de docteur dans l’une et l’autre faculté. Peu après, ses rares qualités lui firent conférer un canonicat dans l’église de Reims.
   Elapsis aliquot annis, cum sex aliis familiaribus mundo renuntians, sanctum Hugonem episcopum Gratianopolitanum adiit. Qui causa eorum adventus cognita, eosdemque intelligens esse, quos eadem nocte veluti septem stellas ad suos pedes corruentes in somnis viderat, montes suae dioecesis asperrimos, quos Carthusianos appellant, illis concessit. Illuc Bruno cum sociis, ipso Hugone comitante, secedens, cum per aliquot annos eremiticam vitam egisset, ab Urbano secundo, qui eiusdem Brunonis discipulus fuerat, Romam accersitur. Ejus consilio ac doctrina Pontifex, in tot illis Ecclesiae calamitatibus, per aliquot annos usus est, donec Bruno, recusato Rhegiensi archiepiscopatu, discedendi facultatem obtinuit.
   Quelques années s’écoulèrent et, renonçant au monde avec six compagnons, il vint trouver l’évêque de Grenoble, saint Hugues. À l’exposé du motif de leur arrivée, celui-ci reconnut en eux les sept étoiles que dans son sommeil, la nuit précédente, il avait vues tomber à ses pieds ; il leur donna pour retraite dans son diocèse les montagnes sauvages qu’on appelait la Chartreuse, et voulut lui-même les y conduire. Or, après plusieurs années de vie érémitique en ce lieu, Bruno fut mandé à Rome par Urbain II, son ancien disciple. Dans les épreuves si nombreuses de l’Église en ces temps, ses conseils et sa science furent grandement utiles au Pontife durant plusieurs autres années ; mais l’archevêché de Reggio lui avant été offert, il le refusa et obtint l’autorisation de se retirer.
   Igitur solitudinis amore eremum quamdam apud Squillacum in Calabriae finibus petiit. Quo in loco, cum ipsum orantem Rogerius comes Calabriae inter venandum, latrantibus ad illius speluncam canibus, reperisset, sanctitate viri permotus, illum ac socios fovere et colere impense coepit. Nec liberalitas sine praemio fuit. Cum enim idem Rogerius Capuam obsideret, eumque Sergius quidam excubiarum magister prodere statuisset, Bruno adhuc in dicta eremo vivens, in somnis illi omnia aperiens, ab imminenti periculo comitem liberavit. Tandem virtutibus ac meritis plenus, nec sanctitate minus quam doctrinae fama clarus, obdormivit in Domino, sepultisque est in monasterio sancti Stephani, ab ipso Rogerio constructo, ubi hactenus honorifice colitur.
   L’amour de la solitude le conduisit dans un désert de Calabre situé au territoire de Squillace. Roger, comte de Calabre, l’y découvrit, un jour que, chassant, les aboiements de ses chiens l’amenèrent à la grotte où Bruno était en prières. Frappé de la sainteté du serviteur de Dieu, il l’entoura dès ce jour d’honneur lui et ses compagnons et pourvut à leurs besoins. Libéralité qui ne fut pas sans récompense. Comme, en effet, Roger assiégeait Capoue, un officier de garde, nommé Sergius, avait résolu de le trahir ; mais Bruno, qui vivait encore dans le même disert, apparut au comte qui dormait, lui découvrit tout et le délivra du péril imminent. Enfin, plein de vertus et de mérites, non moins illustre par sa sainteté que par la renommée de si science, le bienheureux s’endormit dans le Seigneur, et on l’ensevelit dans le monastère de saint Étienne construit par Roger lui-même. C’est là qu’on l’honore encore aujourd’hui.
   Bénissez, ô Bruno, la reconnaissante allégresse des enfants de Dieu. C’est de tout cœur qu’ils souscrivent au jugement de l’Église leur Mère, lorsque parmi les beaux arbres aux fruits savoureux [Gen. II, 9.] qui remplissent le jardin du Seigneur, elle ne cache pas ses prédilections pour ceux dont l’ombre silencieuse attire de préférence l’Époux sur terre. Indiquez-moi, ô vous que chérit mon âme, le lieu de votre repos, de peur que je ne m’égare en suivant les troupeaux de vos compagnons [Cant. I, 6.]. C’est la voix de l’Épouse au Cantique sacré. Et sous le charme de la divine réponse exaltant la meilleure part, vous-même mêlez votre voix au concert de l’Église et du Seigneur, disant : « Solitude, silence du désert ; allégresse cachée, biens ignorés de la foule, mais connus des vaillants ! C’est le lieu de la culture intense des plants des vertus, où labeur et repos ne sont qu’un et s’alimentent des fruits du paradis. Là, l’œil acquiert ce regard qui blesse le cœur de l’Époux [Ibid. IV, 9.], cette pureté qui voit Dieu [Matth. V, 8.]. Là est Rachel en sa beauté, plus aimée de Jacob que Lia, quoique moins féconde ; et ses deux fils, Joseph et Benjamin, sont les préférés de leur père [Bruno, Epist. ad Radulphum]. »
   Vos fils gardent chèrement, dans le calme de leurs traditions, ce privilège des parfaits que l’Église ne cesse point de leur reconnaître en nos jours enfiévrés. Simple comme eux tous est l’histoire de leur Ordre, où le surnaturel qui pourtant la remplit semble se garder lui-même du merveilleux et du miracle, où c’est à peine si la sainteté de quelques-uns se détache par l’expresse volonté de Dieu sur l’héroïsme de l’ensemble. Maintenez, ô Bruno, vos enfants dans cet esprit qui fut si bien vôtre ; faites que nous mettions à profit l’enseignement qu’ils nous donnent. Car vraiment semblent-ils avoir pour mission de redire silencieusement au monde avec l’Apôtre : « En ce qui touche les dons spirituels, je vous montre de toutes voies la plus excellente [I Cor. XII, I, 31.]. Quand, sans la charité, je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, quand je serais prophète et connaîtrais tous les mystères et posséderais toute science, eussé-je sans la charité la foi qui transporte les montagnes, irais-je sans la charité jusqu’à donner tous mes biens pour nourrir les pauvres, jusqu’à livrer mon corps au feu : rien ne me sert. Langues, science, prophétie, tout l’imparfait disparaîtra ; la charité demeure toujours [Ibid. XIII, 1-3, 8-10.]. Ne jugez pas des choses comme les enfants : soyez parfaits [Ibid. XIV, 20.]. »
   LE VII OCTOBRE. SAINT MARC, PAPE ET CONFESSEUR. Les SS. Serge, Bacq, Marcel et Apulée, martyrs.
   Successeur de Silvestre. le Pontife de la Paix, Marc est honoré de temps immémorial en ce jour. Au témoignage de Damase, ses vertus ne rappelèrent pas moins que son nom lui-même le second des Évangélistes [De Rossi, Inscript, christ. II, 108.]. Il occupa huit mois seulement le premier Siège, continuant d’organiser la victoire récente de l’Église. Rome lui dut deux sanctuaires nouveaux L’évêque d’Ostie, consécrateur attitré des Pontifes romains, reçut de lui, pour relever un si haut privilège, l’usage du Pallium, dont c’est ici la première mention dans l’histoire.
   Ce pontificat vit la mort d’Arius. Constantin abusé venait d’ordonner la réhabilitation de l’homme par qui l’enfer, au lendemain du triomphe sur l’idolâtrie, prétendit convaincre l’Église de n’adorer dans le Verbe qu’une créature. L’hérésiarque, suivi de ses partisans, parcourait en vainqueur les rues de Constantinople ; il s’apprêtait à forcer les portes de la basilique où, jeûnant et pleurant avec l’évêque saint Alexandre, les fidèles suppliaient Dieu d’écarter la profanation. Soudain, saisi d’un tremblement ignominieux, Arius est contraint de gagner un lieu secret où ses adulateurs le trouvent peu après étendu à terre, les entrailles répandues. Mort de Judas ! n’avait-il pas lui aussi livré le Fils de Dieu aux discussions de la foule, aux moqueries des superbes, aux contradictions du prétoire ?
   Entre les Martyrs dont la mémoire revient aujourd’hui chaque année, Marcel et Apulée rappellent le souvenir du premier des Papes. Disciples d’abord de Simon le Magicien, les miracles du Prince des Apôtres arrachèrent leur bonne foi aux tromperies des prestiges de son vil antagoniste ; c’est jusqu’au sang qu’ils restèrent fidèles au seul vrai Dieu qu’annonçait Simon Pierre.
   Saint Serge compte en Orient parmi les plus glorieux témoins du Seigneur. Il souffrit dans la dixième et dernière persécution avec son compagnon, saint Bacq, soldat comme lui des armées romaines en Syrie. Telle fut la gloire de son tombeau, qu’une ville, devenue bientôt épiscopale et métropolitaine, s’éleva à l’entour sous le nom de Sergiopolis. La voix de l’Occident s’unit de bonne heure au concert d’hommages qui montait vers les saints Martyrs. Rome leur dédia une église. Saint-Serge d’Angers, fondé par Clovis II, continue d’attester la vénération pour eux des Francs nos pères.
   ORAISON.
   EXAUDI, Domine, preces nostras, et interveniente beato Marco, Confessore tuo atque Pontifice, indulgentiam nobis tribue placatus et pacem. Per Dominum.
   Seigneur, exaucez nos prières ; par l’intercession du bienheureux Marc, votre Confesseur et Pontife, accordez-nous le pardon et la paix dans votre miséricorde. Par Jésus-Christ.
   ORAISON.
   Sanctorum Martyrum nos, Domine, Sergii, Bacchi, Marcelli et Apuleii beata merita prosequantur : et tuo semper faciant amore ferventes. Per Dominum.
   Puissent, Seigneur, nous profiter les mérites bienheureux de vos saints Martyrs Serge, Bacq, Marcel et Apulée ; qu’ils nous obtiennent d’être toujours fervents dans votre amour. Par Jésus-Christ.
   MEMOR ero tui, Justina virgo. C’est l’acclamation que Venise faisait graver sur les monnaies de la république au lendemain du triomphe de Lépante : Vierge Justine, votre souvenir sera toujours présent à ma pensée ! En ce jour de victoire, la Martyre montée quinze siècles plus tôt, le vu octobre, aux cieux, avait uni la force de ses prières à la puissance redoutée du Lion de saint Marc, et la Seigneurie proclamait Justine sa seconde patronne devant Dieu. Mais Lépante n’est pas le seul titre de la vierge à la reconnaissance du monde.
   Déjà sa ville natale avait vu la tombe qui gardait ses restes précieux exhaler de si purs parfums, que l’élite des fils de saint Benoît s’était groupée autour d’elle. Parti de Sainte-Justine de Padoue, le grand mouvement dû à l’initiative du vénitien Louis Barbo arrachait l’Ordre monastique aux plus désastreuses conséquences de l’asservissement où l’avaient plongé les commendes séculières, et lui rendait jusque sur le Cassin une partie de son antique splendeur.
   Honneur donc à ce jour de salut pour le peuple saint ! Gloire à celle par qui les cieux ont exaucé la supplication de la terre, en lui envoyant leur rosée !
   ORAISON.
   DEUS, qui nos annua beatae Justinae Virginis et Martyris tuae solemnitate laetificas : da, ut quam veneramur officio, etiam pire conversationis sequamur exemplo. Per Dominum
   O Dieu, qui nous réjouissez par cette solennité annuelle de la bienheureuse Justine, votre Vierge et votre Martyre ; faites-nous la grâce d’imiter par une sainte vie les exemples de celle à qui aujourd’hui nous rendons nos devoirs. Par Jésus-Christ.
   Le même jour, au Martyrologe romain, commémoraison de Notre-Dame de la Victoire, établie dans les circonstances rapportées au premier Dimanche de ce mois. Si, en effet, la Vierge des vierges s’est donné la gracieuse Martyre de Padoue pour compagne au triomphe de Lépante, à Marie pourtant revient sans conteste l’honneur principal de cette journée. Il est donc expédient de renouveler notre hommage à la Reine du Très Saint Rosaire, en l’anniversaire précis qui la vit délivrer à ce titre la chrétienté. Nous le ferons, en lui offrant ces trois Hymnes de son Office rappelant les trois séries des mystères joyeux, douloureux et glorieux qui composent le Rosaire, et que résume si suavement l’Hymne des secondes Vêpres de la fête, donnée plus haut [Page 151 Les quatre Hymnes sont du XVIII° siècle. Avec quelques légères variantes, elles eurent pour auteurs, celle des secondes Vêpres le Dominicain Eustache Sirena, les trois autres ici données le Maître du Sacré Palais Thomas Ricchini.].
   HYMNE DES Ières VÊPRES.
   cœlestis aulae Nuntius, Arcana pandens Numinis
   Plenam salutat gratia Dei Parentem Virginem.
   Virgo propinquam sanguine Matrem Johannis visitat,
   Qui Clausus alvo gestiens Adesse Christum nuntiat.
   Verbum, quod ante saecula E mente Patris prodiit,
   E Matris alvo Virginis Mortalis infans nascitur.
   Templo puellus sistitur, Legique paret Legifer,
   Hic se Redemptor paupere Pretio redemptus immolat.
   Quem jam dolebat perditum, Mox luta Mater invenit
   Ignota doctis mentibus Edisserentem Filium.
   Jesu, tibi sit gloria Qui natus es de Virgine,
   Cum Patre et almo Spiritu In sempiterna saecula. Amen.
   Le messager de la cour céleste, révélant les mystères de la Divinité, salue pleine de grâce la Vierge qui doit enfanter Dieu.
   La Vierge fait visite à la mère de Jean, sa parente ; Jean, captif encore au sein maternel, annonce par ses tressaillements la présence du Christ.
   Le Verbe qui procède de l’intelligence du Père avant les siècles, naît enfant et mortel des entrailles d’une Vierge Mère.
   On le présente au temple en son bas âge, le Législateur se soumet à sa loi ; le Rédempteur, racheté du prix des pauvres, s’offre lui-même au sacrifice.
   Voici que la Mère, qui déjà le pleurait comme perdu, retrouve son Fils pleine d’allégresse : il expliquait aux docteurs ce qu’ils ignoraient.
   O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l’Esprit divin, dans les siècles éternels !
   Amen.
   HYMNE DE MATINES.
   In monte olivis consito Redemptor orans procidit,, Moeret, pavescit, deficit,
   Sudore manans sanguinis.
   A proditore traditus Raptatur in poenas Deus, Durisque vinctus nexibus
   Flagris cruentis caeditur.
   Intexta acutis sentibus, Corona contumeliae, Squallenti amictum purpura,
   Regem coronat gloriae.
   Moles crucem ter arduae, Sudans, anhelans concidens, Ad montis usque verticem
   Gestare vi compellitur,
   Confixus atro stipite Inter scelestos innocens, Orando pro tortoribus,
   Exsanguis efflat spiritum.
   Jesu, tibi sit gloria, Qui natus es de Virgine, Cum Patre et almo Spiritu
   Sur la montagne des oliviers, le Rédempteur prie prosterné ; il est triste, il se trouble, il défaille dans une sueur de sang.
   In sempiterna saecula. Amen.
   Le traître accomplit son œuvre ; Dieu par violence est entraîné aux châtiments ; des liens qui l’enserrent il subit la dureté ; les fouets font couler son sang.
   Un haillon de pourpre est sur ses épaules ; une couronne dérisoire, tressée d’épines acérées, est le diadème du Roi de gloire.
   Sous la croix trois fois lourde il est en sueurs, haletant, il tombe ; mais, de force, il faut que lui-même il la porte au sommet du mont.
   On le cloue au gibet sinistre, lui sans tache entre des scélérats ; il prie pour ses bourreaux, et rend l’âme avec la dernière goutte de son sang.
   O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l’Esprit divin, dans les siècles éternels !
   Amen.
   DE LAUDES.
   Jam morte victor obruta Ab inferis Christus redit,
   Fractisque culpa ; vinculis, cœli recludit limina.
   Visus satis mortalibus Ascendit ad cœlestia,
   Quem jam suis promiserat, Sanctum daturus Spiritum,
   Dextraeque Patris assidet Consors paternae gloriae.
   Linguis amoris igneis Moestis alumnis impluit.
   Soluta carnis pondere Ad astra Virgo tollitur,
   Excepta cœli jubilo, Et Angelorum canticis.
   Bis sena cingunt sidera Almae Parentis verticem Throno propinqua Filii Cunctis creatis imperat.
   Jesu, tibi sit gloria, Qui natus es de Virgine,
   Cum Patre et almo Spiritu In sempiterna saecula. Amen.
   La mort est terrassée, le Christ revient des enfers ; il a brisé les liens de nos péchés, dégageant le chemin des cieux.
   Assez longtemps il s’est laissé voir aux mortels, il monte aux célestes demeures où, partageant la gloire du Père, il s’assied à sa droite.
   Il dégage sa promesse aux disciples, il leur envoie l’Esprit-Saint ; c’est sur les siens en deuil une pluie de langues de feu qui les embrase d’amour.
   Laissant le poids de la mortalité, la Vierge est enlevée par delà les nues ; elle est accueillie par l’allégresse du ciel, par les chants des Anges.
   Douze étoiles ceignent le front de l’auguste Mère ; son trône est près de celui de son Fils : elle commande à toutes créatures.
   O Jésus, qui êtes né de la Vierge, gloire à vous, avec le Père et l’Esprit divin, dans les siècles éternels !
   Amen.
   
   LE VIII OCTOBRE. SAINTE BRIGITTE, VEUVE.
   « Seigneur, qui vous a ainsi traité ? – Ceux qui me méprisent et oublient mon amour. » Première révélation du Fils de Dieu à Brigitte de Suède. François d’Assise, levant l’étendard de la Croix sur le monde, avait annoncé la rentrée du Christ en la voie douloureuse : du Christ, non par lui-même, mais dans l’Église, chair de sa chair [Eph. V, 28-32.]. Combien l’annonce était justifiée, Brigitte l’éprouva dès l’aurore de ce fatal siècle quatorzième avec lequel elle devait grandir, et où tous les désastres, amenés par tous les crimes, fondirent à la fois sur notre Occident.
   Née l’année même où, valet d’un nouveau Pilate, Sciarra Colonna souffletait le Vicaire de l’Homme-Dieu, son enfance voit se multiplier les défaillances livrant l’Épouse aux mépris de ceux qui oublient l’Époux. La chrétienté n’a plus de Saints qu’on puisse comparer à leurs grands devanciers ; on dirait qu’au siècle précédent, les races latines ont épuisé leur sève en fleurs : où sont les fruits que promettait la terre ? La vieille Europe n’a plus qu’affronts pour le Verbe ; cette fête, apparition de Jésus dans la froide Scandinavie, marque-t-elle donc la fuite de l’Époux loin du centre habituel de ses prédilections ? C’est en la dixième année de Brigitte, que le divin chef de l’Église sollicite sous les traits de l’homme des douleurs asile en son âme ; et c’est dans le même temps, que la mort de Clément V et l’élection de Jean XXII en terre étrangère vont consommer pour soixante-dix ans l’exil de la papauté.
   Rome cependant, veuve de ses Pontifes, apparaît la plus misérable des cités dont elle fut la reine. Ses rues sont en pleurs ; car personne ne vient plus à ses Solennités [Thren. I, 4.]. Mise à sac par ses fils, elle perd quotidiennement quelque débris de son antique gloire ; le meurtre ensanglante ses carrefours ; la solitude s’étend parmi les ruines de ses basiliques effondrées ; les troupeaux paissent au pied des autels de Saint-Pierre et du Latran. Des sept collines l’anarchie a gagné l’Italie, transformant ses villes en repaires de brigands, ses campagnes en déserts. La France va expier dans les atrocités d’une guerre de cent ans la captivité du Pontife suprême.
   Hélas ! captivité trop aimée : la cour d’Avignon ne redit pas le cantique des Hébreux sur les fleuves de Babylone [Psalm. CXXXVI.]. Heureuse si, plus riche d’or que de vertus, elle n’ébranlait pour longtemps au milieu des nations le prestige du premier Siège. L’empire germanique, avec Louis de Bavière, a beau jeu pour refuser l’obéissance au protégé des Valois ; les Fratricelles accusent d’hérésie le successeur de Pierre, tandis que, soutenu par les légistes du temps, Marsille de Padoue s’attaque au principe même du pontificat. Benoît XII néanmoins, découragé par les troubles d’Italie, abandonne la pensée qu’il avait eue de rentrer dans la Ville éternelle ; il fonde sur le rocher des Doms le château fameux, forteresse et palais, qui semble fixer pour jamais aux bords du Rhône le séjour du chef de la chrétienté. Le deuil de Rome, la splendeur d’Avignon sont au comble sous Clément VI, dont le contrat passé avec Jeanne de Naples, comtesse de Provence, acquiert définitivement à l’Église la possession de l’usurpatrice capitale. À cette heure, l’entourage du Pontife égale en luxe, en mondanité, toutes les cours du monde. La justice de Dieu déchaîne sur les nations le fléau de la peste noire. Sa miséricorde fait parvenir au Pape Clément les avertissements du ciel :
   « Lève-toi ; fais la paix entre les rois de France et d’Angleterre, et viens en Italie prêcher l’année du salut, visiter les lieux arrosés du sang des Saints. Songe que, dans le passé, tu as provoqué ma colère, faisant ta volonté, non ton devoir ; et je me suis tu. Mais mon temps est proche. Si tu n’obéis, je te demanderai compte de l’indignité avec laquelle tu as franchi tous les degrés par lesquels j’ai permis que tu fusses exalté en gloire. Tu me rendras raison de la cupidité, de l’ambition qui, de ton temps, ont fleuri dans l’Église : tu pouvais beaucoup pour la réforme ; ami de la chair, tu ne l’as pas voulu. Répare ton passé par le zèle de tes derniers jours. Si ma patience ne t’avait gardé, tu serais descendu plus bas qu’aucun de tes prédécesseurs. Interroge ta conscience, et vois si je dis la vérité [Birgitt. Revelat. Lib. VI, cap. LXIII.]. »
   L’austère message venait de cette terre d’aquilon où, depuis un demi-siècle, la sainteté semblait réfugiée. Brigitte de Suède, en qui la lumière prophétique croissait au milieu des honneurs que lui attirait sa naissance, l’avait écrit sous la dictée du Fils de Dieu. Malgré tant de reproches encourus, la foi du Pape était grande ; elle s’unit à la courtoisie du grand seigneur qu’était resté Pierre Roger sous la tiare, pour ménager près de sa personne un accueil plein d’égards aux mandataires de la princesse de Néricie. Mais, s’il promulgua le jubilé célèbre qui devait marquer ce milieu de siècle, Clément VI laissa lui-même passer l’année sainte, sans qu’on le vît prosterné devant ces tombeaux des Apôtres à la visite desquels il convoquait l’univers. La patience divine était lassée : Brigitte connut le jugement de cette âme ; elle vit son châtiment terrible, qui pourtant n’était pas celui de l’abîme, et que tempérait l’espérance [Birgitt. Revelat. Lib. IV, cap. CXLIV. – 2. – 3.].
   Toute jusque-là aux intérêts surnaturels de son pays, Brigitte subitement voyait sa mission embrasser le monde. Vainement, par ses prières à Dieu, par ses avertissements aux princes, la grande maîtresse du palais de Stockholm avait tenté d’arracher la Suède aux épreuves qui devaient aboutir à l’union de Calmar. Ni Magnus II, ni Blanche de Dampierre qui partageait son trône, ne s’étaient appliqué les menaces de leur illustre parente : « J’ai vu le soleil briller avec la lune dans les cieux, jusqu’à ce que l’un et l’autre ayant donné au dragon leur puissance, le ciel pâlit, les reptiles remplirent la terre, le soleil glissa dans l’abîme et la lune disparut sans laisser nulles traces [Ibid. Lib. VIII, cap. XXXI.]. »
   O Nord, la froideur criminelle du Midi t’avait valu d’augustes avances ; dans ces jours qui te furent donnés, tu n’as point su mettre à profit la visite de l’Époux [LUC. XIX, 42, 44.]. Brigitte va te quitter pour toujours. Elle fut à l’Homme-Dieu sa cité de refuge ; visitant Rome et l’habitant désormais, elle doit, en y ramenant la sainteté, préparer la rentrée du Vicaire du Christ en ses murs.
   Labeur de vingt ans, où personnifiant la Ville éternelle, elle en subira les misères poignantes, en connaîtra toutes les ruines morales, en présentera les prières et les larmes au Seigneur. Apôtres, martyrs romains, titulaires des sanctuaires fameux de la péninsule, la veulent sans cesse à leurs autels trop longtemps délaissés ; tandis que, sous la dictée d’en haut, sa plume continue de transmettre aux pontifes et aux rois les missives de Dieu.
   Mais l’horizon a semblé s’éclaircir enfin. Pendant que l’inflexible et juste Innocent VI réformait l’entourage du successeur de Pierre, Albornoz pacifiait l’Italie. En 1367, Brigitte transportée s’incline au Vatican sous la bénédiction d’Urbain V. Hélas ! trois ans n’étaient pas écoulés que, regrettant sa patrie terrestre, Urbain derechef abandonnait les tombeaux des Apôtres. La Sainte l’avait prédit : il ne revoyait Avignon que pour y mourir. Roger de Beaufort, neveu de Clément VI, lui succéda et s’appela Grégoire XI ; c’était lui qui devait mettre fin sans retour à l’exil et briser les chaînes de la papauté.
   Cependant le temps de Brigitte va finir. Une autre moissonnera dans la joie ce qu’elle a semé dans les larmes ; Catherine de Sienne, lorsqu’elle n’y sera plus, ramènera dans la Cité sainte le Vicaire de l’Époux. Quant à la vaillante Scandinave, toujours déçue dans ses missions sans que jamais ait fléchi son courage ou vacillé sa foi, l’Époux, finissant avec elle en la manière qu’il commença, la conduit aux saints Lieux, témoins de sa passion douloureuse ; et c’est au retour de ce pèlerinage suprême que, loin de la terre de sa naissance, en cette Rome désolée dont elle n’a pu faire cesser le veuvage, il lui redemandera son âme. Fille de la Sainte, et sainte comme elle, une autre Catherine ramènera aux rivages de Scandinavie le corps de la descendante des seigneurs de Finstad.
   Il fut déposé au monastère encore inachevé de Vadstena, chef-lieu projeté de cet Ordre du Sauveur dont le dessein, comme toutes les entreprises imposées à Brigitte de par Dieu, ne devait parvenir à terme qu’après sa mort. Presque simultanément, vingt-cinq ans plus tôt, elle avait reçu l’ordre de fonder et celui d’abandonner le pieux asile ; comme si le Seigneur n’en voulait évoquer à ses yeux la sereine tranquillité, que pour la crucifier d’autant mieux dans la voie si différente où il entendait l’introduire à l’heure même. Rigueur de Dieu pour les siens ! souveraine indépendance de ses dons : ainsi déjà laissant la Sainte s’éprendre en ses premières années du beau lis, attribut des vierges, lui avait-il soudainement signifié que la fleur de ses prédilections était pour d’autres. En vain j’ai crié vers lui, disait le prophète au temps de la captivité qui figurait celle dont Brigitte avait à savourer toutes les amertumes ; en vain j’ai crié vers lui, et je l’ai supplié : il a repoussé ma prière ; il m’a barré la route avec des pierres de taille, il a renversé mes sentiers [Thren. III, 8, 9.].
   En prélude au récit liturgique de l’Église, rappelons que Brigitte s’envola vers la vraie patrie le 23 juillet 1373 ; le VIII octobre est l’anniversaire du jour où pour la première fois, au lendemain de la canonisation, la Messe de sainte Brigitte fut célébrée par Boniface IX [7 et 8 octobre 1391.]. Martin V confirma depuis les actes de Boniface IX en son honneur ; il approuva comme lui ses Révélations ; vivement attaquées aux conciles de Constance et de Bâle, elles n’en sortirent que mieux recommandées à la piété des fidèles. On connaît également les indulgences précieuses attachées au chapelet qui porte le nom de la Sainte ; par la faveur du Siège apostolique, elles sont fréquemment appliquées de nos jours aux chapelets ordinaires ; mais il est bon de rappeler que le vrai chapelet de sainte Brigitte se composait pour elle de soixante-trois Ave Maria, sept Pater et sept Credo, en l’honneur des années présumées de Notre-Dame ici-bas, de ses allégresses et de ses douleurs. C’est cette même pensée d’honorer Marie qui lui fit déférer la supériorité à l’Abbesse, dans les monastères doubles de son Ordre du Sauveur.
   Birgitta in Suecia illustribus et piis parentibus orta, sanctissime vixit. Cum adhuc in utero gestaretur, a naufragio propter eam mater erepta est. Decennis post auditum de passione Domini sermonem, sequenti nocte Jesum in cruce, recenti sanguine perfusum, vidit, et de eadem passione secum loquentem. Quo ex tempore in eiusdem meditatione ita afficiebatur, ut de ea sine lacrimis cogitare deinceps numquam posset.
   Brigitte, née en Suède d’illustres et pieux parents, eut une vie très sainte. Comme sa mère la portait encore, elle fut à cause de son enfant sauvée d’un naufrage. Brigitte était dans sa dixième année, lorsqu’ayant entendu prêcher sur la passion du Seigneur, elle vit, la nuit suivante, Jésus en croix, couvert d’un sang fraîchement répandu, et qui s’entretenait avec elle de cette même passion. Depuis lors, la méditation des souffrances du Sauveur l’affectait tellement, qu’elle n’y pouvait penser sans verser des larmes.
   Ulfoni Nericise principi in matrimonium tradita, virum ipsum ad pietatis officia, tum optimis exemplis, tum efficacibus verbis adhortata est. In filiorum educatione piissima ; pauperibus, et maxime infirmis, domo ad id muneris dicata, inserviebat quam diligentissime, illorum pedes solita lavare et osculari. Cum autem una cum viro suo rediret Compostella, ubi sancti Jacobi Apostoli sepulchrum visitaverant, et Atrebati Ulfo graviter aegrotaret, sanctus Dionysius Birgittae noctu apparuit, et de mariti salute alusque de rebus, quae futurae erant, praemonuit.
   Mariée à Ulf prince de Néricie, elle l’amena à imiter la piété de sa vie par ses exemples et la persuasion de ses discours. Elle mit tout son cœur à élever ses enfants, tout son zèle à secourir les pauvres et surtout les malades, qu’elle servait dans une maison destinée à cette fin, ayant coutume de laver et « de baiser leurs pieds. Gomme elle revenait avec son mari de Compostelle, où ils avaient visité le tombeau de l’Apôtre saint Jacques, Ulf tomba gravement malade à Arras ; saint Denys apparut alors une nuit a Brigitte, lui prédit le retour en santé du malade et d’autres événements à venir.
   Viro Cisterciensi monacho facto, et paulo post defuncto, Birgitta, audita Christi voce in somnis, arctiorem vitae formam est aggressa. Cui deinde arcana multa fuerunt divinitus revelata. Monasterium Vastanense sub regula sancti Salvatoris, ab ipso Domino accepta, instituit. Romam Dei jussu venit, ubi plurimos ad amorem divinum vehementer accendit. Inde Jerosolymam petiit, et iterum Romam. Qua ex peregrinatione cum in febrim incidisset, gravibus per annum integrum afflictata morbis, cumulata meritis, praenuntiato mortis die, migravit in cœlum. Corpus ejus ad Vastanense monasterium translatum est : et miraculis illustrem Bonifacius nonus in sanctorum numerum retulit.
   Ulf, s’étant fait moine sous la règle de Cîteaux, mourut peu après, et Brigitte entendit en songe le Christ qui lui demandait d’embrasser un genre de vie plus austère. Sa fidélité fut récompensée d’en haut par de nombreuses révélations. Elle fonda le monastère de Vadstena, sous la règle du saint Sauveur que le Seigneur lui-même lui avait dictée. Elle vint à Rome par l’ordre de Dieu, et y embrasa beaucoup de monde des ardeurs de l’amour divin. Elle fit aussi le pèlerinage de Jérusalem ; et ce fut dans son voyage de retour à Rome que la fièvre la saisit. Après avoir supporté durant un an des souffrances aiguës, elle passa au ciel comblée de mérites, au jour qu’elle avait prédit. Son corps fut porté au monastère de Vadstena ; ses miracles déterminèrent Boniface IX à la mettre au nombre des Saints.
   Femme forte, appui de l’Église en des temps malheureux, soyez bénie par tous les peuples à cette heure. Quand la terre, appauvrie de vertus, n’acquittait plus ses redevances au Seigneur suprême, vous fûtes le trésor dont la découverte aux extrêmes frontières [Prov. XXXI, 10. – 2. – 3.], ainsi que dit l’Écriture, compensa l’indigence de plusieurs. Par vous, jadis suspect et délaissé [Isai. XIV, 13 ; Jerem. I, 14 ;, etc.], le septentrion connut les complaisances du ciel. Bientôt l’Esprit, sollicité par les Apôtres et les saints Martyrs, vous amenait aux plages que leur sang ne suffisait plus à féconder pour l’Époux ; vous apparûtes alors comme le navire apportant des lointains horizons nourriture et vie [Prov. XXXI, 14.] aux contrées que désole la stérilité. A votre voix, Rome épuisée retrouva l’espérance ; à votre exemple, elle expia les fautes d’où provenait son abandon ; vos communes supplications lui ramenèrent, avec le cœur de l’Époux, celui de son Vicaire ici-bas.
   Mais votre part était celle de la souffrance et du labeur. Au jour où votre œuvre se consommait dans l’allégresse de tous, vous aviez quitté la terre ; pareille à ces héros de l’ancienne alliance saluant de loin les promesses dont la réalisation était pour d’autres, et confessant qu’ils n’étaient qu’étrangers et pèlerins sur la terre [Heb. XI, 13.]. Comme eux, vous cherchiez une patrie [Ibid 14.], non celle que vous aviez quittée et où il vous restait loisible de retourner [Ibid. 15.], mais la seule vraie, celle des deux [Ibid. 16.]. Aussi Dieu se fait-il gloire d’être appelé votre Dieu [Ibid.].
   De l’éternelle cité où finit votre exil [Ibid.], gardez en nous le fruit de vos exemples et de vos enseignements. Malgré sa situation diminuée, votre Ordre du Sauveur les perpétue dans les contrées qui le possèdent encore ; puisse-t-il revivre un jour à Vadstena dans sa splendeur première Par lui et ses émules, ramenez la Scandinavie à la foi si malheureusement perdue d’Anschaire son apôtre, d’Eric et d’Olaf ses rois martyrs. Enfin protégez Rome, dont les intérêts vous furent si spécialement confiés par le Seigneur ; épargnez-lui de connaître à nouveau la terrible épreuve que votre vie se consuma à détourner.
   LE IX OCTOBRE. SAINT DENYS, ÉVÊQUE ET MARTYR, ET LES SS. RUSTIQUE ET ELEUTHÈRE, MARTYRS.
   Annoncé par Brigitte, la voyante du Nord, Denys paraît comme le flambeau le plus brillant de cette constellation des mystiques sacrés qui illumine le Cycle à son déclin des premières lueurs de l’union éternelle. Bientôt, près de lui, nous saluerons Thérèse de Jésus, précédant Pierre d’Alcantara son guide ; tandis que des ombres de sa nuit mystérieuse, Jean de la Croix s’élèvera le mois prochain dans la gloire, au voisinage de Gertrude la Grande.
   L’Homme-Dieu commença par agir, avant de formuler sa doctrine [Act. I, 1.] ; ainsi l’Église a-t-elle, dans son Année liturgique, multiplié les exemples donnés par les Saints, en attendant de codifier par la plume des Saints mêmes les lois de la sainteté. On dirait que, forte à ses propres yeux des résultats acquis, elle se repose maintenant dans la sécurité que donne l’expérience. Comme au Propre du Temps, dont celui des Saints est l’écho fidèle, elle laisse donc carrière à son désir de voir ses fils comprendre avec les Saints la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur du mystère supérieur à toute science, pour être eux-mêmes enfin remplis de toute la plénitude de Dieu [Eph. III, 18-19 ; Épître du XVI° Dimanche ap. la Pentecôte.]. N’est-ce pas là l’œuvre bonne dont l’Apôtre implore en chacun de nous la consommation, pour ce dernier des jours [Philipp. I, 6-11 ; Épître du XXII° Dim. ap. la Pentec.] auquel l’évolution des semaines après la Pentecôte nous prépare désormais ? Justice parfaite, fruit de l’amour en son plein développement. Mais le développement de l’amour ne va pas sans celui de l’âme en toute sagesse et intelligence spirituelle [Col. I, 9-14 ; Épître du dernier Dim ap. la Pentec.] ; et ce discernement du meilleur [Philipp. I, 10.], dont parle saint Paul, ne s’acquiert que dans le commerce des Saints ou l’étude de leurs œuvres [Ibid. III, 17 ; Épître du XXII° Dim. ap. la Pentec].
   Or donc, initiateur incomparable, Denys préside aujourd’hui l’assemblée fidèle. Avec l’Orient et l’Occident, faisons silence : parler convient au maître, écouter au disciple [S. P. Benedicti Reg. VI.].
   « Toute grâce excellente, tout don parfait est d’en haut, et descend du Père des lumières [Jac. I, 17.]. Toute émanation de splendeur que la céleste bienfaisance laisse déborder sur l’homme, réagit en lui comme principe de simplification spirituelle et de céleste union, et par sa force propre, le ramène vers l’unité souveraine et la déifique simplicité du Père. Car toutes choses viennent de Dieu et retournent à Dieu [Rom. XI, 36 ; Dionys. De cœlesti hierarchia, I, 1, traduction Darboy.].
   « Par cela même qu’elles sont, les choses inanimées participent de Dieu, qui par la sublimité de son essence est l’être de tout ; les choses vivantes participent de son énergie vitale, supérieure à toute vie ; les êtres raisonnables et intelligents participent de cette sagesse qui surpasse toute raison et intelligence. Les essences diverses sont d’autant plus proches de la divinité qu’elles participent d’elle en plus de manières [Dionys. De cœlesti hierarchia, IV, I].
   « C’est une loi générale que les grâces divines ne sont communiquées aux inférieurs que par le ministère des supérieurs [Ibid. VIII, II]. L’indivisible Trinité, qui possède la divinité par nature, a établi la hiérarchie pour la déification de tous les êtres, soit raisonnables, soit purement spirituels. Car le salut n’est possible que pour les esprits déifiés [De ecclesiastica hierarchia, I. III. IV].
   « La déification n’étant que l’union et la ressemblance qu’on s’efforce d’avoir avec Dieu [Ibid.], le but de la hiérarchie est d’assimiler et d’unir à Dieu [De cœlest. hier. III, II.] : avant tout par l’éloignement absolu de ce qui est contraire à son amour ; parla science des vérités sacrées ; parla participation à la simplicité de celui qui est un et le banquet mystique de l’intuition [De eccl hier I, III].
   « L’ordre de toute hiérarchie est donc que les uns soient purifiés et que les autres purifient, que les uns soient illuminés et que les autres illuminent, que les uns soient perfectionnés et que les autres perfectionnent [De cœlest. hier. III, II.]. Toute fonction qu’elle impose tend à la double fin de recevoir et de donner pureté, lumière, sainteté parfaite [Ibid. VII, 11.].
   « La première hiérarchie des esprits bienheureux participe au premier écoulement qui se fait des vertus de Jésus, suprême initiateur, et l’imite d’une façon plus relevée [Ibid.]. À cette première hiérarchie obéit la deuxième ; celle-ci commande à la troisième ; et la troisième est préposée à la hiérarchie des hommes. Et ainsi, par divine harmonie, elles s’élèvent l’une par l’autre vers celui qui est le principe et la fin de toute belle ordonnance [De cœlest. hier. X, I.].
   « Comme chaque hiérarchie comprend des puissances de trois degrés divers, chaque degré offre aussi ce merveilleux accord ; et l’on doit distinguer en toute intelligence humaine ou angélique des facultés correspondant aux trois ordres qui sont propres à chaque hiérarchie. C’est en traversant ces degrés successifs que les esprits participent, en la manière où ils le peuvent, à la pureté, à la lumière et à la perfection sans bornes. Car rien n’est parfait de soi ; rien n’exclut la possibilité d’un progrès ultérieur, sinon celui qui est la perfection primitive et infinie [Ibid. II, III.].
   « Mais pour les bienheureuses essences qui habitent les cieux, qui n’ont rien de sensible et de corporel, ce n’est point par l’extérieur que Dieu les attire, et les élève aux choses divines ; il fait étinceler au dedans d’elles-mêmes les purs rayons et les splendeurs intelligibles de son adorable volonté. Par contre, ce qui leur est ainsi départi directement et dans l’unité, nous est transmis, à nous, comme en fragments et sous la multiplicité de symboles variés [De eccl, hier. I, IV.] : dans les divins oracles ; dans les figures dont notre hiérarchie, se conformant à la nature humaine, enveloppe pour nous le mystère de la régénération divine et tous les autres saints mystères [Ibid. I-VII] ; dans l’ordonnance de l’univers, où reluisent les images et vestiges des idées divines [De divinis Nominibus, VII, III.].
   « Or, si toutes choses parlent de Dieu aux hommes, aucune pourtant n’en parle bien ; il est accessible à l’entendement, à la raison, à la science ; on le discerne par la sensibilité, par l’opinion, par l’imagination ; on le nomme enfin : et d’autre part, il est incompréhensible, ineffable, sans nom. Tout le révèle à tous, et rien ne le manifeste à personne [De divinis Nominibus, VII, III.]. Tout s’affirme de lui, comme cause universelle [Ibid I-XIII.]; comme dépassant toute expression, tout s’en nie mieux encore [De mystica Theologia, I-V,].
   « Et c’est pourquoi plusieurs, dans leur marche vers Dieu, non contents de ne s’attarder pas à ce point de départ des sens extérieurs qui s’impose à notre nature, s’élèvent plus haut que les opérations multiples du raisonnement et du discours. Comme les sens sont de trop lorsque l’âme s’applique aux choses intelligibles par l’entendement pur, la puissance intellectuelle devient elle-même inutile, lorsque l’âme divinisée se précipite, ignorante sublime, oubliant tout, dans les abîmes de la sagesse insondable. L’adhésion simple des natures angéliques à celui qui dépasse toute connaissance, est devenue le propre de ces âmes ; émules des anges, elles ont atteint le but de toute hiérarchie, en s’unissant aussi pleinement qu’il est possible à Dieu [De div. Nom. I, V ; IV, IX, XI ; VII, III ; XIII, III.].
   « Guide des chrétiens dans la sagesse sacrée, Trinité souverainement bonne, conduisez-nous à cette hauteur où toute lumière est surpassée : obscurité qui rayonne en splendides éclairs et, ne pouvant être vue ni saisie, inonde cependant de la beauté de ses feux les esprits saintement aveuglés [De myst. Theol. I, I]. »
   Siérait-il de rien ajouter ? Remarque déjà faite [Fête de la Décollation de S. Jean-Bapt, p. 124.] : en cette saison qui prépare le monde au suprême avènement de l’Époux, l’Église elle-même modère sa voix. Combien mieux devons-nous l’imiter, aujourd’hui que le divin Aréopagite s’écrie sous le poids de son impuissance : « Nos locutions sont d’autant plus abondantes qu’elles conviennent moins à Dieu. A mesure que l’homme s’élève vers les cieux, le coup d’œil qu’il jette sur le monde spirituel se simplifie, et ses discours s’abrègent ; au voisinage du sommet, non seulement les paroles se font plus concises, mais le langage, mais la pensée même arrivent à faire défaut. Précédemment, notre discours allait s’étendant en proportion de la hauteur d’où il descendait ; s’élevant de bas en haut, il doit se raccourcir d’autant et, parvenu au dernier terme, il cessera tout à fait pour s’aller confondre avec l’ineffable [Dionys. De myst. Theol. III.]. »
   Rome cependant va nous dire comment, venu d’Athènes en nos régions, le révélateur des célestes hiérarchies féconda de son sang généreux la semence répandue par lui dans la future capitale du pays des Francs. Riche de son très saint corps, l’humble bourgade devenue Saint-Denys en France l’emporta longtemps sur Lutèce, sa voisine, en renommée. Notre patrie rendait en gloire à son apôtre le dévouement qu’il lui avait montré ; il sembla que, dans une inspiration chevaleresque, elle eût pris à tâche de compenser l’adieu qu’il avait dit pour elle aux grands souvenirs du sol natal. On sait l’immense concours du peuple au saint tombeau, et surtout la piété des rois. L’oriflamme, bannière du Martyr, fut leur étendard ; Mont-Joye Saint-Denys, leur cri de guerre sous tous les cieux où les conduisait la victoire. Comme, durant cette vie, ils ne quittaient point le royaume sans remettre sa garde au protecteur des lis de France en son abbaye, c’était encore à lui qu’au sortir de ce monde, on les voyait confier leurs restes mortels. Malgré de sacrilèges profanations, la nécropole auguste réserve à la terre, pour le dernier jour, un spectacle sublime : alors que sous les yeux d’Adrien césar et de ses préfets, le supplicié de Montmartre, le condamné qu’ils vouèrent à l’infamie, se lèvera de sa tombe escorté des trois dynasties fières de former sa cour en la résurrection, comme elles s’honorèrent de l’entourer dans la mort. Vos serviteurs sont honorés jusqu’à l’excès, à Dieu [Psalm. CXXXVIII, 17.] !
   Le récit de l’Église romaine touchant saint Denys et ses Compagnons est conforme à celui de l’Église grecque en ses Menées, bien que le m octobre soit pour celle-ci le jour de leur fête.
   DIONYSIUS Atheniensis, unus ex Areopagitis judicibus, vir fuit omni doctrinae genere instructus. Qui cum adhuc in Gentilitatis errore versaretur, eo die quo Christus Dominus cruci affixus est, solem praeter naturam defecisse animadvertens, exclamasse traditur : Aut Deus noturae patitur, aut mundi machina dissolvetur. Sed cum Paulus Apostolus veniens Athenas, et in Areopagum ductus, rationem reddidisset ejus doctrinae quam praedicabat, affirmans Christum Dominum resurrexisse, et mortuos omnes in vitam redituros esse : cum alii multi, tum ipse Dionysius in Christum credidit.
   SED ea tormentorum genera omnibus forti ac libenti animo perferentibus, Dionysius annum agens supra centesimum, cum reliquis securi percutitur septimo idus octobris. De quo illud memoriae proditum est, abscissum suum caput sustulisse, et progressum ad duo milita passuum in manibus gestasse. Libros scripsit admirabiles, ac plane cœlestes, de divinis nominibus, de cœlesti et ecclesiastica hierarchia, de mystica theologia, et alios quosdam.
   ITAQUE et baptizatus est ab Apostolo, et Atheniensium ecclesiae praefectus. Qui cum postea Romam venisset, a Clemente Pontifice missus est in Galliam praedicandi Evangelii causa. Quem Lutetiam usque Parisiorum Rusticus presbyter, et Eleutherius diaconus prosecuti sunt : ubi a Fescennio praefecto, quod multos ad christianam religionem convertisset, ipse cum sociis virgis caesus est : cumque in praedicatione christianae fidei constantissime perseveraret, in craticulam subjecto igne injicitur, multisque praeterea suppliciis una cum sociis cruciatur.
   Denys était d’Athènes, et l’un des juges de l’Aréopage. Son instruction était complète en tout genre de science. Encore païen, on raconte que témoin de la miraculeuse éclipse de soleil arrivée le jour où fut crucifié le Seigneur, il s’écria : Ou le Dieu de la nature souffre, ou le système du monde se détruit. Paul étant donc venu à Athènes, et ayant rendu compte de la doctrine qu’il prêchait dans l’Aréopage où on l’avait conduit, Denys et beaucoup d’autres crurent au Christ dont l’Apôtre annonçait la résurrection comme prémices de celle de tous les morts.
   Saint Paul le baptisa et lui remit le gouvernement de l’église d’Athènes. Venu plus tard à Rome, il reçut du Pontife Clément la mission d’aller prêcher l’Évangile en Gaule et pénétra jusqu’à Lutèce, ville des Parisiens, en la compagnie du prêtre Rustique et du diacre Eleuthère. Il y convertit beaucoup de monde à la religion chrétienne, en suite de quoi le préfet Fescennius le fit battre de verges avec ses compagnons. Sa constance à prêcher la foi n’en étant nullement ébranlée, ils passèrent ensemble par le supplice du gril ardent et beaucoup d’autres.
   Mais comme ils affrontaient avec courage et joie tous ces tourments, Denys, âgé de cent un ans, fut avec les autres frappé de la hache le sept des ides d’octobre. On rapporte de lui que prenant dans ses mains sa tête tranchée, il la porta l’espace de deux milles. Il a écrit des livres admirables et tout célestes, sur les Noms divins, la Hiérarchie céleste, la Hiérarchie ecclésiastique, la Théologie mystique, et quelques autres.
   Honneur à vous en ce jour de victoire ! honneur au Docteur des nations qui vous reçoit comme sa très noble conquête au seuil de l’éternité ! Quel ne fut pas, dès la première heure, l’élan de votre âme vers ce Dieu inconnu [Act XVII, 23.] que l’Apôtre découvrait enfin aux longues aspirations de votre riche et droite nature ! Aux ténèbres du polythéisme, aux doutes de la philosophie, aux trop vagues lueurs de confuses traditions succédait subitement la lumière, et son triomphe était complet. Platon, devenu en vous chrétien, voyait s’élargir ses horizons, se rectifier ses formules, et leur magnificence devenir le digne vêtement de la vérité. Lui aussi se faisait apôtre : la distinction du grec et du barbare, loi du vieux monde, s’effaçait pour lui dans l’origine commune assignée par Paul à tous les peuples [Ibid. 26.]; tandis qu’esclaves et libres s’embrassaient, aux regards de sa foi, dans cette noblesse qui fait du genre humain la race de Dieu [Ibid. 29.], la charité, qui débordait en son cœur, n’y laissait plus que l’immense pitié de Dieu lui-même pour les longs siècles de l’ignorance où l’humanité s’était vue plongée [Act. XVII, 3o.].
   Ainsi dans votre zèle, vous prêtant au souffle de l’Esprit comme la nuée chargée des bénédictions du Seigneur [Isai. LX, 8.], apportiez-vous la fertilité jusqu’aux terres de l’extrême Occident ; ainsi, père de notre patrie, nos pères apprenaient ils de vous à chercher Dieu, à le trouver, à vivre en lui [Act. XVII, 27-28.] ; ainsi notre lointaine Église n’avait-elle point à jalouser les premières, bâties sur le fondement des Prophètes et des Apôtres [Eph. II, 20.]. O pierre de choix, bonne aux fondations [Isai. XXVIII, 16.], si intimement unie à la pierre d’angle que toute construction qu’elle porte s’élève en un temple saint du Seigneur : nous aussi, bâtis sur vous, nous sommes par vous la maison de Dieu [Eph. II, 20-22.].
   O Denys, réveillez en nous les germes divins. Rendez Paris et la France à leurs traditions, oubliées dans la fièvre du lucre et des plaisirs. Ramenez Athènes à la communion du vicaire du Christ, indispensable condition de l’union au Seigneur. À toute église sous le ciel obtenez les pasteurs dont vous traciez le portrait dans ces lignes, en révélant ce que vous étiez vous-même : « Par la sainte dilection qui nous entraîne vers lui, Jésus calme la tempête des soucis dissipants, et rappelant nos âmes à l’unité de la vie divine, nous confirme dans la fécondité permanente de ce noble ministère. Bientôt, par l’exercice des fonctions sacrées, nous approchons des anges, essayant de nous placer comme eux dans un état fixe d’immuable sainteté. De là, jetant le regard sur la divine splendeur de Jésus béni, et enrichis de la science profonde des contemplations mystiques, nous pouvons être consacrés et consacrer à notre tour, recevoir la lumière et la communiquer, devenir parfaits et mener les autres à la perfection [Dionys. De eccl hier. I, I.]. »
   LE X OCTOBRE. SAINT FRANÇOIS DE BORGIA, CONFESSEUR.
   Vanité des vanités, tout n’est que vanité [Ecclc. I, 1.] ! Il n’eut besoin d’aucun discours pour s’en convaincre, le descendant des rois célébré en ce jour, lorsqu’à l’ouverture du cercueil où l’on disait qu’était endormi ce que l’Espagne renfermait de jeunesse et de grâces, la mort lui révéla soudain ses réalités. Beautés de tous les temps, la mort seule ne meurt pas ; sinistre importune qui s’invite de vos danses et de vos plaisirs, elle assiste à tous les triomphes, elle entend les serments qui se disent éternels. Combien vite elle saura disperser vos adorateurs ! Quelques années, sinon quelques jours, peut-être moins, séparent vos parfums d’emprunt de la pourriture de la tombe.
   « Assez des vains fantômes ; assez servi les rois mortels ; éveille-toi, mon âme. » C’est la réponse de François de Borgia aux enseignements du trépas. L’ami de Charles-Quint, le grand seigneur dont la noblesse, la fortune, les brillantes qualités ne sont dépassées par aucun, abandonne dès qu’il peut la cour. Ignace, l’ancien soldat du siège de Pampelune, voit le vice-roi de Catalogne se jeter à ses pieds, lui demandant de le protéger contre les honneurs qui le poursuivent jusque sous le pauvre habit de jésuite où il a mis sa gloire.
   L’Église emploie les lignes suivantes à raconter sa vie.
   Franciscus Gandiae dux quartus, Joanne Borgia et Joanna Aragonia Ferdinandi Catholici nepte genitus, post puerilem œtatem inter domesticos mira innocentia et pietate transactam, in aula primum Caroli Quinti Caesaris, mox in Catalauniae administratione admirabilior fuit christianae virtutis et vitae austerioris exemplis. Ad Granatense sepulchrum Isabellam imperatricem cum detulisset, in ejus vultu foede commutato, mortalium omnium caducitatem relegens, voto se adstrinxit, rebus omnibus, cum primum liceret, abjectis, regum Regi unice inserviendi. Inde tantum virtutis incrementum fecit, ut inter negotiorum turbas religiosae perfectionis simili imam imaginent referens, miraculum principum appellaretur.
   François, quatrième duc de Gandie, naquit de Jean de Borgia et de Jeanne d’Aragon, petite-fille de Ferdinand le Catholique. Admirable avait été parmi les siens l’innocence et la piété de son enfance ; plus admirable fut-il encore dans les exemples de vertu chrétienne et d’austérité qu’il donna par la suite, à la cour d’abord de l’empereur Charles-Quint, plus tard comme vice-roi de Catalogne. Ayant dû conduire le corps de l’impératrice Isabelle à Grenade pour l’y remettre aux sépultures royales, l’affreux changement des traits de la défunte le pénétra tellement de la fragilité de ce qui doit mourir, qu’il s’engagea par vœu à laisser tout dès qu’il le pourrait pour servir uniquement le Roi des rois. Si grands furent dès lors ses progrès, qu’il retraçait au milieu du tourbillon des affaires une très fidèle image de la perfection religieuse, et qu’on l’appelait la merveille des princes.
   MORTUA Eleonora de Castro conjuge, ingressus est Societatem Jesu, ut in ea lateret securius, et praecluderet dignitatibus aditum, interposita voti religione : dignus, quem et viri principes complures in amplectendo severiori instituto fuerint secuti, et Carolus Quintus ipse in abdicando imperio hortatorem sibi, aut ducem exstitisse non diffiteretur. In eo arctioris vitae studio Franciscus jejuniis, catenis ferreis, asperrimo cilicio, cruentis longisque verberationibus, somno brevissimo, corpus ad extremam usque maciem redegit : nullis praeterea parcens laboribus ad sui victoriam et ad salutem animarum. Tot itaque instructus virtutibus, a sancto Ignatio primum Generalis Commissarius in Hispaniis, nec multo post Praepositus Generalis tertius a Societate universa, licet invitus, eligitur. Quo in munere principibus ac Summis Pontificibus prudentia ac morum sanctitate apprime carus, praeter complura vel condita vel aucta ubique domicilia, socios in regnum Poloniae, in insulas Oceani, in Mexicanam et Peruanam provincias invexit : missis quoque in alias regiones apostolicis viris, qui praedicatione, sudoribus, sanguine, fidem catholicam Romanam propagarunt.
   À la mort d’Éléonore de Castro son épouse, il entra dans la Compagnie de Jésus. Son but était de s’y cacher plus sûrement, et de se fermer la route aux dignités par le vœu qu’on y fait à l’encontre. Nombre de personnages princiers s’honorèrent de marcher après lui sur le chemin du renoncement, et Charles-Quint lui-même ne fit pas difficulté de reconnaître que c’étaient son exemple et ses conseils qui l’avaient porté à abdiquer l’empire. Tel était le zèle de François dans la voie étroite, que ses jeûnes, l’usage qu’il s’imposait des chaînes de fer et du plus rude cilice, ses sanglantes et longues flagellations, ses privations de sommeil réduisirent à la dernière maigreur son corps ; ce pendant qu’il n’épargnait aucun labeur pour se vaincre lui-même et sauver les âmes. Tant de vertu porta saint Ignace à le nommer son vicaire général pour l’Espagne, et peu après la Compagnie entière l’élisait pour troisième Général malgré ses résistances. Sa prudence, sa sainteté le rendirent particulièrement cher en cette charge aux Souverains Pontifes et aux princes. Beaucoup de maisons furent augmentées ou fondées par lui en tous lieux ; il introduisit la Compagnie en Pologne, dans les îles de l’Océan, au Mexique, au Pérou ; il envoya en d’autres contrées des missionnaires dont la prédication, les sueurs, le sang propagèrent la foi catholique romaine.
   De se ita demisse sentiebat, ut peccatoris nomen sibi proprium faceret. Romanam purpuram, a Summis Pontificibus sæpius oblatam, invicta humilitatis constantia recusavit. Verrere sordes, emendicare victum ostiatim, ægris ministrare in nosocomiis, mundi ac sui contemptor, in deliciis habuit. Singulis diebus multas continenter horas, frequenter octo, quandoque decem dabat cœlestium contemplationi. Centies quotidie de genu Deum adorabat. Numquam a sacrificando abstinuit, prodebatque sese divinus, quo æstuabat, ardor, ejus vultu sacram Hostiam offerentis, aut concionantis interdum radiante. Sanctissimum Christi corpus in Eucharistia latens, ubi asservaretur, instinctu cœlesti sentiebat. Cardinali Alexandrino, ad conjungendos contra Turcas christianos principes, legato comes additus a beato Pio Quinto, arduum iter, fractis jam pene viribus, suscepit ex obedientia, in qua et vitæ cursum Romæ, ut optarat, feliciter consummavit, anno ætatis suæ sexagesimo secundo, salutis vero millesimo quingentesimo septuagesimo secundo. A sancta Teresia, quæ ejus utebatur consiliis, vir sanctus, a Gregorio Decimo tertio fidelis administer appellatus ; demum a Clemente Decimo, pluribus magnisque clarus miraculis, in Sanctorum numerum est adscriptus.
   Si humbles étaient ses sentiments de lui-même, qu’il se nommait le pécheur. Souvent la pourpre romaine lui fut offerte par les Souverains Pontifes ; son invincible humilité la refusa toujours. Balayer les ordures, mendier de porte en porte, servir les malades dans les hôpitaux, étaient les délices de ce contempteur du monde et de lui-même. Chaque jour, il donnait de nombreuses heures ininterrompues, souvent huit, quelquefois dix, à la contemplation des choses célestes. Cent fois le jour, il fléchissait le genou, adorant Dieu. Jamais il n’omit de célébrer le saint Sacrifice, et l’ardeur divine qui l’embrasait se trahissait alors sur son visage ; parfois, quand il offrait la divine Hostie ou quand il prêchait, on le voyait entouré de rayons. Un instinct du ciel lui révélait les lieux où l’on gardait le très saint corps du Christ caché dans l’Eucharistie. Saint Pie V l’ayant donné comme compagnon au cardinal Alexandrini dans la légation qui avait pour but d’unir les princes chrétiens contre les Turcs, il entreprit par obéissance ce pénible voyage, les forces déjà presque épuisées ; ce fut ainsi que, dans l’obéissance, et pourtant selon son désir à Rome où il était de retour, il acheva heureusement la course de la vie, dans la soixante-deuxième année de son âge, l’an du salut mil cinq cent soixante-douze. Sainte Thérèse qui recourait à ses conseils l’appelait un saint, Grégoire XIII un serviteur fidèle. Clément X, à la suite de ses grands et nombreux miracles, l’inscrivit parmi les Saints.
   « Seigneur Jésus-Christ, modèle de l’humilité véritable et sa récompense ; en la manière que vous avez fait du bienheureux François votre imitateur glorieux dans le mépris des honneurs de la terre, nous vous en supplions, faites que vous imitant nous-mêmes, nous partagions sa gloire [Collecte du jour.]. » C’est la prière que l’Église présente sous vos auspices à l’Époux. Elle sait que, toujours grand près de Dieu, le crédit des Saints l’est surtout pour obtenir à leurs dévots clients la grâce des vertus qu’ils ont plus spécialement pratiquées.
   Combien précieuse apparaît en vous cette prérogative, ô François, puisqu’elle s’exerce dans le domaine de la vertu qui attire toute grâce ici-bas, comme elle assure toute grandeur au ciel ! Depuis que l’orgueil précipita Lucifer aux abîmes et que les abaissements du Fils de l’homme ont amené son exaltation par delà les deux [Philipp. II, 6, 11.], l’humilité, quoi qu’on ait dit dans nos temps, n’a rien perdu de sa valeur inestimable ; elle reste l’indispensable fondement de tout édifice spirituel ou social aspirant à la durée, la base sans laquelle nulles autres vertus, fût-ce leur reine à toutes, la divine charité, ne sauraient subsister un jour. Donc, ô François, obtenez-nous d’être humbles ; pénétrez-nous de la vanité des honneurs du monde et de ses faux plaisirs. Puisse la sainte Compagnie dont vous sûtes, après Ignace même, augmenter encore le prix pour l’Église, garder chèrement cet esprit qui fut vôtre, afin de grandir toujours dans l’estime du ciel et la reconnaissance de la terre.
   LE XIII OCTOBRE. SAINT Édouard LE CONFESSEUR, ROI D’ANGLETERRE.
   Saluons le lis que porte à son sommet l’antique branche des rois de Westsex ! Les temps ont marché depuis ce sixième siècle où le païen Cerdik et les autres chefs de bandes, venus comme lui de la mer du Nord, jonchaient de ruines le sol de l’île des Saints. Leur mission de colère accomplie, les Anglo-Saxons furent des instruments de grâce pour la terre qu’ils avaient conquise. Baptisés par Rome, comme auparavant les Bretons qu’ils venaient de châtier, ils oublièrent moins qu’eux d’où leur venait le salut ; une éclosion de sainteté nouvelle marqua les complaisances que le ciel prenait derechef en Albion, pour la fidélité dont princes et peuples de l’heptarchie ne cessèrent point d’entourer le Siège de Pierre. L’an 800 du Seigneur, Egbert, descendant de Cerdik, visitait en pèlerin la Ville éternelle, lorsqu’une députation des West-Saxons lui offrit la couronne à ce tombeau du Prince des Apôtres au pied duquel, à l’heure même, Charlemagne restaurait l’empire. Comme Egbert devait ramener sous un sceptre unique la puissance des sept royaumes, ainsi Édouard, son dernier successeur, en résume aujourd’hui les gloires saintes.
   Neveu du Martyr du même nom, Édouard s’est vu attribuer devant les hommes et devant Dieu le beau titre de Confesseur. L’Église, dans le récit de sa vie, relève avant tout les vertus qui lui méritèrent une appellation si glorieuse ; on ne doit pas négliger toutefois de saluer dans son règne de vingt-quatre ans l’un des plus fortunés que l’Angleterre ait connus. Alfred le Grand n’eut point de plus illustre imitateur. Les Danois, si longtemps maîtres, soumis au dedans pour toujours, au dehors contenus par la fière attitude du prince ; Macbeth, l’usurpateur du trône d’Écosse, vaincu dans une campagne que Shakespeare a immortalisée ; et ces lois d’Édouard restées jusqu’à nos temps l’une des bases du droit britannique ; et sa munificence pour toutes les nobles entreprises, dans le même temps qu’il trouvait le secret de réduire les charges de son peuple : tout montre assez que le plus suave parfum des vertus qui firent de lui l’intime de Jean le bien-aimé, n’a rien d’incompatible en histoire avec la grandeur des rois.
   Voici les lignes que lui consacre l’Église
   EDUARDUS, cognomento Confessor, nepos sancti Eduardi Regis et Martyris, Anglo-Saxonum regum ultimus, quem futurum regem Brithualdo viro sanctissimo in mentis excessu Dominus demonstravit, decennis a Danis Angliam vastantibus quaesitus ad necem, exsulare cogitur apud avunculum, Normanniae ducem ubi in mediis vitiorum illecebris talem se exhibuit integritate vitae, morumque innocentia, ut omnibus admirationi esset. Eluxit in eo vel tum mira pietas in Deum ac res divinas, fuitque ingenio mitissimo, atque ab omni dominandi cupiditate alieno. Cujus ea vox fertur, Malle se regno carere, quod sine caede et sanguine obtineri non possit.
   Édouard, surnommé le Confesseur, était le neveu du saint roi Édouard le Martyr, et il fut le dernier roi des Anglo-Saxons. Le Seigneur avait révélé dans une extase sa future royauté à un saint personnage du nom de Brithuald. Cependant les Danois qui dévastaient l’Angleterre le cherchant pour le faire mourir, il fut dès sa dixième année contraint de s’exiler à la cour du duc de Normandie, son oncle. Telles y parurent, au milieu de toutes les amorces des passions, l’intégrité de sa vie, l’innocence de ses mœurs, qu’il faisait l’admiration générale. On voyait dès lors éclater en lui l’extraordinaire piété qui l’attirait vers Dieu et les choses divines. D’une nature très douce, sans nulle ambition de dominer, on rapporte de lui cette parole : J’aime mieux ne régner jamais, que de recouvrer mon royaume par la violence et l’effusion du sang.
   EXSTINCTIS mox tyrannis, qui fratribus suis vitam et regnum eripuerant, revocatur in patriam : ubi summis omnium votis et gratulatione regno potitus, ad hostilium irarum delenda vestigia totum se convertit, a sacris exorsus ac Divorum templis : quorum alia a fundamentis erexit, ana refecit, auxitque reditibus ac privilegiis ; in eam curam potissimum intentus, ut refloresceret collapsa religio. Ab aulae proceribus compulsum ad nuptias, constans est assertio scriptorum, cum virgine sponsa virginitatem in matrimonio servasse. Tantus in eo fuit in Christum amor et fi-des, ut ilium aliquando inter Missarum solemnia videre meruerit blando vultu et divina luce fulgentem. Ob profusam caritatem, orphanorum et egenorum pater passim dicebatur, numquam laetior, quam cum regios thesauros exhausisset in pauperes.
   Mais les tyrans qui avaient enlevé la vie et le trône à ses frères étant morts, il fut rappelé dans sa patrie et couronné au milieu des acclamations et de l’allégresse universelle. Tous ses soins se tournèrent à effacer les traces des fureurs de l’ennemi, en commençant par la religion et les églises, réparant les unes, en élevant de nouvelles, les dotant de revenus et de privilèges ; car son premier souci était de voir refleurir le culte de Dieu qui avait grandement souffert. C’est l’affirmation de tous les auteurs que, contraint par les seigneurs de sa cour au mariage, il y garda la virginité avec son épouse, vierge comme lui. Tels étaient son amour et sa foi dans le Christ, qu’il mérita de le voir au saint Sacrifice lui souriant et resplendissant d’un éclat divin. On l’appelait communément le père des orphelins et des malheureux ; car sa charité était si grande, qu’on ne le voyait jamais plus heureux que lorsqu’il avait épuisé le trésor royal pour les pauvres.
   PROPHETAE dono illustris, de Angliae futuro statu multa cœlitus praevidit : et illud in primis memorabile quod Sweyni Danorum regis in mare demersi mortem, dum Angliam invadendi animo classem conscenderet, eodem quo accidit momento, divinitus intellexit. Johannem Evangelistam mirifice coluit, nihil cuiquam, quod ejus nomine peteretur, negare solitus. Cui olim sub lacera veste suo nomine stipem roganti, cum nummi deessent, detractum ex digito annulum porrexit, quem Divus non ita multo post Edouardo remisit, una cum nuntio secuturae mortis. Quare rex, indictis pro se precibus, ipso ab Evangelista praedito die, piissime obiit nonis videlicet januarii, anno salutis millesimo sexagesimo sexto. Quem, sequenti saeculo, Alexander Papa Tertius miraculis clarum Sanctorum fastis adscripsit. At ejus memoriam Innocentius Undecimus Officio publico per universam Ecclesiam eo die celebrari praecepit, quo annis ab obitu sex et triginta translatum ejus corpus incorruptum, et suavem spirans odorem, repertum est.
   Il fut illustré du don de prophétie, et reçut des lumières d’en haut touchant l’avenir de son pays ; fait remarquable entre autres : il connut surnaturellement, à l’instant même qu’elle arriva, la mort de Suénon, roi de Danemark, englouti dans les flots comme il s’embarquait pour envahir l’Angleterre. Fervent dévot de saint Jean l’Évangéliste, il avait la coutume de ne jamais refuser ce qu’on lui demandait en son nom ; comme donc, un jour, l’Apôtre lui-même, sous l’apparence d’un mendiant en haillons, lui demandait l’aumône, le roi, n’ayant pas d’argent, tira du doigt son anneau et l’offrit au Saint, qui peu après le retourna à Édouard avec l’annonce de sa mort prochaine. Le roi, prescrivant à sa propre intention des prières, mourut en effet très pieusement au jour prédit par l’Évangéliste, à savoir les nones de janvier de l’an du salut mil soixante-six. La gloire des miracles entoura sa tombe, et dans le siècle suivant, Alexandre III l’inscrivit parmi les Saints. Toutefois le culte de sa mémoire dans l’Église universelle a été, quant à l’Office public, fixé par Innocent XI au présent jour ; c’est celui où son corps, levé du tombeau après trente-six ans, fut trouvé sans corruption et répandant une suave odeur.
   Vous représentez au Cycle sacré le peuple en qui Grégoire le Grand prévit l’émule des Anges ; tant de saints rois, d’illustres vierges, de grands évoques et de grands moines, qui furent sa gloire, forment aujourd’hui votre cour brillante. Où sont les insensés [Sap. III, 2.] pour lesquels, avec vous, votre race a semblé mourir ? C’est du ciel que doit se juger l’histoire. Tandis que vous et les vôtres y régirez toujours, jugeant les nations et dominant les peuples [Ibid.] ; les dynasties de vos successeurs d’ici-bas, jalousant l’Église, appelant de longue date le schisme et l’hérésie, se sont éteintes l’une après l’autre, stérilisées par la colère de Dieu, dans ces vaines renommées dont le livre de vie ne garde nulle trace. Combien meilleurs et plus durables apparaissent, ô Édouard, les fruits de votre virginité sainte ! Apprenez-nous à voir dans le monde présent la préparation d’un autre qui ne doit pas finir, à n’estimer les événements humains qu’en raison de leurs résultats éternels. Des yeux de l’âme, notre culte vous cherche et vous trouve en votre royale abbaye de Westminster ; c’est de là que par avance nous aimons à vous contempler montant dans la gloire, au redoutable jour qui verra près de vous tant de fausses grandeurs manifester leur honte et leur néant. Bénissez-nous, prosternés de cœur à ce tombeau dont l’hérésie inquiète prétend vainement écarter la prière. Offrez à Dieu les supplications qui montent de tous les points du monde, à cette heure, pour les brebis errantes que la voix du pasteur rappelle si instamment en nos jours à l’unique bercail [JOHAN. X, 16.].
   LE XIV OCTOBRE. SAINT CALLISTE Ier, PAPE ET MARTYR.
   Celui-là fut un signe de contradiction dans Israël [LUC. II, 34.]. Autour de lui ou contre lui se groupèrent de son temps les baptisés ; or, l’émoi qu’excitait son nom il y a seize cents ans n’apparut pas moindre, lorsqu’au milieu du siècle qui finit, la découverte d’un livre fameux offrit aux sectaires de nos jours l’occasion de se compter comme ceux d’autrefois contre Calliste et l’Église. PHILOSOPHUMENA ou réfutation des hérésies : c’était le titre du livre, qui remontait par sa date décomposition au troisième siècle de notre ère ; Calliste, dont on présentait le caractère et la vie sous les plus sombres couleurs, y était rangé parmi les pires corrupteurs de la doctrine.
   Au IIIe siècle cependant, l’auteur des Philosophumena s’attaquant au Pontife qu’il eût voulu supplanter, dressant dans Rome, comme il l’avoue, chaire contre chaire, ne fit qu’afficher devant l’Église sa propre honte, en prenant place lui-même parmi les dissidents dont son ouvrage se donnait comme la réfutation et l’histoire. Le nom de ce premier des antipapes ne devait pas arriver jusqu’à nous ; mais, suprême châtiment ! dédaignée des contemporains, l’œuvre de sa plume envieuse viendrait à l’heure voulue réveiller l’attention endormie de la lointaine postérité ; l’impartiale critique des derniers âges, écartant les insinuations, mais retenant les faits apportés par l’accusateur, les apprécierait à la lumière des multiples données de la science, et dégagerait de ses perfidies les éléments de la glorification la plus inattendue pour son rival détesté. Ainsi, une fois de plus, l’iniquité se serait menti à elle-même [Psalm. XXVI, 12.] ; ainsi se vérifierait la parole de l’Évangile du jour : Il n’y a rien de caché qui ne se découvre enfin, rien de secret qui ne doive être connu [Matth. X, 26.].
   Écoutons le plus grand des archéologues chrétiens ; l’enthousiasme s’empare de son intelligence si sûre, si réservée, à tant de lumière jaillissant d’une telle source. « Tout cela, s’écrie le Commandeur de Rossi dans l’étude de l’odieux document, tout cela me fait clairement voir pourquoi l’accusateur dit de Calliste avec ironie qu’il fut réputé le très admirable ; pourquoi, lorsque toute connaissance des actes de celui-ci était perdue, son nom pourtant est venu jusqu’à nous si grand et si vénéré ; pourquoi dans les siècles troisième et quatrième, où la mémoire de son gouvernement était fraîche encore, il fut plus honoré qu’aucun de ses prédécesseurs ou successeurs de l’âge des persécutions. Calliste régit l’Église quand elle était à l’apogée du premier stade de sa course divine, et s’acheminait à de nouveaux et plus grands triomphes. La foi chrétienne, embrassée d’abord par chaque croyant en son nom propre, était devenue la foi des familles, et les pères en faisaient profession pour eux et pour leurs enfants. Ces familles formaient la presque majorité déjà dans chaque ville ; la religion du Christ était à la veille de devenir la religion publique du peuple et de l’empire. Que de problèmes nouveaux de droit social chrétien, de droit ecclésiastique, de discipline morale, ne surgissaient pas tous les jours dans le champ de l’Église, étant donnée sa grande situation de l’heure présente, étant donné l’avenir encore plus grand qui s’ouvrait devant elle ! Calliste résolut ces doutes ; il régla les jugements relatifs à la déposition des clercs, prit les mesures qui s’imposaient pour ne pas détourner les catéchumènes du baptême, les pécheurs de la pénitence ; il définit la notion de l’Église que le génie d’Augustin devait développer plus tard [Quo referendum aiebat Apostoli verbum : Tu quis es qui judices servum alienum ? Atque etiam lolii parabolam, Sinite zizania crescere cum tritico, id est, sinite peccatores in Ecclesia manere. Dicebat etiam Ecclesiae instar arcam Noe fuisse, qua canes, lupi, corvi, aliaque omnia pura et impura animantia comprehendebantur ; oportere autem item esse de Ecclesia. PHILOSOPHUMENA, Lib IX, de Callisto.]. En face des lois civiles, il affirma le droit de la conscience chrétienne et celui de l’Église touchant le mariage de ses fidèles. Il ne connut esclaves ni libres, grands ou petits, nobles ou plébéiens dans la fraternité évangélique qui minait les bases de la société romaine et adoucissait l’inhumanité des mœurs. Et c’est pourquoi son nom est grand jusqu’à nos jours ; et c’est pourquoi la voix des jaloux ou de ceux qui mesuraient les temps à l’étroitesse de leur esprit superbe, fut étouffée sous le cri de l’admiration et méprisée [De Rossi, Bullettino, 1866, N. 1, 2, 5, 6.]. »
   L’espace nous manque pour faire suivre des développements qu’il comporterait cet exposé magistral. On sait comment, à l’heure où Cécile vierge et martyre céda aux Pontifes le lieu primitif de son repos dans la mort, Calliste, alors diacre de Zéphyrin, disposa l’hypogée des Caecilii pour ses destinées nouvelles. Auguste crypte en laquelle, pour la première fois, l’État reconnut à l’Église son droit de posséder sur terre ; sanctuaire autant que nécropole, où jusqu’au triomphe de la Croix Rome chrétienne accumula pour le lourde la résurrection ses trésors. Jugé le plus digne de rappeler tant de gloires, le nom donné à ce Cimetière par excellence fut celui de notre grand Pontife martyr, bien que la Providence eût arrêté que lui-même n’y reposerait jamais. Sous le règne bienveillant d’Alexandre Sévère, il perdit la vie au quartier du Transtévère, dans une sédition des païens contre lui. La cause en fut sans doute l’acquisition qu’il avait faite de la fameuse Taberna meritoria du sol de laquelle, au temps d’Auguste, une fontaine d’huile avait jailli et coulé tout un jour. Le Pontife érigea ce lieu en église, et le dédia à la Mère du Sauveur ; c’est la basilique de Sainte-Marie au delà du Tibre. La propriété en fut disputée à Calliste, et la cause déférée à l’empereur, qui décida pour les chrétiens [Lamprid. in Alex. Severo, C XIX.], La mort violente de Calliste semble une vengeance des adversaires, et elle eut lieu tout près de l’édifice que sa fermeté avait conservé à l’Église. Les séditieux le précipitèrent dans un puits, que l’on voit encore dans l’église de Saint-Calliste, à quelques pas seulement de la basilique Transtibérine. La sédition ne permit pas de transporter le corps du martyr sur la voie Appienne ; on le déposa dans un cimetière déjà ouvert sur la voie Aurélia, où sa sépulture donna origine à un nouveau centre historique de Rome souterraine [Histoire de sainte Cécile, 1849, p. 5 ; Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers siècles, 1874, p. 424.].
   Voici la brève notice rédigée dans un temps où l’histoire de Calliste était moins connue qu’elle ne l’est de nos jours.
   CALLISTUS Romanus praefuit Ecclesiae Antonino Heliogabalo imperatore. Constituit quatuor anni tempora, quibus jejunium ex apostolica traditione acceptum ab omnibus servaretur. Aedificavit basilicam sanctae Mari trans Tiberim, et in via Appia vetus coemeterium ampliavit, in quo multi sancti Sacerdotes et Martyres sepulti sunt : unde ab eo Callisti coemeterium appellatur.
   Calliste, né à Rome, gouverna l’Église au temps de l’empereur Antonin Héliogabâle. Il établit les Quatre-Temps, ordonnant que le jeûne dont la tradition venait des Apôtres y serait observé par tous. Il construisit la basilique de Sainte-Marie au delà du Tibre, et agrandit sur la voie Appienne un ancien cimetière où grand nombre de saints Pontifes et de Martyrs furent ensevelis ; on l’appela de lui le cimetière de Calliste.
   EJUSDEM pietatis fuit, E quod beati Calepodii Presbyteri et Martyris corpus jactatum in Tiberim conquiri diligenter curavit, et inventum honorifice sepelivit. Palmatium consulari, Simplicium senatoria dignitate illustres, Felicem et Blandam, qui deinde omnes martyrium subiere, cum baptismo lustrasset, missus est in carcerem, ubi Privatum militem, ulceribus plenum, admirabiliter sanitati restitutum, Christo adjunxit : pro quo idem, recens adhuc a fide suscepta, plumbatis usque ad mortem caesus occubuit.
   Le corps du bienheureux Calépodius Prêtre et Martyr avant été jeté au Tibre, il le fit dans sa piété rechercher avec grand soin, et, l’ayant trouvé, l’ensevelit avec honneur. Le consulaire Palmatius, le sénateur Simplicius, Félix et Blanda, tous ensuite Martyrs, reçurent de lui le baptême. Mis en prison pour ce motif, il y gagna à Jésus-Christ le soldat Privatus, en le guérissant par un miracle des ulcères qui le couvraient ; Privatus venait à peine d’embrasser la foi, qu’il mourait pour elle sous les fouets armés de plomb.
   SEDIT Callistus annos quinque, mensem unum, dies duodecim. Ordinationibus quinque mense decembri, creavit presbyteros sexdecim, diaconos quatuor, episcopos octo. Post longam famem crebrasque verberationes, praeceps jactus in puteum, atque ita martyrio coronatus sub Alexandro imperatore, illatus est in cœmeterium Calepodii, via Aurelia, tertio ab Urbe lapide, pridie idus octobris. Ejus postmodum corpus in basilicam sanctae Maria trans Tiberim, ab ipso aedificatam, delatum, sub ara majori, maxima veneratione colitur.
   Calliste avait siégé cinq ans, un mois et douze jours. En cinq ordinations au mois de décembre, il avait créé seize prêtres, quatre diacres, huit évêques Soumis au supplice de la faim, à des flagellations répétées, il fut enfin précipité dans un puits et couronné ainsi du martyre sous l’empereur Alexandre Sévère. On le transporta au cimetière de Calépodius, au troisième mille sur la voie Aurélia. C’était la veille des ides d’octobre. Son corps fut par la suite ramené dans la basilique de Sainte-Marie au delà du Tibre, qu’il avait bâtie, et placé sous l’autel majeur où on l’entoure d’une grande vénération.
   L’Esprit-Saint, qui garde l’Église, vous prépara comme un auxiliaire d’élite dans la souffrance et l’humiliation. Vous naquîtes esclave ; la fourberie judaïque sema de bonne heure les embûches sous vos pas ; jeune encore, les mines de Sardaigne comptaient en vous un forçat déplus, mais c’était pour le Seigneur. Serf de la peine, comme disait l’ancienne Rome, vous ne l’étiez plus de votre ancien maître ; et délivré des mines à l’heure marquée par Celui qui conduit les événements au gré de sa providence, le titre de Confesseur, en vous ennoblissant pour jamais, vous recommandait à l’attention maternelle de l’Église.
   Tels apparurent dès lors votre mérite et vos vertus, qu’inaugurant le plus long pontificat de l’époque des martyrs, Zéphyrin vous choisit pour le conseiller, l’appui, le suppléant de sa vieillesse ; en attendant que l’Église, suffisamment instruite par l’expérience de ces dix-huit années, vous élût à son tour comme pasteur suprême.
   Combien grande vous la laissez aujourd’hui, cette noble Épouse du Fils de Dieu ! Toute la noblesse des anciens âges, toute la valeur morale, tout l’essor intellectuel de l’humanité apparaissent concentrés en elle à cette heure. Où sont les mépris de jadis, les calomnies d’antan ? Le monde n’ignore plus qu’il a devant lui la reine de l’avenir ; l’atrocité des persécutions que l’État païen lui réserve encore viendra de cette conviction qu’il s’agit pour lui de la lutte, et d’une lutte désespérée, pour la vie. Aussi hésite-t-il, et semble-t-il plutôt vouloir aujourd’hui transiger avec les chrétiens.
   Vous fûtes l’initiateur des voies nouvelles, pleines de péril comme de grandeur, où entrait l’Église. De l’absolu et brutal Non licet esse vos [Il ne vous est pas permis d’être.] des jurisconsultes bourreaux, vous sûtes le premier amener l’empire à reconnaître en quelque chose officiellement les droits de la communauté chrétienne : Cécile assurait par vous à celle-ci la propriété de la tombe, la faculté de se réunir, de se cotiser, pour honorer ses morts ; à Marie, fons olei, et ce fut l’occasion de votre martyre, il vous était donné de consacrer le premier sanctuaire légalement acquis dans Rome aux chrétiens. Or, loin de céder quoi que ce fût des droits de Dieu en pactisant avec César, vous affirmiez dans le même temps à l’encontre de celui-ci, comme nul ne l’avait fait encore, l’indépendance absolue de l’Église concernant cette question du mariage soustraite de par le Christ-roi à la juridiction des pouvoirs civils. D’ores et déjà « ne dirait-on pas une nation dans la nation ? oui ; jusqu’à ce que la nation elle-même ait passé tout entière dans les rangs de ce peuple nouveau [Le Temps pascal, t. II ; Jeudi de la troisième semaine après Pâques.]. »
   Au sein de l’Église, autres soucis, l’ardeur des luttes doctrinales est à son comble et s’est portée sur le premier de nos mystères : Sabellius, condamné pour son audace à déclarer incompatible avec l’unité de Dieu la réelle distinction de la Trinité sainte, laisse le champ libre à l’école qui sépare les augustes personnes au risque de multiplier Dieu même. Puis c’est Montan, dont les disciples, ennemis des théories sabelliennes antérieurement à Sabellius même, escomptent la faveur du premier Siège pour leur système de fausse mystique et de réforme outrée. Mais comme le pilote expérimenté déjoue les écueils, entre les subtilités des dogmatisants, les prétentions des rigoristes, les utopies des politiques, vous dirigiez d’une main dont la sûreté était celle de l’Esprit-Saint lui-même la barque de Pierre à ses immortelles destinées. En la mesure où Satan vous déteste et vous poursuit jusqu’à nos jours, soyez glorifié à jamais ; bénissez en nous vos disciples et vos fils.
   LE XV OCTOBRE. SAINTE THÉRÈSE, VIERGE.
   Encore que l’Église qui règne au ciel et celle qui gémit sur la terre semblent être entièrement séparées, dit pour cette fête l’Évêque de Meaux, il y a néanmoins un lien sacré par lequel elles sont unies. Ce lien, c’est la charité, qui se trouve dans ce lieu d’exil aussi bien que dans la céleste patrie ; qui réjouit les saints qui triomphent, et anime ceux qui combattent ; qui se répandant du ciel en terre, et des anges sur les mortels, fait que la terre devient un ciel, et que les hommes deviennent des anges. Car, ô sainte Jérusalem, heureuse Église des premiers nés, dont les noms sont écrits au ciel, quoique l’Église votre chère sœur, qui vit et combat sur la terre, n’ose pas se comparer à vous, elle ne laisse pas d’assurer qu’un saint amour vous unit ensemble. Il est vrai qu’elle cherche, et que vous possédez ; qu’elle travaille, et que vous vous reposez ; qu’elle espère, et que vous jouissez. Mais parmi tant de différences, par lesquelles vous êtes si fort éloignées, il y a du moins ceci de commun, que ce qu’aiment les esprits bienheureux, c’est ce qu’aiment aussi les hommes mortels. Jésus est leur vie, Jésus est la nôtre ; et parmi leurs chants d’allégresse et nos tristes gémissements, on entend résonner partout ces paroles du sacré Psalmiste : Mon bien est de m’unir à Dieu [Bossuet, Panégyrique de sainte Thérèse.]. »
   Or, ce bien suprême de l’Église de la terre comme de l’Église des cieux, Thérèse, en un temps de ruines, eut mission de le rappeler au monde, des hauteurs du Carmel rendu par elle à sa première beauté. Au sortir de la glaciale nuit des siècles XIV° et XV° une puissance d’irrésistible attrait se dégage des exemples de sa vie, pour lui survivre en ses écrits, entraînant à sa suite les prédestinés sur les pas de l’Époux.
   Ni l’Esprit-Saint pourtant n’ouvrait en Thérèse des voies inconnues ; ni Thérèse surtout, l’humble Thérèse, n’innovait en ses livres. Bien avant elle, l’Apôtre avait dit des chrétiens que leur conversation est dans les cieux [Philip., III, 20.] ; et l’Aréopagite nous livrait sur ce point, lors de son récent passage au Cycle sacré, jusqu’aux formules de l’enseignement du premier âge. Faut-il citer après lui les Ambroise, les Augustin, les Grégoire le Grand, les Grégoire de Nazianze, tant d’autres témoins de toutes les Églises ? On l’a dit et prouvé mieux que nous ne saurions faire : « Aucun état ne fut mieux reconnu par les Pères que celui de l’union parfaite qui s’achève au sommet de la contemplation ; enlisant leurs écrits, on ne peut s’empêcher de remarquer la simplicité avec laquelle ils en traitent ; ils paraissent le regarder comme fréquent, et n’y voient qu’un développement du christianisme dans sa plénitude [La Vie spirituelle et l’oraison d’après la sainte Écrit et la tradit. monast. (Solesmes), ch. XIX.]. »
   En cela comme en tout le reste, la scolastique recueillit leurs données. Elle affirma la doctrine concernant ces sommets de la vie chrétienne, dans les jours mêmes où l’affaiblissement de la foi des peuples ne laissait plus guère à la divine charité son plein essor qu’au fond de quelques cloîtres ignorés. Sous sa forme spéciale, l’enseignement de l’École n’était malheureusement plus accessible à tous ; et, par ailleurs, le caractère anormal de cette époque si étrangement troublée se reflétait jusque chez les mystiques qu’elle possédait encore.
   Alors parut, au royaume catholique, la Vierge d’Avila. Admirablement douée par la grâce et par la nature, elle connut les résistances de celle-ci comme les appels de Dieu, les délais purifiants, les triomphes progressifs de l’amour ; l’Esprit, qui la voulait maîtresse en l’Église, la conduisait par le chemin classique, si l’on peut dire ainsi, des faveurs qu’il réserve aux parfaits. Arrivée donc à la montagne de Dieu, elle fit le relevé des étapes de la route qu’elle avait parcourue, sans autre prétention que d’obéir à qui lui commandait au nom du Seigneur [Vie de la Sainte écrite par elle-même.] ; d’une plume exquise de limpidité, d’abandon, elle raconta les œuvres accomplies pour l’Époux [Livre des Fondations.] ; avec non moins de charmes, elle consigna pour ses filles les leçons de son expérience [Le chemin de la perfection.], décrivit les multiples demeures de ce château de l’âme humaine au centre duquel, pour qui sait l’y trouver, réside en un ciel anticipé la Trinité sainte [Le château intérieur.]. Il n’en fallait pas plus : soustraite aux abstractions spéculatives, rendue à sa sublime simplicité, la Mystique chrétienne attirait de nouveau toute intelligence ; la lumière réveillait l’amour ; et les plus suaves parfums s’exhalaient de toutes parts au jardin de la sainte Église, assainissant la terre, refoulant les miasmes sous lesquels l’hérésie d’alors et sa réforme prétendue menaçaient d’étouffer le monde.
   Thérèse sans doute ne conviait personne à tenter de forcer, aussi présomptueusement qu’inutilement, l’entrée des voies non communes. Mais si l’union passive et infuse reste entièrement dépendante du bon plaisir de Dieu, l’union de conformité effective et active au vouloir divin, sans laquelle la première ne serait qu’illusion, s’offre avec l’aide de la grâce ordinaire à tout homme de bonne volonté. Ceux qui la possèdent « ont obtenu ce qu’ils peuvent souhaiter, dit la Sainte. C’est là l’union que j’ai désirée toute ma vie, que j’ai toujours demandée à Notre-Seigneur ; c’est aussi la plus facile à connaître et la plus assurée [Château intér. V° demeure, ch. III ; édition Bolix.]. »
   Néanmoins elle ajoutait : « Gardez-vous de ces réserves excessives qu’on voit en certaines personnes, et qu’elles prennent pour de l’humilité. Si le roi daignait vous accorder quelque faveur, l’humilité consisterait-elle à l’accueillir par un refus ? Et lorsque le souverain Maître du ciel et de la terre daigne honorer mon âme de sa visite, qu’il vient pour me combler de ses grâces et se réjouir avec moi, ce serait me montrer humble que de ne vouloir ni lui répondre, ni lui tenir compagnie, ni accepter ses dons, mais de m’enfuir de sa présence et de le laisser là tout seul ? En vérité, la plaisante humilité que celle-là ! Voyez dans Jésus-Christ un père, un frère, un maître, un époux, et traitez avec lui selon ces diverses qualités ; lui-même vous apprendra quelle est celle qui peut le satisfaire davantage, et qu’il vous convient de choisir. Ne soyez pas si simples alors que de n’en pas faire usage [Chemin de la perfect. Ch. XXIX.]. »
   Mais, répète-t-on de toutes parts, « cette voie est toute semée d’écueils : une telle s’y est perdue ; celle-ci s’y est égarée ; cette autre qui ne cessait de prier, n’a pu éviter de tomber… – Admirez ici l’inconcevable aveuglement du monde. Il ne s’inquiète point de ces milliers de malheureux qui, entièrement étrangers à la vie d’oraison, vivent dans les plus horribles débordements ; et s’il arrive, par un malheur déplorable sans doute, mais très rare, que les artifices du tentateur séduisent une âme qui fait oraison, on en tire avantage pour inspirer aux autres les plus grandes terreurs et pour les éloigner des pratiques saintes de la vertu. N’est-ce pas être victime de la plus funeste erreur que de croire qu’il faille, pour se garantir du mal, éviter de faire le bien ? Élevez-vous au-dessus de toutes ces craintes. Efforcez-vous de conserver votre conscience toujours pure ; fortifiez-vous dans l’humilité ; foulez aux pieds toutes les choses de la terre ; soyez inébranlables dans la foi de la sainte Église notre mère, et ne doutez pas après cela que vous ne soyez dans le bon chemin [Chemin de la perfect. ch. XXII.]. »
   Il est trop vrai : « lorsqu’une âme ne trouve pas en elle cette foi vigoureuse et que ses transports de dévotion ne contribuent pas à augmenter son attachement pour la sainte Église, elle est dans une voie pleine de périls. L’Esprit de Dieu n’inspire jamais que des choses conformes aux saintes Écritures, et, s’il y avait la plus légère divergence, cette divergence suffirait à elle seule pour prouver d’une manière si évidente l’action du mauvais esprit que, le monde entier m’assurât-il que c’est l’Esprit divin, je ne le croirais pas [Vie, ch. XXV (traduction prise de la filiale et si vivante Histoire de sainte Thérèse, publiée chez les éditeurs Retaux-Bray)]. »
   Mais l’âme évite un tel péril, en interrogeant ceux qui peuvent l’éclairer. « Tout chrétien doit, quand il le peut, rechercher un guide instruit, et le plus éclairé sera le meilleur. Un tel secours est encore plus nécessaire aux personnes d’oraison, et c’est dans les états les plus élevés qu’elles peuvent le moins s’en passer. J’ai toujours aimé les hommes éminents en doctrine. Quelques-uns, j’en conviens, n’auront pas une connaissance expérimentale des voies spirituelles ; mais ils n’en ont point aversion, ils ne les ignorent pas, et à l’aide de l’Écriture sainte, dont ils font une étude constante, ils reconnaissent toujours les véritables marques du bon Esprit. L’esprit de ténèbres redoute singulièrement la science humble et vertueuse ; il sait qu’il sera découvert par elle, et qu’ainsi ses stratagèmes tourneront à sa perte… Seigneur, moi ignorante et inutile, je vous bénis pour ces ministres fidèles qui nous donnent la lumière [Vie, ch. XIII.]. Je n’ai pas plus de science que de vertu ; je n’écris qu’à la dérobée, et encore avec peine : cela m’empêche de filer, et je suis dans une maison pauvre où les occupations ne me manquent pas. Il me suffit d’être femme, et femme si imparfaite, pour que la plume m’échappe des mains [Ibid. X.]. »
   À votre gré, ô Thérèse : délivrez votre âme ; passant plus outre, au souvenir de ce que vous appelez vos infidélités, avec Madeleine arrosez de vos larmes les pieds du Seigneur [Ibid. IX.], reconnaissez-vous dans les Confessions d’Augustin [Ibid.] ! Oui ; dans ces relations de jadis qu’approuvait, il est vrai, l’obéissance, dans ces entretiens où tout n’était qu’honneur et vertu, c’était pourtant une faute à vous, conviée plus haut, de disputer à Dieu tant d’heures qu’il vous sollicitait intimement de garder pour lui seul ; et qui sait où les froissements prolongés de l’Époux eussent en effet conduit votre âme ? Mais nous dont la froide casuistique ne saurait découvrir en vos grands péchés par eux-mêmes que ce qui serait la perfection pour tant d’autres [Bolland. in Theres. 133.], c’est notre droit d’apprécier comme l’Église et votre vie et vos ouvrages, disant avec elle : Exaucez-nous, ô Dieu sauveur ; en ce jour de joie, en cette fête de votre bienheureuse vierge Thérèse, nourrissez-nous de sa céleste doctrine, infusez-nous son amour [Collecte du jour.].
   Selon la parole du divin Cantique, pour introduire Thérèse en ses réserves les plus excellentes, l’Époux avait dû ordonner l’amour en son âme et y régler la charité [Cant. II, 4.]. Ayant donc revendiqué, comme il était juste, ses droits souverains, il ne tardait pas à la rendre au prochain lui-même plus dévouée, plus aimante que jamais. Le dard du Séraphin ne dessécha ni ne déforma son cœur. Au point culminant de la perfection qu’elle devait atteindre, l’année même de sa bienheureuse mort : « Si vous m’aimez beaucoup, écrivait-elle, je vous le rends, je vous assure, et j’aime que vous me le disiez. Oh ! qu’il est vrai que notre nature nous porte à vouloir être payées de retour ! Cela ne doit point être mauvais, puisque Notre-Seigneur même l’exige de nous. C’est un avantage pour nous de lui ressembler en quelque chose, ne fût-ce qu’en celle-là [A Marie de Saint-Joseph, Prieure de Séville, 8 novembre 1581.]. » Et ailleurs, parlant de ses voyages sans fin au service de l’Époux : « La peine des peines, c’était lorsque je devais quitter mes filles et mes sœurs. Elles sont détachées de tout en ce monde, mais Dieu ne leur a pas accordé de l’être de moi ; il l’a peut-être permis pour que ce me fût un plus grand tourment, car je ne suis pas non plus détachée d’elles [Fondations, ch. XXVII]. »
   Non ; la grâce ne déprécie pas la nature, œuvre elle aussi du Créateur. En la consacrant, elle l’assainit, la fortifie, l’harmonise ; elle fait du plein épanouissement de ses facultés le premier, le plus tangible hommage rendu par l’homme régénéré, sous l’œil de ses semblables, au Dieu rédempteur. Qu’on lise ce chef-d’œuvre littéraire qu’est le livre des Fondations, ou tout aussi bien les innombrables lettres disputées par la séraphique Mère à sa vie dévorante ; et l’on reconnaîtra si l’héroïsme de la foi et de toutes les vertus, si la sainteté à sa plus haute expression mystique, nuisit un instant chez Thérèse, nous ne dirons pas à la constance, au dévouement, à l’énergie, mais à cette intelligence que rien ne déconcerte, alerte et vive jusqu’à l’enjouement, à ce caractère toujours égal, répandant de sa plénitude sérénité et paix sur tout ce qui l’entoure, à la délicate sollicitude, à la mesure, au tact exquis, au savoir-vivre aimable, enfin au génie pratique, à l’incomparable bon sens de cette contemplative dont le cœur transpercé ne battait plus que par miracle, dont la devise était : Souffrir ou mourir !
   Au bienfaiteur d’une fondation projetée : « Ne croyez pas, Monsieur, avoir à donner seulement ce que vous pensez, écrit-elle ; je vous en préviens. Ce n’est rien de donner de l’argent, cela ne fait pas grand mal. Mais quand nous nous verrons au moment d’être lapidés, vous, monsieur votre gendre, et tous tant que nous sommes qui nous mêlons de cette affaire, comme il faillit nous arriver lors de la fondation de Saint-Joseph d’Avila, oh ! c’est alors qu’il y fera bon [A Alphonse Ramirez, 19 février 1569.]. »
   C’est à cette même fondation de Tolède, en effet fort mouvementée, que se rapporte le mot de l’aimable Sainte : « Thérèse et trois ducats, ce n’est rien ; mais Dieu, Thérèse et trois ducats, c’est tout. »
   Thérèse éprouva mieux que les dénûments humains : un jour, Dieu même sembla lui manquer. Comme avant elle Philippe Benizi, comme après elle Joseph Calasanz et Alphonse de Liguori, elle connut l’épreuve de se voir condamnée, rejetée, elle, et ses filles, et ses fils, au nom et par l’autorité du Vicaire de l’Époux. C’était un de ces jours, prédits dès longtemps, où il est donné à la bête de faire la guerre aux saints et de les vaincre [Apoc. XIII, 7.]. L’espace nous manque pour raconter ces incidents douloureux [Voir les lettres de la Sainte : au Prieur des Chartreux de Séville, 31 janvier 1579 ;, etc.]; et à quoi bon ? La bête alors n’a qu’un procédé, qu’elle répète au XVI° siècle, au XVII°, au XVIII°, et toujours ; comme, en le permettant, Dieu n’a qu’un but : d’amener les siens à ce haut sommet de l’union crucifiante où Celui qui voulut le premier savourer l’amertume de cette lie, put dire à plus douloureux titre qu’aucun : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez vous abandonné [Matth. XXVII, 46.] ?
   L’Église résume ainsi qu’il suit la vie de la réformatrice du Carmel.
   Teresia virgo nata est Abulae in Hispania, parentibus tum genere, tum pietate praeclaris. Ab iis divini timoris lacte educata, admirandum futurae sanctitatis in tenerrima adhuc aetate specimen dedit. Nam cum sanctorum Martyrum acta perlegeret, adeo in ejus meditatione sancti Spiritus ignis exarsit, ut domo aufugiens in Africam trajiceret ubi vitam pro gloria Jesu Christi et animarum salute profunderet. A patruo revocata, ardens martyrii desiderium eleemosynis aliusque piis operibus compensavit, jugibus lacrimis deplorans optimam sibi sortem fuisse praereptam. Mortua matre, cum a beatissima Virgine peteret, ut se matrem esse monstraret, pii voti compos effecta est : semper perinde ac filia patrocinio Deiparae perfruens. Vigesimum aetatis annum agens, ad moniales sanctae Mariae de Monte Carmelo se contulit : ibi per duodeviginti annos gravissimis morbis et variis tentationibus vexata, constantissime meruit in castris christianae paenitentiae nullo refecta pabulo caelestium earum consolationum, quibus solet etiam in terris sanctitas abundare
   La vierge Thérèse naquit à Avila en Espagne, de parents illustres par leur piété comme par leur noblesse. Nourrie par eux du lait de la crainte du Seigneur, elle fournit dès le plus jeune âge un indice admirable de sa sainteté future. Comme, en effet, elle lisait les actes des saints Martyrs, le feu du Saint-Esprit embrasa son âme au point que, s’étant échappée de la maison paternelle, elle voulait gagner l’Afrique afin d’y donner sa vie pour la gloire de Jésus-Christ et le salut des âmes. Ramenée par un de ses oncles, elle chercha dans l’exercice de l’aumône et autres œuvres pies une compensation à son désir ardent du martyre ; mais ses larmes ne cessaient plus, de s’être vu enlever la meilleure part. À la mort de sa mère, la bienheureuse Vierge, suppliée par Thérèse de lui en tenir lieu, exauça le désir de son cœur ; toujours dès lors elle éprouva comme sa vraie fille la protection de la Mère de Dieu. Elle entra, dans sa vingtième année, chez les religieuses de Sainte-Marie du Mont Carmel ; dix-huit années durant, sous le faix de graves maladies et d’épreuves de toutes sortes, elle y soutint dans la foi les combats de la pénitence, sans ressentir le réconfort d’aucune de ces consolations du ciel dont l’abondance est, sur terre même, l’habituel partage de la sainteté.
   Angelicis ditata virtutibus, non modo propriam, sed publicam etiam salutem sollicita caritate curavit. Quare severiorem veterum Carmelitarum regulam, Deo afflante, et Pio quarto approbante, primum mulieribus, deinde viris observandam proposuit. Effloruit in eo consilio omnipotens miserentis Domini benedictio : nam duo supra triginta monasteria inops Virgo potuit aedificare, omnibus humanis destituta auxiliis, quinimmo adversantibus plerumque saeculi principibus. Infidelium et haereticorum tenebras perpetuis deflebat lacrimis, atque ad placandam divinae ultionis iram, voluntarios proprii corporis cruciatus Deo pro eorum salute dicabat. Tanto autem divini amoris incendio cor ejus conflagravit, ut merito viderit Angelum ignito jaculo sibi praecordia transverberantem et audierit Christum data dextera dicentem sibi : Deinceps ut vera sponsa meum zelabis honorem. Eo consiliante, maxime arduum votum emisit, efficiendi semper quidquid perfectius esse intelligeret. Multa caelestis sapientiae documenta conscripsit, quibus fidelium mentes ad supernae patriae desiderium maxime excitantur.
   Ses vertus étaient angéliques ; le zèle de sa charité la poussait, à travailler au salut, non d’elle seule, mais de tous. Ce fut ainsi que, sous l’inspiration de Dieu et avec l’approbation de Pie IV, elle entreprit de ramener la règle du Carmel à sa sévérité première, en s’adressant d abord aux femmes, aux hommes ensuite. Entreprise sur laquelle resplendit la bénédiction toute-puissante du Dieu de bonté ; car, dans sa pauvreté, dénuée de tout secours humain, bien plus, presque toujours malgré l’hostilité des puissants, l’humble vierge put édifier jusqu’à trente-deux monastères. Ses larmes coulaient sans trêve à la pensée des ténèbres où infidèles et hérétiques étaient plongés ; et dans le but d’apaiser la divine colère qu’ils avaient encourue, elle offrait à Dieu pour leur salut les tortures qu’elle s’imposait dans sa chair. Tel était l’incendie d’amour divin dont brûlait son cœur, qu’elle mérita de voir un Ange transpercer ce cœur en sa poitrine d’un dard enflammé, et qu’elle entendit le Christ, prenant sa main droite en la sienne, lui adresser ces mots : C’est à titre d’épouse que désormais tu prendras soin de mon honneur. Par son conseil, elle émit le difficile vœu de faire toujours ce qui lui semblerait le plus parfait. Elle a laissé beaucoup d’ouvrages remplis d’une sagesse céleste ; en les lisant, l’âme fidèle se sent grandement excitée au désir de l’éternelle patrie.
   Cum autem assidua ederet exempla virtutum, tam anxio castigandi corporis desiderio aestuabat, ut quamvis secus suaderent morbi quibus afflictabatur, corpus ciliciis, catenis, urticarum manipulis, alusque asperrimis flagellis saepe cruciaret, et aliquando inter spinas volutaret, sic Deum alloqui solita : Domine aut pati, aut mori : se semper miserrima morte pereuntem existimans, quamdiu a caelesti aeternae vitae fonte abesset. Prophetiae dono excelluit, eamque divinis charismatibus tam liberaliter locupletabat Dominus, ut saepius exclamans peteret beneficiis in se divinis modum imponi, nec tam celeri oblivione culparum suarum memoriam aboleri. Intolerabili igitur divini amoris incendio potius quam vi morbi, Albae cum decumberet, praenuntiato suae mortis die, ecclesiasticis sacramentis munita, alumnos ad pacem, caritatem et regularem observantiam adhortata, sub columbae specie purissimam animam Deo reddidit, annos nata sexaginta septem, anno millesimo quingentesimo octogesimo secundo, Idibus Octobris, juxta Kalendarii Romani emendationem. Ei morienti adesse visus est inter Angelorum agmina Christus Jesus : et arbor arida cellae proxima statim effloruit. Ejus corpus usque ad hanc diem incorruptum, odorato liquore circumfusum, pia veneratione colitur. Miraculis claruit ante et post obitum, eumque Gregorius decimus quintus in sanctorum numerum retulit.
   Tandis qu’elle ne donnait que des exemples de vertus, telle était l’ardeur du désir qui la pressait de châtier son corps, qu’en dépit des maladies dont elle se voyait affligée, elle joignait à l’usage du cilice et des chaînes de fer celui de se flageller souvent avec des orties ou de dures disciplines, quelquefois de se rouler parmi les épines. Sa parole habituelle était : Seigneur, ou souffrir, ou mourir ; car cette vie qui prolongeait son exil loin de la patrie éternelle et de la vie sans fin, lui paraissait la pire des morts. Elle possédait le don de prophétie ; et si grande était la prodigalité du Seigneur à l’enrichir de ses dons gratuits, que souvent elle le suppliait à grands cris de modérer ses bienfaits, de ne point perdre de vue si promptement la mémoire de ses fautes. Aussi fût-ce moins de maladie que de l’irrésistible ardeur de son amour pour Dieu qu’elle mourut a Albe, au jour prédit par elle, munie des sacrements de l’Église, et après avoir exhorté ses disciples à la paix, à la charité, à l’observance régulière. Ce fut sous la forme d’une colombe qu’elle rendit son âme très pure à Dieu, âgée de soixante-sept ans, l’an mil cinq cent quatre-vingt-deux, aux ides d’octobre selon le calendrier romain réformé [Grégoire XIII avait arrêté que, pour opérer cette réforme, on supprimerait dix jours de l’année 1582, et que le lendemain du 4 octobre s’appellerait le 15 du même mois ; ce fut dans cette nuit historique du 4 au 15 que mourut sainte Thérèse.]. On vit Jésus-Christ assister, entouré des phalanges angéliques, à cette mort ; un arbre desséché, voisin de la cellule mortuaire, se couvrit de fleurs au moment même qu’elle arriva. Le corps de Thérèse, demeuré jusqu’à ce jour sans corruption et imprégné d’une liqueur parfumée, est l’objet de la vénération des fidèles. Les miracles qu’elle opérait durant sa vie continuèrent après sa mort, et Grégoire XV la mit au nombre des Saints.
   Vous le trouviez déjà dans la souffrance de cette vie, ô Thérèse, le Bien-Aimé qui se révèle à vous dans la mort. « Si quelque chose pouvait vous ramener sur la terre, ce serait le désir d’y souffrir encore plus [Apparition au P. Gratien.]. » – « Je ne m’étonne pas, dit en cette fête à votre honneur le prince des orateurs sacrés, je ne m’étonne pas que Jésus ait voulu mourir : il devait ce sacrifice à son Père. Mais qu’était-il nécessaire qu’il passât ses jours, et ensuite qu’il les finît parmi tant de maux ? C’est pour la raison qu’étant l’homme de douleurs, comme l’appelait le Prophète [Isai. LIII, 3.], il n’a voulu vivre que pour endurer ; ou, pour le dire plus fortement par un beau mot de Tertullien, il a voulu se rassasier, avant que de mourir, par la volupté de la patience : Saginari voluptate patientiae discessurus volebat [Tertull. De Patientia, 3.]. Voilà une étrange façon de parler. Ne diriez-vous pas que, selon le sentiment de ce Père, toute la vie du Sauveur était un festin, dont tous les mets étaient des tourments ? Festin étrange, selon le siècle, mais que Jésus a jugé digne de son goût. Sa mort suffisait pour notre salut ; mais sa mort ne suffisait pas à ce merveilleux appétit qu’il avait de souffrir pour nous. Il a fallu y joindre les fouets, et cette sanglante couronne qui perce sa tête, et tout ce cruel appareil de supplices épouvantables ; et cela pour quelle raison ? C’est que ne vivant que pour endurer, il voulait se rassasier, avant que de mourir, de la volupté de souffrir pour nous [Bossuet, Panegyr. de sainte Thérèse.]. » Jusque-là que, sur sa croix, « voyant dans les décrets éternels qu’il n’y a plus rien à souffrir pour lui : Ah ! dit-il, c’en est fait, tout est consommé [JOHAN. XIX, 3o.] : sortons, il n’y a plus rien à faire en ce monde ; et aussitôt il rendit son âme à son Père [Bossuet, Ibid.]. »
   Or, si tel est l’esprit du Sauveur Jésus, ne faut-il pas qu’il soit celui de Thérèse de Jésus, son épouse ? « Elle veut aussi souffrir ou mourir ; et son amour ne peut endurer qu’aucune cause retarde sa mort sinon celle qui a différé la mort du Sauveur [Ibid.]. » À nous d’échauffer nos cœurs par la vue de ce grand exemple. « Si nous sommes de vrais chrétiens, nous devons désirer d’être toujours avec Jésus-Christ. Or, où le trouve-t-on, cet aimable Sauveur de nos âmes ? En quel lieu peut-on l’embrasser ? On ne le trouve qu’en ces deux lieux : dans sa gloire ou dans ses supplices, sur son trône ou bien sur sa croix. Nous devons donc, pour être avec lui, ou bien l’embrasser dans son trône, et c’est ce que nous donne la mort, ou bien nous unir à sa croix, et c’est ce que nous avons par les souffrances ; tellement qu’il faut souffrir. ou mourir, afin de ne quitter jamais le Sauveur. Souffrons donc, souffrons, chrétiens, ce qu’il plaît à Dieu de nous envoyer : les afflictions et les maladies, les misères et la pauvreté, les injures et les calomnies ; tâchons de porter d’un courage ferme telle partie de sa croix dont il lui plaira de nous honorer [Bossuet, Ibid.]. »
   Vous que l’Église présente comme maîtresse et mère à ses fils dans les sentiers de la vie spirituelle, enseignez-nous ce fort et vrai christianisme. La perfection sans doute ne s’acquiert pas en un jour ; et, vous le disiez, « nous serions bien à plaindre, si nous ne pouvions chercher et trouver Dieu qu’après être morts au monde : Dieu nous délivre de ces gens si spirituels qui veulent, sans examen et sans choix, ramener tout à la contemplation parfaite [À l’évêque d’Avila, mars 1577, une des plus gracieuses lettres de la Sainte.] ! » Mais Dieu nous délivre aussi de ces dévotions mal entendues, puériles ou niaises, comme vous les appeliez, et qui répugnaient tant à la droiture, à la dignité de votre âme généreuse [Vie, XIII.] ! Vous ne désiriez d’autre oraison que celle qui vous ferait croître en vertus ; persuadez-nous, en effet, du grand principe en ces matières, à savoir que « l’oraison la mieux faite et la plus agréable à Dieu est celle qui laisse après elle de meilleurs effets s’annonçant par les œuvres, et non pas ces goûts qui n’aboutissent qu’à notre propre satisfaction [Au Père Gratien, 23 octobre 1377.]. » Celui-là seul sera sauvé qui aura observé les commandements, accompli la loi ; et le ciel, votre ciel, ô Thérèse, est la récompense des vertus que vous avez pratiquées, non des révélations ni des extases qui vous furent accordées [Apparition à la Prieure de Véas.].
   De ce séjour où votre amour s’alimente au bonheur infini comme il se rassasiait ici-bas de souffrances, faites que l’Espagne, où vous naquîtes, garde chèrement en nos temps amoindris son beau titre de catholique. N’oubliez point la si large part que la France, menacée dans sa foi, eut à votre détermination de rappeler le Carmel à son austérité primitive [Chemin de la perfect. I.]. Puisse la bénédiction du nombre favoriser vos fils, non moins que celle du mérite et de la sainteté. Sous toutes les latitudes où l’Esprit a multiplié vos filles, puissent leurs asiles bénis rappeler toujours « ces premiers colombiers de la Vierge où l’Époux se plaisait à faire éclater les miracles de sa grâce [Fondations, IV.]. » Vous fîtes du triomphe de la foi, du soutien de ses défenseurs, le but de leurs oraisons et de leurs jeûnes [Chemin de la perfect. I, III.] : quel champ immense ouvert à leur zèle en nos tristes jours ! Avec elles, avec vous, nous demandons à Dieu « deux choses : la première, que parmi tant d’hommes et de religieux, il s’en rencontre qui aient les qualités nécessaires pour servir utilement la cause de l’Église, attendu qu’un seul homme parfait rendra plus de services qu’un grand nombre qui ne le seraient pas ; la seconde que dans la mêlée Notre-Seigneur les soutienne de sa main, pour qu’ils échappent aux périls et ferment l’oreille aux chants des sirènes… O Dieu, ayez pitié de tant d’âmes qui se perdent, arrêtez le cours de tant de maux qui affligent la chrétienté et, sans plus tarder, faites briller votre lumière au milieu de ces ténèbres [Chemin de la perfection, I, III.]. »
   LE XVI OCTOBRE. SAINT MICHEL AU PÉRIL DE LA MER.
   Nous devons un souvenir à cette fête si aimée de nos pères. Le VIII° siècle inaugurait ses glorieuses annales. « Dieu tout-puissant allait y faire de l’empire des Francs le glaive et le boulevard de son Église [Prière des Francs ; voir plus haut, p. 155.]. » C’était l’heure où, sa fougueuse adolescence domptée, le peuple premier-né faisait écho à tous les Saints et Saintes qui l’engendrèrent à Dieu, et s’écriait d’une seule voix : « Donnez aux fils des Francs la lumière, afin qu’ils voient ce qu’il faut faire pour établir votre règne en ce monde, afin que le voyant ils l’accomplissent dans la force et l’amour [Ibid.]. » Au peuple donc qui se déclarait le chevalier de Dieu, Michel, prince des milices angéliques, offrait son alliance à cette heure même. Par saint Aubert, auquel se manifestait l’Archange, il prenait possession du roc fameux qui s’élève en plein océan, près du rivage de cette France dont l’épée s’apprêtait à poursuivre sur terre le grand combat commencé dans les hauteurs des cieux.
   Notre nation sut honorer le céleste associé de ses luttes d’ici-bas ; elle transforma son pied-à-terre abrupt en un séjour qui put complaire au vainqueur de Satan : à la fois forteresse incomparable, et sanctuaire où sans fin les chants des moines s’unissaient aux harmonies des neuf chœurs ; vraiment digne de ce nom de Merveille qui lui fut donné ; rendez-vous commun du peuple et des rois venant présenter leur hommage d’action de grâces et de prière au protecteur de la nation.
   Car lui aussi fut fidèle. Tant que dura la monarchie, l’Archange ne souffrit pas qu’aux plus mauvais jours d’invasion étrangère ou de rébellion hérétique, une autre bannière que celle du roi très chrétien flottât jamais près de la sienne sur ses remparts. Et quand l’Anglais, bientôt partout maître, s’épuisait en efforts impuissants contre le Mont Saint-Michel, qui donc venait dire à Jeanne la Pucelle la grande pitié qui était au royaume de France, et l’envoyait rendre au roi son royaume ? Le VIII mai, première fête de l’Archange, voyait la délivrance d’Orléans par celle en qui lui-même avait nourri, durant trois années d’angéliques entrevues, ce dévouement à la patrie et cet amour de Dieu qui s’unissent en toute âme bien née.
   Aussi fût-ce œuvre digne et juste, au siècle du triomphe, que la création de cet Ordre de Saint-Michel établi par les rois : « à la gloire et louange de Dieu notre Créateur tout-puissant et révérence de sa glorieuse Mère, et commémoration et honneur de Monsieur saint Michel Archange, premier Chevalier, qui pour la querelle de Dieu victorieusement batailla contre le dragon et le trébucha du ciel ; et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont Saint-Michel, a toujours seurement gardé, préservé et défendu, sans être pris, subjugué ne mis es mains des ennemis du royaume [Lettres royales du 1er août 1460, établissant l’Ordre nouveau, dont l’insigne était un collier d’or de coquilles lacées soutenant l’image de saint Michel avec la devise : IMMENSI TREMOR OCEANI.]. »
   Les Leçons qui suivent sont empruntées au Propre du diocèse de Coutances et Avranches pour cette fête, appelée la Dédicace de saint Michel Archange in monte Tumba.
   VASTA planities opacissimis vestita sylvis, et contra Oceani fluctus Sesciacis rupibus defensa ab agris Constantiensi et Abrincensi ad Dolensem et Alethensem quarto saeculo porrigebatur. Postquam autem Armoricanis et Neustriacis oris illuxit christiana fides, illius eremi secretiora loca, ut divinis se penitus darent obsequiis, supernarumque rerum contemplationi liberius vacarent, selegerunt viri religiosi, quorum nonnulli Sanctorum catalogo annumerantur.
   Une vaste plaine couverte d’épaisses forêts, et que défendaient contre l’Océan les rochers de Sessiacum, s’étendait au quatrième siècle entre les territoires de Coutances et d’Avranches et ceux de Dol et d’Aleth. Lorsque la foi chrétienne eut brillé sur les côtes d’Armorique et de Neustrie, les solitudes les plus retirées de ce désert devinrent le séjour de pieux personnages qu’attirait la facilité de s’y donner entièrement au service de Dieu et à la contemplation des vérités surnaturelles ; plusieurs se trouvent au catalogue des Saints.
   TELLUS tot Sanctorum illustrata vestigiis, sancti Michaelis Archangeli clarior evasit apparitione. Qui, Childeberto Tertio regnante, Aubertum Abrincensem episcopum in somnis admonuit se velle, ut sibi in montis vertice qui propter eminentiam tumulus seu. ut loquuntur, Tumba vocabatur, ecclesia sub ipsius patrocinio erigeretur. Haerenti antistiti tertio idem intimatum, tandemque operi admota manus. Mox exstructa ecclesia in modum cryptae rotunda, ad instar illius quae in Gargano monte fuerat erecta, et sacris ditata ab eo monte allatis pignoribus, solemniter dedicatur, decimo septima calendas novembris : qui dies, non modo in Gallicanis Lugdunensis secundae, aliisque non paucis ecclesiis, sed etiam in Anglicanis celebris exstitit. Ita Deo sub sancti Michaelis patrocinio mons consecratus est : qui et dicitur in periculo maris, ex quo, praedicta sylva fluctibus occupata, sacre iste tumulus bino maris accessu quotidie circumcluditur.
   Mais cette terre qu’avaient sanctifiée leurs pas, devint plus illustre encore à la suite d’une apparition de l’Archange saint Michel. Ce fut sous le règne de Childebert III que, se manifestant à l’évêque d’Avranches Aubert pendant son sommeil, il lui notifia sa volonté qu’on bâtît une église sous son patronage au sommet du mont Tombe, ainsi appelé de son élévation en forme de tumulus. Il fallut trois intimations successives au prélat hésitant, pour qu’il se mît à l’œuvre. La forme par lui donnée au sanctuaire nouveau fut celle d’une crypte arrondie rappelant la grotte sainte du mont Gargan ; des reliques apportées de cette dernière y furent déposées ; et l’on fit solennellement la dédicace au dix-sept des calendes de novembre, jour célébré depuis non seulement dans les églises de la seconde Lyonnaise et beaucoup d’autres de France, mais encore dans celles d’Angleterre. Ainsi fut consacré à Dieu sous le patronage de saint Michel ce mont, qu’on appelle aussi au péril de la mer depuis que, l’océan ayant envahi les forêts dont nous avons parlé, le saint rocher se voit deux fois le jour entouré par les flots.
   SANCTUS vero Aubertus officia duodecim clericorum ibi constituit, quo in perpetuo beatissimi Archangeli persisterent famulatu. Quibus tamen postea Richardus primus, Normannorum dux, monachos Ordinis sancti Benedicti substitui curavit. Locum crebris illustrem miraculis, voti causa frequentes ex universa fere Europa visitare consueverunt peregrini, inter quos plurimi Galliae et Angliae reges et principes. Istic Ludovicus Undecimus santi Michaelis equestrem Ordinem instituit, cujus generalia comitia quotannis eodem convocari diu moris fuit. Undecimo ineunte saeculo, incoepta est et magnifice deinceps peracta audaci labore, in augusta montis abrupti crepidine, basilica : quod eximium opus majori ex parte superstes, adhuc sancti Michaelis veneratione celebratur.
   Saint Aubert y fonda une collégiale de douze clercs attachés au service perpétuel du bienheureux Archange. Toutefois par la suite Richard Ier, duc de Normandie, leur substitua des moines de saint Benoît. La fréquence des miracles accomplis en ce lieu y attirait de nombreux pèlerinages venant de presque toute l’Europe acquitter leurs vœux : on y vit beaucoup de rois ou de princes de France et d’Angleterre Louis XI y institua l’Ordre des Chevaliers de saint Michel, qui gardèrent longtemps la coutume de tenir audit lieu leurs assemblées générales de chaque année. Ce fut au commencement du XI° siècle que l’on entreprit l’audacieux travail, longtemps poursuivi, de cette basilique grandiose établie sur la crête du mont comme auguste base, et dont les merveilles, en grande partie conservées, attirent encore à saint Michel la vénération de nos contemporains.
   Ce fut un grand jour que celui où la fille aînée de la sainte Église put s’appliquer la parole des saints Livres : Voici que Michel vient à mon aide [Dan. X, 13.] ! Longtemps le monde bénéficia de cette alliance heureuse. Soyez béni pour l’honneur ainsi fait à nos pères, ô Archange ! En souvenir du passé, malgré tant de pactes brisés, tant de gloires profanées, n’abandonnez pas leurs descendants trop indignes. N’y va-t-il pas du sort de l’Église elle-même, dont les malheurs apparaissent liés dans nos temps à ceux de notre infortunée patrie ? Le Vicaire de l’Époux le comprenait sans doute ainsi, lorsque naguère [3 juillet 1877.] il voulait qu’en son nom fût couronnée solennellement votre image, rétablie sur l’auguste mont d’où vous présidiez en des jours meilleurs à nos destinées. Daignez répondre à sa confiance, à celle de ces vrais fils des Francs qui, nombreux déjà, ont su retrouver dévots et pénitents le chemin de votre sanctuaire. Entendez le cri du pays sous l’angoisse présente : Nemo adjutor meus nisi Michael. Michel est mon seul soutien [Dan. X, 21].
   LE XVII OCTOBRE. SAINTE HEDWIGE, VEUVE.
   « Au commencement du XIII° siècle, les plateaux de la Haute-Asie vomirent un nouveau flot de barbares, plus redoutables que tous leurs devanciers. L’unique et fragile barrière que la civilisation gréco-slave pouvait opposer à la barbarie mongole avait été emportée par le premier flot de l’invasion ; aucun des états formés sous la tutelle de l’Église byzantine n’avait la promesse de l’avenir. Mais derrière cette Ruthénie tombée en dissolution avant d’avoir vécu, l’Église romaine avait eu le temps de former un peuple généreux et fort ; quand son heure fut venue, la Pologne se trouva prête. Les Mongols inondaient déjà la Silésie, lorsqu’ils trouvèrent devant eux, dans les plaines de Liegnitza, une armée de trente mille combattants, à la tête de laquelle était le duc de Silésie, Henri le Pieux [8 avril 1241.]. Le choc fut terrible, et la victoire longtemps indécise. L’odieuse trahison de quelques princes ruthènes l’assura enfin aux barbares. Le duc Henri resta sur le champ de bataille, avec l’élite des chevaliers polonais. Ils avaient été vaincus ; mais cette défaite équivalait à une victoire. Les Mongols épuisés reculèrent. Ils venaient de se mesurer avec les soldats de la chrétienté latine.
   « La Pologne a cette heureuse fortune, qu’à chaque époque décisive de son histoire, un saint apparaît pour lui tracer la voie qui la conduira à l’accomplissement de sa glorieuse destinée. Sur le champ de bataille de Liegnitza plane la douce image de sainte Hedwige. Mère du duc Henri le Pieux, elle s’était retirée depuis son veuvage au monastère cistercien de Trebnitz, qu’elle avait fondé. Trois années avant l’arrivée des barbares, elle eut révélation du sort qui attendait son fils. Elle offrit silencieusement son sacrifice, et, bien loin d’arrêter le courage du jeune duc, elle fut la première à l’animer à la résistance.
   « La nuit qui suivit la bataille, elle éveilla une de ses compagnes et lui dit : « Demundis, sachez que j’ai perdu mon fils. Mon fils chéri s’est éloigné de moi comme un oiseau qui fuit à tire d’aile ; je ne verrai plus mon fils en cette vie. » Demundis essaya de la consoler. Aucun courrier n’était arrivé de l’armée, et ces inquiétudes étaient vaines. « Ce n’est que trop vrai, lui répondit la duchesse, mais n’en parlez à personne. »
   « Trois jours après, la fatale nouvelle était confirmée. C’est la volonté de Dieu, dit Hedwige ; ce que Dieu veut et ce qui lui plaît doit aussi nous plaire. » Et tressaillant dans le Seigneur : « Je vous rends grâces, ô mon Dieu, dit-elle en levant les yeux et les mains au ciel, de ce que vous m’aviez donné un tel fils. Il m’a aimée toujours durant sa vie, il m’eut toujours en « grand respect, jamais il ne m’a affligée. J’aurais beaucoup désiré l’avoir avec moi sur la terre ; mais je le félicite, de toute mon âme, de ce que par l’effusion de son sang il vous est uni au ciel, à vous son créateur. Je vous recommande son âme, ô Seigneur mon Dieu. » Il ne fallait pas moins qu’un tel exemple pour soutenir la Pologne en face des nouveaux devoirs qu’elle venait d’accepter.
   « À Liegnitza, elle avait relevé le glaive de la chrétienté, tombé des mains défaillantes de la Ruthénie, et elle se tenait désormais comme une sentinelle vigilante, prête à défendre l’Europe contre les barbares. Quatre-vingt-treize fois les Tartares s’élancèrent sur la chrétienté, toujours avides de sang et de pillage ; quatre-vingt-treize fois la Pologne les repoussa de vive force, ou eut la douleur de les voir saccager ses campagnes, incendier ses villes, emmener en captivité la fleur de ses enfants. Par ces sacrifices, elle amortissait au profit de l’Europe le coup de l’invasion. Tant qu’il fallut du sang, des larmes et des victimes, la Pologne en donna sans compter, pendant que les nations européennes jouissaient de la sécurité, achetée par cette continuelle immolation [Dom Guépin, S. Josaphat et l’Église grecque unie en Pologne, Introduction.]. »
   Le récit de l’Église complétera cette page touchante, où le rôle de la sainte duchesse que nous fêtons en ce jour est si bien mis en lumière.
   Hedwigis, regiis clara natalibus, innocentia tamen vitæ longe clarior, sanctæ Elisabethae filiæ regis Hungariae matertera, Betholdi et Agnetis Moraviae marchionum filia, animi ab ineunte ætate moderationem protulit. Adhuc enim puellula puerilibus abstinuit, et duodennia Henrico Poloniae duci a parentibus nuptui tradita, thalami fide sancte servata, prolem inde susceptam in Dei timore erudivit. Ut autem commodius Deo vacaret, ex pari voto et consensu unanimi ad separationem thori virum induxit. Quo defuncto, ipsa in monasterio Trebnicensi, Deo, quem assiduis precibus exoraverat, inspirante, Cisterciensem devota sumpsit habitum ; in eoque contemplationi intenta, divinis Officiis et Missarum solemniis a solis ortu ad meridiem isque assidua assistens, antiquum humani generis hostem fortis contempsit.
   Hedwige, née de sang royal, fut de beaucoup plus illustre encore par l’innocence de sa vie. Tante maternelle de sainte Élisabeth fille du roi de Hongrie, elle eut pour parents Berthold et Agnès, marquis de Moravie. Sa sagesse parut dès le plus jeune âge : tout enfant, elle s’éloignait des puérilités de l’enfance. Elle n’avait que douze ans, quand ses parents la marièrent à Henri, duc de Pologne. Ce mariage fut saint ; elle en eut des enfants qu’elle éleva dans la crainte de Dieu ; et pour vaquer plus librement au Seigneur, elle amena son époux à vouer de concert avec elle la continence. Lorsqu’il mourut, Dieu exauça les instantes prières de la Sainte et lui inspira de prendre l’habit de Cîteaux dans le monastère de Trebnitz ; son pieux désir accompli, tout adonnée à la contemplation, elle persévérait du lever du soleil à son midi dans l’assistance aux divins Offices et aux Messes qui se célébraient ; l’ancien ennemi du genre humain n’obtenait de cette femme forte que le mépris.
   Sæculi autem commercia, ni divina, vel animarum salutem attingerent, audire vel loqui non sustinuit. Prudentia in agendis sic emicuit, ut neque excessus esset in modo, nec error in ordine, comis alioqui, et mansueta in proximum. Grandem autem de se triumphum, vestiumque asperitate austera carnem macerans, reportavit ; hinc sublimioribus florens virtutibus christianis, consiliorum gravitate, animique candore et quiete, in eximium religiosæ pietatis evasit exemplar : omnibus se ultro subjicere, atque viliora præ ceteris monialibus alacriter munia subire ; pauperibus etiam flexo genu ministrare, leprosorum pedes abluere et osculari, ipsi familiare erat, neque illorum ulcera sanie manantia sui victrix abhorruit.
   Elle ne souffrait pas de parer ou d’entendre parler des affaires du siècle, à moins qu’elles n’intéressassent Dieu ou le salut des âmes. Dans ses actions paraissait une telle prudence qu’on n’y eût pu relever rien d’excessif ni de désordonné ; elle n’avait pour le prochain que mansuétude et douceur. Les jeûnes, les veilles, l’austère âpreté des vêtements macérant eux aussi sa chair, l’aidèrent à remporter sur elle-même un triomphe éclatant. Toujours plus sublimes étaient ses vertus dans le Christ Le sérieux de ses conseils, en même temps que la candeur tranquille de son âme, en firent bientôt un modèle admirable de perfection religieuse. Se mettre au-dessous de toutes spontanément, s’attribuer joyeusement entre les autres moniales les emplois les plus vils, servir les pauvres et les servira genoux, laver et baiser les pieds des lépreux, lui était habituel ; victorieuse d’elle-même, les ulcères et le pus de ces derniers n’arrivaient pas à la repousser.
   Mira fuit ejus patientia animique constantia ; præcipue vero in morte Henrici ducis Silesiae sui, quem materne diligebat, filii, in bello a Tartaris cæsi, enituit : potius enim gratias Deo, quam filio lacrimas reddidit. Miraculorum denique gloria percrebuit ; puerum enim demersum, et molendini rotis allisum et prorsus attritum, invocata, vitæ restituit ; aliaque præstitit, ut rite iis Clemens Quartus probatis, Sanctorum numero eam adscripserit, ejusque festum in Polonia, ubi præcipua veneratione uti patrona colitur, die decima quinta octobris celebrari concesserit ; quod deinde ut decima septima in tota Ecclesia fieret, Innocentius Undecimus ampliavit.
   Elle était admirable de patience, de force d’âme ; elle le fut surtout à la mort d’Henri, duc de Silésie, son fils maternellement aimé, tué dans la guerre contre les Tartares ; car elle eut alors plus d’actions de grâces pour Dieu que de larmes pour son fils. La gloire des miracles lui fut donnée ; un enfant tombé à l’eau sous les roues d’un moulin, tout brisé et broyé, revint à la vie quand’on eut invoqué la bienheureuse ; ce ne fut pas le seul des prodiges qu’elle accomplit, et Clément IV, les ayant reconnus canoniquement, l’inscrivit au nombre des Saints. Il accorda à la Pologne, où on l’honore comme Patronne avec une vénération singulière, d’en célébrer la fête le quinzième jour d’octobre ; par la suite, Innocent XI étendit cette concession à toute l’Église pour le dix-septième jour du même mois.
   Fille d’Abraham selon la foi, vous l’avez imité dans son héroïsme. Votre première récompense fut de trouver digne de vous le fils que vous offriez au Seigneur. Exemple bien venu en ces jours où, chaque année, l’Église remet sous nos yeux la mort de Judas Machabée [III° Dimanche d’octobre.]. Mort glorieuse comme la sienne que celle de votre Henri ; mais aussi mort féconde. Des six enfants qui vous durent la vie, c’est en lui seul, c’est en cet Isaac offert et immolé pour Dieu, que votre race doit subsister [Heb. XI, 17-19.]; et quelle postérité que celle qui revendique toutes les familles souveraines de notre Europe pour votre descendance ! Je te ferai croître immensément, je t’exalterai au sein des nations, de toi sortiront les rois [Gen. XVII, 6.]. L’oracle adressé au père des croyants trouve en vous son application nouvelle, ô Hedwige. Dieu ne change pas : sans qu’il ait besoin d’engager à nouveau sa divine parole, une même fidélité de la part de quelqu’un des siens rencontre au cours des âges une même récompense. Soyez bénie de tous, ô Mère des peuples, et sur tous étendez votre protection puissante ; mais avant tous puisse, Dieu le permettant, la Pologne infortunée faire l’expérience qu’on n’invoque pas en vain votre patronage !
   LE XVIII OCTOBRE. SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE.
   Voici qu’est apparue à tous les hommes la bénignité et l’humanité de notre Dieu Sauveur [Tit. II, II ; III, 4.]. Disciple de saint Paul, on dirait que le troisième Évangéliste s’est proposé de mettre en lumière la parole du Docteur des nations ; si toutefois ce n’est pas l’Apôtre lui-même qui caractérise par ce trait l’Évangile où son disciple nous montre le Sauveur exposé aux regards de tous les peuples, pour être la lumière des nations non moins que la gloire d’Israël [LUC. II, 31, 32.]. L’œuvre de l’Évangéliste et la parole citée de l’Apôtre sont, à peu d’années près en effet, du même temps, sans qu’on puisse établir l’antériorité de l’une ou de l’autre.
   Admirable harmonie : sous l’œil de Simon Pierre, à qui fut révélé d’en haut le Fils du Dieu vivant [Matth. XVI, 16.], Marc eut l’honneur de donner à l’Église l’Évangile de Jésus, Fils de Dieu [Marc. I, 1.]; avant lui, Matthieu rédigea pour Sion l’Évangile du Messie, fils de David, fils d’Abraham [Matth. I, 1.] ; près de saint Paul, Luc écrira pour les nations l’Évangile de Jésus, fils d’Adam par Marie [LUC. III, 38.]. Aussi loin remonte la généalogie de ce premier-né de, sa mère [Ibid II, 7.], aussi étendue doit être la bénédiction qu’il répandra sur ses frères de nature, en les rachetant de la malédiction transmise à tous par le premier père.
   Car c’est bien l’un de nous, l’homme conversant avec les hommes et vivant de leur vie [BARUCH. III, 38.]. Il a été vu sur terre au temps d’Auguste [LUC. II, I.] ; les préfets de l’empire ont enregistré la naissance de ce nouveau sujet de César dans la cité de ses aïeux [Ibid. 3-6.]. Comme nous, il a connu les langes du nourrisson [Ibid 7.] ; comme ceux de sa race, il fut circoncis [Ibid. 21.], offert au Seigneur et racheté selon le rit de son peuple [Ibid 22, 24.]. Enfant, il obéit à ses parents [Ibid. 51.] ; il grandit sous leurs yeux [Ibid. 40.] ; pour lui comme pour tous, la maturité sera le fruit des développements progressifs de l’adolescence [Ibid. 52.]. Homme fait, dans sa vie publique, en toute rencontre il prie prosterné le Dieu de toute créature [Ibid. III, 21 ; IX, 28, 29 ; XI, 1 ; XXII, 32, 41, 43, 45.] ; il pleure sur sa patrie [Ibid. XIX, 41.]; l’angoisse étreint son cœur, il sue jusqu’au sang à la veille des tourments où sa vie doit finir, et dans cette agonie ne refuse point le secours d’un ange [Ibid. XXII, 42. 44.]. Telle se révèle, au troisième Évangile, l’humanité de notre Dieu Sauveur.
   Quelles n’y sont pas sa grâce et sa bénignité ! Entre les fils des hommes, c’est bien celui qui mérita d’être l’attente des nations [Gen XLIX, 10] et leur désir [Agg. II, 8.], lui qu’une vierge a conçu dans son humilité [LUC. I, 26-38.], qu’elle met au jour en une étable où les bergers forment sa cour, tandis que les anges chantent en chœur dans la nuit profonde : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté [Ibid. II, 7-20.]. Aux accords angéliques avait préludé la terre : le tressaillement du Précurseur au sein d’Élisabeth avait, comme dit l’Église [Hymn. Vesp. in festo S. Joh Baptistae.], manifesté le Roi qui reposait encore en sa couche nuptiale [LUC. I, 39 45.] ; à l’allégresse de l’Ami de l’Époux la Vierge-Mère avait répondu par le plus beau des chants de la terre et des cieux [Ibid. 46-55.], en attendant que Zacharie [Ibid. 67-79.], puis Siméon [Ibid. II, 29-32.], vinssent compléter le recueil des cantiques inspirés du peuple nouveau qu’Israël annonçait dans ses Psaumes [Psalm. XXI, 32.]. Tout chante autour du nouveau-né ; et Marie conserve toutes choses en son cœur [LUC. II, 18-20.], afin de les confier pour nous, qui étions loin alors, au bienheureux Évangéliste chargé de dissiper nos ténèbres mortelles.
   Il a grandi en âge, en sagesse et en grâce, devant les hommes et devant Dieu [Ibid. 52. – 9. – 10 – 11. – 12.], l’enfant divin dont les attraits humains doivent captiver les hommes dans ces liens de l’amour de charité qui atteint jusqu’à Dieu [Ose. XI, 4.]. Près de lui, la gentilité, la fille de Tyr [Psalm, XLIV, 13.], devenue mieux que l’égale de Sion, trouvera bon accueil. Qu’elle ne craigne pas, l’infortunée dont Madeleine était la figure : le scandale qu’y prendra l’orgueil du judaïsme expirant n’empêchera pas Jésus d’agréer ses pleurs et ses parfums ; il lui sera beaucoup pardonné pour son amour [LUC. vu, 36-5o.]. Qu’il se reprenne à l’espérance, le prodigue épuisé par sa longue misère sur toutes les routes où l’erreur entraîna les nations : la plainte envieuse du frère aîné, l’irritation d’Israël, n’arrêtera pas les effusions du Cœur sacré célébrant le retour du fugitif, lui rendant ses honneurs de fils, replaçant à son doigt l’anneau de l’alliance primitivement offerte en Éden à l’humanité entière [Ibid. XV, II, 32.]. Quant à Juda, malheur à lui s’il se refuse à comprendre !
   Malheur au riche dont l’opulence négligea si longtemps le pauvre Lazare [LUC. XVI, 19-31.] ! Les privilèges de race n’existent plus. Des dix lépreux guéris dans leurs corps, l’étranger seul est sauvé dans son âme, parce que lui seul croit au libérateur et lui rend grâces [Ibid. XVII, 11-19.]. Du bon Samaritain, ou du lévite et du prêtre mis en scène dans les défilés de Jéricho, qui mérita, sinon le premier, l’éloge du Sauveur [Ibid. X, 3o-37] ? Il se trompe étrangement, le pharisien dont l’arrogante prière écrase de ses mépris le publicain frappant sa poitrine et criant miséricorde [Ibid. XVIII, 9-14.]. Le fils de l’homme n’écoute pas plus la prière des superbes, qu’il n’a d’égard à leurs indignations ; il s’invite chez Zachée malgré leurs murmures, et le salut et l’allégresse entrent avec lui dans cette maison devenue dès lors, il le déclare, celle d’un véritable fils d’Abraham [Ibid. XIX, 1-10]. Tant de bonté, d’universelle miséricorde, lui fermera les cœurs étroits de ses concitoyens ; ils refuseront de le laisser régner sur leur terre [Ibid. 14.] ; mais l’éternelle Sagesse aura retrouvé sa drachme perdue, et la joie sera grande parmi les Puissances des cieux [Ibid. XV, 8-10.]. Au jour des noces sacrées, les humbles méprisés, les pécheurs repentants, rempliront la salle du festin préparé pour d’autres [Ibid XIV, 21-24.]. Je vous le dis en vérité : il y avait beaucoup de veuves aux jours d’Élie dans Israël, et le prophète ne fut envoyé à aucune, mais à la veuve de Sarepta dans le pays de Sidon ; il y avait beaucoup de lépreux en Israël au temps d’Élisée, et ce fut Naaman le Syrien qui guérit [Ibid. IV, 25-27.].
   O Jésus, votre Évangéliste a conquis nos cœurs. Nous vous aimons pour avoir pris en pitié notre misère ; en face de Sion, la remise de nos dettes immenses, à nous gentils, vous crée sur nous un titre à plus grand amour [LUC. VII, 40-43.]. Nous vous aimons, parce que vos grâces de choix sont pour Madeleine, comme nous pécheresse, et cependant appelée à la meilleure part [Ibid. X, 38-42.]. Nous vous aimons, parce que vous ne savez pas résister aux larmes des mères, et leur rendez, comme à Naïm, ceux qui déjà étaient morts [Ibid. VII, 11-15,]. Au jour des trahisons, des abandons, des reniements, vous oubliez votre injure pour regarder Pierre, et faire jaillir ses larmes [Ibid. XXII, 61-62.]. Vous détournez de vous les pleurs de ces humbles et vraies filles de Jérusalem, qui s’attachent à vos pas douloureux sur les rampes du Calvaire [Ibid. XXIII, 27-31.]. Cloué à la croix, on vous entend implorer grâce pour vos bourreaux [Ibid. 34.]. Comme Dieu, à cette heure suprême, vous assurez le paradis au voleur repentant [Ibid. 43.]; comme homme, vous remettez votre esprit au Père [Ibid. 46.]. Véritablement, c’est jusqu’à la fin que nous apparaissent, au troisième Évangile, votre bénignité et votre humanité, ô Dieu Sauveur !
   Du même style châtié qu’il avait écrit l’Évangile des nations, Luc compléta son œuvre en donnant aux gentils l’histoire des premiers temps du christianisme, qui amenait celle de leur introduction dans l’Église et des grands travaux de Paul leur Apôtre. Au dire de la tradition, il fut artiste non moins que littérateur, et, l’âme ouverte à toutes les délicates inspirations, il voulut consacrer ses pinceaux à nous garder les traits de la Mère de Dieu : illustration digne de l’Évangile où nous est racontée la divine Enfance ; nouveau titre à la reconnaissance de ceux qui ne virent jamais Jésus ni Marie dans la chair. Le patronage de Fart chrétien lui revenait dès lors, sans nuire à celui des carrières médicales qui a son fondement dans l’Écriture même, comme on le verra par le récit de l’Église. Saint Luc avait puisé dans Antioche, sa patrie, tous les genres de connaissances ; la brillante capitale de l’Orient pouvait être hère de son illustre fils.
   L’Église emprunte à saint Jérôme les lectures historiques de la fête. La juste critique qui s’y rencontre de certain livre apocryphe, où l’on avait prétendu relever par des procédés de roman l’histoire de sainte Thècle, n’atteint en rien la vénération unanime de l’Orient comme de l’Occident pour la glorieuse fille du Docteur des nations.
   Ex libro sancti Hieronymi Presbyteri de Scriptoribus Ecclesiasticis.
   Lucas medicus Antiochensis, ut ejus scripta indicant Graeci sermonis non ignarus, fuit sectator Apostoli Pauli, et omnis peregrinationis ejus comes. Scripsit Evangelium, de quo idem Paulis : Misimus, inquit, cum illo fratrem, cujus laus est in Evangelio per omnes ecclesias. Et ad Colossenses : Salutat vos Lucas, medicus carissimus. Et ad Timotheum : Lucas est mecum solus. Aliud quoque edidit volumen egregium, quod titulo, Acta Apostolorum, prænotatur : cujus historia usque ad biennium Romæ commorantis Pauli pervenit, id est, usque ad quartum. Neronis annum. Ex quo intelligimus in eadem urbe librum esse compositum.
   Du livre de saint Jérôme, Prêtre, sur les Écrivains ecclésiastiques.
   Igitur periodos Pauli et Theclae, et totam baptizati leonis fabulam, inter apocryphas scripturas computamus. Quale enim est, ut individuus comes Apostoli, inter ceteras ejus res, hoc solum ignoraverit ? Sed et Tertullianus, vicinus eorum temporum, refert presbyterum quemdam in Asia amatorem Apostoli Pauli, convictum a Joanne, quod auctor esset libri, et confessum se hoc Pauli amore fecisse, et ob id loco excidisse. Quidam suspicantur, quotiescumque in epistolis suis Paulis dicit, Juxta Evangelium meum, de Lucæ significare volumine.
   Originaire d’Antioche, Luc était médecin, et ses écrits montrent la connaissance qu’il avait de la langue grecque. Devenu disciple de l’Apôtre Paul, il l’accompagna dans tous ses voyages. Il a écrit un Évangile, et c’est de lui que l’Apôtre disait aux Corinthiens : Nous vous envoyons avec Tite le frère dont l’éloge est dans toutes les églises à cause de l’Évangile. Luc, le très cher médecin, vous salue, disait de même Paul aux Colossiens. Et à Timothée : Luc seul est avec moi. Nous lui devons un autre livre sans prix, les Actes des Apôtres, dont le récit va jusqu’aux deux années du séjour de Paul à Rome et à la quatrième de Néron ; ce qui donne à entendre que l’ouvrage fut lui-même composé dans cette ville.
   Lucam autem non solum ab Apostolo Paulo didicisse Evangelium, qui cum Domino in carne non fuerat, sed a ceteris Apostolis : quod ipse quoque in principio sui voluminis declarat, dicens : Sicut tradiderunt nobis, qui a principio ipsi viderunt, et ministri fuerunt sermonis. Igitur Evangelium sicut audierat, scripsit : Acta vero Apostolorum, sicut viderat ipse, composuit. Vixit octoginta et quatuor annos, uxorem non habens : sepultus est Constantinopoli, ad quam urbem vigesimo Constantini anno ossa ejus cum reliquiis Andreæ Apostoli translata sunt de Achaia.
   En conséquence, nous reléguons parmi les écrits apocryphes les Voyages de Paul et de Thècle, avec l’histoire fabuleuse du baptême de Léon. Comment croire, en effet, que de tous les faits concernant l’Apôtre, son inséparable compagnon n’ait ignoré que ceux-là ? De plus Tertullien, voisin encore de ces temps, rapporte que cette fable eut pour auteur un certain prêtre d’Asie, enthousiaste de Paul ; Jean l’amena à confesser qu’il n’avait écrit le livre que dans le but de relever l’Apôtre, et il le déposa pour ce fait. Plusieurs pensent que toutes les fois qu’en ses lettres Paul use de cette expression : Selon mon Évangile, c’est du travail de Luc qu’il veut parler.
   Cependant l’Apôtre Paul, qui n’avait point vécu avec le Seigneur, ne fut pas le seul à renseigner l’évangéliste Luc ; mais les autres Apôtres y eurent aussi leur part, selon la déclaration que lui-même place en tête de son Évangile : Nous avons mis en œuvre les témoignages de ceux qui ont tout vu dès le commencement et qui furent les ministres de la parole. Il écrivit donc l’Évangile d’après ce qu’il avait entendu, et composa les Actes des Apôtres d après ce qu’il avait vu lui-même. Sa vie se prolongea quatre-vingt-quatre ans, dans la continence ; ses ossements furent transportés d’Achaïe à Constantinople, avec les reliques de l’apôtre André, en la vingtième année de Constantin.
   Le Taureau symbolique resplendit au ciel, rappelant les immolations figuratives et annonçant leur fin. Joignant sa force à la puissance de l’Homme, de l’Aigle et du Lion, il s’attelle au char de lumière qui porte en son triomphe l’Agneau vainqueur. Évangéliste des gentils, soyez béni d’avoir mis fin à la longue nuit qui nous tenait captifs, et réchauffé nos cœurs glacés. Confident de la Mère de Dieu, votre âme retint de ces relations fortunées le parfum de saveur virginale que respirent vos écrits et votre vie entière. Discrète tendresse et dévouement silencieux furent votre part en la grande œuvre où, trop souvent délaissé et trahi, l’Apôtre des nations vous trouva non moins fidèle au temps du naufrage [Act. XXVII.] et de la captivité [II Tim. IV, II.] que dans les beaux jours. C’est donc à bon droit que l’Église [Collecte de la fête.] vous fait application de la parole où Paul disait de lui-même : Sans cesse angoissés, persécutés, abattus, nous promenons tout vivants la mort de Jésus dans nos corps ; mais cette mort sans fin manifeste aussi la vie du Seigneur en notre chair mortelle [II Cor. IV, 8-11.]. Ce fils de l’homme que votre plume inspirée nous fit aimer dans son Évangile, que votre pinceau nous montra dans les bras de sa Mère, vous le révélez une troisième fois au monde par la reproduction en vous-même de sa propre sainteté.
   Gardez en nous le fruit de vos multiples enseignements. Si les peintres chrétiens vous honorent à bon droit spécialement, s’il est bon qu’ils apprennent de vous que l’idéal de toute beauté réside dans le Fils et la Mère, il est un art pourtant autrement sublime que celui des lignes et des couleurs : l’art de produire en nous la divine ressemblance. C’est en ce dernier que nous voulons exceller à votre école ; car nous savons de saint Paul, votre maître, que la conformité d’image avec le Fils de Dieu est le titre unique de la prédestination des élus [Rom. VIII, 29,].
   Protégez les médecins fidèles ; ils s’honorent de marcher à votre suite ; ils s’appuient, dans leur ministère de dévouement et de charité, sur le crédit dont vous jouissez près de l’auteur de la vie. Aidez leurs soins pour guérir ou soulager la souffrance ; inspirez leur zèle, quand s’annonce le moment du redoutable passage.
   Hélas ! aujourd’hui, le monde lui-même réclame pour sa sénile débilité les soins de quiconque est en mesure par la prière ou l’action de conjurer ses crises. Quand le fils de l’homme reviendra, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre [LUC. XVIII, 8.] ? C’était la parole du Seigneur en votre Évangile. Mais il disait encore qu’il faut prier toujours et ne se jamais lasser [LUC. XVIII,]; ajoutant pour l’Église de nos jours et de tous les temps, cette parabole de la veuve dont les importunités finissent par l’emporter sur le mauvais vouloir du juge inique entre les mains duquel est sa cause. Et Dieu ne fera pas justice à ses élus, s’ils crient vers lui jour et nuit ? et il tolérera qu’on les opprime sans fin ? Je vous le dis : il les vengera bientôt [Ibid. 2-8.].
   LE XIX OCTOBRE. SAINT PIERRE D’ALCANTARA, CONFESSEUR.
   « Bienheureuse pénitence, qui m’a mérité une telle gloire ! » C’était la parole du Saint de ce jour, en abordant les cieux ; tandis que Thérèse de Jésus s’écriait sur la terre : « Ah ! quel parfait imitateur de Jésus-Christ Dieu vient de nous ravir, en appelant à la gloire ce religieux béni, Frère Pierre d’Alcantara ! Le monde, dit-on, n’est plus capable d’une perfection si haute ; les santés sont plus faibles, et nous ne sommes plus aux temps passés. Ce saint était de ce temps, sa mâle ferveur égalait néanmoins celle des siècles passés, et il avait en souverain mépris toutes les choses de la terre. Mais sans aller nu-pieds comme lui, sans faire une aussi âpre pénitence, il est une foule d’actes par lesquels nous pouvons pratiquer le mépris du monde, et que notre Seigneur nous fait connaître dès qu’il voit en nous du courage. Qu’il dut être grand celui que reçut de Dieu le saint dont je parle, pour soutenir pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tous connaissent aujourd’hui !
   « De toutes ses mortifications, celle qui lui avait le plus coûté dans les commencements, c’était de vaincre le sommeil ; dans ce dessein, il se tenait toujours à genoux ou debout. Le peu de repos qu’il accordait à la nature, il le prenait assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé dans le mur ; eût-il voulu se coucher, il ne l’aurait pu, parce que sa cellule n’avait que quatre pieds et demi de long. Durant le cours de toutes ces années, jamais il ne se couvrit de son capuce, quelque ardent que fût le soleil, quelque forte que fût la pluie. Jamais il ne se servit d’aucune chaussure. Il ne portait qu’un habit de grosse bure, sans autre chose sur la chair ; j’ai appris toutefois qu’il avait porté pendant vingt années un cilice en lames de fer-blanc, sans jamais le quitter. Son habit était aussi étroit que possible ; par-dessus il mettait un petit manteau de même étoffe ; dans les grands froids il le quittait, et laissait quelque temps ouvertes la porte et la petite fenêtre de sa cellule ; il les fermait ensuite, il reprenait son mantelet, et c’était là, nous disait-il, sa manière de se chauffer et de faire sentir à son corps une meilleure température. Il lui était fort ordinaire de ne manger que de trois en trois jours ; et comme j’en paraissais surprise, il me dit que c’était très facile à quiconque en avait pris la coutume. Sa pauvreté était extrême, et sa mortification telle qu’il m’a avoué qu’en sa jeunesse il avait passé trois ans dans une maison de son Ordre sans connaître aucun des Religieux, si ce n’est au son de la voix, parce qu’il ne levait jamais les yeux, de sorte qu’il n’aurait pu se rendre aux endroits où l’appelait la règle, s’il n’avait suivi les autres. Il gardait cette même modestie par les chemins. Quand je vins aie connaître, son corps était tellement exténué, qu’il semblait n’être formé que de racines d’arbres [Ste Thérèse, Vie, ch. XXVII, XXX, traduction Bouix.]. »
   Au portrait du réformateur franciscain par la réformatrice du Carmel, l’Église ajoutera l’histoire de sa vie On sait que trois familles illustres et méritantes composent aujourd’hui le premier Ordre de saint François ; le peuple chrétien les connaît sous le nom de Conventuels, Observantins et Capucins. Une pieuse émulation de réforme toujours plus étroite avait amené, dans l’Observance même, la distinction des Observants proprement ou primitivement dits, des Réformés, des Déchaussés ou Alcantarins, et des Récollets ; d’ordre plus historique que constitutionnel, si l’on peut ainsi parler, cette distinction n’existe plus depuis que, le 4 octobre 1897, en la fête du patriarche d’Assise, le Souverain Pontife Léon XIII a cru l’heure venue de ramener à l’unité la grande famille de l’Observance, sous le seul nom d’Ordre des Frères Mineurs qu’elle devra porter désormais [Constit apost. Felicitate quadam.].
   PETRUS, Alcantarœ in Hispania nobilibus parentibus natus, a teneris annis futurae sanctitatis indicia praebuit. Decimo sexto aetatis anno ordinem Minorum ingressus, se omnium virtutum exemplar exhibuit. Tum munus concionatoris ex obedientia exercens, innumeros a vitiis ad veram paenitentiam traduxit. Primaevum sancti Francisci institutum exactissime reparare cupiens, ope divina fretus, et apostolica muni-tus auctoritate, angustissimum et pauperrimum coenobium juxta Pedrosum fundavit : quod vitae genus asperrimum, ibi feliciter coeptum, per diversas Hispaniae provincias, usque ad Indias mirifice propagatum fuit. Sanctae Teresiae, cujus probaverat spiritum, in promovenda Carmelitarum reformatione adjutor fuit. Ipsa autem a Deo edocta, quod Petri no-mine nihil quisquam peteret, quin protinus exaudiretur, ejus precibus se commendare, et ipsum adhuc viventem Sanctum appellare consuevit.
   Pierre naquit à Alcantara, en Espagne, de nobles parents. Il fit présager dès ses plus tendres années sa sainteté future. Entré à seize ans dans l’Ordre des Mineurs, il s’y montra un modèle de toutes les vertus. Chargé par l’obéissance de l’office de prédicateur, innombrables furent les pécheurs qu’il amena à sincère pénitence. Mais son désir était de ramener la vie franciscaine à la rigueur primitive ; soutenu donc par Dieu et l’autorité apostolique, il fonda heureusement le très étroit et très pauvre couvent du Pedroso, premier de la très stricte observance qui se répandit merveilleusement par la suite dans les diverses provinces de l’Espagne et jusqu’aux Indes. Sainte Thérèse, dont il avait approuvé l’esprit, fut aidée par lui dans son œuvre de la réforme du Carmel. Elle avait appris de Dieu que toute demande faite au nom de Pierre était sûre d’être aussitôt exaucée ; aussi prit-elle la coutume de se recommander à ses prières, et de l’appeler Saint de son vivant.
   PRINCIPUM obsequia, qui ipsum velut oraculum consulebant, summa humilitate declinans, Carolo Quinto imperatori a confessionibus esse recusavit. Paupertatis rigidissimus custos, una tunica, qua nulla deterior esset, contentus erat. Puritatem ita coluit, ut a fratre, in extremo morbo sibi inserviente, nec leviter quidem tangi passus sit. Corpus suum perpetuis vigiles, jejunus, flagellis frigore, nuditate, atque omni genere asperitatum in servitutem redegit, cum quo pactum inierat, ne ullam in hoc saeculo ei requiem praeberet. Caritas Dei et proximi in ejus corde diffusa tantum quandoque excitabat incendium, ut e celle angustiis in apertum campus prosilire, aerisque refrigerio conceptum ardorem temperare cogeretur.
   Les princes le consultaient comme un oracle ; mais sa grande humilité lui faisait décliner leurs hommages, et il refusa d’être le confesseur de l’empereur Charles-Quint. Rigide observateur de la pauvreté, il ne portait qu’une tunique, et la plus mauvaise qui se pût trouver. Tel était son délicat amour de la pureté, qu’il ne souffrit pas même d’être touché légèrement dans sa dernière maladie par le Frère qui le servait. Convenu avec son corps de ne lui accorder aucun repos dans cette vie, il l’avait réduit en servitude, n’ayant pour lui que veilles, jeûnes, flagellations, froid, nudité, duretés de toutes sortes. L’amour de Dieu et du prochain qui remplissait son cœur, y allumait parfois un tel incendie, qu’on le voyait contraint de s’élancer de sa pauvre cellule en plein air, pour tempérer ainsi les ardeurs qui le consumaient.
   GRATIA contemplationis admirabilis in eo fuit, qua cum assidue Spiritus reficeretur, interdum accidit, ut ab omni cibo et potu pluribus diebus abstinuerit. In aera frequenter sublatus, miro fulgore coruscare virus est. Rapidos fluvios sicco pede trajecit. Fratres in extrema penuria, cœlitus delata alimonia cibavit. Baculus ab ipso terre defixus, mox in viridem ficulneam excrevit. Cum noctu iter ageret, densa nive cadente,- dirutam domum sine tecto ingressus est, eique nix in aère pendula pro tecto fuit, ne illius copia suffocaretur Dono prophetiae ac discretionis spirituum imbutum fuisse sancta Teresia testatur. Denique annum agens sexagesimum tertium, hora qua praedixerat, migravit ad Dominum, mirabili visione, Sanctorumque praesentia confortatus. Quem eodem momento in cœlum ferri beata Teresia procul distans vidit ; cui postea apparens dixit : O felix poenitentia, quae tantam mihi promeruit gloriam I Post mortem vero plurimis miraculis clame, et a Clemente Nono Sanctorum numero adscriptus est.
   Son don de contemplation était admirable ; l’esprit sans cesse rassasié du céleste aliment, il lui arrivait de passer plusieurs jours sans boire ni manger. Souvent élevé au-dessus du sol, il rayonnait de merveilleuses splendeurs. Il passa à pied sec des fleuves impétueux. Dans une disette extrême, il nourrit ses Frères d’aliments procurés par le ciel. Enfonçant son bâton en terre, il en fit soudain un figuier verdoyant. Une nuit que, voyageant sous une neige épaisse, il était entré dans une masure où le toit n’existait plus, la neige, suspendue en l’air, fit l’office de toit pour éviter qu’il n’en fût étouffé. Sainte Thérèse rend témoignage au don de prophétie et de discernement des esprits qui brillait en lui. Enfin, dans sa soixante-troisième année, à l’heure qu’il avait prédite, il passa au Seigneur, conforté par une vision merveilleuse et la présence des Saints. Sainte Thérèse, qui était loin de là, le vit au même moment porté au ciel ; et, dans une apparition qui suivit, elle l’entendit lui dire : O heureuse pénitence, qui m’a valu si grande gloire ! Beaucoup de miracles suivirent sa mort, et Clément IX le mit au nombre des Saints.
   « Le voilà donc le terme de cette vie si austère, une éternité de gloire [Ste Thérèse, Vie, XXVII.] ! » Combien furent suaves ces derniers mots de vos lèvres expirantes : Je me suis réjoui de ce qui m’a été dit : Nous irons-dans la maison du Seigneur [Psalm. CXXI, 1.]. L’heure de la rétribution n’était pas venue pour ce corps auquel vous étiez convenu de ne donner nulle trêve en cette vie, lui réservant l’autre ; mais déjà la lumière et les parfums d’outre-tombe, dont l’âme en le quittant le laissait investi, signifiaient à tous que le contrat, fidèlement tenu dans sa première partie, le serait aussi dans la seconde. Tandis que, vouée pour de fausses délices à d’effroyables tourments, la chair du pécheur rugira sans fin contre l’âme qui l’aura perdue ; vos membres, entrés dans la félicité de l’âme bienheureuse et complétant sa gloire de leur splendeur, rediront dans les siècles éternels à quel point votre apparente dureté d’un moment fut pour eux sagesse et amour.
   Et faut-il donc attendre la résurrection pour reconnaître que, dès ce monde, la part de votre choix fut sans conteste la meilleure ? Qui oserait comparer, non seulement les plaisirs illicites, mais les jouissances permises de la terre, aux délices saintes que la divine contemplation tient en réserve dès ce monde pour quiconque se met en mesure de les goûter ? Si elles demeurent au prix de la mortification de la chair, c’est qu’en ce monde la chair et l’esprit sont en lutte pour l’empire [Gal. V, 17.] ; mais la lutte a ses attraits pour une âme généreuse, et la chair même, honorée par elle, échappe aussi par elle à mille dangers.
   Vous qu’on ne saurait invoquer en vain, selon la parole du Seigneur, si vous daignez vous-même lui présenter nos prières, obtenez-nous ce rassasiement du ciel qui dégoûte des mets d’ici-bas. C’est la demande qu’en votre nom nous adressons, avec l’Église, au Dieu qui rendit admirable votre pénitence et sublime votre contemplation [Collecte de la fête.]. La grande famille des Frères Mineurs garde chèrement le trésor de vos exemples et de vos enseignements ; pour l’honneur de votre Père saint François et le bien de l’Église, maintenez-la dans l’amour de ses austères traditions. Continuez au Carmel de Thérèse de Jésus votre protection précieuse ; étendez-la, dans les épreuves du temps présent, sur tout l’état religieux. Puissiez-vous enfin ramener l’Espagne, votre patrie, à ces glorieux sommets d’où jadis la sainteté coulait par elle à flots pressés sur le monde ; c’est la condition des peuples ennoblis par une vocation plus élevée, qu’ils ne peuvent déchoir sans s’exposer à descendre au-dessous du niveau même où se maintiennent les nations moins favorisées du Très-Haut.
   LE XX OCTOBRE. SAINT JEAN DE KENTY, CONFESSEUR.
   Kenty, l’humble village de Silésie qui donna naissance au Saint de ce jour, lui doit d’être connu en tous lieux pour jamais. Retardée par mille obstacles, la canonisation du bienheureux prêtre dont la science et les vertus avaient, au XV° siècle, illustré l’université de Cracovie, fut la dernière joie, le dernier espoir de la Pologne expirante. Elle eut lieu en l’année 1767. Déjà deux ans plus tôt, c’était sur les instances de l’héroïque nation que Clément XIII avait rendu le premier décret sanctionnant la célébration de la fête du Sacré-Cœur. En inscrivant Jean de Kenty parmi les Saints, le magnanime Pontife exprimait en termes émus la reconnaissance de l’Église pour l’infortuné peuple, et lui rendait devant l’Europe odieusement oublieuse un hommage suprême [Bulla canonizationis]. Cinq ans après, la Pologne était démembrée.
   Lisons le récit liturgique de la fête.
   JOANNES in oppido Kenty Cracoviensis dioecesis, a quo Cantii cognomen duxit, Stanislao et Anna piis et honestis parentibus natus, morum suavitate, innocentia, gravitate ab ipsa infantia spem fecit maximae virtutis. In universitate Cracoviensi philosophiae ac theologiae primum auditor, tum per omnem academiae gradus ascendendo professor ac doctor, sacra, quam annis multis tradidit, doctrina mentes audientium non illustrabat modo, sed et ad omnem pietatem inflammabat, simul docens scilicet et faciens. Sacerdos factus, nihil de litterarum studio remittens, studium auxit christianae perfectionis. Utque passim offendi Deum maxime dolebat, sic enim sibi et populo placare oblato quotidie non sine multis lacrimis incruento sacrificio satagebat. Ilkusiensem parochiam annis aliquot egregie administravit ; sed animarum periculo commotus postea dimisit, ac postulante academia ad pristinum docendi officium rediit.
   Le nom de Kenty vint à Jean du lieu de sa naissance, au diocèse de Cracovie. Stanislas et Anne, ses parents, étaient pieux et de condition honorable. La douceur, l’innocence, le sérieux de l’enfant donnèrent dès l’abord l’espérance pour lui des plus grandes vertus. Étudiant de philosophie et de théologie en l’université de Cracovie, il parcourut tous les grades académiques, et, devenu professeur et docteur à son tour, enseigna longtemps la science sacrée ; son enseignement n’éclairait pas seulement les âmes, mais les portait à toute piété ; car il enseignait à la fois de parole et d’exemple. Devenu prêtre, sans rien relâcher de son zèle pour l’étude, il s’attacha plus encore que par le passé aux pratiques de la perfection chrétienne. L’offense de Dieu, qu’il rencontrait partout, le transperçait de douleur ; tous les jours, pour apaiser le Seigneur et se le rendre propice à lui-même ainsi qu’au peuple fidèle, il offrait le sacrifice non sanglant avec beaucoup de larmes. Il administra exemplairement quelques années la paroisse d’Ilkusi ; mais effrayé du péril de la charge des âmes, il s’en démit et, sur la demande de l’université, reprit sa chaire.
   Quidquid temporis ab studio supererat, partim saluti proximorum, sacris praesertim concionibus curandae, partim orationi dabat, in qua cœlestibus quandoque visionibus et colloquiis dignatus fertur. Christi vero passione sic afficiebatur, ut in ea contemplanda totas interdum noctes duceret insomnes, ejusque causa melius recolendae Hierosolymam peregrinatus sit : ubi et martyrii desiderio flagrans, Turcis ipsis Christum crucifixum praedicare non dubitavit. Quater etiam ad Apostolorum limina pedes, atque varia onustus sarcina Romam venit, tum ut Sedem apostolicam, cui maxime addictus fuit, honoraret, tum ut sui (sic enim aiebat) purgatorii poenas exposita illis quotidie peccatorum venia redimeret. Quo in itinere a latronibus olim spoliatus, et numquid haberet praeterea interrogatus, cum negasset, aureos deinde aliquot suo insutos pallio recordatus, fugientibus hos etiam clamans obtulit latronibus : qui viri sancti candorem simul, te largitatem admirati, etiam ablatos ultro reddidere. Alienae famae ne quis detraheret, descriptis beati Augustini exemplo, in pariete versiculis, se atque alios perpetuo voluit admonitos. Famelicos de suo etiam obsonio satiabat : nudos autem non emptis modo, sed detractis quoque sibi vestibus et calceis operiebat, demisso ipse interim usque ad terram pallio, ne domum nudipes redire videretur.
   Tout ce qui lui restait de temps sur l’étude était consacré soit au salut du prochain, principalement dans le ministère de la prédication, soit à l’oraison, où l’on dit qu’il était quelquefois favorisé de visions et d’entretiens célestes. La passion de Jésus-Christ s’emparait à tel point de son âme, qu’il passait à la contempler des nuits entières ; il fit, pour s’en mieux pénétrer, le pèlerinage de Jérusalem, ne craignant pas, dans son désir brûlant du martyre, de prêcher aux Turcs eux-mêmes le Christ crucifié. Il fit aussi quatre fois le voyage de Rome, marchant à pied et portant son bagage, pour visiter les tombeaux des Apôtres, où l’attiraient son dévouement, sa vénération pour le Siège apostolique, et aussi, disait-il, son désir de se libérer du purgatoire par la facilité qu’on y trouve à toute heure de racheter ses péchés. Ce fut dans un de ces voyages que, dépouillé par les brigands et leur ayant sur interpellation déclaré qu’il n avait plus rien, il se ressouvint de quelques pièces d’or cousues dans son manteau, et rappela en criant les voleurs qui fuyaient pour les leur donner ; mais ceux-ci, admirant la candeur du Saint et sa générosité, lui rendirent d’eux-mêmes tout ce qu’ils avaient pris. Il voulut, comme saint Augustin, avoir perpétuellement gravé sur la muraille l’avertissement pour lui et les autres de respecter la réputation du prochain. Il nourrissait de sa table ceux qui avaient faim ; il donnait à ceux qui étaient nus non seulement les habits qu’il achetait dans ce but, mais ses propres vêtements et chaussures, faisant alors en sorte de laisser tomber son manteau jusqu’à terre pour qu’on ne s’aperçût pas qu’il revenait nu-pieds à la maison.
   Brevis illi somnus, atque humi ; vestis, quae nuditatem, cibus, qui mortem dumtaxat arceret. Virginalem pudicitiam, velut lilium inter spinas, aspero cilicio, flagellis atque jejuniis custodivit. Quin et per annos ante obitum triginta circiter et quinque ab esu carnium perpetuo abstinuit. Tandem dierum juxta ac meritorum plenus, cum vicinae, quam praesensit, morti se diu diligenterque praeparasset, ne qua re amplius teneretur, si quid domi supererat, id omnino pauperibus distribuit. Tum Ecclesiae sacramentis rite munitus, dissolvi jam cupiens, et esse cum Christo, pridie Nativitatis ejus, in cœlum evolavit miraculis ante et post mortem clarus. Mortuus ad proximam academiae ecclesiam sanctae Annae delatus est, ibique honorifice sepultus. Auctaque in dies populi veneratione ac frequentia inter primarios Poloniae ac Lithuaniae Patronos religiosissime colitur. Novisque coruscans miraculis, a Clemente Decimotertio Pontifice Maximo decimo septimo calendas augusti, anno millesimo septingentesimo sexagesimo septimo, solemni ritu Sanctorum fastis adscriptus est.
   Son sommeil était court, et il le prenait par terre ; il n’avait d’habits qu’assez pour se couvrir ; il ne mangeait que pour ne pas mourir de faim. Un dur cilice, la discipline, les jeûnes étaient ses moyens de garder sa virginale pureté comme le lis entre les épines. Il s’abstint même absolument de chair en ses repas durant environ les trente-cinq années qui précédèrent sa mort. Plein de jours et de mérites, il sentit enfin l’approche de cette mort à laquelle il s’était si longtemps, si diligemment préparé ; et, dans la crainte d’être retenu par quoi que ce fût de la terre, il distribua aux pauvres, sans nulle réserve, tout ce qui pouvait lui rester. Alors, religieusement muni des sacrements de l’Église, ne désirant plus que de voir se rompre ses liens pour être avec Jésus-Christ, il s’envola au ciel la veille de Noël. Les miracles qui l’avaient illustré pendant sa vie continuèrent après sa mort. On porta son corps à Sainte-Anne, l’église de l’université, voisine du lieu où il avait rendu l’âme, et on l’y ensevelit avec honneur. Le temps ne fit qu’accroître la vénération du peuple et le concours à son tombeau ; la Pologne et la Lithuanie saluèrent et honorèrent en lui l’un de leurs patrons principaux. De nouveaux miracles éclatant toujours, Clément XIII, Souverain Pontife, l’inscrivit solennellement dans les fastes des Saints, le dix-sept des calendes d’août de l’année mil sept cent soixante-sept.
   L’Église ne cesse point de vous dire toujours, et nous vous disons avec la même indomptable espérance : « O vous qui jamais ne refusâtes de secourir personne, prenez en mains la cause du royaume où vous naquîtes ; c’est la demande de vos concitoyens de Pologne, c’est la prière de ceux-là même qui ne sont pas de leur nombre [Hymne des Matines de la fête]. » La trahison dont fut victime votre malheureuse patrie n’a point cessé de peser lourdement sur l’Europe déséquilibrée. Combien, hélas ! d’autres poids écrasants sont venus s’entasser depuis dans la balance des justices du Seigneur ! O Jean, enseignez-nous à l’alléger du moins de nos fautes personnelles ; c’est en marchant à votre suite dans la voie des vertus, que nous mériterons l’indulgence du ciel [Collecte.] et avancerons l’heure des grandes réparations.
   LE XXI OCTOBRE. SAINT HILARION, ABBÉ.
   « On ne connaissait pas de moine en Syrie avant saint Hilarion, dit saint Jérôme, son historien. Il fut en ce pays l’instituteur de la vie monastique et le maître de ceux qui l’embrassèrent. Le Seigneur Jésus avait son Antoine en Égypte, en Palestine son Hilarion, le premier chargé d’ans, le second jeune encore [HIERON. in Vita S. Hilarionis, cap. II.]. » Or le Seigneur ne tardait pas d’élever à tel point celui-ci en gloire, qu’Antoine disait aux malades qu’attirait de Syrie la renommée de ses miracles : « Pourquoi vous fatiguer à venir de si loin, quand vous avez près de vous mon fils Hilarion [Ibid. III.] ? »
   Hilarion cependant n’avait passé auprès d’Antoine que deux mois ; lesquels étant écoulés, le patriarche lui avait dit : « Persévère jusqu’à la fin, mon fils ; et ton labeur te vaudra les délices du ciel. » Après quoi, remettant un cilice et un vêtement de peau à cet enfant de quinze ans qu’il ne devait plus revoir, il l’avait renvoyé sanctifier les solitudes de sa patrie, pendant que lui-même s’enfonçait plus avant dans le désert [Ibid. I, ex graeca versione.].
   L’ennemi du genre humain, qui pressentait un adversaire redoutable dans le nouveau venu de la solitude, engagea contre lui de terribles combats. La chair même du jeune ascète, malgré ses jeûnes, fut la première complice de l’enfer. Mais, sans merci pour un corps si délicat et si frêle, au témoignage de l’historien, que tout effort eût paru devoir le réduire à néant, Hilarion s’écriait indigné : « Âne, je saurai faire que tu ne regimbes plus ; je te materai par la famine, je t’écraserai sous les fardeaux, je te ferai marcher par tous les temps ; tu crieras tant la faim, que tu ne songeras pas au plaisir [Hieron. Vita S. Hilarionis, I.]. »
   Vaincu de ce côté, l’ennemi trouva d’autres alliés pour, croyait-il, ramener par la crainte Hilarion vers les lieux habités. Mais aux voleurs se jetant sur sa pauvre cabane de joncs, le Saint disait en souriant : « Celui qui est nu ne craint pas les voleurs. » Et ceux-ci, touchés d’une si grande vertu, ne cachaient pas leur admiration, et promettaient d’amender leur vie [Ibid.].
   C’était l’heure pour Satan d’entrer lui-même en lice, comme il l’avait fait avec Antoine, et sans plus de succès. Nul trouble ne pouvait plus atteindre aux régions sereines où la simplicité de cette âme l’avait portée. Un jour que le démon, entré dans le corps d’un chameau rendu par lui furieux, se précipitait sur le Saint avec d’horribles cris, il s’attirait la réponse : « Tu ne m’effraies pas ; renard ou chameau, avec toi c’est tout un. » Et l’énorme bête tombait, domptée, à ses pieds [Ibid. II.]. L’épreuve fut plus dure, et la ruse plus habile du côté de l’enfer, lorsque voulant se dérober à l’immense concours qui ne cessait point d’assiéger sa pauvre cellule, Hilarion vit l’ennemi se faire malicieusement le porte-voix de sa renommée, et lui ramener sous tous les cieux ces foules qui opprimaient son âme. Vainement quitte-t-il la Syrie, pour parcourir l’Égypte en tous sens ; vainement, traqué de désert en désert, il traverse la mer, espérant se cacher en Sicile, en Dalmatie, en Chypre. Du navire qui le promène au milieu des Cyclades, il entend dans chaque île les esprits infernaux s’appeler par les villes et les bourgs, et courir aux rivages près desquels il passe. À Paphos où il aborde, c’est le même concours de démons amenant à leur suite des multitudes humaines ; jusqu’à ce que Dieu, prenant en pitié son serviteur, lui fait trouver un lieu inaccessible à ses semblables, où il est seul enfin en la compagnie des légions diaboliques qui jour et nuit l’entourent. Loin de trembler, dit son biographe, il prenait plaisir à ce voisinage des habitués bien connus de ses luttes de jadis, et il vécut là en grande paix les cinq années qui précédèrent sa mort [Hieron. Vita S. Hilarionis, III, IV, V.].
   Voici le récit, résumé de celui de saint Jérôme, que lui consacre l’Église.
   Hilarion, ortus Tabathae in Palaestina ex parentibus infidelibus, Alexandriam missus studiorum causa, ibi morum et ingenii laude floruit : ac Jesu Christi suscepta religione, in fide et caritate mirabiliter profecit. Frequens enim erat in ecclesia, assiduus in jejunio et oratione : omnes voluptatum illecebras et terrenarum rerum cupiditates contemnebat. Cum autem Antonii nomen in Aegypto celeberrimum esset, ejus videndi studio in solitudinem contendit : apud quem duobus mensibus omnem ejus vitae rationem didicit. Domum reversus, mortuis parentibus, facultates suas pauperibus dilargitus est : necdum quintum decimum annum egressus, rediit in solitudinem, ubi, exstructa exigua casa, quae vix ipsum caperet, humi cubabat. Nec vero saccum, quo semel amictus est, umquam aut lavit, aut mutavit, cum supervacaneum esse diceret, munditias in cilicio quaerere.
   NÉ à Tabathe, en Palestine, de parents infidèles, Hilarion fut envoyé pour ses études à Alexandrie ; il y brilla par la pureté de sa vie et par ses talents, que relevèrent encore d’admirables progrès dans la foi et la chanté, quand il eut embrassé la religion de Jésus-Christ. Assidu à l’église, persévérant dans le jeûne et la prière, il méprisait tous les faux plaisirs et foulait aux pieds les désirs terrestres. Le nom d’Antoine était célèbre alors en toute l’Égypte ; il entreprit pour le voir un voyage au désert ; deux mois qu’il passa près de lui apprirent pleinement à Hilarion sa manière de vie. De retour chez lui, ses parents étant morts, il distribua leur héritage aux pauvres, et, non encore sorti de sa quinzième année, reprit le chemin de la solitude. L’étroite case qu’il s’y construisit le contenait à peine. Il y couchait par terre. Jamais il ne lava ou changea le sac revêtu alors, disant qu’il était superflu de mettre de la recherche dans un cilice.
   In sanctarum litterarum lectione et meditatione multus erat. Paucas ficus et succum herbarum ad victum adhibebat ; nec illis ante solis occasum vescebatur. Continentia et humilitate fuit incredibili. Quibus aliusque virtutibus varias horribilesque tentationes diaboli superavit, et innumerabiles daemones in multis orbis terrae partibus ex hominum corporibus ejecit. Qui octogesimum annum agens, multis aedificatis monasteriis, et clarus miraculis, in morbum incidit : cujus vi cum extremo pene spiritu conflictaretur, dicebat : Egredere, quid times ? egredere, anima mea, quid dubitas ? septuaginta prope annis servisti Christo, et mortem times ? Quibus in verbis spiritum exhalavit.
   La lecture et l’étude des saintes Lettres prenait une bonne part de sa vie. Quelques figues et le suc des herbes étaient sa nourriture, qu’il ne prenait jamais avant le coucher du soleil. Sa mortification, son humilité dépassaient toute croyance ; vertus qui, avec d’autres, le firent triompher d’effrayantes et multiples tentations de l’enfer, comme elles lui donnèrent puissance pour chasser en beaucoup de pays d’innombrables démons des corps qu’ils possédaient. Fondateur de nombreux monastères, illustre par ses miracles, il était dans sa quatre-vingtième année, quand la maladie l’arrêta ; sous la violence du mal, prêt à rendre le dernier souffle, il disait : Sors, que crains-tu ? Sors, mon âme, pourquoi hésiter ? il y a près de soixante-dix ans que tu sers le Christ, et tu crains la mort ? Il expira en prononçant ces mots.
   Être Hilarion, et redouter de mourir ! S’il en est ainsi du bois vert, que sera-ce du bois sec [LUC. XXIII, 31.] ? Illustre Saint, pénétrez-nous de l’attente des jugements de Dieu. Apprenez-nous que la crainte chrétienne ne bannit pas l’amour. C’est elle, bien au contraire, qui dégage ses abords et y conduit, pour ensuite l’escorter sur la route de la vie comme une garde attentive et fidèle. Elle fut votre sécurité à l’heure suprême ; puisse-t-elle, après avoir comme les vôtres assuré nos sentiers, nous introduire nous-mêmes directement aux cieux !
   Saint Hilarion fut en Orient l’un des premiers Confesseurs, sinon le premier d’entre eux, honoré d’un culte public à côté des Martyrs. En Occident, la blanche armée qu’Ursule conduisit à cette date au triomphe, relève de sa gloire l’auréole du saint moine auquel l’Église Mère a maintenu les premiers honneurs de cette journée.
   On sait comment, au 21 octobre 451, Cologne devint l’égale des plus illustres cités pour les siècles éternels. La critique peut discuter, elle ne s’en fait point faute, les circonstances qui présidèrent au recrutement de la légion virginale ; mais le fait même de l’existence des onze mille élues que la flèche des Huns récompensa de leur fidélité par le martyre, n’a plus rien que rejette aujourd’hui la vraie science. La terre qui recouvrait tant de nobles victimes les a plus d’une fois en effet, par multitudes, rendues à la lumière ; et elles étaient accompagnées des signes de la vénération de ceux qui les ensevelirent, en laissant, par une heureuse inspiration, la flèche libératrice fixée comme un joyau de victoire à la poitrine ou au front des élues.
   Tandis que la bienheureuse phalange voyait Angèle de Mérici lui confier ses filles et les nombreuses enfants qu’elles élèveront jusqu’à la fin des temps dans la crainte du Seigneur, la grave Sorbonne lui dédiait son église ainsi qu’à la Mère de Dieu ; et, comme il se faisait aussi dans les universités de Coïmbre et de Vienne, elle prononçait un panégyrique annuel à sa louange. Le Portugal, enrichi de quelques-unes de ses reliques précieuses, portait son culte aux Indes. Les fidèles s’organisaient en pieuses confréries, pour mériter son assistance à l’heure du dernier combat. Nous-mêmes, avec le Bienheureux Hermann, son dévot client, disons-lui ces strophes du très suave Office qu’il composa en son honneur.
   AD COMPLETORIUM.
   Et dum mortis venit hora, Subvenite sine mora :
   O PRAECLARAE VOS puellae, Nunc implete meum velle,
   
   In tam gravi tempestate Me praesentes defensate A daemonum instantia.
   Nulla vestrum ibi desit, Virgo Mater prima praesit,
   Si quae mihi faex inhaesit, Quae me sua labe laesit,
   Vestra prece procul fiat, Vos praesentes hostis sciat,
   Et se confusum doleat.
   Vierges glorieuses, exaucez ma prière et, quand viendra l’heure de la mort, ne tardez pas, secourez-moi ; soyez présentes au moment redoutable, défendez-moi de l’assaut des démons.
   Qu’aucune de vous n’y fasse défaut ;. qu’à votre tête soit tout d’abord la Vierge Mère. Si quelque fange alors laisse en moi sa souillure importune, écartez-la bien loin par votre prière. Que l’ennemi sache votre présence, et qu’il soit confondu.
   Terminons, avec l’Église elle-même, par la prière qui suit.
   ORAISON.
   DA nobis, quaesumus Domine Deus noster : sanctarum Virginum et Martyrum tuarum Ursulae et Sociarum ejus palmas incessabili devotione venerari ; ut quas digna mente non possumus celebrare, humilibus saltem frequentemus obsequiis. Per Dominum.
   Seigneur notre Dieu, accordez-nous de vénérer et d’honorer sans fin les palmes de vos saintes Vierges et Martyres Ursule et ses Compagnes ; ne pouvant les célébrer comme elles le méritent, puissions-nous du moins leur faire agréer notre humble empressement. Par Jésus-Christ.
   LE XXIV OCTOBRE. SAINT RAPHAËL, ARCHANGE.
   Le voisinage de la grande solennité qui doit bientôt faire converger sur nous les splendeurs du ciel, inspire un recueillement profond à l’Église. Sauf l’hommage qu’elle tient à rendre à leur date aux glorieux Apôtres Simon et Jude, c’est à peine si quelques fêtes clairsemées du rit simple viennent tempérer le silence de ces derniers jours d’octobre. Il convient d’adapter nos âmes aux dispositions de la Mère commune. Mais ce ne sera pas y déroger, que de donner un souvenir rapide à l’Archange célébré par nombre d’églises particulières en ce jour.
   Le ministère que remplissent près de nous les esprits célestes, est admirablement exprimé dans les scènes gracieuses qui revêtent d’un charme si pénétrant l’histoire de Tobie. Rappelant les bons offices du guide et de l’ami qu’il appelle encore son frère Azarias, Tobie le jeune dit à son père : « Comment répondre à ses bienfaits ? Il m’a conduit et ramené sain et sauf. Lui-même a recouvré l’argent que nous devait Gabélus. Á lui je dois d’avoir rencontré l’épouse qui m’était destinée, tandis qu’il chassait d’elle le démon, et remplissait de joie ses parents. Il m’a moi-même délivré du poisson qui allait m’engloutir. Il vous a fait voir enfin la lumière du ciel, et nous avons été remplis par lui de tous biens [Tob. XII, 2-3.]. »
   Et père et fils voulant à la manière des hommes marquer leur gratitude à qui l’avait si bien méritée, l’ange se découvre alors pour reporter toute leur reconnaissance au bienfaiteur suprême. « Bénissez le Dieu du ciel, et glorifiez-le devant tout ce qui a vie ; car il a fait éclater sur vous sa miséricorde. Quand vous priiez dans les larmes et ensevelissiez les morts, je présentais votre prière au Seigneur. Et parce que vous étiez agréable à Dieu, il était nécessaire que vous fussiez éprouvé par la tentation. Et maintenant, le Seigneur m’a envoyé pour vous guérir et délivrer du démon l’épouse de votre fils. Car je suis l’ange Raphaël, l’un des sept qui nous tenons devant le Seigneur. Paix à vous ; ne craignez pas, et chantez à Dieu [Tob. XII, 4-22.]. »
   Célébrons nous aussi les bienfaits du ciel. Car aussi sûrement que Tobie voyait de ses yeux l’archange Raphaël, nous savons par la foi que l’ange du Seigneur accompagne nos pas du berceau à la tombe. Ayons, pour lui, même confiant abandon : et la route de la vie, plus semée de périls que ne l’était celle du pays des Mèdes, n’aura cependant pour nous que sécurité ; et les rencontres y seront heureuses, car elles seront celles que nous préparait le Seigneur ; et, rayonnement anticipé de la patrie, la bénédiction se répandra de nous par notre ange sur tous nos proches.
   Nous emprunterons au Bréviaire Ambrosien cette Hymne à l’honneur du radieux Archange.
   HYMNE.
   DIVINE ductor, Raphael, Hymnum benignus suscipe,
   Quem nos canendo supplices, Laetis sacramus vocibus.
   Cursum salutis dirige, Gressusque nostros promove :
   Ne quando aberrent devii, cœli relicto tramite.
   Tu nos ab alto respice : Lucem micantem desuper,
   A Patre sancto luminum, Nostris refundas mentibus.
   Aegris medelam perfice, Caecisque noctem discute :
   Morbos fugando corporum, Dona vigorem cordibus.
   Astans superno Judici, Causam perora criminum :
   Iramque mulce vindicem, Fidus rogator Numinis.
   Mani resumptor proelii, Hostem superbum deprime :
   Contra rebellés spiritus Da robur, auge gratiam.
   Deo Patri sit gloria, Ejusque soli Filio,
   Cum Spiritu Paraclito, Et nunc, et in perpetuum.
   Dirige pour nous la course du salut, soutiens nos pas ; que nous n’errions jamais à l’aventure, ayant perdu le sentier du ciel.
   Amen.
   Regarde-nous des cieux ; remplis nos âmes de la splendeur brillante qui descend du Père saint des lumières.
   Raphaël, divin guide, reçois avec bonté l’hymne sacrée que te dédient nos voix suppliantes et joyeuses.
   Rends aux malades la santé, fais cesser la nuit des aveugles ; en guérissant les corps, réconforte les cœurs.
   Toi qui te tiens devant le souverain Juge, plaide la cause de nos crimes ; apaise du Tout-Puissant la colère vengeresse, ô toi à qui nous confions nos prières.
   Toi qui repris le grand combat, confonds notre ennemi superbe ; pour triompher des esprits de révolte, donne-nous force, augmente en nous la grâce.
   Soit gloire à Dieu le Père, ainsi qu’à son Fils unique, avec l’Esprit Paraclet, et maintenant et toujours.
   Amen.
   
   LE XXV OCTOBRE. SAINT CHRYSANTHE, MARTYR, ET SAINTE DARIA, MARTYRE.
   Chrysanthe, époux vierge de la vierge Daria, s’unit dans la confession du Seigneur à celle qu’il a conquise au christianisme et à l’amour de l’angélique vertu. Nos pères entouraient d’une vénération fervente les saints époux qui ne connurent d’autre lit nuptial que la carrière de sable où Rome païenne les ensevelit vivants pour venger ses faux dieux [Sponsus torus, fossa capit vivos : Sequentia ex Proprio Eiffliensi, Munstereifel.].
   La fosse meurtrière, se refermant sur eux, leur avait donné la fécondité du martyre. Au jour anniversaire de leur triomphe, un groupe nombreux de fidèles s’était porté à l’arénaire de la via Salaria pour la synaxe liturgique, quand des païens survenant murèrent l’entrée du souterrain. Bien des années s’écoulèrent. Lorsque l’heure de la victoire eut sonné pour l’Église et que les chrétiens retrouvèrent le chemin de la crypte sacrée, un spectacle unique s’offrit à leurs yeux : en face de la tombe où reposaient Chrysanthe et Daria, la famille engendrée par eux au martyre était rangée dans l’attitude où l’avait saisie le moment suprême ; près des ministres de l’autel, qu’entouraient les hommes, les femmes et les enfants formant l’assistance de cette Messe solennelle s’il en fut, se voyaient encore les vases d’argent du Sacrifice auquel l’Agneau vainqueur avait si pleinement associé tant de nobles victimes. Damase orna de monumentales inscriptions ce lieu vénérable. Nul cependant n’osa toucher les corps saints, ni rien changera la disposition de l’incomparable scène. La crypte fut de nouveau murée ; mais une étroite ouverture permettait au pèlerin de plonger la vue dans l’auguste sanctuaire, et de s’animer pour les luttes de la vie en contemplant ce qu’avaient exigé de nos devanciers dans la foi les siècles du martyre [Greg. Turon. De gloria Martyrum, I, XXXVIII.].
   Voici la Légende liturgique consacrée à ce jour.
   CHRYSANTHUS et Daria conjuges, nobili genere nati, fide etiam clariores, quam Daria, mariti opera, cula baptismo susceperat ; Romae innumerabilem hominum multitudinem, haec mulierum, ille virorum, ad Christum converterunt. Quare Celerinus praefectus comprehensos tradidit Claudio tribuno : qui jussit a militibus Chrysanthum vinctum cruciatibus torqueri ; sed vin-cula omnia resoluta sunt ; mox compedes, in quos conjectus fuerat, confracti.
   Chrysanthe et Daria étaient unis par les liens du mariage. De noble race, la foi que Daria avait reçue par les soins de son époux, en même temps que le baptême, les rendait plus illustres encore. A Rome, ils convertirent au Christ une multitude sans nombre, Chrysanthe lui gagnant les hommes et Daria les femmes. Ce qu’apprenant, le préfet Célérinus les fit saisir et les remit au tribun Claudius. Or, celui-ci ayant donné l’ordre aux soldats de lier Chrysanthe et de le soumettre à la torture, tous les liens se rompirent, et comme on le mettait dans les entraves, elles furent brisées.
   DEINDE bovis corio inclusum, in ardentissimo sole constituunt ; tum pedibus ac manibus catena constrictis, in obscurum carcerem detrudunt : ubi solutis catenis, clarissima lux locum illustravit. Daria vero in lupanar compulsa, 1eonis tutela, dum in oratione defixa est, a contumelia divinitus defensa est Denique in arenariam, quae est via Salaria, uterque ductus, effossa terra, lapidibus obruti, parem martyrii coronam adepti sunt.
   On l’exposa ensuite, cousu dans la peau d’un bœuf, aux rayons d’un soleil brûlant ; puis, les pieds et les mains chargés de chaînes, on le jeta au fond d’un obscur cachot ; mais les chaînes tombèrent, et une lumière éclatante remplit la prison. Pour Daria, enfermée dans un lieu de débauche, elle eut recours à la prière, et fut protégée contre toute injure par un lion divinement envoyé. Tous deux enfin, conduits dans un arénaire de la voie Salaria, y furent précipités dans une fosse que l’on remplit de pierres ; ce fut ainsi qu’ensemble ils gagnèrent la couronne du martyre.
   Je donnerai à mes Saints une place de marque dans le royaume de mon Père, dit le Seigneur [Ant. Ia IIi Noct. plurim. Mart.]. Ainsi chante l’Épouse, célébrant les Martyrs. Et voulant elle-même se conformer en ce qui vous concerne à la parole de l’Époux, elle fait de l’insigne basilique du Latran votre demeure sur terre, et vous assigne comme lit d’honneur et de repos le réduit sacré, la confession même sur laquelle repose l’autel majeur de l’Église maîtresse et mère des Églises  [S. Rit. Congr. 7 Aug. 1837, ad archiep. Colon.]. Digne récompense de vos labeurs et de vos souffrances, en cette Rome où il vous fut donné de participer à la prédication des Apôtres et de sceller comme eux de votre sang la parole sainte. Ne cessez pas de justifier la confiance de la Ville éternelle : rendez sans cesse plus féconde sa foi qui fut toujours pure ; jusqu’au moment où sonnera l’heure de chasser l’étranger, maintenez inaltérable son dévouement au Pontife-roi dont le séjour fait d’elle la capitale du monde, le vestibule du ciel. Mais vos reliques saintes ont aussi, par la munificence de Rome, porté au loin leur protection puissante. Daignez appuyer de votre crédit la prière que nous empruntons à vos dévots clients d’Eifflia [Munstereifel, monastère et ville de l’archidiocèse de Cologne, honorant comme patrons saint Chrysanthe et sainte Daria.] : « O Dieu qui avez dans vos saints Chrysanthe et Daria relevé l’honneur de la virginité par la consécration du martyre, faites que, soutenus de leur intercession, nous éteignions en nous la flamme des vices et méritions d’être votre temple en la compagnie des cœurs purs. »
   LE XXVI OCTOBRE. SAINT ÉVARISTE, PAPE ET MARTYR.
   Tandis que Jean le bien-aimé voyait enfin venir à lui le Seigneur et quittait pour le ciel son séjour d’Éphèse, Rome, sous Évariste, achevait d’arrêter les dispositions du long pèlerinage qui ne se terminera pour elle qu’au dernier des jours. La période bénie des temps apostoliques est définitivement close ; mais la Ville éternelle accroît sans fin son trésor de gloire. Le pontificat nouveau voit la vierge Domitille cimenter dans le sang des Flavii, par son martyre, les fondations de cette Jérusalem qui remplace la première, détruite par les siens. Puis c’est Ignace d’Antioche, apportant « à l’Église qui préside dans la charité [Ignat. Epist. ad Romanos.]» le témoignage suprême ; froment du Christ, la dent des fauves du Colisée donne satisfaction à son désir et fait de lui un pain vraiment pur [Ibid.].
   EVARISTUS Graecus ex Judaeo patre, Trajano imperatore, pontificatum gessit. Qui ecclesiarum titulos urbis Romae presbyteris divisit, et ordinavit, ut septem diaconi episcopum custodirent, dum evangelicae praedicationis officio fungeretur. Idem constituit ex traditione apostolica, ut matrimonium publice celebretur, et sacerdotis benedictio adhibeatur. Praefuit Ecclesiae annos novem, menses tres, presbyteris decem et septem, diaconis duobus, episcopis quindecim, quater mense decembri ordinatis. Martyrio coronatus, prope sepulchrum Principis Apostolorum in Vaticano sepultus est, septimo calendas novembris.
   Évariste, né en Grèce d’un père juif, fut Souverain Pontife au temps de l’empereur Trajan. Ce fut lui qui divisa entre les prêtres romains les titres des églises de la ville, et ordonna que les sept diacres assisteraient l’évêque quand il prêcherait. Conformément à la tradition apostolique, il ordonna en outre que le mariage se célébrât publiquement et fût béni par le prêtre. Il gouverna l’Église neuf ans et trois mois ; en quatre Ordinations au mois de décembre, il ordonna dix-sept prêtres, deux diacres, quinze évêques. Couronné du martyre, on l’ensevelit près du Prince des Apôtres, au Vatican, le sept des calendes de novembre.
   Vous êtes le premier des Pontifes à qui l’Église se trouva confiée, quand disparurent les derniers de ceux qui avaient vu le Seigneur. Le monde maintenant pouvait dire, sans aucune restriction : Si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus désormais de cette sorte [II Cor. V, 16.]. L’exil devenait plus absolu pour l’Épouse ; et à cette heure, qui n’était pas sans périls ni angoisses, c’était vous que l’Époux daignait charger de lui apprendre à poursuivre seule sa route de foi, d’espérance et d’amour. Vous sûtes justifier l’attente de l’Homme-Dieu. Reconnaissance spéciale vous est due de ce chef par la terre, ô Évariste, comme spéciale sans doute est aussi votre récompense. Veillez toujours sur Rome et sur l’Église. Enseignez-nous qu’il faut savoir jeûner ici-bas, se résigner à l’absence de l’Époux [Matth. IX, 15.] quand il se dérobe, et ne l’en servir pas moins, et ne l’en aimer pas moins de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, de tout notre esprit [LUC. X, 27.], tant que dure ce monde et qu’il lui plaît de nous y laisser.
   LE XXVIII OCTOBRE. SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APÔTRES.
   En place de vos pères, des fils vous sont nés [Graduel de la fête, ex Psalm XLIV, 17.]. Ainsi l’Église, reniée par Israël, exalte en ses chants la fécondité apostolique qui réside en elle jusqu’aux derniers jours. Dès hier, prévenant les heures, elle espérait, de cet espoir d’Épouse qui n’est jamais trompé, que les bienheureux Apôtres Simon et Jude devanceraient pour elle en bénédictions la solennité même [Collecte de la Vigile.]. Telle est en effet la condition de son existence sur terre, qu’elle n’y peut demeurer que si elle donne incessamment des fils au Seigneur. Et c’est pourquoi la Messe du XXVII octobre nous faisait lire le texte évangélique où il est dit : « Je suis la vigne, et mon Père est le vigneron ; il retranchera toute branche qui ne porte point de fruit en moi ; et toute branche qui porte du fruit, il la taillera, pour qu’elle en porte davantage [Évangile de la Vigile, ex JOHAN. XV, 1-7.]. » Taille douloureuse, au témoignage encore de cette Messe de Vigile, en son Épître. Au nom des autres sarments qu’honore comme lui le choix divin, l’Apôtre y disait les labeurs, les souffrances de toutes sortes, persécutions, malédictions, reniements, au prix desquels s’acquiert le droit d’appeler fils [Épître de la Vigile, ex I Cor. IV, 9-14.] les hommes engendrés selon l’Évangile dans le Christ Jésus [I Cor. IV, 15.]. Or en effet, saint Paul y revient plus d’une fois, et spécialement dans l’Épître de la fête, l’objet de cette génération surnaturelle des saints n’est autre que la reproduction mystique du Fils de Dieu, passant à nouveau, chez les prédestinés, de la petite enfance à la mesure de l’homme parfait [Gal. IV, 19 ; Épître de la fête, ex Eph. IV, 7-14.].
   Si sobre de détails que se montre l’histoire à l’égard des glorieux Apôtres honorés en ce jour, nous savons dans quelle plénitude ils contribuèrent à ce grand œuvre de la génération des fils de Dieu, que rappelle leur courte Légende. C’est sans repos et jusqu’au sang que, pour leur part, ils édifièrent le corps du Christ [Ibid.] ; et l’Église reconnaissante dit aujourd’hui au Seigneur : « Dieu qui, par vos bienheureux Apôtres Simon et Jude, nous avez donné de parvenir à la connaissance de votre nom ; accordez-nous de célébrer leur gloire immortelle en progressant dans la grâce, d’y progresser en la célébrant [Collecte de la fête.]. »
   On donne pour attribut à saint Simon la scie, qui rappelle son martyre. L’équerre de saint Jude montre en lui l’architecte de la maison de Dieu : ainsi Paul se nommait-il lui-même [I Cor. III, 10.] ; et dans la septième des Épîtres catholiques, qui reconnaît Jude pour auteur, lui aussi possède un titre spécial à compter parmi les premiers de la grande famille des maîtres ouvriers du Seigneur. Mais il était encore, pour notre Apôtre, une autre noblesse qui dépassait toutes celles de la terre : neveu de saint Joseph par Cléophas ou Alphée son père [Hegesipp. ex Euseb. Hist. eccl. IV, XXII.], cousin légalement de l’Homme-Dieu, Jude était de ceux que ses compatriotes appelaient les frères du fils du charpentier [Avec Jacques le Mineur, aussi Apôtre et premier évêque de Jérusalem, un Joseph moins connu, et Siméon, deuxième évêque de Jérusalem, tous trois fils comme lui de Cléophas et de la belle-sœur de Notre-Dame désignée en saint Jean (XIX, 25) sous le nom de Marie de Cléophas. Matth. XIII, 55.].
   Recueillons de saint Jean un détail précieux. Dans l’admirable entretien qui suivit la Cène, l’Homme-Dieu venait de dire : « Si quelqu’un m’aime, il sera aimé de mon Père, et moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui. » Jude alors, prenant la parole, demanda : « Seigneur, pourquoi donc vous manifesterez-vous à nous, et non pas au monde ? » Jésus lui répondit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Mais celui qui ne m’aime pas, ne garde point mes paroles ; et cette parole que vous avez entendue n’est pas la mienne, mais celle de celui qui m’a envoyé, de mon Père [JOHAN. XIV, 21-24.]. »
   Nous savons par l’histoire ecclésiastique que, sur la fin de son règne, et lorsque sévissait la persécution qu’il avait déchaînée, Domitien fit amener d’Orient pour comparaître devant lui deux petits-fils de l’Apôtre saint Jude. La politique de César avait pris quelque ombrage au sujet de ces descendants d’une race royale, celle de David, qui représentaient parle sang le Christ lui-même que ses disciples exaltaient comme le suprême roi du monde. Domitien fut à même de constater que ces deux humbles juifs ne pouvaient être un péril pour l’Empire, et que s’ils regardaient le Christ comme le dépositaire du pouvoir souverain, il s’agissait d’un pouvoir qui ne devait s’exercer visiblement qu’à la fin des siècles. Le langage simple et courageux de ces deux hommes fit impression sur Domitien, et, au rapport de l’historien Hégésippe, auquel Eusèbe a emprunté les faits que nous venons de raconter, il donna des ordres pour suspendre la persécution [Dom Guéranger, Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers siècles, ex Euseb. Hist. eccl III, XX.].
   Nous aurons tout dit, en ajoutant au si bref récit de l’Église concernant les deux Apôtres, que Saint-Pierre de Rome et Saint-Sernin de Toulouse se disputent l’honneur de posséder la plus grande part de leurs augustes restes.
   SIMON Chananaeus, qui et Zelotes, et Thaddaeus, qui et Judas Jacobi appellatur in Evangelio, unius ex catholicis epistolis scriptor, hic Mesopotamiam, ille Aegyptum evangelica praedicatione peragravit. Postea in Persidem convenientes, cum innumerabiles filios Jesu Christo peperissent, fidemque in vastissimis illis regionibus et efferatis gentibus disseminassent, doctrina et miraculis, ac denique glorioso martyrio, simul sanctissimum Jesu Christi nomen illustrarunt.
   Simon est surnommé le Cananéen et aussi le Zélé. Thaddée, qui est appelé Jude frère de Jacques dans l’Évangile, écrivit une des Épîtres catholiques et prêcha en Mésopotamie, tandis que Simon évangélisait l’Égypte. La Perse les réunit ; ils y engendrèrent à Jésus-Christ des fils sans nombre, et propagèrent la foi chez les nations barbares de cet immense territoire Aux miracles, aux prédications, par lesquels de concert ils glorifiaient le très saint nom de Jésus-Christ, s’adjoignit enfin pour chacun d’eux la gloire du martyre.
   Je vous ai choisis pour porter un fruit qui demeure [JOHAN. XV, 16.]. C’était la parole que vous adressait l’Homme-Dieu comme aux douze, celle que l’Église rappelait à votre honneur en l’Office de la nuit [Homil. IIIi Noct. ex Aug. in Joh. LXXXVII.]. Que reste-t-il cependant du fruit de votre labeur en Égypte, en Mésopotamie, en Perse ? Serait-ce que le Seigneur ou l’Église peuvent se tromper dans leurs paroles ou leurs appréciations ? Non certes ; et c’est la preuve qu’au-dessus de la région des sens et par delà le domaine de l’histoire, la vertu répandue sur les douze ne cesse point de couler à travers les âges, qu’elle a sa part en toute naissance surnaturelle développant le corps mystique du Seigneur, accroissant l’Église. Mieux que Tobie, nous sommes les fils des saints [Tob. II, 18.]; nous ne sommes plus sans famille, mais bien de la maison de Dieu, portés par les Apôtres et les Prophètes, qu’unit Jésus-Christ la pierre d’angle [Eph. II, 19, 20.]. O vous qui nous valûtes un tel bien dans les peines et les pleurs, soyez bénis ; maintenez en nous le titre et les droits d’une filiation si précieuse.
   Autour de nous, le mal est grand ; reste-t-il quelque espoir à la terre ? Mais la confiance de vos dévots clients nous dit, ô Jude, qu’il n’est pour vous nulle cause désespérée ; et quand donc mieux, ô Simon le Zélé, pourriez-vous justifier votre glorieux surnom ? Daignez exaucer l’Église et l’aider, de toute votre puissance apostolique, à ranimer la foi, à réchauffer la charité, à sauver le monde.
   LE XXXI OCTOBRE. LA VIGILE DE LA TOUSSAINT.
   Préparons nos âmes aux grâces que le ciel s’apprête à verser sur la terre, en retour des hommages de celle-ci. Telle sera demain l’allégresse de l’Église, qu’elle semblera déjà se croire en possession de l’éternité. Aujourd’hui pourtant, c’est sous les livrées de la pénitence qu’elle se montre à nos yeux, confessant bien qu’elle n’est qu’une exilée [Heb. XI, 13.]. Avec elle, jeûnons et prions. Nous aussi, que sommes-nous que des voyageurs, en ce monde où tout passe et se hâte de mourir ? D’années en années, la solennité qui va s’ouvrir compte parmi nos compagnons d’autrefois des élus nouveaux qui bénissent nos pleurs et sourient à nos chants d’espérance. D’années en années, le terme se rapproche où nous-mêmes, admis à la fête des cieux, recevrons l’hommage de ceux qui nous suivent, et leur tendrons la main pour les aider à nous rejoindre au pays du bonheur sans fin. Sachons, dès cette heure, affranchir nos âmes ; gardons nos cœurs libres, au sein des vaines sollicitudes, des plaisirs faux d’une terre étrangère : il n’est pour l’exilé d’autre souci que celui de son bannissement, d’autre joie que celle où il trouve l’avant-goût de la patrie.
   Dans ces pensées, disons avec l’Église en ce jour de Vigile :
   ORAISON.
   DOMINE Deus noster, multiplica super nos gratiam tuam : et, quorum praevenimus gloriosa solemnia, tribue subsequi in sancta professione laetitiam. Per Dominum.
   Seigneur notre Dieu, faites couler abondamment sur nous votre grâce ; et, comme nous prévenons la glorieuse solennité de vos Saints, puissions-nous mériter par une sainte vie de les suivre au bonheur. Par Jésus-Christ.
   En la manière que nous l’avons commencé, terminons ce mois par un hommage à Marie, Reine du très saint Rosaire et Reine des Saints. Les anciens Missels Dominicains nous en fourniront la formule.
   SEQUENCE.
   Virginalis hortuli Verni pubent surculi Et efflorent pulluli Fecunda propagine.
   Gelu et hiems transeunt, Nix et imber abeunt, Rosæ in terra prodeunt Et cœlesti germine.
   Contra mundum proelians.
   Rosa, radix lilii Haec ex horto lilii Toto cursu exsilii Collegit plantaria.
   
   Justis ad lætitiam, Reis ad justitiam, Electis ad gloriam Cunctis salutaria.
   
   Quæ de cœlis attulit Et in terris sustulit, Christus mundo contulit
   
   Nos hic tectus frondibus, Vulneratus sentibus, Redimitus floribus,
   Vocans, purgans, præmians.
   A stirpis rosariæ Gemmis, spinis, foliis, Affluentis patriæ Fruemur deliciis, Ubi satrix residet.
   Atque hujus militiæ Læta sodalitiis Triplicis hierarchiae Ter trinis consortiis Imperatrix residet.
   Salve nova triumphatrix Et triumphi reparatrix Antiqui certaminis.
   Rursus minax sævit ultor, Ni resistas, perit cultor Christiani nominis.
   Ave Verbi domicilium, Sancti Spiritus sacrarium, Summi Patris filia.
   Voici qu’au jardin virginal bourgeonnent les nouvelles pousses et se forment les fleurs ; c’est la fertilité du printemps.
   Affer nobis juge auxilium, Sub discrimen vitæ varium Contra tela hostilia.
   C’est la fin des frimas ; l’hiver s’en est allé, et les pluies et la neige avec lui ; les roses ont apparu sur la terre, semées des cieux.
   Ut coronent nos post proelium, Quæ fert cœli viridarium Mixta rosis lilia.Amen.
   La rose a produit le lis ; puis du jardin de son fils, tant qu’a duré leur exil, elle a cueilli et moissonné
   Pour les justes la joie, pour les pécheurs une nouvelle innocence, pour les élus la gloire, pour tous le salut :
   Dons que le Christ apporta des cieux, qu’il assura par ses souffrances à la terre, sauvant le monde qu’il était venu vaincre.
   Il se repose sous le feuillage du rosier, se blesse à ses épines, se couronne de ses fleurs : et de la sorte nous appelle, nous justifie, nous récompense.
   Grâce donc à la tige bénie, à ses feuilles, à ses ronces, à ses roses, la patrie est à nous ; ses délices nous attendent là où demeure l’auguste jardinière,
   L’impératrice qui se complaît dans les associations de notre milice sainte, comme elle préside à la triple hiérarchie des neuf chœurs.
   Triomphatrice nouvelle, qui réparez l’antique désastre, à vous nos chants !
   Mais voici qu’à nouveau l’ennemi menace et rugit ; si vous ne l’arrêtez, c’en est fait des chrétiens.
   Nous vous saluons, ô vous la demeure du Verbe, sanctuaire de l’Esprit-Saint, fille du Père souverain.
   Contre les traits de l’ennemi, dans les dangers multiples de cette vie, que votre secours soit sur nous toujours.
   Qu’après le combat notre couronne soit formée des roses et des lis que produit le parterre des cieux.
   Amen.
   FIN DU TOME CINQUIEME.
   Table des matières
   L’ANNÉE LITURGIQUE 1
   LE TEMPS APRÈS LA PENTECOTE 2
   CHAPITRE PREMIER. DE L’ASSISTANCE A LA SAINTE MESSE, AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE. 2
   CHAPITRE II. DES OFFICES DE TIERCE, SEXTE ET NONE, AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE. 14
   CHAPITRE III. DE L’OFFICE DES VÊPRES DES DIMANCHES ET FÊTES, AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE. 22
   CHAPITRE IV. DE L’OFFICE DE COMPLIES AU TEMPS APRÈS LA PENTECÔTE 27
   PROPRE DES SAINTS 33
   LE XXIII AOÛT. SAINT PHILIPPE BENIZI. CONFESSEUR. 33
   LE XXIV AOÛT. SAINT BARTHELEMY, APOTRE. 35
   LE XXV AOÛT. SAINT LOUIS, ROI DE FRANCE, CONFESSEUR. 38
   LE XXVI AOÛT. SAINT ZÉPHYRIN, PAPE ET MARTYR. 44
   LE XXVII AOÛT. S. JOSEPH CALASANZ, CONFESSEUR. 45
   LE XXVIII AOÛT. SAINT AUGUSTIN, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE. 49
   LE XXIX AOÛT. LA DÉCOLLATION DE S. JEAN-BAPTISTE. 57
   LE XXX AOUT. SAINTE ROSE DE SAINTE-MARIE, VIERGE. 60
   LE XXXI AOÛT. S. RAYMOND NONNAT, CONFESSEUR. 63
   LE Ier SEPTEMBRE. SAINT GILLES, ABBÉ. 66
   LE II SEPTEMBRE. SAINT ÉTIENNE, ROI DE HONGRIE, CONFESSEUR. 68
   LE V SEPTEMBRE. SAINT LAURENT JUSTINIEN, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR. 71
   LE VIII SEPTEMBRE. LA NATIVITE DE LA TRÈS SAINTE VIERGE. 73
   AUX PREMIERES VÊPRES. 76
   À LA MESSE. 80
   AUX SECONDES VÊPRES. 86
   MÉMOIRE DE SAINT GORGON, MARTYR. 86
   LE DIMANCHE DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. LA FÊTE DU TRÈS SAINT NOM DE MARIE. 88
   LE IX SEPTEMBRE. DEUXIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. 93
   LE X SEPTEMBRE. SAINT NICOLAS DE TOLENTINO, CONFESSEUR. 94
   LE XI SEPTEMBRE. QUATRIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. 96
   LE XII SEPTEMBRE. CINQUIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. 97
   LE XIII SEPTEMBRE. SIXIÈME JOUR DANS L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. 98
   LE XIV SEPTEMBRE. L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX. 100
   LE XV SEPTEMBRE. L’OCTAVE DE LA NATIVITÉ. 103
   LE IIIe DIMANCHE DE SEPTEMBRE. LA FÊTE DES SEPT DOULEURS DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE. 105
   LE XVI SEPTEMBRE. SAINT CORNEILLE, PAPE ET MARTYR, ET SAINT CYPRIEN, ÉVÊQUE ET MARTYR. 112
   LE XVII SEPTEMBRE. LES STIGMATES DE SAINT FRANÇOIS. 116
   LE XVIII SEPTEMBRE. SAINT JOSEPH DE COPERTINO, CONFESSEUR. 119
   LE XIX SEPTEMBRE. SAINT JANVIER, ÉVÊQUE ET MARTYR, ET SES COMPAGNONS, MARTYRS. 121
   LE XX SEPTEMBRE. S. EUSTACHE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS. 123
   LE XXI SEPTEMBRE. SAINT MATTHIEU, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE. 124
   LE XXII SEPTEMBRE. SAINT THOMAS DE VILLENEUVE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR. 127
   LE XXIII SEPTEMBRE. SAINT LIN, PAPE ET MARTYR. 129
   LE XXIV SEPTEMBRE. NOTRE-DAME DE LA MERCI. 130
   LE XXVI SEPTEMBRE. SAINT CYPRIEN, MARTYR, ET SAINTE JUSTINE, VIERGE ET MARTYRE. 133
   LE XXVII SEPTEMBRE. LES SS. COME ET DAMIEN, MARTYRS. 134
   LE XXVIII SEPTEMBRE. SAINT WENCESLAS, DUC ET MARTYR. 136
   LE XXIX SEPTEMBRE. LA DÉDICACE DE SAINT MICHEL, ARCHANGE. 137
   LE XXX SEPTEMBRE. SAINT JÉRÔME, PRÊTRE, CONFESSEUR ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE. 141
   LE Ier DIMANCHE D’OCTOBRE. LA FÊTE DU TRÈS SAINT ROSAIRE. 146
   LE Ier OCTOBRE. SAINT REMI, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR, APÔTRE DES FRANCS. 151
   LE II OCTOBRE. LES SAINTS ANGES GARDIENS. 156
   LE IV OCTOBRE. SAINT FRANÇOIS, CONFESSEUR. 160
   LE V OCTOBRE. S. PLACIDE ET SES COMPAGNONS, MARTYRS. 166
   LE VI OCTOBRE. SAINT BRUNO, CONFESSEUR. 170
   LE VII OCTOBRE. SAINT MARC, PAPE ET CONFESSEUR. Les SS. Serge, Bacq, Marcel et Apulée, martyrs. 173
   LE VIII OCTOBRE. SAINTE BRIGITTE, VEUVE. 176
   LE IX OCTOBRE. SAINT DENYS, ÉVÊQUE ET MARTYR, ET LES SS. RUSTIQUE ET ELEUTHÈRE, MARTYRS. 180
   LE X OCTOBRE. SAINT FRANÇOIS DE BORGIA, CONFESSEUR. 185
   LE XIII OCTOBRE. SAINT Édouard LE CONFESSEUR, ROI D’ANGLETERRE. 187
   LE XIV OCTOBRE. SAINT CALLISTE Ier, PAPE ET MARTYR. 189
   LE XV OCTOBRE. SAINTE THÉRÈSE, VIERGE. 192
   LE XVI OCTOBRE. SAINT MICHEL AU PÉRIL DE LA MER. 199
   LE XVII OCTOBRE. SAINTE HEDWIGE, VEUVE. 201
   LE XVIII OCTOBRE. SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE. 203
   LE XIX OCTOBRE. SAINT PIERRE D’ALCANTARA, CONFESSEUR. 208
   LE XX OCTOBRE. SAINT JEAN DE KENTY, CONFESSEUR. 211
   LE XXI OCTOBRE. SAINT HILARION, ABBÉ. 213
   LE XXIV OCTOBRE. SAINT RAPHAËL, ARCHANGE. 215
   LE XXV OCTOBRE. SAINT CHRYSANTHE, MARTYR, ET SAINTE DARIA, MARTYRE. 217
   LE XXVI OCTOBRE. SAINT ÉVARISTE, PAPE ET MARTYR. 218
   LE XXVIII OCTOBRE. SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APÔTRES. 219
   LE XXXI OCTOBRE. LA VIGILE DE LA TOUSSAINT. 221


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