Le monde attend que l'Eglise redevienne une société de louange

   Léctio sancti Evangélii secúndum Ioánnem (13,16-20)
   
   In illo tempre: dixit Iesus : Amen, amen dico vobis: Non est servus maíor dómino suo, neque apóstolus maíor eo, qui misit illum. Si hæc scitis, beáti estis, si fácitis ea. Non de ómnibus vobis dico, ego scio, quos elégerim, sed ut impleátur Scriptúra: ‘Qui mandúcat meum panem, levávit contra me calcáneum suum.’ Ámodo dico vobis priúsquam fiat, ut credátis, cum factum fúerit, quia ego sum. Amen, amen dico vobis: Qui áccipit, si quem mísero, me áccipit; qui autem me áccipit, áccipit eum, qui me misit.
   En ce temps là : Jésus dit : En vérité, en vérité, Je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'envoyé plus grand que celui qui l'a envoyé. Si vous savez ces choses, vous serez heureux, pourvu que vous les pratiquiez. Je ne parle pas de vous tous. Je connais ceux que J'ai choisis ; mais il faut que l'Ecriture s'accomplisse : ‘Celui qui mange du pain avec Moi, lèvera son talon contre Moi’. Dès maintenant Je vous le dis, avant que la chose arrive, afin que, lorsqu'elle sera arrivée, vous croyiez, car Je suis. En vérité, en vérité, Je vous le dis, quiconque reçoit celui que J'aurai envoyé, Me reçoit ; et celui qui Me reçoit, reçoit Celui qui M'a envoyé.
   Commentarium evangelii
   Commentaire de l'évangile
Par dom Paul Delatte OSB, 3ème abbé de Solesmes (1848-1937)
Nous avons énuméré plus haut les opinions diverses touchant la chronologie de la Passion, Dans la pensée de saint Jean, ante diem festum Paschae peut signifier : avant le second jour, particulièrement solennel, des fêtes pascales, c'est-à-dire le soir du 14 Nisan. Le Seigneur sait que son heure est venue, l'heure où il doit monter de ce monde à son Père. Il semble qu'il n'y ait qu'une heure pour lui, que toute sa vie y est ordonnée, qu'il est essentiellement victime, premièrement Rédempteur. L'heure décisive étant donc venue, lui qui avait aimé les siens qu'il laissait dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. Les apôtres étaient à lui ; avec une sollicitude infinie, il les avait initiés et préparés à leur œuvre ; mais sa tendresse sembla s'accroître encore à la dernière heure et se manifester davantage. Il n'est rien en effet de plus affectueux que l'entretien de ces moments suprêmes. Bénissons l'apôtre bien-aimé de l'avoir conservé à l'Église. Ces cinq chapitres de saint Jean, xii-xvii, appartiennent encore à la pensée mère de tout l'évangile : la manifestation de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; mais, cette fois, la manifestation privée et intime qu'il donne de lui-même à ses apôtres.
Les Douze sont réunis, y compris Judas, fils de Simon l'Iscariote, à qui le diable a suggéré de livrer Jésus. L'agneau pascal consommé, la Cène commune se poursuit ou s'achève. Il est assez naturel de considérer le lavement des pieds, dans la pensée du Seigneur, comme une préparation à l'Eucharistie : nous ne pouvons pourtant échapper à l'idée que l'institution de l'Eucharistie se place entre le chapitre xiv et le chapitre xv. Nous lisons le récit d'un témoin oculaire, attentif aux détails menus et vivants, jaloux de reproduire l'aspect de toute l'auguste cérémonie et de noter chacun des gestes du Seigneur. Le Seigneur agit à bon escient ; il sait, dit saint Jean, que son Père lui a remis en mains toutes choses, qu'il est venu de Dieu, qu'il va vers Dieu. Et voici comment il use de cette connaissance de ce qu'il sait et de ce qu'il est. Il se lève de table, se dépouille de son manteau, se ceint lui-même d'un linge : extérieurement, il prend l'attitude de l'esclave. Puis il verse de l'eau dans un bassin, et se met en devoir de laver les pieds des disciples et de les essuyer avec le linge dont il est ceint. Il leur apprend ainsi que la pureté vulgaire suffisait pour les deux Cènes qui avaient précédé, mais qu'il faut une pureté éminente pour le festin auquel ils sont maintenant conviés.
Et Jésus vint à Simon-Pierre. L'Apôtre fut saisi d'effarement et comme de terreur à la vue du Fils de Dieu vivant, prosterné devant lui. Il se récria : Seigneur, vous me lavez les pieds, vous ? Le Seigneur répondit : Ce que je fais, vous ne le comprenez pas maintenant, mais vous le comprendrez dans la suite, lorsque je vous donnerai l'Eucharistie, lorsque je vous donnerai l'Église et les âmes. Inclinez-vous devant ce que vous ne comprenez pas encore. Le Seigneur avait parlé gravement, mais aussi avec sa douceur habituelle. Il faisait office de serviteur : songeait-il vraiment à exiger comme un maître ? Saint Pierre s'y méprit ; il crut que ce n'était qu'une cérémonie, suggérée au Sauveur par son humilité, mais à laquelle on pouvait se dérober encore ; sa foi et son esprit d'adoration lui firent répondre, pour échapper à l'épreuve : Jamais vous ne me laverez les pieds ! Alors, le Seigneur insiste, tant est grave la leçon qu'il veut donner à ses apôtres, tant est délicate la pureté qu'il attend des siens : Si je ne vous purifie, vous n'aurez pas de part avec moi. Une fois encore, le caractère de saint Pierre le porte aux extrêmes. Dès qu'il s'agit d'être au Seigneur et avec lui, il prend son parti de tout. Même il dépasse les limites ; son empressement va au delà de ce qui lui est demandé : Non seulement les pieds, Seigneur, mais encore les mains et la tête ! Cependant Jésus ramène son apôtre à la mesure : Celui qui a passé par le bain, dit-il, n'a besoin que de se laver les pieds, puisqu'il est purifié tout entier. Vous aussi, vous êtes purs, mais non pas tous. Car le Seigneur, remarque l'évangéliste, connaissait celui qui le devait livrer ; c'est ce qui lui fit ajouter : Vous n'êtes pas tous purs. Mais Judas ne profita point de cet avertissement discret ; son âme demeura haineuse, tandis que, devant lui aussi, s'agenouillait le Seigneur.
Son œuvre terminée, Jésus reprend son manteau et se remet à table au milieu des apôtres. Pais il leur donne toute la moralité surnaturelle de l'acte qu'il vient d'accomplir. Déjà, il l'avait partiellement indiquée à saint Pierre en lui montrant les exigences de la pureté parfaite. Mais cette cérémonie avait un sens beaucoup plus étendu. L'avez-vous compris ? demande le Seigneur. Elle renfermait une leçon d'abnégation et d'effacement personnel, une leçon de charité aussi. Et de crainte que l'orgueil de l'homme ne se révoltât, en face de ces humbles et menus services à rendre au prochain, le Seigneur avait pris le procédé le plus efficace pour le réduire. Vous m'appelez, et à bon droit, dit-il, Maître et Seigneur, Maître parce que j'enseigne. Seigneur parce que je gouverne. Dès lors, vous me regarderez comme juge et appréciateur souverain de ce qui constitue la beauté et la dignité morales. Vous placerez ma pensée au-dessus de vos chétives répugnances ; vous ne rougirez pas, ou mieux, vous vous réjouirez de faire ce que j'ai fait, moi, votre Maître et votre Seigneur. Vous agirez comme moi, vous vous rendrez le même service les uns aux autres. Tout le christianisme est là, et jamais on ne nous a donné une leçon plus solennelle. L'Église et l’ordre monastique ont conservé le rite du lavement des pieds ; mais chacun voit qu'il ne s'agit pas simplement de la reproduction matérielle d'un geste du Seigneur, mais de tout un esprit de condescendance et de dévouement, qui inspirera notre vie.
N'écoutez pas les protestations de l'orgueil secret. Ce n'est pas lui qu'il faut croire, c'est moi, moi qui vous aime et ne trompe pas. Passez outre à toutes ses objections. L'orgueil vous dira que vous vous diminuez : n'en croyez rien. En vérité, en vérité, le serviteur n'est pas au-dessus du maître, ni l'apôtre supérieur à celui qui l'envoie. Mon exemple suffit à persuader ceux qui m'aiment. Bienheureux êtes-vous si vous comprenez ces choses, et si, les ayant comprises, vous les accomplissez. Est-ce que le bonheur de chacun, le bonheur de celui qui accorde le bienfait, le bonheur de celui qui recueille le bienfait, le bonheur individuel et la paix sociale ne seraient pas assurés par l'effusion de cet esprit de charité ? Le Seigneur songe toujours à son Église et à l'humanité nouvelle qu'il veut grouper en lui, dans une large et universelle fraternité.
Malgré l'obstination qu'il aperçoit dans le cœur du traître, le Seigneur ne se décourage pas ; il frappe encore à la porte de l'âme sombre et tourmentée, qui s'excommunie elle-même de la pureté, de la fraternité et du bonheur. Lorsque je parle de bonheur, dit-il, ce n'est pas de vous tous que je parle... « Je sais ceux que j'ai choisis.» Peut-être la pensée du Seigneur se reportet-elle avec tristesse vers les premières dispositions de tous les apôtres : Je sais quels ils étaient, et quels je les ai choisis. Tous étaient droits, lors de cette élection première. Mais enfin, ajoute-t-il avec douleur, la parole de l'Écriture devra s'accomplir : « Celui qui mangeait mon pain a levé son talon contre moi » (Ps. xl, 10). C'est l'acte odieux de celui qui, voyant son ennemi par terre, le piétine, le foule aux pieds et l'achève.
Pourtant le Seigneur avait tant ménagé le traître, les apôtres étaient si confiants, Judas avait si bien dissimulé sa perfidie que nul ne savait rien de ce qu'il avait ourdi avec les pharisiens. Il fallait s'attendre à un grand scandale et à une secousse d'épouvante à l'heure où éclaterait la trahison. Aussi le Seigneur y prépare-t-il ses disciples : Je vous avertis dès maintenant, afin que, lorsque s'accomplira l'œuvre maudite, votre foi en moi s'affermisse, au lieu d’être ébranlée : vous reconnaîtrez que je vous ai dit la vérité. Après la parenthèse des versets 18 et 19, le Seigneur revient, pour un instant, à l'idée de cette fraternité surnaturelle qui nous rassemble tous en lui, et, par lui, nous fait appartenir au Père céleste : « En vérité, en vérité, je vous le dis : celui qui reçoit mon envoyé me reçoit, et celui qui me reçoit accueille Celui qui m'a envoyé » C'est le fruit de la charité fraternelle. Peut-être aussi le Seigneur avait-il le dessein d’inspirer au disciple infidèle le regret de cette dignité apostolique qu'il avait reçue, qui l'établissait dans une glorieuse solidarité avec le Fils de Dieu, et par le Fils de Dieu, avec le Père céleste lui-même.
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