Le monde attend que l'Eglise redevienne une société de louange

Léctio sancti Evangélii secúndum Matthǽum (5,33-37)
In illo tempore : Dixit Iesus discipulis suis : Íterum audístis quia dictum est antíquis: ‘Non periurábis; reddes autem Dómino iuraménta tua.’ Ego autem dico vobis: Non iuráre omníno, neque per cælum, quia thronus Dei est, neque per terram, quia scabéllum est pedum eíus, neque per Hierosólymam, quia cívitas est magni Regis; neque per caput tuum iuráveris, quia non potes unum capíllum album fácere aut nigrum. Sit autem sermo vester: ‘Est, est’, ‘Non, non’; quod autem his abundántius est, a Malo est.
En ce temps là : Jésus dit à Ses disciples : Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens: Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments. Mais Moi Je vous dis de ne pas jurer du tout: ni par le Ciel, parce que c'est le trône de Dieu; ni par la terre, parce qu'elle est l'escabeau de Ses pieds ; ni par Jérusalem, parce que c'est la ville du grand Roi. Tu ne jureras pas non plus par ta tête, parce que tu ne peux rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Mais que votre langage soit: Oui, oui; Non, non; car ce qu'on y ajoute vient du mal.
Commentarium evangelii
Commentaire de l'évangile
Par dom Paul Delatte OSB, 3ème abbé de Solesmes (1848-1937)
Nous arrivons au seul exemple de justice plus parfaite qui concerne Dieu directement, tous les autres se rapportant au prochain ; même en ce dernier cas, la préoccupation du prochain est encore présente. Il s'agit de l'abus des serments. « Vous savez, dit le Seigneur, ce qui a été enseigné aux anciens : Vous ne vous parjurerez point, mais vous vous acquitterez de vos serments envers le Seigneur. » Cette citation est une combinaison de divers passages scripturaires : Lev., xix, 12 ; Num., xxx ; Deut., xxiii, 21-23. Il faut acquitter envers Dieu ce qu'on lui a promis. Souvent, afin de se lier davantage, celui qui promettait à Dieu s'engageait par serment et prenait Dieu lui-même comme témoin et garant de sa promesse. Mais de la vie religieuse le serment était descendu dans l'usage profane. Nous savons par les auteurs classiques que les Juifs de la Dispersion, engagés dans le commerce, se prêtaient volontiers à faire serment ; mais ce n'était pour eux qu'une habileté courante, un procédé pour rassurer ou tromper le client. De plus, comme le texte de la Loi interdisait simplement de prendre en vain le nom du Seigneur (Ex., xx, 7 ; Deut., V, 11), une casuistique peu scrupuleuse distinguait entre serment et serment (Mt., xxiii, 16-22). Le serment n'était censé obliger de façon absolue que lorsque le nom divin avait été prononcé, ou bien encore lorsque la formule faisait allusion à une chose particulièrement sacrée ou solennelle. Dès lors, ceux qui se préparaient à violer leurs engagements savaient comment procéder afin d'émettre un serment nul.
Ces procédés misérables, usités dans le monde des scribes et des pharisiens, constituaient une vraie perversion des relations humaines et de la droiture publique. Aussi Notre-Seigneur prend-il le parti d'éliminer l'habitude du serment lui-même : « Moi je vous dis de ne point jurer du tout. » Non pas que le serment soit définitivement condamné par la Loi nouvelle ; nous le voyons bien par l'exemple de saint Paul (II Cor., i, 23 ; Gai., i, 20), par la doctrine et la pratique de l'Église ; mais le Seigneur veut supprimer un abus et proposer un idéal. Quelle que soit la base matérielle sur laquelle s'appuie votre serment, l'intention finale évidente est toujours d'invoquer la garantie de Dieu et sa sanction, alors même que son nom ne serait pas formellement prononcé. Ne jurez donc ni par le ciel, parce qu'il est, selon l'Écriture, « le trône de Dieu » ; ni par la terre, puisqu'elle est « l'escabeau de ses pieds » (Is., lxvi, 1) ; ni par Jérusalem, parce qu'elle est « la ville du grand roi » (Ps.xlvii, 3) ; toute créature de Dieu appartient à Dieu. Ne jurez même pas sur votre tête, puisque votre tête elle-même ne vous appartient pas, puisque vous n'avez pas de pouvoir absolu sur votre vie, que vous ne pouvez rendre blanc ou noir un seul de vos cheveux. Jurer par la créature de Dieu, c'est, en dernière analyse, en appeler à Dieu même, c'est à lui qu'on songe toujours en proférant le serment.
Et voici quelle sera l'assertion commune des chrétiens : Est, est ; non, non : Cela est, oui ; cela n'est pas, non (Jac, v, 12), Ce qui est au delà, ce qu'on ajoute, vient du mauvais, ou du mal, c'est-à-dire des dispositions fâcheuses de la créature déchue. En effet, si l'âme est droite, si l'homme ne dit que ce qu'il pense, s'il ne promet que ce qu'il veut tenir, la garantie du serment est superflue. Elle n'est usitée que pour appuyer la véracité de celui qui s'engage, pour rassurer la confiance de l'autre partie ; mais dans un état de loyauté et de sincérité parfaite, il n'est plus besoin d'attestation spéciale, il est inutile alors de faire intervenir celui qui est le témoin irrécusable de notre parole et qui seul pourrait châtier sa violation. On le voit, ce que le Seigneur prétend, par tous ces exemples, c'est élever la société chrétienne jusqu'à la ressemblance de celui chez qui tout est simple et vrai. Il supprime le serment, chez les membres de son royaume, parce qu'il les suppose tous intérieurement justes et véridiques.
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