Léctio sancti Evangélii secundum Marcum (7,24-30)
In illo tempore: Surgens ábiit Iesus in fines Tyri et Sidónis. Et ingréssus domum néminem vóluit scire et non pótuit látere. Sed statim ut audívit de eo múlier, cuíus habébat fília spíritum immúndum, véniens prócidit ad pedes eíus. Erat autem múlier Græca, Syrophœníssa génere. Et rogábat eum, ut dæmónium eíceret de fília eíus. Et dicébat illi: “Sine prius saturári fílios; non est enim bonum súmere panem filiórum et míttere catéllis.” At illa respóndit et dicit ei: “Dómine, étiam catélli sub mensa cómedunt de micis puerórum.” Et ait illi: “Própter hunc sermónem vade; éxiit dæmónium de fília tua.” Et cum abísset domum suam, invénit puéllam iacéntem supra lectum et dæmónium exísse.
En ce temps là, Jésus S'en alla sur les confins de Tyr et de Sidon; et étant entré dans une maison, Il voulait que personne ne le sût; mais Il ne put rester caché. Car une femme, dont la fille était possédée d'un esprit impur, ayant entendu parler de Lui, entra aussitôt et se jeta à Ses pieds. C'était une femme païenne, Syrophénicienne de nation. Et elle Le priait de chasser le démon de sa fille. Mais Jésus lui dit: Laisse d'abord les enfants se rassasier; car il n'est pas bon de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux chiens. Mais elle Lui répondit et Lui dit: C'est vrai, Seigneur; mais les petits chiens mangent sous la table les miettes des enfants. Alors Il lui dit: A cause de cette parole, va; le démon est sorti de ta fille. Et s'en étant allée dans sa maison, elle trouva la jeune fille couchée sur le lit; le démon était sorti.
Commentarium evangelii
Commentaire de l'évangile
Par dom Paul Delatte OSB, 3ème abbé de Solesmes (1848-1937)
Le Seigneur s'éloigne de la Galilée, et remonte vers le nord-ouest, vers le territoire de Tyr et de Sidon, dans une région païenne où il aura le loisir de poursuivre l'éducation de ses apôtres à l'abri des indiscrètes curiosités de la hiérarchie juive. Son dessein n'est pas de prêcher lui-même l'évangile aux gentils : il cherche simplement le silence et la solitude. Il s'efforce de dissimuler sa présence ; mais la renommée de ses miracles l'avait précédé, il ne tarde pas à être reconnu. Dès qu'elle eut appris sa venue, une femme originaire du pays, Syrophénicienne par conséquent, — Chananéenne, dit saint Matthieu, — une païenne, dont la fille était possédée d'un esprit impur, accourut vers lui : « Ayez pitié de moi, criait-elle. Seigneur, fils de David ! Ma fille est durement tourmentée par le démon. » La prière est vraiment très complète ; sa foi et sa confiance sont achevées et confondent, comme celles du centurion de Capharnaüm (Mt., viii, 5-13), l’incrédulité juive. Cette païenne connaît le cœur de Dieu ; elle connaît la puissance de Dieu. Elle donne à Jésus son nom messianique : le Seigneur, le Fils de David. Sans doute, elle avait entendu parler de lui ; on a cru quelquefois qu'elle était prosélyte, et, à ce titre, initiée aux croyances des Juifs. La seconde homélie Clémentine lui attribue le nom de Justa, et à sa fille celui de Bérénice.
Saint Matthieu a conservé avec soin tout le détail de ce petit drame. Le Seigneur ne répond rien à la prière de la Chananéenne et semble y être inattentif. Cette attitude pouvait paraître inspirée par le mépris des Israélites envers les Phéniciens. D'autres eussent été rebutés par un tel procédé et se seraient retirés, en maudissant le Juif. Mais Jésus, qui veut ici encore fournir un enseignement, soutient intérieurement la foi de la pauvre mère. Sa prière gémissante se poursuit : « Fils de David, ayez pitié de moi ! » Cependant, les disciples, fatigués de ses cris, s'impatientent ; ils s'approchent du Maître, et lui demandent avec instance d'accorder enfin la grâce sollicitée : « Renvoyez-la, qu'elle cesse enfin de nous poursuivre de ses cris. » On voit bien, à la réponse du Seigneur, qu'il s'agit de la congédier exaucée ; mais l'intercession des apôtres ne semble point provoquée par la seule pitié : « Accordez-lui ce qu'elle demande ; elle s'en ira, et cessera de nous importuner. » Le Seigneur répond enfin, mais à ses disciples, comme si eux seuls eussent été dignes d'une réponse ; il s'exprime cependant de manière à être entendu de la mère : « Je n'ai été envoyé que pour les seules brebis perdues de la maison d'Israël. » C'était exact : la prédication universelle ne devait venir que plus tard, occasionnée en quelque sorte par l'endurcissement des Juifs (Act., xiii, 46-47). La Chananéenne ne se laisse pas déconcerter. Elle vient tout près du Seigneur qui, sur ces entrefaites, est entré dans une maison ; elle tombe à ses pieds, disant : « Seigneur, secourez-moi ! »
En face d'une telle douleur, en face d'une telle confiance, le Seigneur répond à la Chananéenne, mais en des termes dont l'apparente dureté nous étonne, venant de ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour la miséricorde et la consolation. Ce qui nous fait attribuer de prime abord un caractère mortifiant à la parole du Seigneur, c'est qu'elle évoque en notre mémoire la formule méprisante usitée chez les Orientaux pour désigner les tenants d'une autre religion. Mais la pensée du Sauveur est tout autre. Elle est adoucie par un diminutif : catellis. De plus, saint Marc contient une formule explicative : « Laissez d'abord les enfants se rassasier ; car il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. « C'est une allusion à ce qui se passe dans une famille : les enfants d'abord, les serviteurs après. Il y a, pour Dieu aussi, un ordre et une hiérarchie dans la distribution de ses bienfaits à la grande famille humaine : les Juifs ont titre à être servis les premiers. On a dit aux apôtres : In viam gentium ne abieritis. La Chananéenne l'entend bien de la sorte, et, avec un à-propos admirable et une foi que rien ne décourage, elie fait observer humblement au Seigneur que sa prière est autorisée par la réponse même qui vient de lui être faite. Jésus a dit : « Laissez d'abord... » ; elle reprend : « En effet, Seigneur, vous dites bien. Mais les petits chiens, eux aussi, trouvent à manger ; ils ont les miettes qui tombent de la table des enfants, de la table de leurs maîtres ! » Après que les enfants sont rassasiés, les membres plus humbles de la famille n'ont-ils pas le droit de recueillir un superflu dont nul n'a souci ?
La prière triomphe de tout et semble désarmer Dieu luimême : « O femme ! dit le Seigneur avec admiration, votre foi est grande. A cause de la parole que vous venez de dire, qu'il soit fait comme vous voulez. Allez ! le démon est sorti de votre fille. » Elle retourne dans sa maison, et trouve l'enfant étendue sur son lit, délivrée du démon. Reconnaissons, nous autres, que les lenteurs de Dieu peuvent être des tendresses et ses refus des encouragements. Souvent, et pour les meilleurs, pour ceux dont il veut élargir l'âme, il feint de se dérober à leurs supplications : il a confiance et sait qu'ils persévéreront quand même, fallût-il attendre des siècles.
Saint Matthieu a conservé avec soin tout le détail de ce petit drame. Le Seigneur ne répond rien à la prière de la Chananéenne et semble y être inattentif. Cette attitude pouvait paraître inspirée par le mépris des Israélites envers les Phéniciens. D'autres eussent été rebutés par un tel procédé et se seraient retirés, en maudissant le Juif. Mais Jésus, qui veut ici encore fournir un enseignement, soutient intérieurement la foi de la pauvre mère. Sa prière gémissante se poursuit : « Fils de David, ayez pitié de moi ! » Cependant, les disciples, fatigués de ses cris, s'impatientent ; ils s'approchent du Maître, et lui demandent avec instance d'accorder enfin la grâce sollicitée : « Renvoyez-la, qu'elle cesse enfin de nous poursuivre de ses cris. » On voit bien, à la réponse du Seigneur, qu'il s'agit de la congédier exaucée ; mais l'intercession des apôtres ne semble point provoquée par la seule pitié : « Accordez-lui ce qu'elle demande ; elle s'en ira, et cessera de nous importuner. » Le Seigneur répond enfin, mais à ses disciples, comme si eux seuls eussent été dignes d'une réponse ; il s'exprime cependant de manière à être entendu de la mère : « Je n'ai été envoyé que pour les seules brebis perdues de la maison d'Israël. » C'était exact : la prédication universelle ne devait venir que plus tard, occasionnée en quelque sorte par l'endurcissement des Juifs (Act., xiii, 46-47). La Chananéenne ne se laisse pas déconcerter. Elle vient tout près du Seigneur qui, sur ces entrefaites, est entré dans une maison ; elle tombe à ses pieds, disant : « Seigneur, secourez-moi ! »
En face d'une telle douleur, en face d'une telle confiance, le Seigneur répond à la Chananéenne, mais en des termes dont l'apparente dureté nous étonne, venant de ces lèvres qui ne s'ouvraient que pour la miséricorde et la consolation. Ce qui nous fait attribuer de prime abord un caractère mortifiant à la parole du Seigneur, c'est qu'elle évoque en notre mémoire la formule méprisante usitée chez les Orientaux pour désigner les tenants d'une autre religion. Mais la pensée du Sauveur est tout autre. Elle est adoucie par un diminutif : catellis. De plus, saint Marc contient une formule explicative : « Laissez d'abord les enfants se rassasier ; car il n'est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. « C'est une allusion à ce qui se passe dans une famille : les enfants d'abord, les serviteurs après. Il y a, pour Dieu aussi, un ordre et une hiérarchie dans la distribution de ses bienfaits à la grande famille humaine : les Juifs ont titre à être servis les premiers. On a dit aux apôtres : In viam gentium ne abieritis. La Chananéenne l'entend bien de la sorte, et, avec un à-propos admirable et une foi que rien ne décourage, elie fait observer humblement au Seigneur que sa prière est autorisée par la réponse même qui vient de lui être faite. Jésus a dit : « Laissez d'abord... » ; elle reprend : « En effet, Seigneur, vous dites bien. Mais les petits chiens, eux aussi, trouvent à manger ; ils ont les miettes qui tombent de la table des enfants, de la table de leurs maîtres ! » Après que les enfants sont rassasiés, les membres plus humbles de la famille n'ont-ils pas le droit de recueillir un superflu dont nul n'a souci ?
La prière triomphe de tout et semble désarmer Dieu luimême : « O femme ! dit le Seigneur avec admiration, votre foi est grande. A cause de la parole que vous venez de dire, qu'il soit fait comme vous voulez. Allez ! le démon est sorti de votre fille. » Elle retourne dans sa maison, et trouve l'enfant étendue sur son lit, délivrée du démon. Reconnaissons, nous autres, que les lenteurs de Dieu peuvent être des tendresses et ses refus des encouragements. Souvent, et pour les meilleurs, pour ceux dont il veut élargir l'âme, il feint de se dérober à leurs supplications : il a confiance et sait qu'ils persévéreront quand même, fallût-il attendre des siècles.