Le monde attend que l'Eglise redevienne une société de louange

Léctio sancti Evangélii secúndum Matthǽum (10,28-33)
In illo tempore:Dixit Iesus apostolis suis: Nolíte timére eos, qui occídunt corpus, ánimam autem non possunt occídere; sed pótius eum timéte, qui potest et ánimam et corpus pérdere in gehénna. Nonne duo pásseres asse véneunt? Et unus ex illis non cadet super terram sine Patre vestro. Vestri autem et capílli cápitis omnes numeráti sunt. Nolíte ergo timére; multis passéribus melióres estis vos. Omnis ergo qui confitébitur me coram homínibus, confitébor et ego eum coram Patre meo, qui est in cælis; qui autem negáverit me coram homínibus, negábo et ego eum coram Patre meo, qui est in cælis.
En ce temps là : Jésus dit à Ses apôtres : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l'âme; mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l'âme et le corps dans la géhenne. Deux passereaux ne se vendent-ils pas un as? Cependant il n'en tombent pas un à terre sans la volonté de votre Père. Les cheveux mêmes de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc point; vous valez mieux que beaucoup de passereaux. C'est pourquoi, quiconque Me confessera devant les hommes, Je le confesserai aussi Moi-même devant Mon Père qui est dans les Cieux. Mais quiconque Me reniera devant les hommes, Je le renierai aussi Moi-même devant Mon Père qui est dans les Cieux.
Commentarium evangelii
Commentaire de l'évangile
Par dom Paul Delatte OSB, 3ème abbé de Solesmes (1848-1937)
Après la courte parenthèse des versets 19 et 20, le Seigneur revient à l’annonce des persécutions qui attendent la prédication chrétienne. Humainement parlant, l'évangile n'avait, semble-t-il, rien à redouter. Aristote et Platon avaient enseigné, sans que les autorités s'élevassent contre eux. Pourquoi cette doctrine nouvelle, toute religieuse, toute bienfaisante, qui d'ailleurs était capable de montrer sa parenté avec l'ancienne doctrine, qui possédait ses titres dans les livres mêmes de l'Ancien Testament : pourquoi n'eût-elle pas bénéficié de la pacifique disposition qui avait accueilli déjà tant de systèmes philosophiques ou religieux ? Pourquoi eût-elle été repoussée, violemment contredite ? Peut-être n'y avait-il, dans toutes les conditions de l'avenir où entraient les apôtres, rien qui fût plus inattendu que la persécution, rien par conséquent à quoi ils dussent être préparés plus soigneusement par leur Maître. Ce devait être pour eux une telle surprise, un tel scandale ! Le trouble entrant dans les familles avec cette doctrine qui s'annonçait comme divine et comme pacifique : le frère livrant son frère à la mort, le père son fils ; les enfants se soulevant contre leurs parents et les faisant mourir ; les disciples du Christ en butte à la haine de tous, à cause de son nom et parce que « chrétiens » ! Mais qu'a-t-il donc fait, le Christ, pour mériter d'être à ce point un objet de réprobation qu'on le poursuive jusque dans ses fidèles !
L'épreuve ici prédite n'est pas seulement la persécution domestique et familiale : c'est aussi, on le voit bien, la lutte fraternelle dans la grande famille d'Israël, la rancune de la Synagogue s'exerçant contre les disciples de Jésus. Non sans doute que le monde païen réserve à la prédication apostolique un accueil empressé ; mais enfin, la persécution inattendue et contre laquelle les apôtres devaient être avant tout prémunis, c'est la persécution juive ; c'est elle qui, pour une large part, alluma la persécution païenne. Le Seigneur avertit et encourage : « Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. » Cette fin, c'est sans doute le terme de notre vie ; et la remarque du Seigneur a certainement une application universelle ; mais elle a d'abord une portée réduite. Il s'agit du grand événement qui doit clore la période ancienne et ouvrir une ère nouvelle : c'est l'intervention et la venue du Seigneur à la limite des deux époques religieuses : la chute de Jérusalem. (Comparer ce passage de saint Matthieu avec le chapitre xxiv, où nous lisons encore le Qui autem perseveraverit... Cf. Mc,xiii, 12-13.) Et la preuve que le Seigneur songe à cette échéance se trouve au verset 23 : « Persécutés dans une ville, fuyez dans une autre. Car, je vous le dis, en vérité, le Fils de l’homme et son Royaume viendront avant que vous ayez eu le loisir d'épuiser toutes les villes d'Israël, » de les évangéliser toutes. Trente ans seulement devaient s'écouler avant que le Seigneur vînt briser le moule étroit de l'ancienne économie, et à la Synagogue persécutrice substituer l'Église.
C'est un proverbe bien connu que le disciple n'est pas au dessus du maître ni le serviteur au-dessus de son seigneur (Lc,vi, 40 ; Jo., XIII, 16). La condition du disciple, sa gloire, sa joie, n'est-ce pas de partager le sort de son maître ? En tout cas, il ne saurait prétendre à plus d'égards : il suffit au disciple d'être traité comme son maître et au serviteur comme son seigneur. Rappelez-vous comment ils m'ont traité ! S'ils ont appelé Béelzébub le maître de la maison (Mt., ix, 34 ; xii, 24), que ne diront-ils pas de ses familiers (Jo., xv, 20) ! Vous ne devez donc pas vous étonner de la persécution : elle prouve que nous ne faisons qu'un, vous et moi. Vous ne devez pas davantage vous en effrayer. Le monde est un champ de bataille, mais vous ne sauriez être vaincus : la bataille s'achèvera dans une victoire de Dieu. II est un tribunal éternel qui cassera toutes sentences rendues irrégulièrement contre vous. Ceux qui pensent vous juger seront jugés à leur tour ; et la lumière de Dieu fera paraître au grand jour les mobiles haineux ou misérables auxquels ils obéissaient. « Car il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu. » — Tel est le sens que certains interprètes donnent, ici et en saint Luc, xii, 2, à cette sentence, de forme proverbiale. Mais elle pourrait aussi bien s'entendre (conmie en saint Marc, iv, 22, et saint Luc, viii, 17), de la prédication évangélique, d'abord discrète et limitée, mais qui finira, en dépit de toutes les oppositions, par se répandre en tous lieux. Il y a ainsi cohésion entre les versets 26 et 27. Vous vaincrez, affirme le Seigneur. Que le respect humain, que la crainte des hommes ne glacent point sur vos lèvres l'expression d'une vérité qui est faite pour être semée et pour fructifier partout. Ce que je vous ai enseigné dans l'obscurité, dans le secret, dites-le au grand jour ; ce qui vous a été dit comme à l'oreille, en petit comité, proclamez-le sur les toits. — Se rappeler la forme des toits de Palestine : c'est de là que se faisaient certaines proclamations. Voir Isaïe, xi, 9.
N'ayez peur ni des hommes, ni du diable. Regardez bien en face ce que les hommes vous peuvent faire : ils tuent le corps ; ils menacent du moins, ou ils font souffrir : c'est tout ; là s'arrête leur pouvoir. Ils ne sauraient tuer l'âme. Ils ne peuvent même pas nous faire penser, nous faire vouloir comme eux. Nul ne violera le sanctuaire intérieur où l'homme se rencontre avec Dieu. On ne peut rien sur nous ; et à ce jeu de la persécution, le mal est toujours le vaincu. Nous n'avons rien ni personne à redouter, si ce n'est celui qui est l'unique dispensateur de la vie et de la mort, de la vie étemelle comme de la vie du temps ; celui qui a pouvoir sur l'homme entier, qui peut jeter et le corps et l'âme dans la Géhenne. Est-ce que deux passereaux, poursuit familièrement le Seigneur, ne se vendent pas un as ? On ne les donne presque pour rien, — pour trois centimes et demi ! Et cependant, il n'est pas un seul de ces petits oiseaux qui tombe à terre et périsse sans le consentement de votre Père céleste. Mais vous ! ce n'est pas seulement votre vie qui intéresse la sollicitude de Dieu : c'est le nombre même de vos cheveux qui est compté par lui (cf. II Reg., xiv, 11). Il n'est pas un détail de votre être auquel Dieu ne soit attentif ; rien n'est laissé dans votre existence à l'aventure ni au hasard. Pourquoi eraindre ? vous valez à ses yeux plus que nombre de passereaux (cf. Lc, xii, 2-9).
Et après l'affirmation de cette providence paternelle, écoutons quelle sera la récompense promise par Dieu. C'est le véritable anesthésique, ou plutôt le véritable et souverain encouragement. Omnis qui confitebitur me... Est-il besoin de noter la situation personnelle que se donne Jésus devant les hommes et devant Dieu ? C'est à lui que les hommes se doivent attacher ; c'est d'être à lui qu'il est uniquement question pour nous, si nous voulons jouir de la bienveillance divine. Et les termes dont il se sert montrent bien que son intervention auprès de Dieu est décisive. Le verdict de Dieu à notre sujet répondra au témoignage que nous aurons rendu ici-bas au Fils de Dieu, il répondra à la qualité de notre foi et de notre justice (Hebr., xi). La persécution, en effet, contient une mise en demeure, en même temps qu'une alternative. Il est toujours facile d'échapper à la persécution : niez votre titre de chrétien, renoncez au Seigneur, on vous laissera tranquilles ; dès que vous l'aurez fait, vous aurez cessé d'être coupables : c'était donc bien Dieu que l'on poursuivait en vous. Or, voici la promesse solennelle du Seigneur : « Quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai, moi aussi, devant mon Père qui est aux cieux. » Inversement : « Quiconque m'aura renié devant les hommes, je le renierai, moi aussi, devant mon Père qui est aux cieux. » Même menace divine en saint Marc, viii, 38, et en saint Luc, ix, 26. Il s'agit ici, on le comprend, d'un témoignage décisif, d'une attestation suprême, à la dernière heure ; déjà, le Seigneur avait dit : «Celui qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé. »
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