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Livre : Lorenzo Scupoli, le combat spirituel
DU DERNIER ASSAUT DU DÉMON ET DE L’ARTIFICE AUQUEL IL A RECOURS POUR FAIRE DE LA VERTU MÊME UNE OCCASION DE RUINE
DU DERNIER ASSAUT DU DÉMON ET DE L’ARTIFICE AUQUEL IL A RECOURS POUR FAIRE DE LA VERTU MÊME UNE OCCASION DE RUINE
Le malin et astucieux serpent pousse la ruse jusqu’à faire servir à notre ruine les vertus mêmes que nous avons acquises. Il nous les fait regarder avec une secrète complaisance et nous élève bien haut dans notre propre estime, afin de nous faire tomber ensuite dans le vice de l’orgueil et de la vaine gloire. Pour triompher de ce péril, prenez position dans la plaine égale et assurée d’une vraie et profonde conviction de votre néant.
Persuadez-vous bien que vous n’êtes rien, que vous ne pouvez rien, que vous êtes rempli de misères et de défauts, et que vous ne méritez que la damnation éternelle. Retranchez-vous dans cette vérité et gardez-vous bien, quoi qu’il arrive, de faire un seul pas hors de cette enceinte, persuadé que les pensées ou les événements qui vous poussent à la quitter sont autant d’ennemis décidés à ne vous laisser sortir de leurs mains que mort ou grièvement blessé.
Pour vous exercer à courir dans cette plaine assuré de la connaissance de votre néant, voici la méthode que vous avez à suivre. Lorsque vous jetterez les yeux sur vous-même et sur vos actions, envisagez seulement ce qui est de vous, sans y mêler ce que vous tenez de Dieu et de sa grâce, et estimez-vous tel que vous vous trouverez être par vous-même.
Si vous considérez le temps qui a précédé votre naissance, vous verrez que dans cet abîme sans bornes de l’éternité vous n’avez été qu’un pur néant, incapable de rien faire pour arriver à l’existence. Si vous regardez le temps présent où vous ne tenez l’existence que de la seule bonté de Dieu, qu’êtes-vous indépendamment de cette Providence qui vous conserve à chaque instant, qu’êtes-vous de vous-même, sinon un pur néant ? Cela est si vrai que, si Dieu cessait un seul instant de vous soutenir, vous retomberiez immédiatement dans ce néant d’où vous a tiré sa main souveraine. Il est donc évident qu’à ne considérer que ce qui vous appartient dans l’ordre naturel, vous n’avez aucune raison de vous estimer, ni de prétendre à l’estime des autres. Et si de l’ordre naturel vous passez à l’ordre de la grâce et des bonnes œuvres, de quel bien et de quel mérite êtes-vous capable par vous-même et indépendamment du secours de Dieu ? Si, d’autre part, vous considérez le nombre de vos péchés passés, si vous y ajoutez le nombre plus considérable encore de ceux que vous auriez commis si Dieu ne vous avait soutenu de sa main miséricordieuse, vous trouverez, en multipliant non seulement les jours et les années, mais aussi les actions et les habitudes mauvaises (car un vice en entraîne un autre), vous trouverez, dis-je, que, sans la grâce, vos iniquités se seraient élevées presque à l’infini et que vous seriez devenu un autre Lucifer. À moins donc que vous ne vouliez ravir à la bonté divine la gloire et la reconnaissance qui lui sont dues, vous devez de jour en jour vous estimer plus mauvais. Ce jugement que vous portez sur vous-même, ayez bien soin qu’il soit accompagné de justice, sinon il pourrait vous être fort préjudiciable. Si la connaissance que vous avez de votre misère vous donne un avantage sur tel autre que l’orgueil aveugle, le désir d’être estimé des autres et de passer à leurs yeux pour ce que vous savez n’être pas en réalité vous fait perdre considérablement de terrain et vous rend, du côté de la volonté, beaucoup plus coupable que lui. Si donc vous voulez que la connaissance de votre malice et de votre bassesse tienne vos ennemis à distance et vous concilie l’amitié de Dieu, ne vous contentez pas de vous juger vous-même indigne de tout bien et digne de tout mal, mais prenez plaisir à être méprisé des autres, fuyez les honneurs, aimez les opprobres et montrez-vous prêt en toute occasion à remplir les offices que les autres dédaignent. Leur manière de voir ne doit en aucune façon vous détourner de cette sainte pratique, du moment qu’elle vous est inspirée par le désir de vous humilier et de vous exercer à la vertu, et non par une certaine présomption d’esprit et par cet orgueil secret qui nous pousse parfois, sous les meilleurs prétextes, à faire peu de cas ou même à ne tenir aucun compte du jugement d’autrui.
Si les bonnes qualités que Dieu vous a départies vous attirent l’affection et les louanges des hommes, tenez-vous bien recueilli en vous-même ; ne vous écartez jamais, ne fût-ce que d’un pas, de la vérité et de la justice dont je vous ai parlé, mais tournez-vous vers Dieu et dites-lui du fond du cœur : « Ne permettez pas, Seigneur, que je vous dérobe l’honneur qui vous est dû et que je m’attribue le mérite des dons qui me viennent de vous. À Vous la louange, l’honneur et la gloire, à moi la confusion. » Tournant ensuite votre pensée vers la personne qui vous loue, dites-vous à vous-même : « D’où vient que cette personne me trouve bon, puisqu’il n’y a rien de bon que Dieu et ses œuvres ? » En agissant de la sorte et en rendant au Seigneur ce qui lui appartient, vous tiendrez vos ennemis à distance et vous vous disposerez à recevoir de Dieu un accroissement de grâces et de bienfaits. Si le souvenir de vos bonnes œuvres vous pousse à la vanité, considérez ces bonnes œuvres, non comme venant de vous, mais comme venant de Dieu seul ; et dites-leur intérieurement comme si vous leur parliez : « Je ne sais comment vous continuez à exister dans mon esprit. Ce n’est pas à moi, mais à Dieu que vous devez la naissance ; c’est sa grâce qui vous a créées, nourries et conservées. C’est donc lui seul que je veux reconnaître comme votre véritable et principal auteur, lui seul que je veux voir honoré à cause de vous. »
Considérez ensuite que toutes les bonnes œuvres que vous avez faites en votre vie, non seulement n’ont point répondu à l’abondance des lumières et des grâces que Dieu vous avait accordées pour les connaître et les accomplir, mais qu’elles ont été très imparfaites et fort éloignées de cette pureté d’intention, de cette ferveur et de cette diligence qui devaient les accompagner et présider à leur exécution. C’est pourquoi, à bien considérer les choses, vous avez plutôt sujet de rougir de vos œuvres que d’en tirer vanité, car il n’est que trop vrai que les grâces qui sortent pures et parfaites de la main de Dieu se souillent en nous, au contact de nos imperfections. En outre, comparez vos œuvres avec celles des saints et des pieux serviteurs de Dieu, et ce parallèle vous convaincra que les meilleures et les plus grandes de vos œuvres sont encore de très bas aloi et de minime valeur. Comparez-les ensuite avec ce que Jésus-Christ a fait en votre faveur aux diverses époques de la vie crucifiée qu’il a menée ici-bas. Considérez ses œuvres en elles-mêmes et abstraction faite de sa divinité, songez à l’amour si tendre et si pur qui les animait, et vous serez contraint d’avouer que les vôtres ne sont que néant. Enfin, si vous élevez votre esprit jusqu’à la divinité et si vous envisagez la majesté souveraine de Dieu et les hommages qu’elle mérite de notre part, vous verrez clairement que vos bonnes œuvres doivent être pour vous un motif de crainte, bien plus qu’un sujet de vanité. C’est pourquoi, quelque bien que vous fassiez, vous devez dire à Dieu de tout votre cœur : « Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur. »
Je vous conseille en outre de vous tenir en garde contre la tentation de publier les faveurs que Dieu vous accorde. Le trait suivant vous montrera combien lui déplaît le manque de réserve à cet égard. Le Sauveur apparut un jour sous la forme d’un petit enfant à une de ses fidèles servantes. Celle-ci, le prenant pour un enfant ordinaire, l’invita à réciter la salutation angélique. Jésus commença immédiatement : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes. » Là, il s’arrêta, ne voulant pas se louer lui-même en récitant les paroles qui suivent. Et tandis qu’elle le priait de continuer, Jésus disparut, laissant sa servante remplie de consolation et toute pénétrée de la céleste doctrine qu’il venait de lui enseigner par son exemple. Et vous aussi, âme chrétienne, apprenez à vous humilier, reconnaissant que vous n’êtes, avec toutes vos œuvres, qu’un pur néant. C’est là le fondement de toutes les vertus.
Dieu, quand nous n’étions pas encore, nous a tirés du néant et, maintenant que nous existons par lui, nous devons faire reposer tout l’édifice de notre sanctification sur la reconnaissance de cette vérité, que de nous-mêmes nous ne sommes rien. Plus nous nous abaisserons, plus l’édifice s’élèvera. À mesure que nous creuserons le sol de notre misère, le divin architecte y déposera les pierres solides qui doivent servir de fondement au majestueux édifice. Ne croyez pas pouvoir jamais descendre assez bas, et persuadez-vous bien que s’il pouvait y avoir quelque chose d’infini dans la créature, votre bassesse le serait.
Avec cette connaissance bien mise en pratique, l’homme possède toute sorte de bien, sans elle, il est un peu plus que rien, fît-il autant de bonnes œuvres qu’en ont accomplies tous les saints ensemble, et demeurât-il continuellement absorbé en Dieu. Ô admirable connaissance, qui nous rend heureux sur la terre et glorieux dans le ciel ! Ô lumière qui sort des ténèbres et rend les âmes radieuses ! Ô perle inconnue qui brille parmi nos souillures ! Ô néant qui met en possession de toutes choses ceux qui savent le connaître ! Sur ce sujet, je parlerais sans jamais me lasser.
Si vous voulez louer Dieu, accusez-vous vous-même et désirez d’être accusé par les autres. Si vous voulez le glorifier en vous et vous glorifier en lui, humiliez-vous vis-à-vis de tous et au-dessous de tous. Si vous désirez le trouver, ne vous élevez pas, car il fuira loin de vous. Abaissez-vous et abaissez-vous autant que vous le pourrez, vous le verrez venir à vous et vous tendre les bras. Il vous accueillera, et il vous pressera sur son cœur avec d’autant plus d’amour que vous vous rendrez plus vil à vos propres yeux et que vous mettrez votre bonheur à être méprisé de tous et à être rebuté partout comme un objet d’horreur. Ce don inestimable que votre Sauveur, abreuvé d’outrages pour vous, vous fait afin de vous unir à lui, persuadez-vous bien que vous en êtes indigne. Remerciez-le souvent de cette faveur et soyez plein de reconnaissance pour les personnes qui y ont donné occasion, et tout spécialement pour celles qui vous ont foulé aux pieds ou qui croient que vous ne supportez les affronts qu’à regret et à contre-cœur. Et si réellement il en est ainsi, gardez-vous bien d’en rien laisser paraître à l’extérieur.
Si la malice du démon, notre ignorance et nos inclinations perverses l’emportent en nous sur ces considérations, si puissantes pourtant et si vraies. Si le désir de nous élever au-dessus des autres ne cesse de nous troubler et de faire impression sur notre cœur, humilions-nous d’autant plus à nos propres yeux que nous voyons par expérience combien nous avançons peu dans la spiritualité et dans la véritable connaissance de nous-mêmes, attendu que nous ne parvenons pas à nous délivrer de ces pensées importunes qui ont leur racine dans notre orgueil et notre vanité. Par ce moyen, nous tirerons le miel du poison et le remède de la blessure même.