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Livre : Lorenzo Scupoli, le combat spirituel
DES DIVERSES AFFECTIONS QUE NOUS POUVONS TIRER DE LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
DES DIVERSES AFFECTIONS QUE NOUS POUVONS TIRER DE LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
Ce que j’ai dit plus haut touchant la Passion du Sauveur avait pour but de vous enseigner à prier et à méditer par voie de demande. Nous allons voir maintenant de quelle manière nous pouvons tirer du même sujet diverses affections pieuses. Vous vous proposez, je suppose, de méditer sur le crucifiement. Vous pouvez, entre autres circonstances de ce mystère, considérer celles qui suivent.
Premièrement, comment les bourreaux arrivés au sommet du Calvaire dépouillèrent violemment le divin Sauveur et mirent en lambeaux sa chair virginale que le sang des blessures avait collée à ses vêtements. Secondement, comment on lui ôta sa couronne d’épines et comment, en la replaçant sur sa tête, on lui fit de nouvelles blessures. Troisièmement, comment on l’attacha à la croix à coups de marteaux, avec d’énormes clous. Quatrièmement, comment ces bourreaux cruels, voyant que les mains et les pieds n’arrivaient pas aux ouvertures destinées à recevoir les clous, les tirèrent si violemment que ses os disjoints pouvaient se compter un à un. Cinquièmement, comment, élevé sur cette croix où il n’était soutenu que par les clous, le Sauveur sentit ses plaies sacrées s’élargir avec d’incroyables tourments sous le poids de son corps.
Si vous voulez par ces considérations, ou d’autres semblables, exciter des sentiments d’amour en votre cœur, efforcez-vous d’arriver par la méditation à une connaissance de plus en plus parfaite de la bonté infinie de votre Sauveur, et de l’amour qu’il vous a témoigné en voulant endurer pour vous de si cruelles souffrances, car plus cette connaissance se perfectionnera en vous, plus aussi s’accroîtra votre amour. De la connaissance de la bonté et de l’amour infini que Jésus vous a témoignés, vous arriverez sans peine à concevoir une douleur profonde d’avoir si souvent et si indignement offensé un Dieu abreuvé d’outrages et de tortures en expiation de vos iniquités.
Pour vous exciter à l’espérance, considérez que le Maître souverain de toutes choses a été réduit à cet excès de misère pour détruire le péché, vous délivrer des pièges du démon et expier vos fautes personnelles, qu’il a voulu par là vous rendre propice son Père éternel et vous encourager à recourir à lui dans tous vos besoins. Votre douleur se convertira en joie si des souffrances du divin Sauveur vous passez à la considération des effets qu’elles ont produits, si vous songez que par sa Passion il a effacé les péchés du monde, apaisé le courroux de son Père, confondu le prince des ténèbres, détruit la mort et rempli les places laissées vides par les anges prévaricateurs. Votre bonheur s’accroîtra encore au souvenir de la joie que la Rédemption causa à la Sainte Trinité, à la Sainte Vierge, à l’Église triomphante et à l’Église militante.
Pour vous exciter à la haine du péché, concentrez tous les points de votre méditation sur cette pensée unique que le Sauveur n’a tant souffert que pour vous faire haïr vos mauvaises inclinations, et principalement celle qui domine en vous et qui déplaît le plus à sa divine bonté.
Pour éveiller en vous des sentiments d’admiration, considérez s’il est un prodige plus étonnant que de voir le Créateur de l’univers, l’auteur de la vie, persécuté jusqu’à la mort par ses créatures, de voir la majesté suprême avilie et foulée aux pieds, la justice condamnée, la beauté suprême souillée de crachats, l’amour du Père céleste devenu un objet de haine, la lumière incréée et inaccessible tombée au pouvoir des ténèbres, la gloire et la félicité mêmes regardées comme l’opprobre du genre humain et plongées dans un abîme de misères.
Pour compatir aux douleurs de votre divin Maître, ne vous contentez pas de méditer ses souffrances corporelles mais scrutez par la pensée les peines incomparablement plus grandes qu’il a endurées dans son âme. Que si les premières vous touchent, comment les autres pourraient-elles ne pas vous fendre le cœur ?
L’âme de Jésus-Christ voyait la divine essence comme elle la voit maintenant dans le ciel. Il la savait donc souverainement digne d’être honorée et servie et il désirait de toute l’ardeur de son amour pour elle voir toutes les créatures se consacrer sans réserve à son service.
La voyant au contraire indignement outragée par les crimes sans nom, il sentait son cœur transpercé de douleurs aiguës ; et ces tortures étaient d’autant plus atroces que son amour était plus grand, et plus ardent son désir de voir une si haute majesté honorée et servie par toutes les créatures. Et comme la grandeur de cet amour et de ce désir surpasse toute conception, personne ne parviendra jamais à comprendre combien furent cruelles et accablantes les souffrances intérieures de Jésus crucifié. De plus, comme il aimait tous les hommes plus qu’on ne saurait le dire, les péchés qui devaient les séparer de lui, lui causaient une douleur incroyable. Il voyait tous les péchés commis ou à commettre par tous les hommes qui ont été ou qui seront jamais, et à chaque péché qui passait sous ses yeux, il se sentait arracher une âme unie à la sienne par les liens de la charité. Cette séparation lui causait une douleur bien supérieure à celle que le corps ressent lorsqu’on disjoint ses membres, attendu que l’âme, étant un pur esprit, est d’une nature plus noble et plus parfaite que le corps, et partant plus susceptible de douleur.
Parmi toutes les souffrances du Sauveur, il en est une qui lui fut particulièrement cruelle, c’est la souffrance qu’il éprouva en voyant les péchés des damnés et les tortures qu’ils auraient à souffrir éternellement pour s’être irrémédiablement séparés de lui.
Si la vue de votre bien-aimé Jésus attendrit votre âme, pénétrez plus avant dans son cœur et considérez, pour vous exciter davantage encore à la compassion, les douleurs extrêmes qu’il a endurées non seulement pour les péchés qui ont été réellement commis, mais même pour ceux qui ne le furent jamais, car il est hors de doute qu’il ne nous a préservés des uns, comme il n’a obtenu le pardon des autres, qu’au prix de ses précieuses souffrances. Vous trouverez, âme chrétienne, pour vous exciter à compatir aux douleurs de Jésus crucifié, bien d’autres considérations encore, car, parmi toutes les souffrances qu’ait jamais endurées et qu’endurera jamais créature raisonnable, il n’en est aucune que le Sauveur n’ait éprouvée en lui-même. Injures, tentations, opprobres, austérités volontaires, angoisses et tourments de tout genre, Jésus-Christ a tout ressenti dans son âme, et plus vivement même que les hommes qui ont subi ces épreuves. Toutes les afflictions, grandes et petites, spirituelles et corporelles, jusqu’au moindre mal de tête et à la moindre piqûre d’épingle, ce Maître charitable les a connues distinctement, et il a voulu, dans sa tendresse infinie, y compatir et les graver dans son cœur. Mais qui pourra jamais exprimer combien furent poignantes pour son Cœur les douleurs de sa très Sainte Mère ?
Toutes les peines, toutes les tortures que le Sauveur endura, Marie les ressentit de la même manière et dans les mêmes vues et quoique ses tourments n’égalassent pas ceux de son Fils, ils étaient pour la Vierge d’une cruauté inouïe. Or, les douleurs de la Mère renouvelèrent les blessures intérieures du Fils et, comme autant de flèches embrasées, elles demeurèrent fixées dans ce cœur affectueux. Tant de tourments, et une infinité d’autres que nous ignorons, ne vous autorisent-ils pas à appeler ce cœur un enfer volontaire allumé par l’amour, selon l’énergique expression d’une âme dévote ?
Si vous recherchez, âme chrétienne, la cause des souffrances sans bornes de Jésus crucifié, votre Maître et votre Rédempteur, vous n’en trouverez point d’autre que le péché. Concluez de là que la véritable compassion et la principale reconnaissance que le Sauveur demande de nous et que nous lui devons à tant de titres, c’est un regret sincère de nos fautes inspiré uniquement par notre amour pour lui, une horreur souveraine du péché et une généreuse ardeur à combattre nos ennemis et nos mauvaises inclinations afin que, dépouillés du vieil homme et de ses œuvres, nous nous revêtions de l’homme nouveau et ornions notre âme des vertus évangéliques.