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Livre : Lorenzo Scupoli, le combat spirituel
COMMENT ON DOIT SE DÉFENDRE DES ARTIFICES DU DÉMON QUAND IL NOUS INSPIRE DES DÉVOTIONS INDISCRÈTES
COMMENT ON DOIT SE DÉFENDRE DES ARTIFICES DU DÉMON QUAND IL NOUS INSPIRE DES DÉVOTIONS INDISCRÈTES
Lorsque l’esprit malin s’aperçoit que nous marchons dans le chemin de la vertu avec des désirs si vifs et si bien réglés qu’il ne peut nous engager dans le mal par des artifices manifestes, il se transforme en ange de lumière et nous suggère à tout instant des pensées agréables, des sentences de l’Écriture et des exemples tirés de la vie des saints pour nous faire marcher avec une ardeur indiscrète dans la voie de la perfection et nous faire ensuite tomber dans le précipice.
C’est ainsi, par exemple, qu’il nous invite à châtier rudement notre corps par des disciplines, des jeûnes, des cilices et par d’autres mortifications semblables, afin que nous nous laissions aller à l’orgueil en nous imaginant, comme il arrive particulièrement aux femmes, que nous faisons des choses merveilleuses, ou bien afin que nous contractions une maladie qui nous rende impropres aux bonnes œuvres, ou bien encore afin que l’excès de travail et de peine nous fasse prendre les exercices spirituels en dégoût et en aversion, et que, devenant peu à peu tièdes pour le bien, nous nous adonnions avec plus d’avidité que jamais aux plaisirs et aux divertissements du monde. C’est ce qui est arrivé à un bon nombre de personnes pieuses. Aveuglées par la présomption de leur cœur, et emportées par un zèle indiscret, elles ont, dans leurs mortifications extérieures, outrepassé la mesure de leurs forces, et sont devenues le jouet des malins esprits. Elles se seraient épargné ce malheur si elles avaient tenu compte des observations que nous avons faites et si elles avaient réfléchi que ces sortes de mortifications, si louables en elles-mêmes et si profitables à ceux qui ont les forces corporelles et l’humilité requises pour les pratiquer, doivent être réglées d’après le tempérament et la nature de chacun. Ceux qui ne peuvent supporter les austérités auxquelles les saints ont soumis leur corps trouveront toujours assez d’occasions d’imiter leur vie, par la vivacité et l’efficacité de leurs désirs et la ferveur de leurs prières. Qu’à leur exemple, ils aspirent à ces couronnes plus glorieuses que procurent aux vrais soldats du Christ le mépris du monde et de soi-même, l’amour du silence et de la retraite, la patience dans l’épreuve, l’empressement à rendre le bien pour le mal, le soin d’éviter les fautes les plus légères, mortifications bien autrement agréables à Dieu que les austérités corporelles.
Quant à ces austérités, je vous conseille d’en user avec une grande modération pour pouvoir les augmenter au besoin, plutôt que de vous exposer par trop de zèle à devoir les abandonner entièrement. Si je vous donne cet avis, c’est que je vous crois à l’abri de l’erreur de certaines personnes qui d’ailleurs passent pour spirituelles et qui, séduites et trompées par l’amour-propre, prennent un soin exagéré de la conservation de leur santé corporelle. Elles en sont si jalouses et si inquiètes qu’un rien suffit à leur inspirer des doutes et des craintes à cet égard. Leur principale occupation, le sujet favori de leurs conversations, c’est le régime de vie qu’elles ont à suivre. Ainsi elles recherchent sans cesse les mets qui flattent leur goût, sans souci de leur estomac que cette délicatesse extrême ne fait qu’affaiblir de plus en plus. Sous le prétexte d’acquérir des forces pour mieux servir Dieu, elles ne cherchent qu’à accorder ensemble, sans aucun profit pour aucun, et même au détriment de l’un et de l’autre, deux ennemis irréconciliables, l’esprit et le corps. Leur sollicitude mal entendue enlève à l’un la santé et à l’autre la dévotion. C’est pourquoi il est plus sûr et plus aisé à tous égards de suivre un régime plus libre, pourvu qu’il soit accompagné de la discrétion requise et qu’on tienne compte des conditions et des complexions qui sont trop différentes les unes des autres pour être soumises à la même règle.
J’ajoute en terminant qu’une certaine modération est souverainement désirable, non seulement dans les choses extérieures, mais dans l’acquisition des vertus intérieures, ainsi que nous l’avons fait voir en parlant de la gradation à suivre pour arriver à la perfection.