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Livre : Saint Alphonse de Liguori, le grand moyen de la prière
CHAPITRE II
CHAPITRE II
PRÉLIMINAIRE II
A TOUS, DIEU DONNE LES GRÂCES NÉCESSAIRES À TOUS LES JUSTES, POUR OBSERVER LES COMMANDEMENTS ; ET À TOUS LES PÉCHEURS, POUR SE CONVERTIR.
Si Dieu veut vraiment le salut de tous les hommes, il leur donne à tous la grâce et les secours nécessaires pour cela. Autrement, il ne pourrait pas dire qu'il veut vraiment les sauver tous. « Dieu veut d'une volonté antécédente le salut de tous, dit saint Thomas ; l'ordre naturel a été établi en fonction du salut, et tous les biens naturels ou gratuits qui conduisent à cette fin ont été mis communément à la disposition de tous. » Malgré les affirmations blasphématoires de Luther et de Calvin, il est certain que Dieu n'impose pas une loi impossible à observer. Il est certain également que, sans le secours de la grâce, il est impossible d'observer la loi. Innocent ler l'a déclaré contre les Pélagiens : « Avec l'aide de Dieu nous sommes vainqueurs ; sans son aide nous serons inévitablement vaincus. » Le Pape Célestin l'affirme également. Puisque le Seigneur donne à tous une loi qu'il soit possible d'observer, il accorde à tous la grâce nécessaire, soit immédiatement soit médiatement par le moyen de la prière, comme l'a défini très clairement le Saint Concile de Trente : Dieu n'ordonne pas des choses impossibles mais lorsqu'il ordonne, il t'engage à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas, et il t'aide à pouvoir. Si Dieu nous refusait la grâce prochaine ou éloignée pour observer la loi, ou bien la loi aurait été donnée inutilement ou bien le péché serait inévitable. Si le péché était inévitable, ce ne serait plus un péché, comme nous allons le démontrer. C'est le sentiment commun des Pères, comme nous allons le voir. Saint Cyrille d'Alexandrie : « Si quelqu'un qui a reçu autant que d'autres les secours de la grâce divine, a péché volontairement, comment peut-il accuser le Christ de ne pas l'avoir préservé, alors que celui-ci a libéré l'homme en lui apportant tous les secours nécessaires ? Comment, dit le saint, ce pécheur, qui a reçu autant que les autres restés fidèles les secours de la grâce et qui a péché volontairement, peut-il se plaindre de Jésus Christ ? Celui-ci ne l'a-t-il pas libéré autant qu'il le pouvait par les secours qu'il lui a apportés ? » Saint Jean Chrysostome demande : « D'où vient-il que les uns sont des vases de colère (des réprouvés) et d'autres des vases de miséricorde (des élus) ? De leur libre volonté, répond-il. En effet, Dieu est infiniment bon et il montre envers tous une égale bienveillance. » Il ajoute à propos du Pharaon qui avait, nous dit la Bible, le cœur endurci : « Si le Pharaon n'a pas été sauvé, c'est qu'il l'a bien voulu car il n’a rien reçu de moins que ceux qui ont été sauvés. ». Il commente ailleurs la demande de la mère des fils de Zébédée et la réponse de Jésus : « Il ne dépend pas de moi de vous donner, etc ». « Le Christ a voulu indiquer que le don ne concerne pas que lui mais que les combattants ont aussi à le saisir. Si cela ne dépendait que de lui, tous les hommes seraient sauvés. » Saint Isidore de Péluse : « Dieu veut vraiment et de toutes manières aider ceux qui se vautrent dans le péché, pour leur enlever toute excuse ». Saint Cyrille de Jérusalem : « Le Seigneur a ouvert la porte de la vie éternelle à tous les hommes. Tous peuvent y entrer, sans que personne ne puisse les en empêcher. » Mais cette doctrine des Pères grecs ne plaît pas à Jansénius qui a l'audace de dire : « Personne n’a parlé plus imparfaitement de la grâce que les Pères grecs ». N'aurions-nous donc pas le droit, sur le problème de la grâce, de suivre l'enseignement des Pères grecs qui ont été les premiers Maîtres et les colonnes de l'Église ? Est-ce que la doctrine des Grecs, spécialement sur ce point si important, était différente de celle de l'Église Latine ? Il est certain, au contraire, que la vraie foi est passée de l'Église Grecque à l'Église Latine. Comme l'a écrit saint Augustin contre Julien qui lui opposait l'autorité des Pères grecs, on ne peut mettre en doute que les latins aient la même foi que les grecs. Et qui donc devrions-nous suivre ? Peut-être les erreurs de ce Jansénius, déjà condamnées comme hérétiques par l'Église ? N'a-t-il pas eu l'audace de dire que même les Justes n'ont pas la grâce nécessaire pour observer certains commandements ? N'a-t-il pas prétendu que l'homme mérite et démérite, même s'il agit par nécessité, du moment qu'il n'est pas contraint par la violence ? Ces erreurs et d'autres découlent de son faux système de la délectation relativement victorieuse, que nous réfuterons dans le chapitre troisième.
Puisque les Pères grecs ne satisfont pas Jansénius, voyons ce qu'en disent les Pères latins. Or, ceux-ci ne diffèrent en rien des grecs. Saint Jérôme : « L'homme ne peut faire aucune bonne œuvre sans celui qui lui a donné le libre arbitre et qui ne lui refuse pas sa grâce pour chacune de ses bonnes œuvres ». Notons bien ces mots : « qui ne lui refuse pas sa grâce pour chacune de ses bonnes œuvres ». Saint Ambroise : « Il vient vers nous et il frappe à la porte ; il a toujours l'intention d'entrer ; mais s'il n'entre pas toujours, cela dépend de nous ». Saint Léon : « Celui, en effet, qui nous prévient de son secours, nous presse à juste titre de ses commandements ». Saint Hilaire : « Par un don qui est fait à tous, abondante a été la grâce de la justification ». Innocent ler : « Il nous donne chaque jour des remèdes : si nous ne les utilisons pas en toute confiance, nous ne pourrons jamais triompher des erreurs humaines ». Saint Augustin : « Ce n'est pas d'ignorer malgré toi que l'on te
fait grief, mais de négliger de chercher ce que tu ignores ; ce n'est pas non plus de ne point panser tes membres blessés, mais de mépriser celui qui vient les guérir ; tes propres péchés à toi, les voilà. Car il n'y a pas d'homme si dépourvu qui ne sache l'utilité de chercher ». Et ailleurs : « Donc son ignorance de ce qu'elle (l’âme) doit faire provient de la perfection qu'elle n’a pas encore obtenue ; mais elle l'obtiendra aussi si elle use bien de ce qui déjà lui a été donné. Or il lui a été donné de chercher avec zèle et piété si elle veut ». Notons bien « Or il lui a été donné de chercher avec zèle et piété si elle veut ». Chacun a donc, au moins, la grâce éloignée de demander. S'il en use bien, il recevra la grâce prochaine de pouvoir faire ce qui lui était tout d'abord impossible. Le saint Docteur s'appuie sur le principe suivant : personne ne pèche dans ce qu'il ne peut éviter ; donc si l'on pèche sur un point, c'est dans la mesure même où on peut l'éviter avec la grâce du Seigneur qui est donnée à tous. « Qui pèche, en effet, sur un point sur lequel il ne peut aucunement se garder ? Mais nous péchons : c'est donc qu'il est possible de se garder... Le péché peut être évité, mais avec l'aide de celui qui ne peut tromper ». La raison en est évidente : il est clair - et nous le verrons encore mieux lorsque nous parlerons des pécheurs obstinés - qu'il n'y aurait pas de péché si faisait défaut la grâce nécessaire pour observer les commandements.
Saint Thomas enseigne la même doctrine en plusieurs endroits. Il commente ainsi le texte de saint Paul « Qui veut que tous les hommes soient sauvés » : « La grâce ne fait donc défaut à personne mais elle est donnée à tous, pour autant qu’il dépend de Dieu, tout comme le soleil envoie sa lumière même aux aveugles ». Le soleil envoie sa lumière à tous, et seuls en sont privés ceux qui volontairement y ferment les yeux. Ainsi Dieu communique à tous la grâce nécessaire pour observer la loi, et les hommes ne se perdent que s'ils ne veulent pas en profiter. Il dit ailleurs : « C'est le rôle de la Divine Providence de pourvoir chacun des moyens nécessaires au salut, à condition que l'homme, de son côté, n'y mette pas d'obstacle ». Dieu donne donc à tous les grâce nécessaires au salut. Puisque la grâce actuelle est nécessaire pour vaincre les tentations, pour pratiquer les commandements, il faut obligatoirement conclure : Dieu donne à tous la grâce actuelle ou effective pour faire le bien, soit immédiatement soit médiatement ; on n'a pas besoin d'une grâce supplémentaire pour mettre en œuvre ce moyen de la prière, en vue d'obtenir la grâce actuelle prochaine. Et saint Thomas commente ainsi ces paroles de Jésus en saint Jean « Personne ne vient à moi si mon Père ne l'attire » : « Si le cœur de l'homme ne s'élève pas vers Dieu, ce n'est pas par la faute de « celui qui attire » - celui-ci fait tout ce qu'il faut - mais c'est à cause de l'opposition par « celui qui est attiré ». Scot dit exactement la même chose « Dieu veut de par sa volonté antécédente, sauver tous les hommes, pour autant qu'il dépend de lui, et il leur a donné les biens généraux suffisants pour le salut ». Le Concile de Cologne (1636) affirme : « Bien que personne ne se convertisse s'il n'est attiré par le Père, personne ne peut prétendre qu'il n'est pas attiré : le Seigneur se tient sans cesse à la porte de son cœur et il frappe en lui parlant directement au cœur et de l'extérieur ».