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Livre : Saint Alphonse de Liguori, le grand moyen de la prière
Mais comment se fait-il, demande Jansénius, que saint August...
Mais comment se fait-il, demande Jansénius, que saint Augustin ait dit la même chose que moi, à savoir : « Nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît le plus » ? Avant de répondre à Jansénius, il nous faut préciser ceci : saint Augustin eut à réfuter plusieurs hérésies de son temps, toutes différentes entre elles, sur le problème de la grâce. Il eut à en parler sous divers aspects et fort longuement et, en plusieurs passages, il s'est exprimé d'une manière obscure. Par la suite, chacune des Écoles Catholiques s'est vantée de l'avoir de son côté, bien que différant d'opinion entre elles. Calvin et Jansénius eux-mêmes, dont les erreurs ont déjà été condamnées par l'Église, ont eu l'audace de se réclamer de lui. Calvin écrit contre Pighi : « Nous ne faisons que suivre saint Augustin... Pighi a beau crier, il ne peut pas nous empêcher d'avoir Augustin avec nous ». Quant à Jansénius, il cite saint Augustin comme son seul maître, au point d'intituler son livre tout simplement « Augustinus ». Et tous les Jansénistes ne se nomment qu'Augustiniens. Je n'en conclus qu'une seule chose : pour ne pas se tromper, il faut confronter un certain nombre de passages de saint Augustin avec d'autres textes où il expose sa véritable opinion. Venons-en maintenant à notre problème.
Nous l'avons déjà dit, l'expression employée par saint Augustin ne doit pas s'entendre de la délectation indélibérée et antérieure à toute intervention de la volonté humaine mais de la délectation délibérée et conséquente : quand on accepte librement la délectation, on doit nécessairement la suivre. Le saint Docteur le prouve en d'autres textes où il assimile la délectation à l'amour ou, pour mieux dire, il explique que la délectation supérieure est tout simplement cet amour délibéré et cette affection qui l'emporte en nous par suite de notre libre choix. Une fois que nous nous sommes laissés prendre librement par cette délectation, nous devons nécessairement la suivre. Le saint veut dire, en substance, que la volonté agit nécessairement selon ce qu'elle aime délibérément le plus. Il dit quelque part que la délectation est comme un poids qui entraîne l'âme de son côté : « La jouissance est comme le poids de l'âme ». Il dit : ce poids qui entraîne l'âme, c'est ce que chacun aime : « Mon poids, c'est mon amour ». Il l'explique plus clairement dans un autre texte. Nous devons nous efforcer, dit-il, « avec l'aide de Dieu, et de Notre Seigneur, de nous régler de telle sorte que les délectations inférieures ne nous blessent pas, et que les supérieures seules nous réjouissent ». C'est ainsi qu’il parle de la délectation délibérée et librement acceptée : Il dit de même ailleurs : « Que veut dire être tiré par la volonté ? Mets tes délices dans le Seigneur, et il t'accordera les délices de ton cœur ». Et ailleurs : « Voyez comment le Père tire et charme en enseignant sans imposer aucune nécessité ». Ailleurs encore : « Si tu éprouves du plaisir à jouir, il te faut réfréner la délectation illicite ; ainsi, lorsque nous jeûnons, la vue de la nourriture réveille l'instinct de notre plaisir : c'est le fruit de la délectation (indélibérée) mais nous la maîtrisons et la dominons par la raison ». Ainsi, d'après saint Augustin, la délectation qui pousse aux choses défendues peut fort bien être maîtrisée librement par la force de la raison et avec l'aide de la grâce. Le saint nous exhorte donc ainsi : « Que la vertu nous réjouisse au point de l'emporter même sur les plaisirs permis ! ». Ce que le saint Docteur ajoute, à propos du texte controversé, le montre encore plus clairement. Il commence par dire : « Nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît le plus ». Et il ajoute : « Il est bien évident que nous vivons selon ce que nous avons cherché ; mais nous chercherons ce que nous aurons aimé. Si donc il existe deux objets contraires, le commandement de la vertu et l'habitude charnelle, et que nous aimons l'un et l'autre, nous chercherons ce que nous aurons aimé le plus ». Quand le saint dit : « Nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît le plus », il veut dire seulement que la volonté doit agir suivant ce qu'elle aime le plus. On ne peut pas objecter avec Jansénius : « ce qui plaît le plus est ce que l'on aime le plus », parce que ce n'est pas toujours vrai. Saint Augustin lui-même affirme le contraire dans ses Confessions : « Je ne faisais pas ce qui, par un attrait incomparable, me charmait beaucoup plus, ce que bientôt, dès que je voudrais, je pourrais faire ». Il nous apprend par là qu'il était poussé par Dieu vers le bien par une affection indélibérée incomparable : la vertu lui plaisait plus que le vice et il aurait pu pratiquer la vertu s'il l'avait voulu. Mais il résistait à la grâce ; il repoussait la vertu et s'abandonnait au vice.
De plus, si saint Augustin avait cru que chacun est contraint d'agir selon la délectation la plus forte, il n'aurait pas pu dire : « Si la délectation illicite de la concupiscence te tente, lutte, résiste, ne consens pas et ne te laisse pas entraîner par tes passions » (cf. Si 18, 30). Il dit ailleurs Voilà deux personnes qui ont la même tentation d'impureté. Il arrive quelquefois que l'une consente et que l'autre résiste. Pourquoi ? C'est que, répond-il, l'une veut la chasteté et l'autre ne la veut pas : « Si c'est la même tentation que les deux éprouvent et que l'un cède et consente, l'autre restant fidèle à lui-même, que conclure, sinon que l'un n'a pas voulu et que l'autre a voulu renoncer à la chasteté ». En outre, lorsque le saint dit que nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît le plus, on peut se demander s'il entend parler de la délectation délibérée ou indélibérée. Or, si le saint voulait parler de la délectation indélibérée, il en viendrait à nier que, pour être vraiment libre, la volonté doit nécessairement être exempte non seulement de la violence mais aussi de la nécessité. Mais le saint enseigne précisément le contraire en mille endroits : dans le bien comme dans le mal, on agit toujours en dehors de toute contrainte. Lorsqu'il parle de la délectation prédominante victorieuse, on doit nécessairement l'entendre de la délectation délibérée et conséquente. On pourrait citer ici mille textes : « Notre volonté ne serait plus une volonté, si elle n'était pas en notre pouvoir... car ce qui n'est pas libre pour nous, c'est ce qui n’est pas en notre pouvoir ». Ailleurs il fait allusion à l'Évangile selon saint Matthieu, chapitre 7, où l'on parle des bons fruits qui poussent sur le bon arbre et des mauvais fruits qui poussent sur le mauvais arbre : « Voici le Seigneur qui déclare : Ou bien faites ceci, ou bien faites cela. Il montre que le « que faire » est au pouvoir de l'homme... Celui qui ne veut pas observer la loi, il est en son pouvoir de le faire, s'il veut ». Calvin objecte : Saint Augustin parlait ici de l'homme dans l'état d'innocence, mais Bellarmin lui réplique avec raison : Le saint traitait du passage où le Seigneur s'en prenait aux Juifs ; il leur disait : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ». On ne peut donc pas dire que saint Augustin voulait parler ici d'Adam. D'ailleurs, ce que le saint écrivait contre les Manichéens, il l'écrit aussi contre les Pélagiens : « Ainsi donc, lorsqu’il est dit : « ne veuille pas ceci, ne veuille pas cela », et lorsque la coopération de la volonté est réclamée dans les avertissements divins pour faire ou ne pas faire quelque chose, l'existence du libre arbitre est suffisamment démontrée ».