← Retour aux livres
Livre : Saint Alphonse de Liguori, le grand moyen de la prière
CHAPITRE IV
CHAPITRE IV
DIEU DONNE À TOUS LA GRÂCE DE PRIER, S'ILS LE VEULENT.
IL NE FAUT POUR PRIER QUE LA GRÂCE SUFFISANTE. CELLE-CI EST DONNÉE A TOUS.
Dieu veut donc le salut de tous les hommes, et il donne effectivement à tous les grâces nécessaires pour faire leur salut. Nous en concluons que tous ont la grâce de pouvoir prier actuellement et effectivement, sans avoir besoin d'une nouvelle grâce ; ils peuvent obtenir ainsi, par la prière, tous les autres secours nécessaires pour observer les commandements et faire leur salut. Notez bien qu'en disant « sans avoir besoin d'une nouvelle grâce », nous ne voulons pas dire que la grâce commune donne la faculté de prier sans le secours de la grâce adjuvante. En effet, pour faire un acte quelconque de piété, outre la grâce excitante, on a besoin aussi, sans nul doute, de la grâce adjuvante ou coopérante ; mais nous voulons dire que la grâce commune donne à chacun de pouvoir prier actuellement et effectivement, sans qu'une nouvelle grâce prévenante soit nécessaire pour déterminer physiquement ou moralement la volonté à mettre la prière en pratique. Nous allons citer d'abord les nombreux et éminents théologiens qui tiennent pour certaine cette opinion et nous le prouverons ensuite par l'argument d'autorité et par des raisonnements. C'est l'avis d'Isambert, du Cardinal du Perron, d'Alphonse le Moyne, ainsi que d'autres que nous citerons. Honoré Tournely en parle plus longuement et expressément. Tous ces auteurs prouvent que chacun, avec la seule grâce ordinaire suffisante, peut prier actuellement et effectivement, sans avoir besoin d'un autre secours, et obtenir par la prière toutes les autres grâces pour pratiquer les commandements plus difficiles.
Tel est le sentiment de son Éminence le Cardinal de Noris. Il démontre expressément que, lorsqu'on doit observer un commandement, la seule grâce ordinaire permet de prier, si on le veut, sans autre secours. Et il le prouve : « Il est évident que le Juste et le Fidèle doivent avoir le pouvoir prochain de prier. En effet, si le Fidèle n'a que le pouvoir éloigné de prier - je parle de la simple prière et non de la prière fervente - il n'aura pas d'autre pouvoir prochain pour obtenir la prière ; sinon, ce serait sans fin ». Pour observer les commandements et faire son salut, il est nécessaire de prier, comme nous l'avons prouvé en parlant de la nécessité de la prière. Ce savant auteur dit donc très judicieusement : chacun a le pouvoir prochain de prier et d'obtenir par la prière le pouvoir prochain de faire le bien ; tous peuvent ainsi prier avec la seule grâce ordinaire, sans avoir besoin d'un autre secours. Si, pour avoir le pouvoir prochain de prier effectivement, il fallait un autre pouvoir, il faudrait aussi une autre grâce pour obtenir le pouvoir ; le processus serait sans fin, et l'homme ne pourrait plus coopérer vraiment à son salut.
Ce même auteur confirme ailleurs plus clairement encore sa doctrine : « Même dans l'état de nature déchue, un secours « sine quo non », indispensable, nous est donné, (c'est la grâce suffisante commune à tous), contrairement à ce que soutient Jansénius. Ce secours nous permet de faire des actes faibles c'est-à-dire des prières moins ferventes. Le secours « sine quo non » ou indispensable n'est qu'un secours éloigné qui permet cependant d'obtenir le secours « quo » ou la grâce efficace qui donnera la possibilité d'observer concrètement les commandements ». Le Cardinal tient donc pour certain que, dans l'état actuel, chacun a le secours « sine quo » ou indispensable, c'est-à-dire la grâce ordinaire. Celle-ci, sans autre secours, produit la prière avec laquelle on demande ensuite la grâce efficace qui permet d'observer les commandements. C'est bien dans ce sens que l'on explique l'axiome universellement admis dans les Écoles : « Dieu ne refuse pas la grâce à celui qui fait tout ce qu'il peut ». A celui qui prie et qui fait un bon usage de la grâce suffisante qui lui permet d'accomplir les choses faciles, comme de prier, Dieu ne refuse pas de donner ensuite la grâce efficace pour réaliser les choses difficiles.
Telle est aussi l'opinion de Louis Thomassin. Cet auteur commence par s'étonner de ce que certains considèrent comme suffisantes des grâces qui ne suffisent pas, de fait, pour accomplir une bonne œuvre ni pour éviter un péché quelconque : « En effet, dit-il, si ces secours sont de vrais secours et donnent le pouvoir prochain, comment se fait-il que, sur une très grande quantité de gens ainsi aidés, personne n'observe le commandement ? Comment peut-on dire ces secours vraiment suffisants s'il faut en plus la grâce efficace ? Celui à qui manque le secours nécessaire, qui ne le possède pas, celui-là n’a pas le pouvoir suffisant ». Il veut dire que pour être appelée vraiment suffisante la grâce doit donner à l'homme le pouvoir prochain et disponible d'accomplir concrètement l'acte bon. Mais, quand pour réaliser cet acte bon il faut une autre grâce, à savoir la grâce efficace et que l'on n'a pas celle-ci (au moins médiate), nécessaire au salut, comment peut-on dire que la grâce suffisante lui donne ce pouvoir prochain et immédiat ? « Dieu, dit saint Thomas, ne manque jamais de faire ce qui est nécessaire au salut ». Il est vrai que Dieu n'est pas tenu de donner ses grâces parce que les grâces ne sont pas des choses dues. Mais il nous impose des commandements. Il est donc tenu de nous donner le secours nécessaire pour les observer. Comme le Seigneur nous oblige à observer effectivement tous les commandements au moment voulu, il doit aussi nous donner le secours actuel et concret, (au moins médiat et éloigné), qui nous permettra d'y être fidèles, sans qu'il faille une autre grâce non commune à tous. Et Thomassin conclut : Pour concilier que la grâce suffisante suffit à l'homme pour faire son salut et que, par ailleurs, la grâce efficace est nécessaire pour observer toute la loi, il faut dire que la grâce suffisante suffit pour prier et faire des actes faciles ; avec ceux-ci on obtient ensuite la grâce efficace qui permet de réaliser les actes difficiles. C'est ce qu'enseigne sans aucun doute saint Augustin : « Du fait même que nous croyons très fermement que Dieu ne prescrit pas des choses impossibles, nous sommes prévenus de ce que nous avons à faire dans les choses faciles et de ce que nous avons à demander dans les choses difficiles ». Après avoir cité ce texte, le Cardinal de Noris tire la même conclusion : « Nous pouvons donc faire les choses faciles ou moins parfaites, sans avoir à demander une grâce plus forte, qu'il nous faut cependant demander pour les choses plus difficiles ». Le Père Thomassin invoque également I’autorité de saint Bonaventure, de Scot et d’autres théologiens : « Tous ont trouvé suffisants ces secours auxquels la volonté donne parfois son assentiment et parfois non ! ». Il le démontre dans quatre parties de son ouvrage, en s'appuyant sur les théologiens des Écoles durant de très longues années à dater de 1100 Habert, évêque de Vabres et docteur de la Sorbonne, qui fut le premier à écrire contre Jansénius, dit ceci : « Nous pensons d'abord que la grâce suffisante n'atteint pas immédiatement son but avec son effet de consentement complet, si ce n'est d'une manière contingente et médiate... Nous pensons donc que la grâce suffisante est une préparation à la grâce efficace : à partir du bon usage que l'on en fait, Dieu accorde à la volonté créée la grâce concrète d'un effet complet ». Il a dit précédemment : « Tous les Docteurs catholiques ont professé et professent dans toutes les Écoles qu'est donnée une grâce vraiment intrinsèque, qui puisse attirer le consentement de la volonté vers le bien et qui cependant ne l'attire pas à cause de la libre résistance de la volonté ».