← Retour aux livres
Livre : Saint Alphonse de Liguori, le grand moyen de la prière
Les Saints Pères n'ont pas parlé au hasard mais ils se sont ...
Les Saints Pères n'ont pas parlé au hasard mais ils se sont appuyés sur les Saintes Écritures. Le Seigneur nous assure très clairement, en de nombreux passages, qu'il nous assiste de sa grâce. A nous d'en profiter pour persévérer dans la justice ou pour nous convertir si nous sommes pécheurs : « Je me tiens à la porte et je frappe....Si quelqu'un m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui » (Ap 3, 20). Bellarmin commente ainsi ce texte : Le Seigneur sait bien que l'homme ne peut pas ouvrir sans sa grâce. Il frapperait donc en vain à la porte de son cœur s'il ne lui donnait pas auparavant la grâce d'ouvrir quand il le veut. Et saint Thomas enseigne de même à propos de ce texte : Dieu donne à chacun la grâce nécessaire au salut : à chacun d'y correspondre s'il le veut. « Dieu, dans sa volonté très généreuse, donne sa grâce à tous ceux qui s'y préparent : Je me tiens à la porte et je frappe. La grâce de Dieu ne fait défaut à personne mais elle est communiquée à tous, pour autant qu'il dépend de lui ». Il ajoute : « C'est le rôle de la Divine Providence de pourvoir chacun des moyens nécessaires au salut ». Ainsi, écrit saint Ambroise, le Seigneur frappe à la porte parce qu'il veut vraiment entrer. Mais il arrive qu'il n'entre pas ou bien qu'il ne demeure pas dans nos âmes parce que nous lui interdisons l'entrée, ou bien parce que nous le chassons, une fois qu'il y est entré : « ll vient, en effet, et il frappe à la porte : il veut toujours entrer mais s'il n'entre pas toujours ou s'il ne reste pas, c'est de notre faute ! »
« Que pouvais-je encore faire pour ma vigne que je n'aie fait ? Pourquoi espérais je avoir de beaux raisins et a-t-elle donné des raisins sauvages ? » (Is 5, 4). Bellarmin dit à propos de ce texte : Si le Seigneur n'avait pas donné à la vigne la possibilité de produire des raisins pourquoi dirait-il « Pourquoi espérais-je ? » Et si Dieu n'avait pas donné à tous la grâce nécessaire pour faire leur salut, aurait-il pu dire aux Hébreux : « Que pouvais-je encore faire ? ». Nous n'avons pas donné de fruit, auraient-ils pu répondre, parce que le secours nécessaire nous a manqué ! Bellarmin dit également à propos des paroles de Jésus « Combien de fois ai je voulu rassembler tes enfants... et tu n'as pas voulu » (Mt 23,38). « Comment a-t-il voulu être recherché par ceux qui le rejetaient, demande le Cardinal, s'il ne les a pas aidés à vouloir ? »
« O Dieu, nous rappelons la mémoire de ta miséricorde, au milieu de ton temple » (Ps 48 (47),10). Saint Bernard fait cette remarque : « De fait, c'est au milieu du temple que se trouve la miséricorde, et non dans un angle ou dans une annexe : Dieu ne fait pas de favoritisme (Ac 10, 34). Elle est disposée comme un bien commun, elle est offerte à tous, et nul ne s'en trouve exclu à moins de s'en priver soi-même ».
« Ou bien méprises-tu ses richesses de bonté ? Sans reconnaître que cette bonté de Dieu te pousse au repentir ? » (Rm 2,4). Voici un pécheur qui par malice ne se convertit pas, qui méprise les richesses de la Divine Bonté qui l'appelle et qui le pousse sans cesse à se convertir. Dieu déteste le péché, mais en même temps il continue d'aimer le pécheur tant qu'il vit ici-bas et il lui donne les secours nécessaires à son salut. « Vous pardonnez à tous, parce que tout est à vous, Seigneur qui aimez les âmes » (Sg 11,26) Non, dit Bellarmin, Dieu ne refuse pas au pécheur la grâce pour résister aux tentations, quelque obstiné qu'il soit : « Tous ont toujours le secours nécessaire pour éviter de nouveaux péchés, soit immédiatement, soit médiatement (par le moyen de la prière). De la sorte, les pécheurs peuvent obtenir de Dieu de plus grands secours, grâce auxquels ils éviteront le péché ». Ajoutons ce que dit le Seigneur par le Prophète Ezéchiel : « Je suis vivant, oracle du Seigneur Yahvé ; je ne veux point la mort du méchant mais qu'il se détourne de sa voie et qu'il vive ! » (Ez 33,11). Saint Pierre dit de même : « Le Seigneur use de patience envers vous ne voulant pas qu'aucun périsse mais que tous viennent à la pénitence » (2 P 3, 9). Si donc Dieu veut que tous se convertissent réellement, on doit nécessairement supposer qu'il donne à tous la grâce dont ils ont besoin pour le faire concrètement.
Je sais bien qu'il y a des théologiens qui soutiennent que Dieu va jusqu'à refuser même la grâce suffisante à certains pécheurs obstinés. Ils s'appuient, entre autres, sur une doctrine de saint Thomas : « Bien que ceux qui sont dans le péché ne puissent pas, par leurs propres forces et à moins d'être prévenus par le secours de la grâce, éviter de mettre obstacle à la grâce, ainsi qu'on l'a montré, cela leur est néanmoins imputé à péché, parce que cette faiblesse est une conséquence de leurs fautes précédentes : par exemple, un ivrogne n'est pas excusé du meurtre qu'il a commis en état d'ivresse volontaire. De plus, bien que celui qui vit dans le péché ne puisse pas par ses propres forces éviter tous les péchés, il peut cependant en éviter l'un ou l'autre, comme on l'a dit. Ce qu'il commet, il le fait volontairement, et il n'est pas injuste que ce péché lui soit imputé ». D'après ces théologiens, saint Thomas veut dire ceci : Certains pécheurs peuvent bien éviter les péchés pris un par un, mais non tous les péchés pris globalement, parce que, en punition des péchés qu'ils ont commis précédemment, ils sont privés de toute grâce actuelle.
Mais, dans ce passage, saint Thomas ne parle pas de la grâce actuelle mais de la grâce habituelle ou sanctifiante. Privé de celle-ci le pécheur ne peut pas rester longtemps sans tomber dans de nouveaux péchés, comme il l'enseigne en plusieurs passages. Il est clair, d'après le contexte, que saint Thomas veut dire ici la même chose. Nous citons tout le passage pour bien faire comprendre la pensée du saint. Voici d'abord le titre du chapitre : « L’homme en état de péché ne peut pas éviter le péché sans la grâce ». Le titre même indique que le saint Docteur, n'entend pas dire ici autre chose que dans les autres passages : « Comme l'esprit de l'homme s'est détourné de l'état de rectitude, il est clair qu'il s'est éloigné de l'ordre de la fin à poursuivre... Chaque fois donc que se présentera quelque chose se situant dans la ligne d'une fin erronée et contraire à la vraie fin, on le choisira à moins que l'on ne soit ramené à l'ordre véritable et que l'on ne donne la préférence à la véritable fin, ce qui est un effet de la grâce. Mais, quand on choisit par contre quelque chose de contraire à la fin ultime, on met un obstacle à la grâce qui oriente vers la vie. Il est donc clair qu'après le péché l'homme ne peut s'abstenir de tout péché avant d'être ramené par la grâce à l'ordre voulu. Dans ces conditions, l'opinion des Pélagiens n'est-elle pas stupide ? Ils prétendaient que l'homme en état de péché peut éviter le péché sans la grâce ». Vient ensuite le texte cité plus haut « Bien que ceux qui sont dans le péché.... » dont se servent les adversaires. Quelle est l'intention de saint Thomas ? non pas de prouver que certains pécheurs sont privés de toute grâce actuelle, ni qu'ils ne peuvent éviter tous les péchés, ni qu'ils pèchent et qu'ils sont dignes de châtiments, mais de prouver, contre les Pélagiens, que l'homme qui n'a pas la grâce sanctifiante ne peut s'abstenir de pécher. Le saint parle certainement de la grâce sanctifiante parce que c'est uniquement celle-là qui remet l'âme dans l'ordre voulu. C’est de cette même grâce sanctifiante qu'il entend parler lorsqu'il dit « à moins d'être prévenus par le secours de la grâce ». Il veut dire ceci : si le pécheur n'est pas prévenu c'est-à-dire possédé par la grâce et donc tenu, selon l'ordre fixé, d'avoir Dieu pour fin ultime, il ne peut éviter de commettre de nouveaux péchés. Ainsi l'entendent les thomistes, tels que Silvestre de Ferrare et Gonet, à propos de ce texte. Mais inutile de recourir à d'autres ! C'est évident d'après ce que dit saint Thomas dans la Somme. Il y parle du même problème et apporte exactement les mêmes raisons, dans les termes de son livre Contra Gentes chapitre 160: il n'y parle expressément que de la seule grâce habituelle ou sanctifiante.