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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
La science, à juste titre d’ailleurs, est fière de ses immen...
La science, à juste titre d’ailleurs, est fière de ses immenses succès. Une chose cependant lui a été jusqu’à ce jour et lui sera à jamais impossible : créer la vie, faire sortir du laboratoire d’un chimiste un grain de blé, une larve. Les défaites retentissantes des défenseurs des générations spontanées nous ont instruits sur ces prétentions. Dieu garde le pouvoir de créer la vie.
Dans l’ordre végétal et animal les êtres vivants peuvent croître et se multiplier ; encore leur fécondité ne se réalise-t-elle que dans les seules conditions établies par le Créateur. Mais dès qu’il s’agit de la vie intellectuelle, Dieu se la réserve et c’est Lui qui directement crée l’âme raisonnable. Toutefois il est un domaine dont il est encore plus jaloux, c’est celui de la Vie surnaturelle, puisqu’elle est une émanation de la vie divine communiquée à l’Humanité du Verbe incarné.
L’Incarnation et la Rédemption établissent Jésus Source et Source unique de cette Vie divine à laquelle tous les hommes sont appelés à participer. Per Dominum nostrum Jesum Christum. Per Ipsum et cum Ipso et in Ipso. L’action essentielle de l’Église consiste à la répandre par les Sacrements, la Prière, la Prédication et toutes les œuvres qui s’y rattachent.
Dieu ne fait rien que par son Fils : Omnia per Ipsum facta sunt et sine Ipso factum est nihil. Cela est vrai dans l’ordre naturel, mais combien plus dans l’ordre surnaturel, quand il s’agit de communiquer sa Vie intime et de faire participer les hommes à sa propre nature pour les rendre Enfants de Dieu.
Veni ut vitam habeant, In Ipso vita erat. Ego sum Vita. Quelle précision dans ces paroles ! Quelle lumière dans cette parabole du Cep et des branches où le Maître développe cette vérité ! Quelle insistance il met pour graver dans l’esprit de ses Apôtres ce principe fondamental que Lui seul, Jésus, est la Vie, et cette conséquence que, pour participer à cette Vie et la communiquer aux autres, ils doivent être centrés sur l’Homme-Dieu.
Les hommes appelés à l’honneur de collaborer avec le Sauveur pour transmettre aux âmes cette Vie divine doivent donc se considérer comme de modestes canaux chargés de puiser à cette Source unique.
L’homme apostolique qui méconnaîtrait ces principes et croirait qu’il peut produire le moindre vestige de vie surnaturelle sans l’emprunter totalement à Jésus, donnerait à penser que son ignorance théologique n’a d’égale que sa sotte suffisance.
Si tout en reconnaissant théoriquement que le Rédempteur est la cause primordiale de toute vie divine, l’apôtre dans son action oubliait cette vérité, et aveuglé par une folle présomption injurieuse pour Jésus-Christ, ne comptait guère que sur ses propres forces, ce serait un désordre moindre que le précédent mais tout aussi insupportable au regard divin.
Rejeter la vérité ou en faire abstraction en agissant, constitue toujours un désordre intellectuel, doctrinal ou pratique. C’est la négation d’un principe qui doit informer notre conduite. Le désordre s’accentue encore évidemment si la vérité, au lieu de rayonner, trouve le cœur de l’homme d’œuvres en opposition, par le péché ou la tiédeur volontaire, avec le Dieu de toute lumière.
Or, se conduire pratiquement en s’occupant des œuvres comme si Jésus n’en était pas seul le principe de vie est qualifié par le cardinal Mermillod d’« Hérésie des Œuvres ». Par cette expression, il stigmatise l’aberration d’un apôtre qui, oubliant son rôle secondaire et subordonné, n’attendrait que de son activité personnelle et de ses talents les succès de son apostolat. N’est-ce pas en pratique la négation d’une grande partie du Traité de la Grâce ? Cette conséquence révolte au premier abord. Cependant pour peu qu’on y réfléchisse, elle n’est que trop vraie.
Hérésie des Œuvres ! L’activité fiévreuse prônant la place de l’action de Dieu, la grâce méconnue, l’orgueil humain voulant détrôner Jésus, la vie surnaturelle, la puissance de la prière, l’Économie de la Rédemption reléguées, au moins dans la pratique, au rang des abstractions, c’est là un cas qui est loin d’être imaginaire, et que l’analyse des âmes révèle comme très fréquent, quoique à des degrés divers, dans ce siècle de naturalisme où l’homme juge surtout d’après les apparences, et agit comme si le succès d’une œuvre dépendait principalement d’une ingénieuse organisation.
A la simple lueur de la saine philosophie, abstraction faite de la Révélation, on ne peut retenir sa pitié à la vue d’un homme admirablement doué, qui refuserait de reconnaître Dieu comme le principe des merveilleux talents que tous remarquent en lui.
Qu’éprouverait un catholique instruit dans sa religion, au spectacle d’un apôtre qui afficherait, du moins implicitement, la prétention de se passer de Dieu pour communiquer aux âmes ne fût-ce que le moindre degré de vie divine ?
« Ah ! l’insensé ! » dirions-nous en entendant un ouvrier évangélique tenir ce langage : « Mon Dieu, ne suscitez pas d’obstacle à mon entreprise, ne venez pas l’enrayer, et je me charge de la mener à bonne fin. »
Notre sentiment serait un reflet de l’aversion que provoque en Dieu la vue d’un tel désordre, la vue d’un présomptueux poussant l’orgueil jusqu’à vouloir donner la vie surnaturelle, produire la Foi, faire cesser le péché, porter à la vertu, engendrer les âmes à la ferveur, par ses seules forces et sans attribuer ces effets à l’action directe, constante, universelle et débordante du Sang Divin, prix, raison d’être et moyen de toute grâce et de toute vie spirituelle.
Aussi Dieu doit-il à l’Humanité de son Fils de confondre ces faux christs en paralysant leurs œuvres d’orgueil ou en permettant qu’elles ne causent qu’un mirage éphémère.
Réserve faite pour tout ce qui agit sur les âmes ex opere operato, Dieu doit au Rédempteur de soustraire à l’apôtre plein de suffisance les meilleures de ses bénédictions pour les réserver à la branche qui humblement reconnaît ne tirer sa sève que du Cep divin.
Autrement, s’il bénissait par des résultats profonds et durables une activité empoisonnée par ce virus que nous avons appelé Hérésie des Œuvres, Dieu semblerait encourager ce désordre et en permettre la contagion.