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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
De même que l’amour de Dieu se révèle par les actes de la vi...
De même que l’amour de Dieu se révèle par les actes de la vie intérieure, ainsi l’amour du prochain se manifeste par les opérations de la vie extérieure, et par conséquent l’amour de Dieu et l’amour du prochain ne pouvant se séparer, il en résulte que ces deux formes de vie ne sauraient non plus subsister l’une sans l’autre.
Aussi, dit Suarez, il ne peut exister d’état correctement et normalement ordonné pour arriver à la perfection qui ne participe dans une certaine mesure de l’action et de la contemplation.
L’illustre jésuite ne fait que commenter l’enseignement de saint Thomas. Ceux qui sont appelés aux œuvres de la vie active, dit le Docteur angélique, auraient tort de croire que ce devoir les dispense de la vie contemplative. Ce devoir s’y ajoute et n’en diminue pas la nécessité. Ainsi les deux vies, loin de s’exclure, s’appellent, se supposent, se mêlent, se complètent ; et s’il est une part plus considérable à faire à l’une d’eux, c’est à la vie contemplative qui est la plus parfaite et la plus nécessaire.
L’action, pour être féconde, a besoin de la contemplation ; celle-ci, lorsqu’elle atteint à un certain degré d’intensité, répand sur la première quelque chose de son excédent, et par elle l’âme va puiser directement dans le cœur de Dieu les grâces que l’action a charge de distribuer.
C’est pourquoi, dans l’âme d’un saint, l’action et la contemplation se fondant en une harmonie parfaite donnent à sa vie une merveilleuse unité. Tel, par exemple, saint Bernard, l’homme le plus contemplatif et en même temps le plus actif de son siècle, et dont un de ses contemporains fait cette admirable peinture : En lui, la contemplation et l’action s’accordaient à un tel point que ce saint paraissait à la fois tout adonné aux œuvres extérieures et cependant tout absorbé dans la présence et l’amour de son Dieu.
Commentant ce texte de la sainte Écriture : Pone me ut signaculum super cor tuum, ut signaculum super brachium tuum, le Père Saint-Jure décrit admirablement les rapports des deux vies entre elles.
Résumons ses réflexions :
Le cœur signifie la vie intérieure, contemplative. Le bras, la vie extérieure, active.
Le saint texte nomme le cœur et le bras pour montrer que les deux vies peuvent s’allier et s’accorder parfaitement dans la même personne.
Le cœur est nommé le premier, car il est un organe bien autrement noble et nécessaire que le bras. De même la contemplation est beaucoup plus excellente et plus parfaite, et mérite bien plus l’estime que l’action.
Nuit et jour, le cœur bat. Un instant d’arrêt de cet organe essentiel amènerait immédiatement la mort. Le bras, lui, partie seulement intégrante du corps humain, ne se meut que par intervalle. Ainsi devons-nous donner parfois quelque trêve à nos travaux extérieurs, mais au contraire ne jamais nous relâcher dans notre application aux choses spirituelles.
Le cœur donne la vie et la force au bras par le moyen du sang qu’il lui envoie ; sans quoi ce membre se dessécherait. Ainsi la vie contemplative, vie d’union à Dieu, grâce aux lumières et à la perpétuelle assistance que l’âme reçoit de cette intimité, vivifie les occupations extérieures et seule est capable de leur communiquer, en même temps qu’un caractère surnaturel, une réelle utilité. Sans elle, tout est languissant, stérile, plein d’imperfections.
L’homme, hélas ! sépare trop souvent ce que Dieu a uni ; aussi cette union parfaite est-elle bien rare. Elle exige, du reste, pour être réalisée, un ensemble de précautions fréquemment négligées. Ne rien entreprendre au-dessus de ses forces. Voir en tout habituellement, mais simplement, la volonté de Dieu. Ne s’engager dans les œuvres que lorsque Dieu le veut, et dans la mesure exacte où il lui plaît de nous y voir adonnés, et par le seul désir d’exercer la charité. Dès le début, Lui offrir notre travail et, dans le cours de nos labeurs, ranimer fréquemment par de saintes pensées, de brûlantes oraisons jaculatoires, notre résolution de n’agir que pour Lui et par Lui. Au demeurant, quelque attention que nous devions apporter à nos travaux, nous conserver toujours dans la paix, parfaitement maître de nous-mêmes. Pour le succès, nous en remettre uniquement à Dieu et n’aspirer à être délivrés de tout souci que pour nous retrouver seuls avec Jésus-Christ. Tels sont les conseils très sages des maîtres de la vie spirituelle pour arriver à cette union.
Cette constance de Vie intérieure, unie dans l’abbé de Clairvaux à un Apostolat très actif, avait frappé saint François de Sales : « Saint Bernard, dit-il, ne perdait rien du progrès qu’il désirait faire au saint amour… Il changeait de lieu, mais il ne changeait point de cœur, ni son cœur d’amour, ni son amour d’objet… ne recevant pas la couleur des affaires et des conversations, comme le caméléon celle des lieux où il se trouve ; mais demeurant toujours uni à Dieu, toujours blanc en pureté, toujours vermeil de charité et toujours plein d’humilité. »
Parfois, les occupations se multiplieront au point d’exiger que nous y dépensions toutes nos énergies, sans que nous puissions d’ailleurs nous débarrasser du fardeau, ni même l’alléger. La conséquence pourra être la privation pour un temps plus ou moins long de la jouissance de l’union à Dieu, mais cette union n’en souffrira que si nous le permettons. Si cet état se prolonge, il faut en souffrir, en gémir, et craindre par-dessus tout de s’y habituer. L’homme est faible, inconstant. Sa vie spirituelle négligée, il en perd bientôt le goût. Absorbé par les occupations matérielles, il finit par s’y complaire. Au contraire, si l’esprit intérieur exprime sa vitalité latente par des soupirs et des gémissements, ces plaintes continuelles provenant d’une blessure qui ne se ferme pas au sein même d’une activité débordante, constituent le mérite de la contemplation sacrifiée, ou plutôt l’âme réalise cette admirable et féconde union de la vie intérieure et de la vie active.
Pressé par cette soif de vie intérieure qu’elle ne peut étancher à loisir, elle revient avec ardeur, dès qu’elle le peut, à la vie d’oraison. Notre-Seigneur lui ménage toujours quelques instants d’entretien. Il exige qu’elle y soit fidèle et il lui donne de compenser par la ferveur la brièveté de ces heureux moments.
Dans un texte dont tous les mots sont à méditer, saint Thomas résume admirablement cette doctrine : Vita contemplativa, ex genere suo, majoris est meriti quam vita activa. Potest nihilominus accidere ut aliquis plus mereatur aliquid externum agendo : puta si propter abundantiam divini amoris, ut ejus voluntas impleatur, propter Ipsius gloriam, interdum sustinet a dulcedine divinae contemplationis ad tempus separari.
Remarquons le luxe de conditions que le saint Docteur suppose pour que l’action devienne plus méritoire que la contemplation.
Le ressort intime qui pousse l’âme à l’action n’est autre que le débordement de sa charité : Propter abundantiam divini amoris. Donc, ni l’agitation, ni le caprice, ni le besoin de sortir de soi ne sont en jeu, C’est, en effet, une souffrance à l’âme : Sustinet, d’être privée des douceurs de la vie d’oraison : A dulcedine divinae, contemplationis… separari. Aussi ne sacrifie-t-elle que provisoirement : Accidere… interdum… ad tempus, et pour une fin tout à fait surnaturelle : ut Ejus voluntas impleatur, propter Ipsius gloriam, une partie du temps réservée à l’oraison.
Combien les voies de Dieu sont empreintes de sagesse et de bonté ! Quelle merveilleuse direction Il donne à l’âme par la vie intérieure ! Conservée au sein de l’action et cependant généreusement offerte, cette peine profonde d’avoir à consacrer tant de temps aux œuvres de Dieu et si peu au Dieu des œuvres, a son dédommagement. Grâce à elle, s’évanouissent tous les dangers de dissipation, d’amour-propre, d’affections naturelles. Loin de nuire à la liberté d’esprit et à l’activité, cette disposition d’âme leur donne un caractère plus réfléchi. Elle est la forme pratique de l’exercice de la présence de Dieu, car l’âme trouve dans la grâce du moment présent Jésus vivant qui s’offre à elle caché sous l’œuvre à réaliser. Jésus travaille avec elle et la soutient. Combien de personnes en charge devront à cette peine salutaire bien comprise, à ce désir sacrifié mais entretenu d’avoir plus de loisirs pour aller près du Tabernacle, à ces communions spirituelles dès lors presque incessantes, devront, disons-nous, la fécondité de leur action en même temps que la sauvegarde de leur âme et le progrès dans la vertu.