Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat

Mais, dira l’âme extérieure en quête de prétextes contre la ...

Mais, dira l’âme extérieure en quête de prétextes contre la vie intérieure, comment oser limiter mes œuvres de zèle ? Puis-je jamais trop me dépenser surtout lorsqu’il s’agit de sauver les âmes ? Mon activité ne remplace-t-elle pas tout, et avantageusement par le sublime exercice du dévouement ? Qui travaille prie. Le sacrifice prime l’oraison. Et saint Grégoire n’appelle-t-il pas le zèle des âmes le sacrifice le plus agréable qu’on puisse offrir à Dieu ? Nullum sacrificium est Deo magis acceptum quam zelus animarum. 
Précisons d’abord le vrai sens de cette parole de saint Grégoire, en empruntant la voix du Docteur angélique. Offrir spirituellement à Dieu un sacrifice, dit-il, c’est lui offrir quelque chose qui le glorifie. Or, de tous les biens le plus agréable que l’homme puisse offrir au Seigneur, c’est sans contredit, le salut d’une âme. Mais chacun doit d’abord offrir son âme propre, selon ce que dit l’Écriture : Voulez-vous plaire à Dieu, ayez pitié de votre âme. Ce premier sacrifice accompli, il nous sera alors permis de procurer aux autres un bonheur semblable. Plus l’homme unit étroitement à Dieu son âme d’abord, puis celle d’un autre, mieux son sacrifice est agréé. Mais cette union intime et généreuse autant qu’humble, ne peut se contracter que par l’oraison. S’appliquer soi-même ou appliquer les autres à la vie d’oraison, à la contemplation, plaît donc davantage au Seigneur que de se livrer ou d’engager les autres à l’action, aux œuvres. Ainsi donc, conclut-il, quand saint Grégoire affirme que le sacrifice le plus agréable à Dieu, c’est le salut des âmes, il n’entend pas donner à la vie active la préférence sur la contemplation, mais il veut dire qu’offrir à Dieu une seule âme, Lui est infiniment plus glorieux et pour nous beaucoup plus méritoire, que de lui présenter tout ce que la terre renferme de plus précieux. 
La nécessité de la vie intérieure doit tellement peu détourner des œuvres de zèle les âmes généreuses, si la volonté clairement connue de Dieu leur fait un devoir d’en accepter la charge, que se soustraire à ce labeur ou ne s’y adonner qu’avec négligence, déserter le champ de bataille sous prétexte de mieux cultiver son âme et d’arriver à une union plus parfaite avec Dieu, serait pure illusion et dans certains cas source de vrais dangers. Vae mihi, dit saint Paul, si non evangelizavero. 
Cette réserve faite, hâtons-nous de dire que se dévouer à la conversation des âmes en s’oubliant soi-même engendre une illusion plus grave. Dieu veut que nous aimions le prochain comme nous-mêmes, mais jamais plus que nous-mêmes, c’est-à-dire jamais jusqu’au point de nous nuire personnellement, ce qui en pratique, équivaut à exiger plus de soin de notre âme que de celle d’autrui, puisque notre zèle doit être réglé par la charité et que Prima sibi charitas  reste un adage théologique.
« J’aime Jésus-Christ, disait saint Alphonse de Liguori, et c’est pourquoi je brûle du désir de lui donner des âmes, d’abord la mienne, puis un nombre incalculable d’autres. » C’est la mise en acte du Tuus esto ubique  de saint Bernard : « Il n’est pas sage celui qui n’est pas à lui-même. »
Le saint abbé de Clairvaux, vrai phénomène de zèle apostolique, suivait cet ordre. Godefroi, son secrétaire, nous le dépeint : Totus primum sibi et sic totus omnibus .
Je ne vous dis pas, écrit ce même saint au pape Eugène III, de vous soustraire complètement aux occupations séculières. Je vous exhorte seulement à ne pas vous y livrer tout entier. Si vous êtes l’homme de tout le monde, soyez donc aussi à vous-même. Autrement que vous servirait de gagner tous les autres, si vous veniez à vous perdre ? Réservez-vous donc quelque chose pour vous-même, et si tout le monde vient boire à votre fontaine, ne vous privez pas d’y boire aussi. Quoi, vous seul vous demeureriez altéré ? Commencez toujours par vous considérer vous-même. C’est en vain que vous vous donneriez a d’autres soins si vous veniez à vous négliger. Que toutes vos réflexions commencent donc par vous et finissent de même. Soyez pour vous le premier et le dernier, et souvenez-vous que, dans l’affaire de votre salut, personne ne vous est plus proche que le fils unique de votre mère. 
Bien suggestive cette Note de retraite de Mgr Dupanloup : « J’ai une activité terrible qui ruine ma santé, trouble ma piété et ne sert point à ma science. Cela est à régler. Dieu m’a fait la grâce de reconnaître que ce qui s’oppose surtout en moi à l’établissement d’une vie intérieure, paisible et fructueuse, c’est l’activité naturelle et l’entraînement des occupations. J’ai reconnu, en outre, que ce défaut de vie intérieure est la source de toutes mes fautes, de mes troubles, de mes sécheresses, de mes dégoûts, de ma mauvaise santé.
J’ai donc résolu de tourner tous mes efforts à l’acquisition de cette vie intérieure qui me manque et, pour cela, j’ai, avec la grâce de Dieu, réglé les points suivants :
1° Je prendrai toujours plus de temps qu’il n’en faut pour faire chaque chose, c’est le moyen de n’être jamais pressé et entraîné ;
2° Comme j’ai toujours plus de choses à faire que de temps pour les faire, et que cette vue me préoccupe et m’entraîne, je ne considérerai plus les choses que j’ai à faire, mais le temps que j’ai à employer. Je l’emploierai sans rien perdre, en commençant par les choses les plus importantes, et pour celles qui ne seront point faites, je ne m’en inquiéterai pas, etc., etc… »
A plusieurs saphirs, le joaillier préfère le moindre fragment de diamant. Ainsi, de par l’ordre établi par Dieu, notre intimité avec Lui le glorifie-t-elle davantage que tout le bien possible procuré par nous à un grand nombre d’âmes, mais au détriment de notre progrès. Notre Père céleste qui s’applique davantage au gouvernement d’un cœur où il règne, qu’au gouvernement naturel de tout l’univers et au gouvernement civil de tous les empires,  veut cette harmonie dans notre zèle.
Il préfère quelquefois laisser disparaître une œuvre s’il la voit devenir un obstacle au développement de la charité de l’âme qui s’en occupe.
Satan, lui, tout au contraire, n’hésite pas à favoriser des succès tout superficiels, s’il peut, à la faveur de cette réussite, empêcher l’apôtre de progresser dans la vie intérieure, tant sa rage devine où sont les vrais trésors aux yeux de Jésus-Christ. Pour supprimer un diamant, volontiers il accorde quelques saphirs.
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