Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat

Ayez le cœur d’une mère, dit saint Vincent Ferrier. Que vous...

Ayez le cœur d’une mère, dit saint Vincent Ferrier. Que vous deviez encourager ou épouvanter, montrez à tous les entrailles d’une tendre charité, et que le pécheur sente quelle inspire votre langage. Si vous voulez être utile aux âmes, commencez par recourir à Dieu de tout votre cœur pour qu’il répande en vous cette charité en laquelle est l’abrégé de toutes les vertus, afin que, par elle, vous atteigniez efficacement le but que vous vous proposez  .
Il y a toute la distance de l’humain au divin entre la bonté naturelle, simple fruit du tempérament, et la bonté surnaturelle d’une âme d’apôtre. La première pourra faire naître le respect, même la sympathie pour l’ouvrier évangélique et parfois faire dévier vers la créature une affection qui ne devait aller qu’à Dieu. Jamais elle n’arrivera à déterminer les âmes à faire, et vraiment en vue de Dieu, le sacrifice nécessaire pour revenir à leur Créateur. Seule la bonté qui découle de l’intimité avec Jésus peut réaliser cet effet.
L’ardent amour pour Jésus et la vraie direction pour les âmes donne à l’apôtre toutes les audaces compatibles avec le tact et la prudence. D’un laïc éminent nous tenons directement ce récit. S’entretenant avec Pie X, il avait au cours de la conversation décoché quelques paroles mordantes, à l’adresse d’un ennemi de l’Église, « Mon Fils, lui dit le Pape, je n’approuve pas votre langage. En punition, écoutez cette histoire. Un prêtre que j’ai beaucoup connu arrivait dans sa première paroisse. Il crut de son devoir de visiter chaque famille.
Juifs, protestants, francs-maçons même ne furent pas exclus, et il annonça en chaire que chaque année il renouvellerait sa visite. Grand émoi chez ses confrères qui se plaignent à l’évêque. Celui-ci mande aussitôt l’accusé et lui adresse une verte semonce. « Monseigneur, lui répond modestement le curé, Jésus, dans l’Évangile, ordonne au pasteur d’amener au bercail toutes ses brebis, oportet illas adducere. Comment y réussir sans aller à leur recherche ? D’ailleurs je ne transige jamais sur les principes et me borne à témoigner mon intérêt et ma charité à toutes les âmes, même égarées, que Dieu m’a confiées. J’ai annoncé ces visites en chaire, si votre désir formel est que je m’en abstienne, daignez me donner cette défense par écrit, afin que l’on sache que je ne fais qu’obéir à vos ordres. » Ébranlé par la justesse de ce langage l’évêque n’insista pas. L’avenir, du reste, donna raison à ce prêtre qui eut la joie de convertir quelques-uns de ces égarés et força tous les autres à un grand respect pour notre sainte Religion. L’humble curé est devenu par la volonté de Dieu, le Pape qui vous donne, mon fils, cette leçon de charité. Soyez donc inébranlable sur les principes, mais que votre charité s’étende à tous les hommes, fussent-ils les pires ennemis de l’Église. »
Il rayonne d’Humilité. – On comprend aisément que la bonté et la douceur de Jésus aient attiré les foules. Peut-on assigner la même puissance à son humilité ? N’en doutons pas.
Sine me nihil potestis facere.  Élevé par le Créateur à la dignité de coopérateur, l’apôtre va devenir un agent d’opérations surnaturelles, mais à condition que Jésus seul paraisse. Plus il saura s’effacer et devenir impersonnel, plus Jésus aura soin de se manifester. Sans cette impersonnalité, fruit de la vie intérieure, l’apôtre plantera et arrosera en vain, rien ne germera.
L’humilité vraie a des charmes spéciaux dont Jésus même est la source. Elle respire le Divin. Au zèle que met l’homme d’œuvres à s’effacer pour que Jésus seul semble agir : Illum oportet crescere, me autem minui,  correspond de la part de Notre-Seigneur le don qu’il accorde à son ministre de gagner les cœurs de plus en plus.
Ainsi l’humilité devient un des plus grands moyens d’action sur les âmes. Croyez-moi, disait saint Vincent de Paul à ses prêtres, nous ne serons jamais aptes à faire l’œuvre de Dieu, si nous n’avons pas la persuasion que de nous-mêmes nous sommes plus propres à tout gâter qu’à réussir.
On s’étonnera peut-être que nous revenions souvent sur certaines pensées. C’est que, nous semble-t-il, leur répétition seule peut les graver dans l’esprit de nos bien-aimés lecteurs et leur en montrer l’importance.
Procédés arrogants, airs de suffisance, n’entrent-ils pas souvent pour une part dans l’infécondité des œuvres.
Le chrétien « moderne » entend garder son indépendance. Il acceptera d’obéir à Dieu, mais à Dieu seul. Du ministre de Dieu il n’acceptera ordres, directions, conseils même, que si vraiment il y voit la signature de Dieu.
Pour cela il faut que l’apôtre sache tellement s’effacer et disparaître par le culte de l’humilité, fruit de la vie intérieure, qu’il arrive à n’être plus aux yeux de ceux qui le considèrent que comme le Transparent de Dieu, et à réaliser la parole du Maître : Qui major est vestrum erit minister vester. Vos autem nolite vocari Rabbi… nec vocemini Magistri. 
L’aspect seul de l’homme intérieur devient un enseignement de la science de la vie, c’est-à-dire de la science de la prière.  Pourquoi ? Parce qu’avec l’humilité il respire la dépendance de Dieu. Et cette dépendance dans laquelle cette âme se tient sans cesse se manifeste par l’habitude du recours à Dieu en toute occasion, soit pour prendre une décision, soit pour se consoler dans chaque difficulté, soit surtout pour obtenir l’énergie suffisante pour en triompher.
Au Commun des Confesseurs Pontifes le prêtre lit ces paroles par lesquelles saint Bède commente si remarquablement les mots Pusillus grex. « Le Sauveur, fit-il, appelle « petit » le troupeau des élus soit parce qu’il le compare à la multitude des réprouvés, soit plutôt à cause de son Zele passionne pour l’humilité, car quelque nombreuse et étendue que soit déjà son Église il veut cependant qu’elle croisse toujours jusqu’à la fin du monde en humilité et parvienne ainsi au royaume promis a l’humilité.  »
Ce texte s’inspire des fortes leçons que Notre-Seigneur donne à ses Apôtres quand, par exemple, ils veulent faire tourner à des avantages personnels leur vocation à l’apostolat, et se montrent à cette occasion si pleins d’ambition et de jalousie. Vous le savez, leur dit-il, ceux qui paraissent régner sur les nations dominent sur elles et les grands commandement impérieusement au peuple. Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Mais que celui d’entre vous qui est le plus grand soit comme le moindre, et que celui qui voudra être le premier devienne l’esclave de tous. 
Mais, dit Bourdaloue, l’autorité par là n’est-elle point affaiblie ? Il y aura toujours assez d’autorité parmi vous, s’il y a assez d’humilité, et si l’humilité s’en va, l’autorité devient onéreuse et insupportable.
Débonnaireté outrée, mais le plus souvent tendance au despotisme ; sans vraie humilité, l’apôtre versera dans l’un ou l’autre excès.
Mettons ici de côté la question de doctrine. Nous supposons l’apôtre suffisamment éclairé pour préserver son intelligence et d’une tolérance sans bornes et d’une âpreté de zèle dont les écarts seraient réprouvés par Dieu. Ses principes sont parfaitement sains et sa science exacte. Ceci posé, nous affirmons que sans l’humilité l’apôtre ne pourra tenir le juste milieu entre deux extrêmes et que la lâcheté ou le plus souvent l’orgueil se manifesteront dans sa conduite.
Ou bien, cédant à une fausse humilité, il sera pusillanime, laissera l’esprit de charité dégénérer en faiblesse, sera l’homme des concessions exagérées, des conciliations à tout prix, et son zèle pour le maintien des principes disparaîtra sous mille prétextes, raisons de prudence, calculs à courte vue.
Ou bien le naturalisme et la mauvaise direction de la volonté mettront en jeu l’orgueil, la susceptibilité, le Moi. De là, haines personnelles, « autoritarisme », rancunes, dépit, rivalités, antipathies, partialités, cupidité, représailles, ambition, jalousie, désir tout humain de préséance, calomnies, médisances, paroles acerbes, esprit de corps tout mondain, âpreté pour défendre les principes, etc.
Au lieu de rester la Fin véritable à la poursuite de laquelle nos passions s’ennoblissent, la gloire de Dieu sera réduite par cet apôtre au rôle de Moyen et de Prétexte pour étayer, développer et faire excuser ces mêmes passions dans ce qu’elles ont de trop humain. Les moindres atteintes à la gloire de Dieu, à l’Église, détermineront des colères dans lesquelles le psychologue distinguera la mise en défense de la personnalité de l’ouvrier apostolique ou des privilèges de sa caste en tant que Société purement humaine, bien plus que le dévouement à la cause de Dieu, seule raison d’être de l’Église en tant que Société parfaite établie par Notre-Seigneur.
Sûreté de doctrine et jugement sain ne suffisent pas pour préserver de ces écarts, parce que l’apôtre sans Vie intérieure, et par conséquent sans vraie humilité, sera influencé par ses passions. Seule l’humilité, en le maintenant dans la rectitude de jugement, et en le détournant d’agir par impression, mettrait dans sa vie plus d’équilibre et de stabilité. En l’unissant à Dieu, elle le ferait participer, pour ainsi dire, à l’immutabilité divine. Tel le lierre fragile devient fort et stable de la force inébranlable du chêne quand par toutes ses fibres il s’attache au tronc robuste de ce roi des forêts.
N’hésitons donc pas à le reconnaître, sans humilité, si nous ne tombons pas dans le premier excès, notre nature nous emportera vers le second, ou bien encore nous irons flottant, suivant les circonstances ou les passions, tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. Et ainsi se réalisera ce que dit saint Thomas : L’homme est un être changeant ; il n’est constant que dans son inconstance.
Résultat logique d’un apostolat aussi défectueux : ou le mépris d’une autorité pusillanime, ou la défiance et souvent la haine contre une autorité qui ne reflète pas Dieu.
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