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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
Maintenant, allons plus loin, pénétrons jusque dans l’intime...
Maintenant, allons plus loin, pénétrons jusque dans l’intime de cette âme dont nous esquissons la physionomie.
Le rôle des pensées est prépondérant dans la vie surnaturelle aussi bien que dans la vie morale et intellectuelle. Quelles sont les pensées qui l’occupent et à quel courant obéissent-elles ? Humaines, terrestres, vaines, superficielles, égoïstes, elles convergent de plus en plus vers le moi ou les créatures, et cela souvent avec l’apparence du dévouement et du sacrifice.
A ce désordre dans l’intelligence correspond le dérèglement dans l’imagination. Aucune puissance plus que celle-là n’a besoin de répression. On n’a même pas l’idée de la refréner. Aussi, la bride sur le cou, se donne-t-elle libre carrière. Elle court à tous les écarts, à toutes les folies. La suppression progressive de la mortification de la vue permet à la folle du logis de trouver large pâture un peu partout.
Le désordre suit son cours. De l’intelligence et de l’imagination, il descend dans les affections. Le cœur ne se repaît plus que de chimères. Que va devenir ce cœur dissipé qui ne s’inquiète presque plus du règne de Dieu en lui et qui est devenu insensible au tête-à-tête avec Jésus, à la sublime poésie des mystères, aux sévères beautés de la liturgie, aux appels et aux attraits du Dieu de l’Eucharistie, insensible en un mot, aux influences du monde surnaturel ? Va-t-il se concentrer en lui-même ? Ce serait un suicide. Non ! il a besoin d’affection. Ne trouvant plus le bonheur en Dieu, il aimera la créature. Il est à la merci de la première occasion. Il s’y jette imprudemment, éperdument, sans nul souci peut-être des vœux les plus sacrés, ni de l’intérêt majeur de l’Église, ni même de sa propre réputation. Supposons cependant que la perspective de l’apostasie le bouleverse encore et profondément, mais déjà le scandale des âmes l’effraie moins.
Sans doute, aller ainsi jusqu’au bout est, grâce à Dieu une rare exception. Mais qui ne voit que le dégoût de Dieu et l’acceptation du plaisir défendu peut entraîner le cœur aux pires malheurs. De l’Animalis homo non intelligit, on arrive forcément au Qui nutriebatur in croceis, amplexatus est stercora. L’illusion obstinée, l’aveuglement de l’esprit, l’endurcissement du cœur vont en progressant. On peut s’attendre à tout.
Pour comble de malheur, la volonté se trouve non pas détruite, mais réduite à un état d’affaiblissement, d’amollissement, qui équivaut presque à l’impuissance. Demandez-lui non pas de réagir énergiquement, ce serait inutile, mais d’essayer un simple effort, vous n’obtiendrez plus que cette réponse désespérante : « Je ne puis pas ». Or, ici ne plus être capable d’effort, c’est aller aux pires catastrophes.
Un illustre impie a osé dire qu’il ne pouvait croire à la fidélité à leurs vœux et obligations chez certaines âmes, mêlées par leurs œuvres à la vie du siècle. « Elles marchent, ajoutait-il, sur une corde tendue. Leurs chutes sont forcées. » A cette injure à Dieu et à l’Église, il faut répondre sans hésiter que ces chutes on les évite sûrement lorsqu’on sait se servir du précieux balancier de la vie intérieure ; et qu’au seul abandon de ce moyen infaillible il faut attribuer le vertige et les faux pas scandaleux vers le précipice.
L’admirable Jésuite, le P. Lallemant, remonte à la cause initiale de ces catastrophes lorsqu’il dit : Nombre d’hommes apostoliques ne font rien purement pour Dieu. Ils se cherchent en tout et mêlent toujours secrètement leur propre intérêt avec la gloire de Dieu dans leurs meilleures entreprises. Ils passent ainsi leur vie dans ce mélange de nature et de grâce. Enfin la mort vient et alors seulement ils ouvrent les yeux, voient leur illusion, et tremblent à l’approche du redoutable tribunal de Dieu.
Certes, loin de nous la pensée de ranger parmi les apôtres se prêchant eux-mêmes le zélé et puissant missionnaire que fut le célèbre abbé Combalot. Mais est-il hors de propos de citer ses paroles à rapproche de la mort ? « Ayez confiance, mon cher ami, lui dit le prêtre, après lui avoir administré les derniers sacrements. Vous avez gardé intègre votre vie sacerdotale, et vos milliers de sermons plaideront devant Dieu l’excuse pour l’insuffisance de vie intérieure dont vous parlez. – Mes sermons ! Oh ! à quelle lumière je les aperçois maintenant ! Mes sermons ! Ah ! si Notre-Seigneur ne m’en parle pas le premier, ce n’est pas moi qui commencerai. » A la lueur de l’éternité, ce vénéré prêtre voyait dans ses meilleures œuvres de zèle des imperfections dont s’alarmait sa conscience et qu’il attribuait à un manque de vie intérieure.
Le cardinal du Perron, à l’heure de la mort, témoigna son repentir de s’être plus attaché pendant la vie à perfectionner son intelligence par les sciences que sa volonté par les exercices de la vie intérieure.
O Jésus, Apôtre par excellence, quelqu’un s’est-il jamais prodigué autant que vous, alors que vous habitiez parmi nous ? Aujourd’hui, vous vous donnez plus abondamment encore par votre vie eucharistique, sans pour cela jamais quitter le Sein de votre Père ! Puissions-nous ne jamais oublier que vous ne voudrez connaître nos travaux que s’ils sont animés d’un principe vraiment surnaturel et plongent leurs racines dans votre Cœur adorable.