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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
Un mot le caractérise : peut-être n’est-il pas encore tiède,...
Un mot le caractérise : peut-être n’est-il pas encore tiède, fatalement il va le devenir. Or, être tiède, et d’une tiédeur, non de sentiment ou de fragilité, mais de volonté, c’est faire un pacte avec la dissipation et la négligence habituellement consenties ou non combattues, pacte avec le péché véniel délibéré, et du même coup, c’est enlever à l’âme l’assurance du salut éternel, la disposer, la conduire même au péché mortel. Telle est sur la tiédeur la doctrine de saint Alphonse si bien mise en lumière par son disciple, le P. Desurmont.
Or, comment sans vie intérieure, l’homme d’Œuvre glisse-t-il nécessairement dans la tiédeur ? Nécessairement, disons-nous, et nous n’en voulons pour preuve que cette parole d’un évêque missionnaire à ses prêtres, parole d’autant plus terrible de vérité qu’elle émane d’un cœur dévoré de zèle pour les Œuvres et d’un esprit dont les tendances allaient directement à l’encontre de tout ce qui rappelle le quiétisme. « Il faut, dit le cardinal Lavigerie, il faut en être bien persuadé : pour un apôtre, il n’y a pas de milieu entre la sainteté complète au moins désirée et poursuivie avec fidélité et courage, ou la perversion absolue. »
Rappelons-nous d’abord le germe de corruption que la concupiscence entretient dans notre nature, la guerre sans trêve que nous font nos ennemis au dedans comme au dehors, les dangers qui nous menacent de toutes parts.
Ceci dit, essayons de nous représenter ce qu’il advient d’une âme qui s’adonne à l’Apostolat sans être suffisamment prémunie et armée contre ces dangers.
N… sent s’éveiller en lui le désir de se consacrer aux Œuvres. Il est d’ailleurs inexpérimenté. Ses goûts d’apôtre nous donnent le droit de lui croire de l’ardeur, quelque fougue dans le caractère, de l’imaginer se plaisant à l’action, peut-être au combat. Nous le supposons correct dans sa conduite, avec de la piété et même de la dévotion, mais piété plutôt de sentiment que de volonté, dévotion qui n’est pas le reflet d’une âme résolue à ne chercher que le bon plaisir de Dieu, mais pieuse routine, reste de louables habitudes. L’oraison, si tant est qu’il pratique l’oraison, n’est qu’une sorte de rêverie, et les lectures spirituelles un exercice de curiosité, sans réelle influence sur sa conduite. Peut-être même Satan le porte-t-il à goûter par l’illusion d’un sens artistique que la pauvre âme prend pour de la vie intérieure, les lectures qui traitent des voies élevées et extraordinaires de l’union avec Dieu et à les admirer avec enthousiasme. Au total, peu, sinon point du tout, de vraie vie intérieure dans cette âme à qui restent, accordons-le, nombre de bonnes habitudes, beaucoup de qualités naturelles et un certain désir loyal mais trop vague de rester fidèle à Dieu.
Voilà donc notre apôtre qui, rempli du désir de travailler aux œuvres, va se livrer avec zèle à ce ministère nouveau pour lui. Bientôt, en vertu même des circonstances que font naître ces nouvelles occupations (et toute personne habituée aux Œuvres nous comprendra), bientôt, disons-nous, surgissent pour lui mille circonstances pour le faire vivre de plus en plus hors de lui, mille appâts pour sa naïve curiosité, mille occasions de chute, dont il est permis de croire que jusqu’alors l’avait en partie protégé l’atmosphère tranquille du foyer familial, du séminaire, de la communauté, du noviciat, ou au moins la tutelle d’un sage mentor.
Non seulement dissipation croissante ou curiosité dangereuse de tout connaître, impatiences ou susceptibilités, vanité ou jalousie, présomption ou abattement, partialité ou dénigrement, mais invasion progressive des faiblesses de cœur et de toutes les formes plus ou moins subtiles de la sensualité, vont forcer à un combat sans relâche cette âme mal préparée à de si rudes et si continuels assauts. Aussi, fréquentes sont les blessures.
Du reste, songe-t-elle seulement à résister, cette âme à la piété superficielle, alors qu’elle est toute à la satisfaction déjà trop naturelle, de dépenser son activité, ses talents, au profit d’une cause excellente ? Satan d’ailleurs est aux aguets, car déjà il flaire une proie. Et bien loin de contrarier cette satisfaction, il l’excite de tout son pouvoir.
Un jour pourtant arrive où l’on entrevoit le danger : l’Ange gardien a parlé, la conscience réclame. Il faudrait se ressaisir, s’examiner dans le calme d’une retraite, prendre la résolution de s’attacher énergiquement à un règlement qu’on ne quittera point, dût-on pour cela négliger des occupations devenues si chères. Hélas ! il est déjà bien tard ! L’âme maintenant a savouré le plaisir de voir ses efforts couronnés des plus encourageants succès : Demain, demain, s’écrie-t-elle. Aujourd’hui, impossible ; le temps manque, car je dois continuer cette série de sermons, écrire cet article, organiser ce syndicat, cette société charitable, préparer cette représentation, faire ce voyage, mettre à jour ma correspondance, etc… Qu’elle est heureuse de se rassurer par tous ces prétextes ! Car la seule pensée de se mettre en face de sa conscience lui est devenue insupportable. Le moment est venu où Satan peut tout à son aise, travailler à son œuvre de ruine dans un cœur qui se fait si bien son complice. Le terrain est préparé pour cela. Agir était devenu pour sa victime une passion, il lui en donne la fièvre. Oublier le tumulte des affaires, se recueillir paraissait insupportable, le démon en souffle l’horreur et ne manque point au surplus de griser l’âme de nouveaux projets qu’il colore habilement du beau motif de la gloire de Dieu, du grand bien des âmes.
Et voilà cet homme, il y a si peu de temps encore plein d’habitudes vertueuses, qui va arriver de faiblesses en faiblesses de plus en plus accentuées à mettre le pied sur une pente trop glissante pour qu’il puisse se retenir dans sa chute. Malheureux au fond, ayant une vague conscience que toute cette agitation n’est pas selon le Cœur de Dieu, il se lance plus éperdument que jamais dans le tourbillon pour étouffer ses remords. Les fautes s’accumulent fatalement. Ce qui autrefois troublait la conscience droite de cette âme n’est plus qu’un vain scrupule à mépriser. Volontiers elle proclame qu’il faut savoir être de son temps, lutter avec les ennemis à armes égales et pour cela elle préconise les vertus actives, n’ayant que du mépris pour ce qu’elle appelle dédaigneusement piété d’un autre âge. Les œuvres, du reste, prospèrent plus que jamais, le public les vante. Chaque jour voit éclore de nouveaux succès. « Dieu bénit notre œuvre », s’écrie l’âme abusée, sur laquelle demain peut-être à cause de fautes graves pleureront les anges du ciel.
Comment cette âme est-elle tombée dans un état si lamentable ? Inexpérience, présomption, vanité, imprévoyance et lâcheté. A l’aventure, sans considérer son peu de ressources spirituelles, elle s’est lancée à travers les périls. Ses provisions de vie intérieure épuisées, elle se voit dans la situation du nageur téméraire qui n’a plus la force de lutter contre le courant, et qui se laisse emporter vers l’abîme.
Arrêtons-nous un instant pour mesurer du regard le chemin parcouru et la profondeur du précipice. Procédons par ordre et comptons les étapes.
Première étape. L’âme d’abord a progressivement perdu (si jamais elle les a eues !) la netteté et la force des convictions sur la vie surnaturelle, le monde surnaturel et l’économie du plan et de l’action de Notre-Seigneur quant au rapport de la vie intime de l’ouvrier évangélique avec les œuvres. Elle ne voit plus ces Œuvres qu’à travers un mirage trompeur. La vanité elle-même sert subtilement de piédestal à la prétendue bonne intention : « Que voulez-vous, Dieu m’a accordé le don de la parole, je l’en remercie », répondait aux flatteurs un prédicateur gonflé de vaine complaisance et tout extériorisé. L’âme se recherche bien plus que Dieu. Réputation, gloire, intérêts personnels sont au premier plan. Le Si hominibus placerem, servus Christi non essem devient pour elle un mot vide de sens.
En dehors de l’ignorance des principes, l’absence de base surnaturelle qui caractérise cette étape a tantôt pour cause, tantôt pour suite immédiate, la dissipation, l’oubli de la présence de Dieu, l’abandon des oraisons jaculatoires et de la garde du cœur, le manque de délicatesse de conscience et de régularité de vie. La tiédeur est proche si déjà elle n’a pas commencé.