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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat

L’homme de foi juge les œuvres sous un tout autre jour que c...

L’homme de foi juge les œuvres sous un tout autre jour que celui, qui vit extérieurement. C’est moins l’aspect apparent que le rôle qu’elles jouent dans le Plan divin et leurs résultats surnaturels qu’il aperçoit.
Aussi, se considérant comme un simple instrument, entretient-il d’autant plus dans son âme l’horreur pour toute complaisance en ses propres aptitudes, qu’il fonde sur la persuasion de sa propre impuissance et sur la confiance en Dieu seul l’attente de ses succès.
Il s’affermit ainsi dans l’état d’abandon. Au cours des difficultés, quelle différence entre son attitude et celle de l’homme apostolique qui ne connaît pas l’intimité avec Jésus.
Cet abandon, d’ailleurs, ne diminue en rien son ardeur pour l’entreprise. Il agit comme si le succès dépendait uniquement de son activité, mais en fait il ne l’attend que de Dieu seul.  Nulle peine à subordonner tous ses projets et ses espérances aux desseins incompréhensibles de ce Dieu qui utilise souvent pour le bien des âmes les revers mieux encore que les triomphes.
De là résulte dans cette âme un état de sainte indifférence pour l’insuccès ou pour la réussite. O mon Dieu, est-elle toujours prête à dire, vous ne voulez pas que l’œuvre commencée s’achève. Il vous plaît que je me borne à agir généreusement, mais toujours en paix, à faire des efforts pour atteindre le résultat, mais en laissant à vous seul le soin de décider si le succès vous procurera plus de gloire que l’acte de vertu qu’un échec me donnerait l’occasion d’accomplir. Que votre sainte et adorable volonté soit mille fois bénie et qu’avec l’aide de votre grâce, je sache aussi bien refouler les moindres symptômes de vaine complaisance, si vous bénissez mes projets, que m’humilier et adorer, si votre Providence juge à propos d’anéantir le fruit de mes fatigues.
A la vérité, le cœur de l’apôtre saigne lorsqu’il voit les tribulations de l’Église, mais rien de commun entre sa façon de souffrir et celle de l’homme que n’anime point l’esprit surnaturel. La preuve en est dans l’allure et l’activité fébrile de celui-ci, lorsque surviennent les difficultés, dans ses impatiences et son abattement, son désespoir, quelquefois son anéantissement devant des ruines irréparables. L’apôtre véritable utilise tout, triomphes et revers, pour accroître son espérance et dilater son âme dans l’abandon confiant à la Providence. Pas une particularité de son apostolat qui ne devienne le sujet d’un acte de foi. Pas un instant de son labeur persévérant qui ne lui donne occasion de faire preuve de charité, car, par l’exercice de la garde du cœur, il en arrive à tout accomplir avec une pureté d’intention de plus en plus parfaite, et, par l’abandon, à rendre son ministère chaque jour plus impersonnel.
Aussi, chacune de ses actions s’imprègne toujours davantage des caractères de la sainteté, et son amour des âmes, d’abord mélangé de beaucoup d’imperfections, allant toujours s’épurant, il finit par ne plus voir ces âmes qu’en Jésus, par ne plus les aimer qu’en Jésus, et ainsi par Jésus il les enfante à Dieu : Filioli mei quos iterum parturio, donec formetur Christus in vobis. 
Cette phrase de Bossuet : Lorsque Dieu veut qu’une œuvre soit toute de sa main, il réduit tout à l’impuissance et au néant, puis il agit, est incompréhensible pour l’apôtre qui ne saisit pas ce que doit être l’âme de son apostolat.
Rien ne blesse Dieu comme l’orgueil. Or, dans la recherche du succès, nous pouvons, faute de pureté d’intention, en arriver à nous ériger en une sorte de divinité, principe et fin de nos œuvres. Dieu a en horreur cette idolâtrie. Aussi lorsqu’il voit l’activité de l’apôtre manquer de cette impersonnalité que sa gloire exige de la créature, il laisse parfois le champ libre aux causes secondes, et l’édifice ne tarde pas à s’écrouler.
Actif, intelligent, dévoué, l’ouvrier s’est mis à l’œuvre avec toute l’ardeur de sa nature. Il a connu peut-être de brillants succès, il en a même joui et s’y est complu. C’est son œuvre ! La sienne ! Veni, vidi, vici. Il s’est presque approprié cette parole célèbre. Attendons un peu. Tel événement permis par Dieu, une action directe de Satan ou du monde viennent atteindre l’œuvre ou la personne même de l’apôtre : ruine totale ! Mais plus lamentable encore est le ravage intérieur, résultat de la tristesse et du découragement de ce vaillant d’hier. Plus la joie avait été exubérante, plus l’abattement est profond.
Seul Notre-Seigneur pourrait relever ces débris : « Lève-toi, dit-il au découragé, au lieu d’agir seul, reprends avec Moi, par Moi et en Moi, ton labeur. » Mais cette voix, le malheureux ne l’entend plus. Il est si extériorisé qu’il faudrait pour qu’il la perçoive, un vrai miracle de la grâce, sur lequel, à cause de ses infidélités accumulées, il n’a pas le droit de compter. Une vague conviction de la Puissance de Dieu et de sa Providence plane seule sur la désolation de cet infortuné et ne peut suffire pour dissiper les flots de tristesse qui continuent de l’assaillir.
Quel spectacle différent dans le vrai prêtre dont l’idéal est de reproduire Notre-Seigneur ! Pour lui, la prière et la sainteté de vie restent les deux grands moyens d’action et sur le Cœur de Dieu et sur le cœur des hommes. Il s’est dépensé et, certes, généreusement. Mais le mirage du succès lui a paru une perspective indigne d’un apôtre vrai. Arrivent les bourrasques, peu importe la cause seconde qui les a produites. Au milieu de débris amoncelés, comme il n’a travaillé qu’avec Notre-Seigneur, il entend retentir au fond de son cœur le même Noli timere qui, pendant la tempête, rendait aux disciples tremblants la paix et l’assurance.
Un nouvel élan vers l’Eucharistie, un renouveau de dévotion intime envers Notre-Dame des Sept-Douleurs est le premier résultat de l’épreuve.
Son âme, au lieu d’être écrasée par l’insuccès, sort du pressoir rajeunie : Sicut aquilae juventus renovabitur.  D’où lui vient cette attitude d’humble triomphateur au milieu de la défaite ? N’en cherchez pas le secret ailleurs que dans cette union avec Jésus et cette confiance inébranlable en sa toute-puissance, qui faisaient dire à saint Ignace : Si la Compagnie venait à être supprimée sans faute de ma part, un quart d’heure d’entretien avec Dieu me suffirait pour recouvrer et le calme et la paix. « Le cœur des âmes intérieures est au milieu des humiliations et des souffrances comme un rocher au milieu de la mer. » 
Certes, l’apôtre souffre. La perte de plusieurs de ses ouailles va résulter peut-être de ce qui vient de stériliser ses efforts et de ruiner son œuvre. Pour ce vrai pasteur, tristesse amère mais incapable de ralentir l’ardeur qui va le faire recommencer encore. Il sait que toute rédemption, s’appliquât-elle à une seule âme, est une grande œuvre qui s’opère surtout par la souffrance. La certitude que les épreuves généreusement supportées augmentent ses progrès dans la vertu et procurent à Dieu une gloire plus abondante, suffit à le soutenir.
Du reste, il sait que souvent Dieu ne veut de lui que des germes de succès. D’autres viendront qui récolteront d’abondantes moissons et peut-être croiront pouvoir se les attribuer. Mais le ciel en saura discerner la cause dans le labeur ingrat et en apparence stérile qui les a précédées. Misi vos metere quod vos non laborastis ; alii laboraverunt et vos in labores eorum introistis. 
Notre-Seigneur, auteur des succès de ses apôtres après la Pentecôte, ne voulut au cours de sa vie publique que poser des germes, des leçons, des exemples, et il prédisait à ses apôtres qu’il leur serait donné de faire des œuvres plus grandes que les siennes : Opera quæ ego facio, et ipse faciet, et majora horum faciet. 
Le vrai apôtre se décourager ! Lui se laisser influencer par les propos des pusillanimes ! Lui, se condamner au repos après l’insuccès ! Mais c’est ne pas comprendre et sa vie intime et sa foi dans le Christ. Abeille infatigable, il va gaîment reconstruire de nouveaux rayons dans la ruche dévastée.
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