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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
Revenons encore à l’entretien si prenant reproduit plus haut...
Revenons encore à l’entretien si prenant reproduit plus haut que nous eûmes avec M. Timon-David. Un mot tombé des lèvres de ce fondateur d’œuvres si expérimenté a sûrement frappé le lecteur. Par l’emploi du mot pittoresque et imagé « Béquilles », le vénéré chanoine résumait sa pensée sur l’emploi de certains divertissements modernes (théâtre, fanfare, cinéma, jeux coûteux et compliqués, etc.) pour attirer et retenir les jeunes gens dans les œuvres de jeunesse. Occasion souvent de surmenage et de dépression, ces attractions tendent moins à reposer et à dilater l’âme ou à entretenir la santé physique qu’à flatter la vanité et à surexciter l’imagination et la sensibilité. Du reste, ce mot « béquilles » ne s’appliquait nullement à ces jeux très distrayants, quoique fort simples, qui délassent l’âme, fortifient le corps et suffirent à tant de générations chrétiennes.
En comparant, sans le mettre suffisamment à point, l’avis du si judicieux chanoine avec celui d’autres excellents directeurs d’œuvres, on a pu se demander s’il ne généralisait pas trop le cas où les « béquilles » peuvent se supprimer.
Sans parler des œuvres établies surtout pour soulager les misères corporelles, on peut diviser les autres en deux classes : celles où l’on ne veut qu’une élite, et celles dont on n’exclut que les brebis galeuses.
Mais nous supposons que dans ce dernier cas, on s’applique aussi à former un noyau de sujets d’élite capables, par leur ferveur, de souligner aux yeux des autres le but principal de l’œuvre : amener tous ses membres à une vie non pas superficiellement, mais profondément chrétienne. Autrement, « Œuvre profane dirigée par un curé », selon l’expression malicieuse d’un excellent professeur de lycée, qui sous une façade cléricale soupçonnait presque autant de misères qu’il en déplorait dans les établissements soustraits à l’influence de l’Église.
Les directeurs qui rejettent assez facilement de leurs œuvres les sujets reconnus incapables d’être incorporés dans l’élite, trouvent parfait le mot « Béquilles » pour bien caractériser à quel point ils tiennent pour secondaires certains moyens dont ils savent se passer ou qu’ils subissent presque à contre-cœur.
Et, certes, ils sont loin d’être sans arguments pour défendre leur avis.
Pour eux, la restauration de la Société, de la France en particulier, ne résultera que d’un rayonnement plus intense de la sainteté de l’Église. C’est par ce moyen, disent-ils, plutôt que par des conférences d’apologétique, que le christianisme se développa si rapidement aux premiers siècles de son histoire, en dépit de la puissance de ses ennemis, des préventions de tous genres et de la corruption générale.
Ils arrêtent toute discussion par des répliques de ce genre : Pouvez-vous citer un fait, un seul, montrant que pendant cette période, l’Église ait eu besoin d’inventer des divertissements pour détourner de la turpitude des spectacles païens les âmes quelle devait conquérir ?
Un de ces directeurs, faisant allusion à cette soif de l’or et à cet engouement pour les films, qui, de nos jours, enfièvrent les foules avides de jouissances, nous disait : Le Panem et Circenses des Romains décadent pourrait se traduire aujourd’hui par « Galette et Cinéma ». Or, prenez, par exemple, saint Ambroise ou saint Augustin, ces prodigieux entraîneurs d’âmes, peut-on découvrir dans leur vie un trait qui nous les montre organisant des œuvres dans le but de procurer à leurs ouailles des divertissements capables de leur faire oublier les plaisirs offerts par le paganisme ? – Et, pour convertir Rome si attiédie par l’esprit de la Renaissance, où lisons-nous que saint Philippe de Neri ait eu besoin des « béquilles » qui excitaient la verve de l’abbé Timon-David ?
Il est certain que, parmi les fidèles, l’Église primitive, nous l’avons déjà laissé entrevoir, sut organiser une incomparable et nombreuse élite dont les vertus frappaient les païens d’étonnement et forçaient l’admiration des âmes loyales, même les plus prévenues par leurs principes, leurs traditions et leurs mœurs contre la religion chrétienne. Les conversions suivaient, même dans des milieux où le prêtre ne pouvait pénétrer.