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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
La Vie intérieure communiquée aux Apôtres au Cénacle a aussitôt enflammé leur zèle.
Ce volume ne s’adresse qu’aux hommes d’œuvres animés d’un ardent désir de se dépenser, mais exposes à négliger les mesures nécessaires pour que leur dévouement soit fécond pour les âmes sans être pour eux-mêmes un dissolvant de vie intérieure.
Stimuler les prétendus apôtres qui ont le culte du repos, galvaniser les âmes que l’égoïsme illusionne parce qu’il leur montre dans l’oisiveté un moyen de favoriser la piété, secouer l’indifférence de ces indolents, de ces endormis qui dans l’espoir de quelques avantages ou honneurs accepteront certaines œuvres, pourvu qu’elles ne troublent en rien leur quiétude et leur idéal de tranquillité, tel n’est point notre but. Cette tâche exigerait un ouvrage spécial.
Laissant donc à d’autres le soin de faire comprendre à cette catégorie d’apathiques les responsabilités d’une existence que Dieu voulait active et que le démon d’accord avec la nature rend inféconde par manque d’activité et par défaut de zèle, revenons aux chers et vénérés confrères à qui nos pages sont réservées.
Aucune comparaison ne peut rendre l’intensité infinie de l’activité qu’il y a au sein de Dieu. La Vie intérieure du Père est telle qu’elle engendre une Personne divine. De la Vie intérieure du Père et du Fils procède le Saint-Esprit.
La Vie intérieure communiquée aux Apôtres au Cénacle a aussitôt enflammé leur zèle.
Pour toute personne instruite qui ne s’évertue pas à la défigurer, cette vie intérieure est un principe de dévouement.
Mais alors même qu’elle ne se révèlerait point par des manifestations extérieures, la vie d’oraison est en soi et intimement une Source d’activité à nulle autre comparable. Rien ne serait plus faux que de voir en elle une sorte d’oasis où l’on se réfugie pour couler paisiblement son existence. Il suffit qu’elle soit le chemin qui mène plus directement au royaume des cieux pour que le texte : Regnum cœlorum vim patitur et violenti rapiunt illud lui doive être spécialement appliqué.
Dom Sébastien Wyart qui avait connu aussi bien les labeurs de l’ascète que les fatigues du métier militaire, le travail de l’étude et les soucis inhérents à la charge de supérieur, aimait à redire qu’il y avait trois genres de travaux :
1° Le travail presque exclusivement physique de ceux qui exercent une profession manuelle, du laboureur, de l’artisan, du soldat. Ce travail, affirmait-il, est, quoi qu’on en pense, le moins rude des trois.
2° Le travail intellectuel du savant, du penseur, à la recherche si souvent ardue de la vérité, celui de l’écrivain, du professeur, qui mettent tout en œuvre pour la faire pénétrer dans d’autres intelligences, celui du diplomate, du négociant, de l’ingénieur, etc., les efforts de tête du général pendant le combat pour prévoir, diriger et décider. Ce labeur en soi, dit-il est autrement pénible que le premier, et l’adage la lame use le fourreau, exprime cette priorité.
3° Enfin le travail de la vie intérieure. Des trois (et il n’hésitait pas à le proclamer), c’est le plus assujettissant lorsqu’on le prend au sérieux. Mais c’est aussi celui qui offre le plus de consolations ici-bas. C’est également le plus important. Il fait non plus la profession de l’homme, mais l’homme lui-même. Combien qui se glorifient d’être courageux dans les deux premiers genres de travaux qui mènent à la fortune et au succès, ne sont plus qu’inertie, paresse et lâcheté quand il s’agit du travail pour la vertu !
S’efforcer de dominer sans cesse et soi-même et ce qui nous environne pour n’agir en toutes choses que pour la gloire de Dieu est l’idéal de l’homme décidé à acquérir la vie intérieure. Pour le réaliser, il s’efforce dans toutes les circonstances de rester uni à Jésus-Christ et ainsi d’avoir l’œil fixé sur le but à atteindre et de tout peser à la lumière de l’Évangile. Quo vadam et ad quid ? répète-t-il avec saint Ignace. Tout en lui donc, intelligence et volonté aussi bien que mémoire, sensibilité, imagination et sens, relève d’un principe. Mais au prix de quel labeur arrive-t-il à ce résultat ! Qu’il se mortifie ou qu’il s’accorde quelque jouissance permise, qu’il réfléchisse ou qu’il exécute, qu’il travaille ou qu’il se repose, qu’il aime le bien ou qu’il éprouve de l’aversion pour le mal, qu’il désire ou qu’il craigne, qu’il accepte la joie ou la tristesse, plein d’espoir ou de crainte, indigné ou paisible, en toutes choses et toujours il s’efforce de maintenir avec opiniâtreté la barre du gouvernail dans la direction du bon plaisir divin. Dans la prière, près de l’Eucharistie surtout, plus complètement encore il s’isole des objets visibles, afin d’arriver à traiter avec Dieu invisible comme s’il le voyait. Même au cours de ses travaux apostoliques, il tend à réaliser cet idéal que saint Paul admire en Moïse.
Adversités de la vie, orages soulevés par les passions, rien n’est capable de le faire dévier de la ligne de conduite qu’il s’est imposée. Par ailleurs, s’il faiblit un instant, il se ressaisit bientôt et reprend plus vigoureusement sa marche en avant.
Quel travail ! Et comme l’on comprend que Dieu récompense dès ici-bas par des joies spéciales celui qui ne recule pas devant l’effort que ce labeur exige.
Oisifs, concluait Dom Sébastien, oisifs les vrais Religieux, les Prêtres intérieurs et zélés ! Allons donc ! Qu’ils viennent donc analyser, les mondains les plus affairés, si leur travail est comparable au nôtre.
Qui n’en a fait l’expérience ? On serait porté à préférer parfois de longues heures d’une occupation fatigante à une demi-heure d’oraison bien faite, à une assistance sérieuse à la messe, à la récitation suivie d’un office. Le P. Faber exprime sa désolation de constater que pour certains « le quart d’heure qui suit la communion est le quart d’heure le plus ennuyeux de la journée ». S’il s’agit d’une courte retraite de trois jours, que de répugnances pour certains ! S’abstraire pendant trois jours de la vie facile bien que très occupée et vivre dans le surnaturel en l’infiltrant pendant cette retraite dans tous les détails de l’existence ; forcer son esprit à tout voir durant ce temps aux seules lueurs de la Foi, et son cœur à tout oublier pour n’aspirer que Jésus et sa vie ; rester en tête à tête avec soi et mettre à nu ses infirmités et ses faiblesses d’âme ; jeter cet âme dans le creuset, sans pitié pour ses récriminations : c’est là une perspective qui fait reculer nombre de personnes prêtes cependant à toutes les fatigues, dès qu’il ne s’agit que d’une dépense d’activité purement naturelle.
Et si trois jours d’une semblable occupation paraissent déjà si pénibles, qu’éprouve la nature à l’idée d’une vie entière que l’on veut soumettre graduellement au régime de la vie intérieure ?
Sans doute, dans ce travail de dégagement, la grâce pour une large part, te rend le joug suave et le fardeau léger. Mais combien l’âme y trouve matière à efforts ! Il lui en coûte toujours pour se remettre dans le droit chemin et revenir au Conversatio nostra in coelis est. Saint Thomas explique cela fort bien : l’homme, dit-il, est placé entre les objets d’ici-bas et les biens spirituels, dans lesquels réside l’éternelle béatitude. Plus il adhère aux uns, plus il s’éloigne des autres, et vice versa. Dans la balance, si l’un des plateaux s’abaisse, l’autre s’élève d’autant.
Or, la catastrophe du péché originel ayant bouleversé l’économie de notre être, a rendu ce double mouvement d’adhérence et d’éloignement pénible à effectuer. Pour rétablir et garder par la vie intérieure l’ordre et l’équilibre dans ce « petit monde » qu’est l’homme, il faut depuis, travail, peine et sacrifice. Il y a un édifice écroulé à rebâtir et à préserver ensuite d’une ruine nouvelle.
Arracher constamment aux pensées de la terre, par la vigilance, le renoncement et la mortification, ce cœur pesant de tout le poids de la nature corrompue, gravi corde ; réformer son caractère en particulier sur les points où il est le plus dissemblable à la physionomie d’âme de Notre-Seigneur, dissipation, emportement, complaisance en soi ou hors de soi, manifestations de l’orgueil ou du naturalisme, dureté, égoïsme, défaut de bonté, etc., résister à l’appât du plaisir présent et sensible par l’espérance d’un bonheur spirituel dont on ne jouira qu’après une longue attente ; se détacher de tout ce qui peut faire aimer l’ici-bas ; faire de l’ensemble des créatures, désirs, convoitises, concupiscences, biens extérieurs, volonté et jugement propres, un holocauste sans réserve…, quelle tâche !
Et ce n’est là pourtant que la partie négative de la vie intérieure. Après cette lutte corps à corps qui faisait gémir saint Paul et que le Père de Ravignan exprimait par ce mot : « Vous me demandez ce que j’ai fait pendant mon noviciat ? Nous étions deux, j’en ai jeté un par la fenêtre et je suis resté seul », après ce combat sans trêve contre un ennemi toujours prêt à renaître, il faut protéger des moindres retours de l’esprit naturel un cœur qui, purifié par la pénitence, est maintenant consumé du désir de réparer les outrages faits à Dieu, déployer toute son énergie pour le tenir uniquement attaché aux beautés invisibles des vertus à acquérir pour imiter celles de Jésus-Christ, s’efforcer de conserver jusque dans les moindres particularités de l’existence une confiance absolue dans la Providence ; c’est le côté positif de la vie intérieure. Qui ne devine le champ illimité du travail qui se présente !
Travail intime, assidu et constant. Et cependant c’est précisément par ce travail que l’âme acquiert une facilité merveilleuse et une étonnante rapidité d’exécution pour les travaux apostoliques. Seule la vie intérieure possède ce secret.
Les œuvres immenses accomplies malgré une santé précaire, par un Augustin, un Jean Chrysostome, un Bernard, un Thomas d’Aquin, un Vincent de Paul, nous jettent dans l’étonnement. Mais plus encore sommes-nous émerveillés de voir ces hommes, malgré leurs travaux presque incessants, se maintenir dans l’union la plus constante avec Dieu. Se désaltérant plus que d’autres par la contemplation à la source de la Vie, ces Saints y puisaient de plus vastes capacités de travail.
C’est ce qu’exprimait un de nos grands Évêques surchargé de besogne à un homme d’État accablé lui-même d’affaires, et qui lui demandait le secret de sa sérénité constante et des admirables résultats de ses œuvres. « A toutes vos occupations, cher ami, ajoutez encore une demi-heure de méditation chaque matin. Non seulement vos affaires seront expédiées mais vous trouverez encore le loisir d’en réaliser de nouvelles. »
Enfin, ne voyons-nous pas le saint roi Louis IX trouver dans les huit ou neuf heures qu’il consacrait habituellement aux exercices de la vie intérieure, le secret et la force de s’appliquer avec tant de sollicitude aux affaires de l’État et au bien de ses sujets, que, de l’aveu d’un orateur socialiste, jamais, même à notre époque, il n’a été fait autant en faveur des classes ouvrières que sous le règne de ce prince.