Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat

a) Moyen de Sainteté. – Notre-Seigneur demande d’une façon f...

a) Moyen de Sainteté. – Notre-Seigneur demande d’une façon formelle, à celles de ses créatures qu’il associe à son apostolat, que non seulement elles se conservent dans la vertu, mais encore y progressent. La preuve existe à chaque page des Épîtres de saint Paul à Tite et à Timothée, et dans les apostrophes de l’Apocalypse aux évêques d’Asie.
D’autre part, nous l’avons établi en commençant, les Œuvres sont voulues par Dieu.
Donc, voir dans les Œuvres, prises en elles-mêmes, un obstacle à la sanctification, et affirmer que, bien qu’émanant de la volonté divine elles ralentiront forcément notre marche vers la perfection, serait une injure, un blasphème à l’adresse de la Sagesse, de la Bonté et de la Providence divines.
Dilemme inévitable : Ou bien l’apostolat, sous quelque forme qu’il se présente, s’il est voulu par Dieu, non seulement n’a pas en soi, comme effet, d’altérer l’atmosphère de solide vertu dans laquelle doit être une âme soucieuse de son salut et de son progrès spirituel, mais même constitue toujours pour l’apôtre un moyen de sanctification s’il est exercé dans les conditions requises.
Ou bien, la personne choisie par Dieu comme coopératrice et tenue par conséquent de répondre à l’appel divin, aurait le droit d’alléguer l’activité, les peines et les soucis dépensés en faveur de l’œuvre commandée, comme des excuses légitimes de sa négligence à se sanctifier.
Or, conséquence de l’économie du Plan divin, Dieu se doit à Lui-même d’accorder à l’apôtre de son choix les grâces nécessaires pour réaliser l’union d’occupations absorbantes non seulement avec la sécurité du salut, mais encore avec l’acquisition des vertus poursuivies jusqu’à la sainteté.
Les secours qu’il a accordés aux Bernard, aux François-Xavier, il des doit, dans la mesure nécessaire, au plus modeste des ouvriers évangéliques, au plus humble des Frères enseignants, à la plus ignorée des Sœurs gardes-malades. C’est là une véritable dette du Cœur de Dieu envers l’instrument qu’il choisit, ne craignons pas de le répéter. Et tout apôtre, s’il remplit les conditions voulues, doit avoir une confiance absolue dans son droit vigoureux aux grâces exigées par un genre de travaux qui lui donnent hypothèque sur le trésor infini des secours divins.
Celui qui s’adonne aux œuvres de charité dit Alvarez de Paz, ne doit pas penser qu’elles lui fermeront la porte de la contemplation et le rendront moins capable de s’y livrer. Il doit au contraire tenir pour assuré qu’elles l’y disposent d’une manière admirable. Non seulement la raison et l’autorité des Pères nous apprennent cette vérité, mais aussi l’expérience journalière, car nous voyons certaines âmes qui se livrent aux œuvres de charité envers le prochain, confessions, prédication, catéchismes, visite des malades, etc., élevées par Dieu à un si haut degré de contemplation qu’on peut les comparer à bon droit aux anciens anachorètes. 
Par ce mot « degré de contemplation », l’éminent Jésuite, comme du reste les maîtres de la vie spirituelle, désigne le don d’esprit d’oraison qui caractérise la surabondance de la charité dans une âme.
Les sacrifices exigés par les œuvres puisent dans la gloire de Dieu et la sanctification des âmes une telle valeur surnaturelle, une telle fécondité de mérites, que, s’il le veut, l’homme voué à la vie active peut chaque jour s’élever à un degré de plus dans la charité et l’union à Dieu, en un mot, dans la sainteté.
Sans doute dans certains cas, où il y a danger grave et prochain de péché formel en particulier contre la Foi et la vertu angélique, Dieu veut que l’on s’éloigne des œuvres. Mais cette réserve faite, il fournit par la vie intérieure à ses ouvriers le moyen de s’immuniser et de progresser dans la vertu. Distinguons bien cependant en quoi consiste le progrès. Un mot paradoxal de la si judicieuse et si spirituelle sainte Thérèse nous permettra de préciser notre pensée : « Depuis que je suis Prieure, chargée de nombreux travaux et obligée à de fréquents voyages, je fais beaucoup plus de fautes. Et cependant, comme je combats généreusement, et ne me dépense que pour Dieu, je sens que je me rapproche de Lui de plus en plus. » Sa faiblesse se manifeste plus souvent que dans le repos et le silence claustral. La sainte le constate, mais sans se troubler. La générosité toute surnaturelle de son dévouement et ses efforts plus accentués qu’auparavant pour le combat spirituel, fournissent en revanche des occasions de victoires qui contrebalancent largement les surprises d’une fragilité qui existait auparavant, mais à l’état latent. Notre union avec Dieu, dit saint Jean de la Croix, réside dans l’union de notre volonté avec la sienne et se mesure uniquement d’après elle. Au lieu de ne voir, par faux concept de la spiritualité, la possibilité de progrès dans l’union avec Dieu que dans la tranquillité et la solitude, sainte Thérèse juge que c’est au contraire l’activité imposée vraiment par Dieu et exercée dans les conditions voulues par lui, qui, en alimentant son esprit de sacrifice, son humilité, son abnégation, son ardeur et son dévouement pour le règne de Dieu, vient accroître l’union intime de son âme avec Notre-Seigneur vivant en elle et animant ses travaux, et l’acheminer ainsi vers la Sainteté.
La Sainteté, en effet, réside avant tout dans la charité, et une œuvre d’apostolat digue de ce nom, c’est de la charité en acte. Probatio amoris, dit saint Grégoire, exhibitio est operis. L’amour se prouve par les œuvres d’abnégation, et Dieu exige de ses ouvriers cette preuve de dévouement.
Pais mes agneaux, pais mes brebis, c’est la forme de charité que Notre-Seigneur demande à l’apôtre comme preuve de la sincérité des protestations réitérées de son amour.
Saint François d’Assise ne croit pas pouvoir être l’ami de Jésus-Christ si sa charité ne se dévoue pas au salut des âmes. Non se amicum Christi reputabat, nisi animas foveret quas ille redemit. 
Et si Notre-Seigneur considère comme faites à Lui-même les œuvres de miséricorde, même corporelle, c’est qu’il découvre en chacune d’elles une irradiation de cette même charité  qui anime le missionnaire ou soutient l’anachorète dans les privations, les combats et les prières du désert.
La vie active s’emploie aux œuvres de dévouement. Elle marche par les sentiers du sacrifice à la suite de Jésus ouvrier et pasteur, missionnaire, thaumaturge, guérisseur et médecin universel, pourvoyeur tendre et infatigable de tous les besogneux d’ici-bas.
La vie active se souvient et vit de cette parole du Maître : Je suis au milieu de vous comme un serviteur  . Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. 
Elle va par les routes de la misère humaine, disant le verbe qui éclaire, semant autour d’elle une moisson de grâces qui lèvent en bienfaits de toute sorte.
Grâce aux clairvoyances de sa foi, grâce aux intuitions de son amour, elle découvre dans le pire des miséreux, dans les plus chétifs des souffre-douleurs, le Dieu nu, plaintif, méprisé de tous, le grand lépreux, le mystérieux condamné que la justice éternelle poursuit et accable de ses coups, l’homme de souffrance qu’Isaïe a vu se dresser dans le luxe effrayant de ses plaies, dans la pourpre tragique de son sang, tellement défait et raviné par les clous et les instruments de flagellation, qu’il se tordait comme un ver qu’on écrase.
Aussi, nous l’avons regardé, et nous ne l’avons pas reconnu, s’écrie le Prophète. 
O vie active, tu le reconnais bien, toi ; et à deux genoux, les yeux noyés de larmes, tu le sers dans les pauvres.
La vie active améliore l’humanité. En fécondant le monde de ses générosités, de ses travaux, de ses sueurs, elle ensemence le ciel de ses mérites.
Vie sainte que Dieu récompense, car Il donne le paradis au verre d’eau du pauvre, comme aux in-folio du docteur, comme aux sueurs de l’apôtre. Il canonise au dernier jour, devant la terre et le ciel réunis, toutes les œuvres de charité. 
b) Danger pour le salut. – Combien de fois, hélas ! dans les retraites privées que nous avons dirigées, avons-nous constaté que les œuvres qui devaient être pour leurs organisateurs des moyens de progrès devenaient des instruments de ruine de l’édifice spirituel.
Un homme d’œuvres invité à l’ouverture d’une retraite, à scruter sa conscience et à rechercher la cause dominante de son état malheureux, se jugeait exactement en nous faisant cette réponse à première vue incompréhensible : « C’est le dévouement qui m’a perdu ! Mes dispositions naturelles me faisaient éprouver de la joie à me dépenser, du bonheur à rendre service. Le succès apparent de mes entreprises aidant, Satan a tout su mettre en œuvre, durant de longues années, pour m’illusionner, exciter en moi le délire de l’action, me dégoûter de tout travail intérieur, et finalement m’attirer dans le précipice. »
Cet état d’âme anormal, pour ne pas dire monstrueux, va s’expliquer d’un mot. L’ouvrier de Dieu, tout à la satisfaction de donner cours à son activité naturelle, avait laissé s’évanouir la vie divine, ce calorique divin qui, amassé en lui, rendait son apostolat fécond et protégeait son âme contre le froid glacial de l’esprit naturel. Il avait travaillé mais loin du soleil vivifiant. Magnae vires et cursus celerrimus, sed praeter viam.  Du même coup, les œuvres, saintes en elles-mêmes, s’étaient retournées contre l’apôtre comme une arme dangereuse à manier, arme à deux tranchants, qui blesse celui qui ne sait plus s’en servir.
N’est-ce pas contre un pareil danger que saint Bernard mettait en garde le Pape Eugène III, lorsqu’il lui écrivait : Je crains qu’au milieu de vos occupations qui sont innombrables, désespérant d’en voir jamais la fin, vous ne laissiez s’endurcir votre âme. Vous feriez bien plus prudemment de vous soustraire a ces occupations, ne fût-ce que pour un temps, que de permettre qu’elles vous dominent et que peu à peu elles vous mènent infailliblement là oit vous ne voulez point aller. Où donc ? direz-vous peut-être. A l’endurcissement du cœur.
Voilà où peuvent vous entraîner ces occupations maudites, hæ occupationes maledictae, si toutefois vous continuez comme vous l’avez fait d’abord à vous y livrer tout entier, ne vous réservant rien de vous pour vous-même. 
Quoi de plus auguste, de plus saint que le gouvernement de l’Église ! Y a-t-il rien de plus utile pour la gloire de Dieu et pour le bien des âmes ? Et cependant, occupations maudites, s’écrie saint Bernard, si elles doivent empêcher la vie intérieure de celui qui s’y adonne.
Quelle expression « occupations maudites » ! Elle vaut un livre, tant elle effraye et force à réfléchir. Et elle appellerait une protestation, si elle ne tombait pas de la plume si exacte d’un Docteur de l’Église, d’un saint Bernard.
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