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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
Œuvre digne de ce nom, devons-nous dire. Car certaines, de n...
Œuvre digne de ce nom, devons-nous dire. Car certaines, de nos jours, ne méritent pas ce titre. Sortes d’entreprises organisées sous le dehors de la piété, dans le but réel de procurer à leurs fondateurs, avec les applaudissements du public, un renom d’habileté peu commune, et pour la réussite desquelles tous les moyens, mêmes les moins justifiables, seront, s’il le faut, employés.
D’autres œuvres méritent, certes, plus d’estime. Elles veulent le bien. But et moyens chez elles sont irréprochables. Pourtant, parce que les organisateurs n’avaient qu’une foi chancelante dans la puissance d’action de la vie surnaturelle sur les âmes, malgré mille efforts, les résultats ont été nuls ou presque nuls.
Pour préciser ce que doit être une œuvre, il sera mieux de laisser la parole à un homme qui a illustré toute une région par son apostolat et de rappeler la leçon que nous recevions de lui aux débuts de notre ministère sacerdotale. Nous voulions établir un Patronage de jeunes gens. Après avoir visité les Cercles catholiques de Paris et de quelques villes de France, les œuvres du Val-des-Bois, etc., nous allâmes étudier à Marseille les œuvres de jeunesse du saint abbé Allemand et du vénéré chanoine Timon-David. Nous aimons à nous rappeler avec quelle émotion notre cœur de jeune prêtre recueillit les paroles de ce dernier.
« — Fanfare, théâtre, projections, cinémas, etc., je ne blâme point tout cela. Au début, moi aussi, je les avais crus indispensables ; ce ne sont que des béquilles qui s’emploient faute de mieux. Mais plus je vais, plus mon but et mes moyens se surnaturalisent, car je vois de plus en plus clairement que toute œuvre bâtie sur l’humain est appelée à périr et que seule l’œuvre qui vise le rapprochement de Dieu et des hommes par la vie intérieure est bénie par la Providence.
« Les instruments de musique sont au grenier depuis longtemps, le théâtre m’est devenu inutile, cependant l’œuvre prospère plus que jamais. Pourquoi ? C’est que mes prêtres et moi voyons, Dieu merci, bien plus juste qu’au début, et que notre foi dans l’action de Jésus et de la grâce s’est centuplée.
« Croyez-moi, n’hésitez pas à viser le plus haut possible, et vous serez étonné des résultats. Je m’explique : N’ayez pas seulement comme idéal d’offrir aux jeunes gens un choix de distractions honnêtes qui détournent des plaisirs défendus et des relations dangereuses, ni de simplement les vernir de christianisme par une assistance machinale à la messe ou par la réception très distancée et à peine passable des sacrements.
« Duc in altum. Ayez d’abord la noble ambition d’obtenir à tout prix qu’un certain nombre d’entre eux prennent l’énergique résolution de vivre en chrétiens fervents, c’est-à-dire avec la pratique de l’oraison du matin, l’habitude quotidienne de la messe si cela se peut, une courte lecture spirituelle, et, cela va de soi, fréquentes et fructueuses communions. Appliquez toutes vos sollicitudes à donner à ce troupeau choisi un grand amour de Jésus-Christ, l’esprit de prière, d’abnégation, de vigilance sur soi-même, de solides vertus en un mot. Développez avec non moins de soin dans leurs âmes la faim de l’Eucharistie. Puis excitez peu à peu ces jeunes gens à l’action sur leurs compagnons. Façonnez des apôtres francs, dévoués, bons, ardents, virils, sans étroite dévotion, pleins de tact, ne donnant jamais, sous prétexte de zèle, dans le triste travers d’épier leurs camarades. Avant deux ans, vous me direz s’il est encore besoin de cuivres ou de décor de théâtre pour obtenir une pêche fructueuse.
« — J’entends, répondis-je ; cette minorité doit être le ferment. Mais pour les autres que l’on ne pourra amener à ce niveau, pour l’ensemble, pour ces jeunes gens de tout âge, ces hommes mariés même que comptera le Cercle projeté, que faire ?
« — Leur donner une foi robuste par des séries de conférences sérieusement préparées et qui occuperont plusieurs de leurs soirées d’hiver. Vos chrétiens en sortiront suffisamment armés, non seulement pour riposter victorieusement aux camarades de bureau et d’atelier, mais aussi pour résister à l’action plus perfide du journal ou du livre. Faire naître chez des hommes d’inébranlables convictions, qu’au besoin ils savent affirmer sans respect humain, constituera un résultat déjà très appréciable ; il faudra cependant les conduire plus loin, jusqu’à la piété, une piété vraie, chaude, convaincue, éclairée.
« — Dois-je dès le début ouvrir la porte à tout venant ?
« — Le nombre n’est à souhaiter que si les éléments recrutés sont bien choisis. Que l’accroissement de votre Cercle résulte surtout de l’influence exercée par le noyau d’apôtres, dont Jésus, Marie, et vous comme leur instrument, serez le centre.
« — Le local sera modeste, dois-je attendre que nos ressources nous permettent de faire mieux ?
« — Mon Dieu ! au début, des salles spacieuses et commodes peuvent, comme un tambour de ville, servir de réclame pour attirer l’attention sur une œuvre naissante. Mais je le répète, si vous savez mettre à la base de votre association la vie chrétienne, ardente, intégrale, apostolique, le local strictement nécessaire suffira toujours pour qu’y trouve place tout ce que le fonctionnement normal d’un Cercle réclame d’accessoires. Oh ! que vous pourrez juger alors que le bruit fait peu de bien, et le bien peu de bruit ! et comme vous constaterez que l’Évangile bien compris fait diminuer le budget des dépenses sans porter préjudice aux résultats, tout au contraire ! Mais avant tout, il faudra payer de votre personne, et cela, bien moins pour préparer laborieusement des pièces de théâtre, des séances de gymnastique, que pour accumuler en vous la vie d’oraison ; car sachez-le bien : dans la mesure où vous, le premier, vivrez d’amour de Notre-Seigneur, dans cette proportion aussi vous serez capable d’en allumer les ardeurs dans autrui.
« — En somme, vous basez tout sur la vie intérieure ?
« — Oui, mille fois, car ainsi, au lieu d’alliage on obtient de l’or pur. D’ailleurs, croyez-en ma vieille expérience, on peut appliquer à toute œuvre : Paroisse, Séminaire, Catéchisme, École, Cercle militaire, etc., ce que je dis pour les œuvres de jeunesse. Quel bien une association chrétienne vivant vraiment dans le surnaturel, produit dans une grande ville ! Elle y agit comme un levain puissant, et les anges seuls peuvent dire combien elle y est féconde en fruits de salut.
« Ah ! si l’ensemble des prêtres, des religieux, des personnes d’œuvres même, connaissaient la puissance du levier qu’ils ont en main, et prenaient davantage pour point d’appui le Cœur de Jésus et la vie en union avec ce divin Cœur, ils relèveraient notre France. C’est certain, ils la relèveraient en dépit des efforts de Satan et de ses suppôts. »