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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
Les Papes à leur tour, les saints Docteurs, les théologiens affirment la vie intérieure supérieure en soi à la vie active.
En Dieu est la Vie, toute Vie, Il est la Vie même. Or, ce n’est point dans ses œuvres extérieures, par exemple dans la création, que l’Être infini manifeste cette vie de la façon la plus intense, mais bien dans ce que la théologie appelle opérations ad intra, dans cette activité ineffable dont le terme est la génération perpétuelle du Fils et l’incessante procession du Saint-Esprit. Là est, par excellence, son œuvre essentielle, éternelle.
Considérons la vie mortelle de Notre-Seigneur, réalisation parfaite du plan divin. Trente années de recueillement et de solitude, puis quarante jours de retraite et de pénitence préludent à sa courte carrière évangélique ; et que de fois encore, durant ses courses apostoliques, le voyons-nous se retirer sur les montagnes ou au désert, pour prier : Secedebat in desertum et orabat, ou passer la nuit dans l’oraison : Pernoctans in oratione Dei. Trait plus significatif encore : Marthe désire que le Seigneur, en condamnant la prétendue oisiveté de sa sœur, proclame la supériorité de la vie active ; la réponse de Jésus : Maria, optimam partem elegit, consacre la prééminence de la vie intérieure. Qu’en conclure, sinon le dessein bien arrêté de nous faire sentir la prépondérance de la vie d’oraison sur la vie active ?
Après le Maître, les Apôtres, fidèles à ses exemples, se réserveront tout d’abord l’office de la prière puis, pour s’adonner au ministre de la parole, laisseront aux diacres les occupations plus extérieures : Nos vero orationi et ministerio verbi instantes erimus.
Les Papes à leur tour, les saints Docteurs, les théologiens affirment la vie intérieure supérieure en soi à la vie active.
Il y a quelques années, une femme de foi, de vertu et de grand caractère, Supérieure générale d’une des plus importantes Congrégations enseignantes de l’Aveyron, était invitée par ses supérieurs ecclésiastiques à favoriser la sécularisation de ses religieuses.
Fallait-il sacrifier les œuvres à la vie religieuse, ou abandonner celle-ci pour conserver celles-là ? Perplexe, ne sachant comment connaître la volonté de Dieu, elle part secrètement pour Rome, obtient une audience de Léon XIII, lui expose son doute et la pression que l’on exerce sur elle en faveur des œuvres.
L’auguste vieillard, après s’être recueilli quelques instants, lui fait cette réponse catégorique : « Avant toutes choses, avant toutes œuvres, gardez la vie religieuse à celles de vos filles qui ont vraiment l’esprit de leur saint état et l’amour de la vie d’oraison. Et si vous ne pouvez conserver et cela et les œuvres, Dieu saura susciter en France d’autres ouvrières, s’il le faut. Pour vous, par votre vie intérieure, surtout par vos prières, par vos sacrifices, vous serez plus utiles à la France, en restant vraiment religieuses, même loin d’elle, qu’en demeurant sur le sol de votre patrie, privées des trésors de votre consécration à Dieu. »
Dans une lettre adressée à un grand Institut exclusivement enseignant, Pie X déclara nettement sa pensée par les paroles que voici :
Nous apprenons qu’une opinion est en train de se répandre, d’après laquelle vous devriez mettre au premier rang l’éducation des enfants, et la profession religieuse seulement au second : ainsi l’exigeraient l’esprit et les besoins du temps. Nous ne voulons absolument pas que cette opinion trouve tant soit peu de crédit auprès de vous et des autres Instituts religieux, qui, comme le vôtre, ont pour but l’éducation. Qu’il soit donc bien établi, en ce qui vous concerne, que la vie religieuse l’emporte de beaucoup sur la vie commune et que si vous êtes gravement obligés à l’égard du prochain par le devoir d’enseigner, bien plus graves encore sont les obligations qui vous lient envers Dieu. Mais la raison d’être de la vie religieuse, son but principal, n’est-ce pas l’acquisition de la vie intérieure ?
Vita contemplativa, dit le Docteur angélique, simpliciter melior est… et potior quam activa.
Saint Bonaventure accumule les comparatifs de supériorité pour montrer l’excellence de cette vie intérieure : Vita sublimior, securior, opulentior, suavior, stabilior.
Vita sublimior.
La vie active s’occupe des hommes, la vie contemplative nous fait entrer dans le domaine des plus hautes vérités, sans détourner ses regards du principe même de toute vie. Principium quod Deus est quaeritur. Plus sublime, elle a un horizon et un champ d’action plus étendus : Martha in uno loco corpore laborabat circa aliqua, Maria in multis caritate circa multa. In Dei enim contemplatione et amore videt omnia ; dilatatur ad omnia, comprehendit et complectitur omnia, ita ut ejus comparatione, Martha sollicita dici possit circa pauca.
Vita securior.
En elle moins de dangers. Dans la vie presque uniquement active, l’âme s’agite, s’enfièvre, éparpille ses énergies, et par là-même s’affaiblit. Il y a triple défaut : Sollicita es ce sont les soucis de la pensée, sollicitudinis in cogitatu ; Turbaris : voici les troubles que font naître les affections, turbationis in affectu ; enfin, Erga plurima : multiplication d’occupations, d’où division dans l’effort, dans les actes, divisionis in actu. – Une seule chose s’impose au contraire pour constituer la vie intérieure : l’union à Dieu : Porro unum est necessarium. Le reste n’est, ne peut être que secondaire, accompli seulement en vertu de cette union et pour la fortifier davantage.
Vita opulentior.
Avec la contemplation, tous les biens : Venerunt mihi omnia bona pariter cum illa. Elle est la part excellente entre toutes : Optimam partem elegit. En elle, affluent plus de mérites. Pourquoi ? Parce qu’elle augmente à la fois l’élan de la volonté et le degré de grâce sanctifiante et fait agir l’âme par un principe de charité.
Vita suavior.
L’âme vraiment intérieure s’abandonne au bon plaisir divin, accepte d’un même cœur patient les choses agréables comme les pénibles, ira même jusqu’à se montrer joyeuse dans les afflictions, heureuse de porter sa croix.
Vita stabilior.
Si intense qu’elle soit, la vie active a son terme ici-bas ; prédications, enseignements, travaux de toutes sortes, tout cela cesse au seuil de l’éternité. La vie intérieure, elle, est sans déclin : Quæ non auferetur ab ea. Par elle le séjour ici-bas n’est qu’une continuelle ascension vers la lumière, ascension que la mort vient rendre incomparablement plus radieuse et plus rapide.
Pour résumer les excellences de la vie intérieure, on peut lui appliquer ces mots de saint Bernard : « En elle l’homme vit plus purement, tombe plus rarement, se relève plus promptement, marche plus sûrement, reçoit plus de grâces, repose plus tranquille, meurt plus rassuré, est plus vite purifié et obtient une plus grande récompense. »