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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
Ne parlons pas du paresseux ni du gourmand spirituel qui fon...
Ne parlons pas du paresseux ni du gourmand spirituel qui font consister la vie intérieure dans les joies d’une regrettable oisiveté et cherchent beaucoup plus les consolations de Dieu que le Dieu des consolations. Ils n’ont qu’une fausse piété. Mais celui qui, à la légère ou de parti-pris déclare égoïste la vie intérieure ne la comprend pas mieux.
Nous avons déjà dit que cette vie est la source pure et abondante des œuvres les plus généreuses de la charité envers les âmes et de la charité qui va au soulagement des souffrances d’ici-bas. Examinons l’utilité de cette vie à un autre point de vue.
Égoïste et stérile la vie intérieure de Marie et de Joseph ! Quel blasphème et quelle absurdité ! Et pourtant nulle œuvre extérieure ne leur est attribuée. La seule irradiation sur le monde d’une vie intérieure intensive, les mérites des prières et des sacrifices appliqués à l’extension des bienfaits de la Rédemption ont suffi à constituer Marie, reine des apôtres, et Joseph, patron de l’Église universelle.
Soror mea reliquit me solam ministrare, dit en empruntant les paroles de Marthe le sot présomptueux qui ne voit que ses propres œuvres extérieures et leurs résultats.
Sa fatuité et son peu d’intelligence des voies divines ne vont pas jusqu’à lui faire supposer que Dieu ne saurait guère se passer de lui. Volontiers il répète cependant encore avec Marthe incapable d’apprécier l’excellence de la contemplation de Madeleine : Dic illi ut me adjuvet et va jusqu’à s’écrier : Ut quid perditio haec ? en reprochant comme un gaspillage de temps les moments que ses confrères en apostolat plus intérieurs que lui se réservent afin d’assurer leur vie intime avec Dieu.
Je me sacrifie moi-même pour eux afin qu’eux aussi soient sanctifiés en vérité, répond l’âme qui a senti toute la portée de ce mot du Maître « Afin que », et qui, connaissant la valeur de la prière et du sacrifice, unit aux larmes et au sang du Rédempteur les larmes de ses jeux et le sang d’un cœur se purifiant de jour en jour davantage.
Avec Jésus, l’âme intérieure entend la voix des crimes du monde monter vers le ciel et appeler sur leurs auteurs un châtiment dont elle retarde la sentence par la toute-puissance de la supplication, capable d’arrêter la main de Dieu prête à lancer la foudre.
Ceux qui prient, disait après sa conversion l’éminent homme d’État, Donosco Cortès, font plus pour le monde que ceux qui combattent, et si le monde va de mal en pis, c’est qu’il y a plus de batailles que de prières.
« Les mains levées, dit Bossuet, enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. » Et au milieu de leurs déserts, les solitaires de la Thébaïde avaient souvent au cœur le feu qui animait tant François-Xavier : Ils semblaient, dit saint Augustin, avoir abandonné le monde plus qu’il ne fallait : Videntur nonnullis res humanas plus quam oportet deseruisse. Mais on ne fait pas réflexion, ajoute-t-il, que leurs prières rendues plus pures par ce grand éloignement du monde n’en étaient que plus influentes et plus nécessaires pour ce monde corrompu.
Une courte, mais fervente prière avancera d’ordinaire bien plus une conversion que de longues discussions et de beaux discours. Celui qui prie, traite avec la Cause première. Il agit directement sur Elle. Il a ainsi en main toutes les causes secondes, puisque celles-ci ne reçoivent que de ce Principe supérieur leur efficacité. Aussi l’effet désiré est-il alors obtenu et plus sûrement et plus promptement.
Dix mille hérétiques, au dire d’une respectable révélation, furent convertis par une seule prière enflammée de la séraphique sainte Thérèse, dont l’âme de feu pour le Christ ne pouvait comprendre une vie contemplative, une vie intérieure qui se désintéressât des sollicitudes passionnées du Sauveur pour le rachat des âmes. « J’accepterais, dit-elle, le purgatoire jusqu’au jugement dernier pour délivrer une seule d’entre elles. Et que m’importent les longueurs de mes souffrances, si je puis ainsi affranchir une seule âme, et surtout plusieurs pour la plus grande gloire de Dieu ! » Et s’adressant à ses religieuses : « Rapportez à ce but tout apostolique, mes filles, vos oraisons, vos disciplines, vos jeûnes, vos désirs. »
Et telle est bien l’œuvre en effet des Carmélites, des Trappistines, des Clarisses, Voyez-les suivre la marche des apôtres, les alimenter de la surabondance de leurs oraisons et de leurs pénitences. Leurs prières s’abattent de haut, aussi loin que marche la Croix et que brille l’Évangile, sur les âmes, ces proies divines ! Ou mieux, c’est leur amour caché, mais agissant, qui réveille partout dans le monde des pécheurs les voix de la miséricorde.
Nul ne sait ici-bas le pourquoi de ces lointaines conversions de païens, de l’endurance héroïque de ces chrétiens persécutés, de la joie céleste de ces missionnaires martyrisés. Tout cela est invisiblement relié à la prière de cette humble cloîtrée. Le doigt sur le clavier des pardons divins et des lumières éternelles, son âme silencieuse et solitaire préside au salut des âmes et aux conquêtes de l’Église.
« Je veux des Trappistes dans ce vicariat apostolique, disait Mgr Favier, évêque de Péking, Je désire même qu’ils s’abstiennent de tout ministère extérieur, afin que rien ne les distraie du travail de la prière, de la pénitence et des saintes études. Car je sais quel secours apportera aux missionnaires l’existence d’un monastère fervent de contemplatifs au milieu de nos pauvres Chinois. » Et plus tard : « Nous avons enfin réussi à pénétrer dans une région jusqu’à ce jour inabordable. J’attribue ce fait à nos chers Trappistes. »
« Dix Carmélites priant, disait un Évêque de Cochinchine au gouverneur de Saïgon, me seront d’un plus grand secours que vingt missionnaires prêchant. »
Prêtres séculiers, religieux et religieuses voués à la vie active, mais aussi à la vie intérieure, participent à la même puissance que les âmes du cloître sur le cœur de Dieu. Un Père Chevrier, un Dom Bosco, un Père Marie-Antoine en sont de frappants exemples, La vénérable Anne-Marie Taïgi dans ses fonctions de pauvre ménagère était apôtre, tout comme saint Benoît-Joseph Labre fuyant les chemins battus. M. Dupont, le saint homme de Tours, le colonel Paqueron, etc., dévorés de la même ardeur, étaient puissants dans leurs œuvres parce que intérieurs. Et le général de Sonis entre deux batailles trouvait dans l’union à Dieu le secret de son apostolat.
Égoïste et stérile la vie d’un Curé d’Ars ! Le silence est tout ce que mériterait une pareille affirmation. tout esprit judicieux attribue précisément à la perfection de son intimité avec Dieu, le zèle et les succès de ce prêtre dépourvu de talents, mais qui, aussi contemplatif qu’un Chartreux, éprouvait une soif des âmes que ses progrès dans la vie intérieure avaient rendue inextinguible, et recevait de Notre-Seigneur dont il vivait comme une participation à la puissance divine pour opérer les conversions.
Inféconde, sa vie intime ! Mais supposons un Bienheureux Vianney dans chacun de nos diocèses. Avant dix ans, la France serait régénérée, et bien plus profondément que par des multitudes d’œuvres insuffisamment édifiées sur la vie intérieure et à l’organisation desquelles viendraient concourir, avec force ressources pécuniaires, le talent et l’activité de milliers d’apôtres.
N’en doutons pas, la principale raison d’espérer la résurrection de notre France, c’est qu’à nulle autre époque peut-être, il n’y a eu, ce que l’on constate depuis quelques années, même parmi les simples fidèles, une proportion d’âmes aussi ardemment désireuses de vivre unies au Cœur de Jésus et d’étendre son Règne en faisant germer autour d’elles la vie intérieure. Infime minorité, ces âmes d’élite, soit. Mais qu’importe le nombre, s’il y a l’intensité. Le relèvement de notre Patrie, après la Révolution, doit s’attribuer à ce groupe de prêtres mûris dans la vie intérieure par la persécution. Par eux, un courant de Vie divine vint réchauffer une génération que l’apostasie et l’indifférence semblaient avoir vouée à une mort qu’aucun effort humain n’était capable de conjurer.
Après cinquante ans de liberté d’enseignement en France, après ce demi-siècle qui a vu l’éclosion d’œuvres sans nombre et pendant lequel nous avons eu entre nos mains toute la jeunesse du pays et l’appui presque complet des gouvernants, comment, malgré des résultats en apparence glorieux, n’avons-nous pu former dans la nation une majorité assez profondément chrétienne pour lutter contre la coalition des suppôts de Satan ?
Sans doute l’abandon de la Vie liturgique et la cessation de son rayonnement sur les fidèles ont contribué à cette impuissance. Notre spiritualité est devenue étroite, sèche, superficielle, extérieure, ou toute sentimentale, et n’a plus cette pénétration et cet entraînement d’âme que donne la liturgie, cette grande force de vitalité chrétienne.
Mais n’y a-t-il pas une autre cause dans ce fait que, manquant de vie intérieure intensive, nous n’avons pu, prêtres, éducateurs, engendrer que des âmes d’une piété de surface, sans idéal puissant et sang convictions fortes ? Professeurs, n’avons-nous pas été plus zélés pour obtenir le succès des diplômes et le prestige de l’œuvre que pour donner aux âmes une très solide instruction religieuse ? Ne nous sommes-nous pas dépensés sans viser surtout la formation des volontés, pour frapper sur des caractères trempés l’empreinte de Jésus-Christ ? Et cette médiocrité n’a-t-elle pas eu souvent pour cause la banalité de notre Vie intérieure ?
A prêtre saint, a-t-on dit, correspond peuple fervent ; à prêtre fervent, peuple pieux ; à prêtre pieux, peuple honnête ; à prêtre honnête, peuple impie. Toujours un degré de moins de vie dans ceux qui sont engendrés.
Nous n’irions pas jusqu’à admettre cette proposition, mais nous considérons que les paroles suivantes de saint Alphonse expriment suffisamment à quelle cause il faut rattacher les responsabilités de notre situation actuelle :
« Les bonnes mœurs et le salut des peuples dépendent des bons pasteurs. Si à la tête d’une paroisse il y a un bon curé, on y verra bientôt la dévotion fleurir, les sacrements fréquentés, l’oraison mentale en honneur. D’où le proverbe : Qualis pastor talis parochia, suivant ce mot de l’Ecclésiastique (x, 2) : Qualis est rector civitatis, tales et inhabitantes in ea. »