Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat

A défaut d’autres, l’emploi de ces moyens pour attirer des a...

A défaut d’autres, l’emploi de ces moyens pour attirer des adeptes ou pour retenir loin du mal obtiendra sans doute un résultat, mais si restreint et si éphémère le plus souvent ! Dieu nous garde de refroidir le zèle des chers confrères qui ne peuvent ni concevoir ni employer d’autre méthode, et entrevoient déjà (comme nous l’avions fait jeune prêtre inexpérimenté), leurs patronages déserts s’ils consacrent moins de temps à préparer ces récréations modernes, à leurs yeux condition sine qua non de succès. Bornons-nous donc à les mettre en garde contre le danger de donner trop de place à ces moyens et souhaitons-leur la grâce de comprendre la thèse du chanoine Timon-David, dont nous avons rapporté un entretien.
Un jour (nous n’avions que deux ans de sacerdoce) ce vénéré prêtre était obligé en fin de conversation de nous dire très fraternellement mais non sans quelque pitié : « Non potestis portare modo ; plus tard seulement, quand vous aurez avancé dans la vie intérieure vous me comprendrez mieux. Aujourd’hui, tout compte fait, vous ne pouvez vous passer de ces moyens, employez-les donc sans hésiter, à défaut d’autres. Pour moi, je retiens très bien mes jeunes ouvriers et bureaucrates et j’attire de nouvelles recrues, bien qu’il n’y ait guère chez nous que ces jeux anciens et toujours nouveaux qui, sans rien coûter, reposent l’âme par leur simplicité même. Tenez, ajouta-t-il finement, je vous ai montré au grenier les instruments de musique que moi aussi j’avais considérés comme indispensables au début ; voilà précisément qu’arrive dans cette direction la fanfare actuelle : vous allez juger. » En effet, quelques minutes après, défilait devant nous un groupe de 40 à 50 jeunes gens de 12 à 17 ans. Quel tintamarre ! Qui aurait pu réprimer un éclat de rire à l’aspect de ce bataillon bizarre, que le regard épanoui du vieux chanoine contemplait avec satisfaction ? « Tenez, me dit-il, celui qui marche à reculons, en tête du groupe et agite sa grande trique comme un chef d’orchestre, puis soudain la porte comiquement à ses lèvres en guise de clarinette, est un sous-officier en permission, un de nos plus puissants zélateurs. Autant qu’il ne peut, il fait la communion quotidienne, mais surtout ne manque pas sa demi-heure d’oraison mentale. Boute-en-train extraordinaire, cet ange de piété s’évertue à utiliser tous ses talents pour que les jeux des moyens ne traînent pas. Merveilleux de ressources pour y arriver, il entretient l’enthousiasme de cette petite jeunesse. Mais rien n’échappe à son œil d’adjudant et à son cœur d’apôtre. » Oui, éclat de rire irrépressible devant ce groupe de musiciens qui exécutaient les rengaines les plus connues : Un canard déployant ses ailes ; As-tu vu la casquette, etc. Changement de refrain dès que le chef d’orchestre donnait le signal de l’exemple. Chaque exécutant simulait un instrument : les mains en forme de pavillon devant la bouche des uns, une feuille de papier qui vibrait entre les lèvres des autres, quelques rares mirlitons, etc. J’oublie, sur la première ligne des exécutants un trombone à coulisse et une grosse caisse : deux bâtons à l’un desquels la main imprimait un mouvement régulier de va-et-vient, faisaient les frais du premier, un vieux bidon de pétrole les frais de l’autre. Les visages rayonnants de tous ces jeunes gens montraient qu’ils étaient littéralement saisis par leur jeu. « Suivons la fanfare », me dit le chanoine. Au bout de l’allée se dressait une statue de la Sainte Vierge. « A genoux, mes amis, clame le chef de musique, Un Ave maris stella à notre bonne Mère, puis une dizaine de chapelet. » Tout ce petit monde reste d’abord une minute en silence, puis répond lentement, avec autant de piété qu’à la chapelle, aux Ave Maria. Ces petits Méridionaux, la plupart les yeux baissés, vrais lutins quelques minutes avant, sont transformés soudain en anges de Fra Angelico. « N’oubliez pas, me dit mon guide, que voilà le thermomètre de l’œuvre : Retenir par des jeux simples et enthousiastes nos grands jeunes gens même de plus de vingt ans ; obtenir qu’ils aspirent à reprendre ici à leurs heures de prière et de récréation une âme de petit enfant et qu’ils s’amusent avec des riens ; arriver surtout à faire prier, et vraiment prier, même au milieu des jeux, tous nos zélateurs visent à ce but. » La bande se relève pour de nouveaux exploits artistiques dont la grande cour retentit. Un instant après c’était le jeu de barres qui faisait fureur. Nous avions remarqué que le sous-officier, en se relevant après l’Ave maris stella, avait chuchoté quelques mots à l’oreille de deux ou trois qui aussitôt, gaîment et comme obéissant à un usage pratiqué par tous, allèrent quitter blouse de jeu et espadrilles et se dirigèrent vers la chapelle pour y passer un quart d’heure aux pieds du Divin Prisonnier.
« Notre ambition, ajouta alors M. Timon-David, avec une profonde conviction, notre ambition doit tendre à former des zélateurs dans lesquels l’amour de Dieu soit assez intense pour qu’après avoir quitté le patronage et fondé une famille, ils restent des apôtres empressés à communiquer au plus grand nombre d’âmes possible les ardeurs de leur charité. Si notre apostolat, continuait le saint prêtre, ne visait qu’à faire de bons chrétiens, oh ! qu’étroit serait notre idéal ! Ce sont des légions d’apôtres que nous devons créer, afin que cette cellule fondamentale de la société qu’est la famille devienne à son tour un centre d’apostolat. Or, ce programme intégral, seule une vie de sacrifice et d’intimité avec Jésus nous donnera la force et le secret de le réaliser. A cette condition seulement notre action sera puissante dans la société, et la parole du Maître s’accomplira : Ignem veni mittere in terram et quid volo nisi at accendatur. » 
Ce n’est que bien plus tard, hélas, que nous avons su comprendre la portée des leçons vivantes du chanoine, si profond dans sa psychologie et sa tactique, et comparer, sous le regard de Dieu pour qui les succès apparents ne sont rien, les résultats des divers moyens employés.
Ces moyens peuvent servir, suivant qu’ils sont simples comme l’Évangile ou complexes comme tout ce qui est trop humain, à apprécier et une œuvre et ceux qui l’animent.
Vers Goliath contre lequel avaient en vain combattu bien armés les puissants d’Israël, s’avançait le jeune David. Une fronde, un bâton, cinq pierres du torrent, l’adolescent ne demandait rien de plus. Mais son In nomine Domini exercituum  était déjà d’une âme capable d’arriver à la sainteté.
On parle beaucoup aujourd’hui des œuvres postscolaires laïques. Elles auront beau avoir à leur disposition d’énormes sommes officiellement attribuées par l’État, de magnifiques locaux, etc., les œuvres post-scolaires de l’Église n’auront, en dépit de leur pauvreté, rien à craindre de la concurrence si elles sont bâties sur la vie intérieure, et, par l’attrait de ce qui charme avant tout le jeune homme, par leur idéal, elles entraîneront l’élite de la jeunesse.
Terminons par un dernier trait. Il nous servira à analyser l’homme d’œuvres qui paraît entraîner les âmes à Notre-Seigneur au point d’en faire des apôtres, mais qui, en réalité, ne suscite que des enthousiasmes nés de la sympathie naturelle pour sa personne et de l’action magnétique qu’il exerce autour de lui. Ravis de traiter avec un pieux charmeur, fiers de le voir s’occuper d’eux, les adeptes lui forment comme une cour, et à l’envi, mais surtout pour lui plaire, acceptent les pratiques même pénibles qui semblent refléter la vraie dévotion.
Une Congrégation d’admirables Sœurs catéchistes était dirigée par un Religieux dont on vient d’écrire la vie. « Ma mère, dit un jour cet homme intérieur à une Supérieure locale, je suis d’avis que la Sœur X… cesse pendant un an au moins de faire le catéchisme. – Mais, mon Père, vous n’y pensez pas, c’est la meilleure directrice. Les enfants accourent de tous les faubourgs de la ville, attirés par son merveilleux savoir-faire. La retirer du catéchisme, mais c’est amener la désertion de la plupart de ces petits garçons. – J’ai assisté de la tribune à son catéchisme, répond le Père. Elle éblouit, en effet, les enfants, mais d’une façon trop humaine. Après un an d’un nouveau noviciat, mieux formée alors à la vie intérieure, elle sanctifiera et son âme et les âmes des enfants par son zèle et l’utilisation de ses talents. Mais actuellement, sans s’en douter, elle est un obstacle à l’action directe de Notre-Seigneur sur ces âmes que l’on prépare à la première communion. Voyons, ma Mère, je vois que mon insistance vous attriste. Eh bien ! j’accepte une transaction. Je connais la Sœur N…, âme très intérieure, mais sans grands talents. Demandez à votre Supérieure Générale de vous l’envoyer pour quelque temps. La première viendra commencer un quart d’heure le catéchisme, juste pour calmer vos craintes de désertion ; puis peu à peu elle se retirera complètement. Vous verrez alors que les enfants prieront mieux et chanteront plus pieusement les cantiques. Leur recueillement et leur docilité refléteront un caractère plus surnaturel. Ce sera le thermomètre. »
Quinze jours après (la Supérieure put le constater), Sœur N… faisait seule la leçon et cependant le nombre des enfants augmentait. C’était vraiment Jésus qui donnait le catéchisme par elle. Par son regard, sa modestie, sa douceur, sa bonté, par sa manière de faire le signe de la croix, par son ton de voix elle disait Notre-Seigneur, Sœur X… avait pu développer avec talent et rendre intéressant ce qu’il y aurait de plus aride. Sœur N… faisait plus. Sans doute elle ne négligeait rien pour préparer ses explications et les exposer avec clarté, mais son secret et ce qui dominait dans son cours, c’était l’onction. Et c’est par cette onction que les âmes se trouvent véritablement en contact avec Jésus.
Aux catéchismes de Sœur N…, bien moins de ces épanouissements bruyants, de ces regards stupéfiés, de cette fascination qu’aurait aussi bien provoqués la conférence très intéressante d’un explorateur ou le récit très émouvant d’une bataille.
Par contre, atmosphère d’attention recueillie. Ces petits garçons sont dans la salle du catéchisme comme à l’église. Aucun moyen humain n’est mis en œuvre pour empêcher la dissipation ou l’ennui. Quelle influence mystérieuse plane donc sur cette assistance ? Ne nous y trompons pas, c’est celle de Jésus qui s’exerce directement. Car une âme intérieure qui développe les leçons de catéchisme, c’est une lyre qui ne résonne que sous les doigts de l’Artiste divin. Et aucun art humain, si merveilleux soit-il, n’est comparable à l’action de Jésus.
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