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Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat

Tu ergo, fili mi, confortare in gratia.  La grâce est une pa...

Tu ergo, fili mi, confortare in gratia.  La grâce est une participation à la vie de l’Homme-Dieu. La créature possède une certaine mesure de force et en un sens peut même se qualifier, se définir une force. Jésus, Lui, est la Force par essence. En Lui réside dans sa plénitude la Force du Père, l’Omnipotence de l’action divine, et son Esprit se nomme l’Esprit de Force.
O Jésus, s’écrie saint Grégoire de Nazianze, en Vous seul réside toute ma force. En dehors du Christ, dit à son tour saint Jérôme, je ne suis qu’impuissance.
Le Docteur séraphique dans le 4e livre de son Compendium theologiae énumère les cinq caractères principaux que revêt en nous la force de Jésus : le premier, c’est d’entreprendre des choses difficiles et d’affronter résolument les obstacles : Viriliter agite et confortetur cor vestrum. 
Le second est le mépris des choses de la terre : Omnia detrimentum feci et arbitror ut stercora. 
Le troisième, la patience dans les tribulations : Fortis ut mors dilectio. 
La quatrième, la résistance aux tentations : Tanquam leo rugiens circuit… cui resistite fortes, in fide. 
Le cinquième, c’est le martyre intérieur, c’est le témoignage non du sang mais de la vie même qui crie à Jésus : Je veux être tout à vous. Il consiste à combattre les concupiscences, à dompter les vices et à travailler énergiquement à l’acquisition des vertus : Bonum certamen certavi. 
Tandis que l’homme extérieur compte sur ses forces naturelles, l’homme intérieur, lui, ne voit en elles que des auxiliaires, utiles sans doute, mais insuffisants. Le sentiment de sa faiblesse et sa foi en la puissance de Dieu lui donnent comme à saint Paul l’exacte mesure de sa force. A la vue des obstacles qui tour à tour se dressent devant lui, Cum enim infirmor, tunc potens sum,  s’écrie-t-il avec humble fierté.
Sans vie intérieure, dit Pie X, les forces manqueront pour supporter avec persévérance les ennuis qu’entraîne avec lui tout apostolat, la froideur et le peu de concours des hommes de bien eux-mêmes, les calomnies des adversaires, parfois même les jalousies des amis, des compagnons d’armes… Seule, une vertu patiente, affermie dans le bien et en même temps suave et délicate, est capable d’écarter ou de diminuer ces difficultés. 
Par la vie d’oraison, semblable à la sève découlant du cep dans les sarments, la force divine descend dans l’apôtre pour y affermir l’intelligence en l’établissant davantage dans la foi. Il progresse parce que cette vertu éclaire son chemin des plus vives lumières. Il avance résolument parce qu’il sait où il veut aller et comment il doit atteindre son but.
Cette illumination s’accompagne d’une telle énergie surnaturelle de volonté, que même le caractère faible et versatile devient capable d’actes héroïques.
C’est ainsi que le Manete in Me,  l’union avec l’Immuable, avec celui qui est le Lion de Juda et le Pain des forts, explique la merveille de la constance invincible et de la fermeté si parfaite qui, dans l’admirable apôtre que fut saint François de Sales, s’unissaient à une douceur et à une humilité sans pareilles. L’esprit, la volonté se fortifient par la vie intérieure parce que se fortifie l’amour. Jésus le purifie, le dirige et l’augmente progressivement. Il lui donne part aux sentiments de compassion, de dévouement, d’abnégation et de désintéressement de son Cœur adorable. Si cet amour croît jusqu’à la passion, alors il exalte jusqu’à leur maximum et utilise à son profit toutes les forces naturelles et surnaturelles de l’homme.
Il est aisé de juger ainsi l’accroissement de mérites résultant du décuplement des énergies que donne la vie d’oraison, si l’on se rappelle que le mérite consiste moins dans la difficulté qu’il peut y avoir à accomplir un acte, que dans l’intensité de charité apportée à son accomplissement.
Seul un amour ardent et inébranlable est capable d’ensoleiller une existence, car l’amour possède le secret d’épanouir le cœur au milieu même des grandes douleurs, des fatigues écrasantes.
La vie de l’homme apostolique est une trame de souffrances et de labeurs. Si l’apôtre n’a pas la conviction d’être aimé de Jésus, que d’heures tristes, inquiètes et sombres pour lui, quelque enjoué que soit son caractère, à moins que l’infernal oiseleur ne fasse briller le miroir des consolations humaines et des succès apparents pour mieux attirer la naïve alouette dans ses inextricables filets. L’Homme-Dieu seul peut faire pousser à l’âme ce cri surhumain : Superabundo gaudio in omni tribulatione nostra.  Au milieu de mes épreuves intimes, dit l’apôtre, le sommet de mon être, comme celui de Jésus à Gethsémani, jouit d’un bonheur qui n’a rien de sensible sans doute, mais dont la réalité est telle que, malgré l’agonie de la partie inférieure, je ne l’échangerais pas contre toutes les joies humaines.
Viennent l’épreuve, la contradiction, l’humiliation, la souffrance, la perte des biens, même celle des êtres aimés, l’âme acceptera ces croix d’une tout autre façon qu’au début de sa conversion.
De jour en jour elle croît dans la charité. Son amour peut être sans éclat, le Maître peut la traiter en âme forte, la conduisant dans les voies d’un anéantissement de plus en plus profond ou dans le sentier ardu de l’expiation pour elle et pour le monde, peu importe ! Favorisé par le recueillement, alimenté par l’Eucharistie, l’amour ne cesse de grandir, et la preuve en est dans cette générosité avec laquelle l’âme se sacrifie et s’abandonne ; dans ce dévouement qui la pousse à courir, sans se soucier de la peine, à la recherche des âmes auprès desquelles son apostolat s’exerce avec une patience, une prudence, un tact, une compassion, une ardeur que seule explique la pénétration de la vie de Jésus en elle : Vivit vero in me Christus.
Le sacrement de l’amour doit être celui de la joie. L’âme ne peut être intérieure sans être eucharistique et dès lors sans goûter intimement le don de Dieu, sans jouir de la présence, sans savourer la douceur de l’être aimé qu’elle possède et qu’elle adore.
La vie de l’homme apostolique est une vie de prière. « La vie de prière, dit le bienheureux Curé d’Ars, voilà le grand bonheur ici-bas. O belle vie ! Belle union de l’âme avec Notre-Seigneur ! L’éternité ne sera pas assez longue pour comprendre ce bonheur… La vie intérieure est un bain d’amour dans lequel l’âme se plonge… Elle est comme noyée dans l’amour… Dieu tient l’âme intérieure comme une mère tient la tête de son enfant dans sa main pour la couvrir de baisers et de caresses. »
C’est encore un aliment de joie que de contribuer à faire servir et honorer l’objet de son amour. L’homme apostolique connaît tous ces bonheurs.
Se servant des Œuvres pour augmenter son amour, il sent grandir du même coup sa joie et sa consolation. « Venator mimarum », il a la joie de contribuer à sauver des êtres qui auraient été damnés et par conséquent la joie de consoler Dieu en lui donnant des cœurs dont Il aurait été éternellement séparé, la joie enfin de savoir qu’il se procure ainsi à lui-même une des plus solides assurances de progrès dans le bien et de gloire éternelle.
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