← Retour aux livres
Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
Il rayonne de Mortification. – L’esprit de mortification est...
Il rayonne de Mortification. – L’esprit de mortification est un autre principe fécondant des œuvres. Tout se résume dans la Croix. Et tant qu’on n’a pas fait pénétrer dans les âmes le mystère de la Croix, on ne les a encore qu’effleurées. Mais qui donc pourra leur faire accepter un mystère qui répugne à cette horreur de la souffrance si naturelle à l’être humain ? Celui-là seul qui pourra dire avec le grand Apôtre : Christo confixus sum cruci. Ceux-là en seront capables qui portent en eux Jésus mortifié : Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes un vita Jesu manifestetur in corporibus nostris. Se mortifier, c’est reproduire le Christus sibi non placuit, c’est se renoncer en toutes circonstances, c’est arriver à aimer ce qui ne plaît pas, c’est tendre enfin à cet idéal d’être une victime sans cesse immolée.
Or, il est impossible sans la vie intérieure d’arriver à ce renversement radical de nos instincts les plus tenaces.
Et tandis que le pauvre d’Assise, traversant en silence les rues de la cité, prêche par son seul aspect le mystère de la Croix, en vain l’apôtre immortifié empruntait-il à Bossuet ses grands accents sur le Calvaire. Le inonde est tellement retranché dans l’esprit de jouissance que, pour démolir sa citadelle, c’est trop peu des arguments communs, voire même des aperçus grandioses. Il faut la Passion rendue comme sensible par la mortification et le détachement du ministre de Dieu.
Inimicos crucis Christi, redirait saint Paul, ennemis de la Croix, ces nombreux chrétiens qui ne voient dans la Religion qu’une forme de « snobisme », qu’une habitude de pratiques extérieures léguées par la tradition et accomplies périodiquement avec respect, il est vrai, mais sans relation avec l’amendement de la vie, la lutte contre les passions et l’introduction dans les mœurs de l’esprit de l’Évangile. Ce peuple paraît m’honorer, pourrait dire le Seigneur, il ne m’honore que des lèvres, son cœur est loin de moi.
Inimicos crucis Christi, ennemis de la Croix, ces chrétiens efféminés qui regardent comme indispensable de s’entourer de toutes les commodités, de se plier à toutes les exigences du monde, de se livrer à ses plaisirs désordonnés, de suivre passionnément toutes ses modes, et sont choqués de cette parole qu’ils ne comprennent plus et que pourtant Jésus-Christ a dite pour tous : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous de même. La croix, suivant l’expression de saint Paul, leur est devenue un scandale.
Et cependant sans vie intérieure, l’apôtre peut-il produire d’autres chrétiens ?
Une nombreuse assistance à certains offices satisfera sans doute le cœur du vrai prêtre, mais le laissera sans aucun enthousiasme s’il ne peut attribuer cette affluence qu’à la routine, qu’à une fidélité respectable à certains usages de famille, à certaines habitudes qui ne gênent en rien le cours de la vie, ou s’il en découvre la cause, dans la joie de trouver de la bonne musique, une magnifique décoration ou d’assister à un exercice d’éloquence dont on ne vient admirer que la forme.
Du moins, semble-t-il, on ne pourra retenir cet enthousiasme devant la communion fréquente. Un souvenir de mon voyage aux États-Unis me revient à la mémoire. Traversant certaines paroisses, j’étais ravi d’apprendre que bon nombre d’hommes y étaient fidèles à la communion du premier vendredi du mois. « Homo videt in facie, Deus autem in corde, me dit un saint prêtre de New-York. N’oubliez pas que vous êtes dans le pays où le respect humain est inconnu et où le Bluff se loge partout. Réservez votre admiration pour les paroisses où l’observateur judicieux peut constater que les communions fréquentes manifestent vraiment sinon l’amendement total de la vie, du moins des efforts sincères de vie chrétienne et un désir loyal de ne pas pactiser avec l’intempérance, la recherche effrénée de l’argent, etc. »
Loin de nous la pensée de mésestimer les moindres vestiges de vie chrétienne quels qu’ils soient. Bien plutôt le but de ces lignes est de déplorer la regrettable incapacité où nous pourrions être par manque de vie intérieure de produire autre chose que des résultats assez chétifs quoique non à dédaigner.
Notre-Seigneur ne veut que notre cœur. C’est pour le conquérir, pour posséder notre volonté et nous animer à marcher à sa suite dans la voie du renoncement qu’il est venu révéler à l’homme les sublimes vérités de la foi.
Sera puissant pour faire naître ce renoncement, base de toute perfection morale, l’apôtre habitué à la vie intérieure toute fondée sur l’Abneget semetipsum. Mais en sera incapable celui qui ne suit que de très loin le Sauveur portant sa croix. Nemo dat quod non habet. Lâche lui-même à imiter Jésus crucifié, comment pourrait-il prêcher à son peuple cette guerre sainte contre les passions à laquelle Notre-Seigneur nous convie ?
L’apôtre désintéressé, humble, chaste, peut seul entraîner les âmes à lutter contre le flot toujours grossissant de la cupidité, de l’ambition et de l’impudicité. Celui-là seul qui connaît la science du crucifix sera assez puissant pour opposer une digue à cette recherche continuelle des aises, à ce culte de la jouissance qui menace de tout submerger et d’ébranler les familles et les nations.
Enseigner Jésus crucifié, saint Paul résume ainsi son apostolat. Et parce qu’il vit de Jésus et de Jésus crucifié, il est capable de faire goûter aux âmes le mystère de la Croix et de leur apprendre à le vivre. Trop d’apôtres aujourd’hui n’ont plus assez de vie intérieure pour approfondir ce mystère vivifiant, s’en pénétrer et en rayonner. Ils considèrent trop exclusivement dans la religion les côtés philosophiques, sociaux, voire même esthétiques propres à intéresser l’intelligence et à exciter la sensibilité et l’imagination. Ils développent leur tendance à voir surtout en elle une école de poésie sublime, d’art incomparable. La Religion a ces qualités sans doute, mais ne la voir que sous ces aspects secondaires serait absolument déformer l’Économie de l’Évangile en mettant comme fin ce qui n’est que moyen. Du Christ de Gethsémani, du Prétoire, du Calvaire ne faire qu’un Christ « au muguet », est un sacrilège. Depuis le péché, pénitence, réparation, combat spirituel sont devenus conditions indispensables de la vie. La Croix de Jésus-Christ le rappelle à tout propos. Obtenir des admirateurs ne suffit pas au zèle du Verbe incarné pour la gloire de son Père, il lui faut des imitateurs.
Dans son Encyclique du 1er novembre 1914, Benoît XV ne convie-t-il pas les vrais apôtres à creuser un plus profond sillon pour arracher les âmes à l’amour du bien-être, à l’égoïsme, à la légèreté des goûts, à l’oubli des biens éternels ? C’est faire appel à la vie intérieure des ministres du divin Crucifié.
Dieu qui nous a tant donné exige que dès l’âge de raison le chrétien unisse à la Passion sanglante de Jésus quelque chose de lui-même, ce que nous pourrions appeler le sang de son âme, c’est-à-dire les sacrifices nécessaires pour observer les lois divines. Comment le fidèle sera-t-il entraîné à faire généreusement ces sacrifices de biens, de plaisirs, d’honneurs, sinon par l’exemple du conducteur d’âmes familiarisé lui-même avec l’esprit de sacrifice ?
D’où viendra le salut de la société, demande-t-on anxieux, au spectacle des victoires répétées de l’infernal ennemi ? Quand sera-ce à l’Église de triompher à son tour ? Avec le Maître, il nous est aisé de répondre : Hoc autem genus non ejicitur nisi per orationem et jejunium, Quand des rangs du sacerdoce et de la milice religieuse sortira une pléiade d’hommes mortifiés faisant resplendir à travers les peuples le mystère de la Croix, ces peuples contemplant dans le prêtre ou le religieux mortifié les réparations pour les péchés du monde, comprendront la Rédemption par le Sang de Jésus-Christ. Alors seulement l’armée de Satan reculera, et la douloureuse plainte du Seigneur outragé mais trouvant enfin des réparateurs, n’aura plus à travers les siècles son redoutable écho. Et quaesivi de eis virum, qui interponeret sepem et staret oppositus contra me pro terra ne dissiparem eam, et non inveni.
Quelqu’un a voulu analyser pourquoi un seul signe de croix du Père de Ravignan produisait un effet aussi magique sur les indifférents, les impies même, venus l’entendre par pure curiosité. La conclusion de ses questions à de nombreux auditeurs fut que l’austérité de vie intime du prédicateur se manifestait d’une façon saisissante par ce signe de croix qui l’unissait au mystère du Calvaire.