← Retour aux livres
Livre : Dom Chautard, l'âme de tout apostolat
* * *
* * *
Nous avons écouté avec grand respect ces opinions diverses émanant de directeurs ou de directrices d’œuvres de parfaite bonne foi et de zèle incontestable. Nous ne chercherons pas à les concilier. Mais écrivant surtout pour nos vénérés confrères dans le sacerdoce, nous préférons nous demander quelle serait la réponse du saint abbé Allemand ou celle de M. Timon-David, invités à harmoniser les deux thèses en adoptant un juste milieu.
Leur plan à tous deux était celui-ci :
1° Découvrir, parmi les centaines de jeunes chrétiens qui composaient l’œuvre, une minorité même infime, mais capable de désirer vivement et de pratiquer sérieusement la vie intérieure ;
2° Alors chauffer à blanc ces âmes en leur faisant aimer passionnément Notre-Seigneur, en leur inspirant l’idéal des vertus évangéliques, et en les isolant le plus possible du contact des autres étudiants, employés, ouvriers, etc., tant que leur vie intérieure n’était pas parvenue au degré où elle pouvait vraiment les immuniser contre la contagion ;
3° Enfin, le moment venu, communiquer à ces jeunes gens le zèle pour les âmes, afin de les utiliser pour mieux atteindre leurs camarades.
Préciser le minimum que ces deux prêtres exigeaient des non fervents pour les garder quelque temps dans l’œuvre, nous entraînerait trop loin. Nous préférons attirer l’attention sur le rôle considérable qu’ils attachaient à la direction spirituelle pour réaliser leur plan.
L’abbé Allemand, en dirigeant individuellement chaque jeune homme, excellait à susciter en lui de saints enthousiasmes pour la perfection, et à le convaincre que la meilleure preuve de dévotion envers le Sacré-Cœur, c’est l’imitation des vertus du Divin Exemplaire.
Quant à M. Timon-David, excellent confesseur habile à découvrir et à panser les plaies des âmes, il était de plus un remarquable directeur spirituel. Personne mieux que lui ne sut enflammer les cœurs faisant revivre Jésus-Christ en exhalant le parfum d’amour pour la vertu, et aussi exciter ses collaborateurs à ne pas se contenter, dans la conduite des âmes, des principes de la théologie morale propres à la vie purgative, mais à se servir de la direction pour les orienter vers la vie illuminative. Rien n’égalait sa sollicitude pour faire de ses prêtres collaborateurs de vrais directeurs d’âmes.
Tous les deux considéraient comme insuffisantes leurs courtes exhortations avant l’absolution hebdomadaire, leurs prédications à l’ensemble des jeunes gens, l’organisation de la vie liturgique et même leurs conférences pourtant si captivantes à leurs élites. Ils estimaient indispensable la direction mensuelle accordée à chaque sujet.
Ils étaient convaincus qu’après la prière et l’immolation, le moyen le plus efficace pour obtenir de la grâce de Dieu ces élites qui peuvent régénérer le monde, c’est l’action du véritable prêtre par l’ensemble de son ministère, mais spécialement par la direction spirituelle.
Sortons du cadre restreint des œuvres de jeunesse pour embrasser d’un regard tout le champ que l’Église doit cultiver : œuvres de tous genres, paroisses, séminaires aussi bien que communautés et missions.
Personne n’est capable de se conduire soi-même. Tous les hommes ont des faiblesses à vaincre, des attraits à régler, des devoirs à remplir, des dangers à courir, des occasions périlleuses à éviter, des difficultés à surmonter et des doutes à éclaircir. Si pour tout cela il leur faut un aide, à fortiori pour marcher vers la perfection.
Le prêtre manquerait, et parfois gravement, à son devoir de docteur et de médecin des âmes, s’il privait celles-ci du grand secours supplémentaire du confessionnal, de cet indispensable propulseur de vie intérieure qu’on appelle la direction spirituelle.
Pauvres œuvres que celles où les confesseurs, toujours à court de temps, ne donnent guère avant d’absoudre qu’une pieuse mais vague exhortation, souvent la même pour tous, au lieu d’offrir le spécifique qu’un médecin expérimenté et laborieux aurait su choisir selon l’état de chaque malade. Malgré sa foi dans l’efficacité du sacrement, le pénitent n’est-il pas alors exposé à ne voir dans le ministre qu’un « distributeur automatique » semblable à ces appareils qui, dans les gares, laissent glisser mécaniquement une friandise.
Privilégiés au contraire, les patronages, écoles, orphelinats, etc., où le confesseur connaît l’art de la direction, et a la conviction qu’il lui faut avant tout mettre cet art en pratique, s’il veut obtenir que toutes les âmes, capables de vibrer pour un idéal, se jettent résolument dans les exercices de la vie intérieure.
Combien de pères et de mères de famille ont vu s’accroître singulièrement leur action sur leurs enfants et leurs amis, parce qu’ils ont rencontré un vrai directeur.
Quels trésors à mettre en valeur dans l’âme d’un enfant ! C’est le moment où l’arbre va se pencher, et souvent définitivement, d’un côté ou de l’autre. Faute d’avoir eu, dès leurs jeunes années, une direction adaptée à leur âge et à leurs dispositions, nombreux seront les adultes qu’il ne sera plus possible de compter parmi les belles fleurs du jardin de Jésus. Que de vocations sacerdotales et religieuses auraient pu éclore !
Parfois, et pendant plusieurs générations, dans une paroisse, dans une mission, se continuera l’impulsion donnée par un prêtre qui fut autre chose qu’un passable donneur d’absolution. A côté d’Ars, de Mesnil-Saint-Loup, nous pourrions citer d’autres localités, véritables foyers de vie surnaturelle au milieu de l’attiédissement général, parce qu’elles ont eu le bonheur de posséder un directeur zélé, prudent et plein d’expérience.