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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
La sainteté n'est pas dans les phénomènes mystiques
Holiness is not about mystical phenomena
Ici, il paraît utile de traiter ce que nous appellerions volontiers une question préalable. Il existe une opinion trop communément répandue et accréditée peut-être par les traités mystiques des temps modernes et la manière d'écrire la vie des saints. On s'est accoutumé à ne reconnaître la sainteté que dans certaines manifestations extraordinaires dont elle est marquée parfois, ou bien dans les procédés dont le Seigneur se sert pour la préparer, la grandir, la révéler quand il lui plaît : procédés qui sont tantôt un moyen de parvenir à la plénitude de la charité, tantôt l'indice de la disproportion qui existe entre notre état présent et celui que Dieu veut nous faire atteindre dans son ambitieux amour pour nous; mais procédés qui ne sont ni la sainteté, ni son essentielle révélation.
La preuve en est que ces mêmes phénomènes, en ce qu'ils ont d'extérieur et de physique, peuvent quelquefois être déterminés par des causes diaboliques ou naturelles, et qu'ils n'ont de valeur que dans la mesure où ils viennent de Dieu. Si la cause en est divine, les effets sont dignes ; si ces phénomènes ne viennent pas de Dieu, les effets sont déplorables. Alors même que la cause en est divine, il n'y a pas lieu d'y attacher grande importance, attendu qu'ils ne sauraient révéler la profondeur et la valeur réelle de l'action divine, qui est généralement d'autant plus intense qu'elle se trahit moins au dehors.
Spíritus est Deus.
God is spirit (Jn 4:24)
And when it unites without symbol and without intermediary with the substance of the soul, it produces no phenomena, forasmuch as such a union remains absolutely hidden from our senses. So there is evermore an insufficiency in the phenomenon, the clue is infirm, distant, inadequate; and it is not in this poor translation that true supernatural life consists.
A lire assidûment les vies des Pères et des grands contemplatifs anciens, on est frappé du silence presque absolu gardé par eux sur les effets extérieurs de la contemplation surnaturelle.
On dirait des accidents dont ils ne tiennent aucun compte, parce qu'ils n'ont nulle valeur ni en eux-mêmes, ni comme démonstration. Pour ces maîtres, l'union à Dieu, la vraie sainteté consiste dans la pratique héroïque des vertus théologales et cardinales. Tout le reste ne semble mériter aucune mention, et c'est à peine si leurs écrits y font quelque allusion. Saint Jean de la Croix, bien que moderne, appartient à cette admirable école, qui a l'avantage de soustraire la sainteté aux inquisitions irrévérencieuses d'une science matérialiste.
L'insistance exagérée sur les phénomènes surnaturels d'extase, de ravissement et autres que présente la vie des saints, constitue un péril et prépare de dangereuses illusions. Sans doute, en signalant les faits extraordinaires, on appuie, avec beaucoup de raison, sur le danger auquel on s'expose en aspirant à ces sortes de grâces. Cependant il y a là une vraie contradiction. Si elles constituent la sainteté, si elles en sont, sinon les causes, au moins les essentiels indices, comment interdire aux âmes de les estimer et de les désirer ? La sainteté est pour le chrétien plus que désirable ; elle doit être le terme de nos meilleures et de nos plus salutaires ambitions, d'après l'encouragement de Notre Seigneur lui-même : Estóte perfécti, sicut et Pater vester cæléstis perféctus est. Soyez parfaits comme votre Père est parfait (Mt 5,48). Comment désirer la fin sans désirer les moyens ? Il y a là une subtile tentation puisée dans des idées inexactes ; il y a là aussi un danger d'illusion et une porte ouverte aux supercheries de l'ennemi.
Danger d'illusion, parce que l'estime des faits extraordinaires les appelle et les provoque. Le tempérament physique, l'affaiblissement ou le manque d'énergie et d'empire sur soi peuvent aussi prédisposer un individu à certains phénomènes, en dehors de la cause sainte qui les produit ordinairement. En outre, il est de rigoureuse expérience que, sous l'action divine elle-même, ces sortes de grâces opèrent des effets très différents selon le sujet qui les reçoit. Si les âmes sont de même étoffe, les trempes physiques sont de réaction très diverse. Les unes se laissent trop facilement emporter aux impressions surnaturelles, et par là excitent, entretiennent et restituent, dans une certaine mesure, l'état ressenti. Qu'un directeur imprudent admire ces effets comme les indices de faveurs surnaturelles enviables, il cause à ces âmes un très réel détriment ; et, si elles-mêmes les estiment, non seulement elles se nuisent, mais encore elles ruinent leur corps sans aucun profit pour la vie spirituelle. Plus d'un avortement surnaturel n'a pas d'autre origine.
De son côté, le démon, attentif à faire tomber les âmes et à plagier Dieu, s'empresse d'exploiter largement toute estime, tout amour, toute recherche de ces phénomènes que l'action de Dieu peut faire éclore, mais qui appartiennent à un monde où le démon trouve accès. Quelle félicité pour le « singe de Dieu », comme l'a appelé Tertullien, d'avoir pour innocent complice de ses supercheries un serviteur ou une servante de Dieu, trop peu en garde contre ce qui, dans la grâce, a un retentissement extérieur, sensible et physique ! Quel contentement pour lui de faire perdre son temps et sa santé à une créature qui pourrait, avec plus de vigueur et de saine vie spirituelle, lui porter des coups redoutables !
Disons encore que le mot extraordinaire n'est point synonyme du mot surnaturel ; la distinction à faire entre les deux est très importante. La vision intuitive, qui est le terme dernier du surnaturel, ne saurait être taxée d'extraordinaire, puisqu'elle devient la part de tous ceux qui sont sauvés. Ainsi une grâce d'union peut être très élevée, sans revêtir une forme extraordinaire, tandis que certaines grâces extraordinaires n'entraînent pas avec elles l'union divine. Saint Jean de la Croix, qui se montre impitoyable contre la recherche des visions, des extases, voire même du don des miracles, ne dit nulle part qu'il ne faut pas aspirer à l'union avec Dieu, puisque c'est au contraire pour la rendre plus parfaite qu'il conseille de ne pas s'attarder aux procédés par lesquels il plaît à Dieu de les réaliser. C'est comme s'il recommandait de ne point perdre son temps à regarder la magnificence des salles d'un palais royal, tant que l'on n'a pas atteint l'appartement où réside le roi.
Il sera toujours légitime d'aspirer à l'union avec Dieu qui est notre fin, sans désirer pour cela les voies extraordinaires et les phénomènes, qui quelquefois y conduisent, mais ne sont pas indispensables, et même disparaissent peu à peu, lorsque l'âme atteint le point culminant de la vie surnaturelle.
Nous rechercherons plutôt quels sont les moyens que Dieu a disposés pour produire en nous, avec une efficacité souveraine, sa propre perfection, en allumant dans nos cœurs le feu qu'il est venu apporter sur la terre. N'a-t-il pas voulu accomplir pour le vrai Israël ce qu'il disait déjà à l'ancien : Sicut áquila próvocans ad volándum pullos suos, et super eos vólitans, expándit alas suas, et assúmpsit eum, atque portávit in húmeris suis. « Comme l'aigle qui excite ses aiglons à prendre leur vol et qui voltige au-dessus d'eux, il a ouvert ses ailes, il a pris Israël et l'a emporté sur ses épaules. » (Dt, 32,11)