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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
CHAPITRE IX
CHAPTER IX
Should mental prayer be done with or without a method?
Cette expression générique, oraison mentale, signifie pour nous toute communication de l'âme avec Dieu, toute élévation de notre cœur vers lui, mais libre, individuelle, et non astreinte à une forme liturgique déterminée. Ainsi comprise, la prière individuelle a des nuances multiples, des degrés sans nombre ; mais elle doit pourtant obéir à des lois fixes, invariables, basées sur les rapports que Dieu a créés entre l'homme et lui.
Nulle part le Créateur n'a établi et ne peut établir rien qui ne soit dans l'ordre : Omnia in mensúra, et número et póndere disposuísti. « Vous avez réglé toutes choses avec mesure, nombre, et poids. » (Sg 11,21) L'amour divin lui-même, dans l'absence de toute contrainte extérieure, - car qu'y a-t-il de plus libre que l'amour ? - fait néanmoins confesser à l'âme, une fois arrivée à la consommation de la charité, que son procédé est plein d'ordre :
Ordinávit in me caritátem.
He hath set love (charity) in me. (Ct 2,4)
Et cet équilibre parfait, qui règne au sommet de la vie spirituelle, imprimera à la voie même qui y conduit une certaine ordonnance régulière et grave ; ce qui donne une réalité saisissante à ces paroles du livre d'Esther, lorsque la sainte reine veut se présenter devant le roi Assuérus :
Ingréssa ígitur cuncta per órdinem óstia, stetit contra regem, ubi ille residébat
"Having passed by order through all the gates, she presented herself before the king, where he resided." (Esth 15:9).
C'est principalement dans les anciens maîtres de la vie spirituelle et dans les Pères, qu'on trouve fortement accusée cette belle ordonnance sans système, composée de lois puissantes, fortes, immuables, qui ne limitent rien, mais déterminent tout avec vigueur et souplesse :
Effrenata enim contemplatio in praecipitia quoque fortasse nos impulerit; verum ut timoris rudimentis imbuti et purgati, atque, ut hoc verbo utar, attenuati, in altum afferamur. Ubi enim timor est, illic quoque mandatorum observatio: ubi autem mandatorum observatio, illic etiam carnis, quae, nubis cujusdam instar, animae lumen obscurat, nec divini radii splendorem pure intueri sinit, purgatio est.
« La contemplation sans préparation et sans règles ne conduit qu'à l'illusion. Lorsque nous nous serons d'abord pénétrés de la crainte de Dieu, alors exercés, purifiés et comme spiritualisés par elle, nous pourrons sans péril nous élever sur ces hauteurs de la contemplation. Là, en effet, où règne la crainte, là se trouve l'obéissance à la loi de Dieu; là où se rencontre cette obéissance, là aussi le corps, pleinement mortifié et réduit, cesse de s'opposer, comme une nuée épaisse, aux regards de l'âme et à l'action des rayons divins. » (Greg. Naz., <em>Or. in S. lumina</em>, Ch. VIII).
« Remarquons-le, disait dom Guéranger dans des entretiens familiers, la science de la vie chrétienne est une science arrêtée et définie. Nous ne saurions donc nous borner à répéter des phrases de convention ou à multiplier les formules de sentiment ; nous devons prendre connaissance, par le travail et non par la rêverie et l'exaltation sensible, d'une science qui a ses axiomes, ses déductions, ses théories certaines. Et tout doit être puisé aux sources divines, afin que cette science soit véritablement celle de la vie spirituelle dans le christianisme. »
L'ordre règne toujours dans les œuvres de l'Esprit-Saint ; mais l'ordre n'est pas plus un système, que le désordre ne saurait être la liberté, celle du moins que reconnaît le christianisme ; et nous n'en connaissons pas d'autre. Les rapports de l'âme avec Dieu dans l'oraison mentale obéissent à des lois qui sont l'ordre et la liberté tout à la fois.
Si donc, en parlant de méthode, on veut entendre un procédé appartenant à un homme ou à une époque, et que l'on veuille indiscrètement appliquer à tous et à chacun, nous pensons qu'il faut redire avec dom Guéranger : « Dieu veuille nous délivrer des hommes à systèmes et à idées toutes faites ! » (<em>Inst. lit.</em> t. II, P.112) Lorsque des méthodes d'oraison ont eu des saints pour auteurs, qu'elles sont louées par l'Église ou consacrées par l'usage des chrétiens, on doit les respecter et s'interdire toute critique à leur sujet. On peut toutefois avoir de bonnes raisons pour ne pas s'y astreindre : mais il faut se garder avec grand soin d'écarter, en même temps que ces méthodes, les principes généraux qui sont les conditions nécessaires de l'oraison, le fond universel de l'enseignement de l'Eglise. Car l'Église a reçu sur ces matières un dépôt doctrinal que saint Denys appelait déjà une tradition secrète et sacerdotale. Secrète alors, car elle n'était que pour les baptisés ; et ce dépôt, consigné dans l'Ecriture sainte, dans les écrits des Pères et des docteurs, est la forme nécessaire de l'oraison et son essentiel objet.
La spiritualité monastique ne recommande aucun système particulier ; elle n'est étroitement liée qu'à l'enseignement traditionnel de l'Église. Ainsi chez elle, absence de méthode ne peut signifier que l'affranchissement de tout procédé humain, mais non pas le désordre et l'absence de toute culture intelligente. Il y a dans cette sage pondération de la liberté et de la règle un juste tempérament qui, pour être gardé, réclame plus qu'une grande prudence ; il y faut l'Esprit de Dieu.
L'état de voie a toujours été pour l'homme, même avant le péché, un temps qui exclut le désœuvrement et l'oisiveté. Au paradis terrestre Adam ne devait pas seulement admirer son brillant domaine et y prendre ses ébats; mais cette resplendissante création, sortie toute fraîche, toute pure, toute ordonnée des mains du Créateur, lui fut donnée ut operaretur et custodiret illum ; elle lui fut confiée comme une terre « qu'il devait cultiver et défendre ». (Gen 2,15)
Ce travail n'était qu'une occupation douce, une coopération intelligente à l'œuvre créatrice, et, en ce sens, un honneur pour l'homme que Dieu a bien créé sans lui, mais qu'il ne veut pas récompenser sans un mérite acquis. Dans le jardin mystérieux et si bien clos du Cantique sacré, où se meut la créature humaine refaite, nous avons le spectacle de cette opération continuelle de l'âme qui surveille depuis le printemps l'apparition des fleurs. Ici, on prend les petits renards qui menaceraient de tout ravager; là on recueille les fruits, on moissonne, en un mot, on fait valoir cette terre fertile pour la gloire du Roi pacifique.