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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Ce qui est vrai pour tous paraît avoir une réalité supérieur...
Ce qui est vrai pour tous paraît avoir une réalité supérieure pour les âmes qui progressent dans la vie spirituelle. S'il faut en croire le Cantique sacré : Tenui eum, nec dimittam, donec introducam illum in domum matris meae, et in cubiculum genetricis meae. - je l'ai saisi, et je ne le laisserai point aller, jusqu'à ce que je l'introduise dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle qui m'a donné le jour. (Ct 3,4), l'âme, qui commence à prendre conscience de la présence du Seigneur en elle, sent plus qu'une autre le besoin d'être gardée par la Mère de Dieu, abritée, protégée et soutenue par elle dans ces voies où elle aspire à devenir non seulement l'épouse du Fils de Dieu, mais encore à croître jusqu'à la révélation d'une commune origine, où elle sera proclamée sa sœur ; aussi repète-t-elle une fois encore : Apprehendam te, et ducam in domum matris meae : ibi me docebis, et dabo tibi poculum ex vino condito, et mustum malorum granatorum meorum. - . Je te prendrai, et je te conduirai dans la maison de ma mère; là tu m'instruiras, et je te donnerai une coupe de vin parfumé, et le suc de mes grenades. (Ct 8,2) C'est sous les yeux de Marie que l'épouse, glorieusement adoptée par cette Mère bénie, recevra le plus fructueux enseignement et, divinement instruite, apprendra à aimer le Seigneur d'une charité parfaite. N'est-ce pas Notre-Dame qui possède le secret des mystères de l'Incarnation et de la Rédemption ? C'est elle qui peut nous les révéler et, en nous les manifestant, nous témoigner de quel amour nous avons été aimés de toute éternité, afin de faire jaillir la source par laquelle nous rendrons à Dieu un véritable amour.
Intéressée à l'œuvre de notre sanctification, Marie est aussi pour nous un mur de défense contre toutes les entreprises de l'antique serpent dont la tête est toujours prisonnière sous son pied victorieux. Et si les faibles et les pusillanimes redoutent les anneaux de la terrible queue du dragon, qu'ils se réfugient sous la protection de celle qui est terribiJis ut castrorum acies ordinata - terrible comme une armée rangée en bataille (Ct 6,9). Elle leur infusera la force dont elle est bien autrement remplie que Judith ; car ses fils peuvent chanter plus justement encore que le peuple juif : Tu gloria Jerusalem; tu laetitia Israel; tu honorificentia populi nostri : quia fecisti viriliter, … : ideo et manus Domini confortavit te, et ideo eris benedicta in aeternum. - Vous êtes la gloire de Jérusalem; vous êtes la joie d'Israël; vous êtes l'honneur de notre peuple. Car vous avez agi avec un mâle courage; et votre cœur s'est affermi, … C'est pour cela que la main du Seigneur vous a fortifiée, et que vous serez bénie éternellement. (Jdt 15 10-11) Ceux qui se sentent trop fragiles pour affronter les combats peuvent toujours, sans crainte qu'elle se dérobe, faire appel à son secours, ainsi que Barac le réclamait de la prophétesse Débora : Si venis mecum, vadam ; si nolueris venire mecum, non pergam. Si vous venez avec moi, j'irai; si vous ne voulez point venir avec moi, je n'irai pas. (Jg 4,8)
Gracieuse dans sa prudence comme Abigaïl, elle sait apaiser le vrai David, irrité par la grossièreté des nombreux Nabals dont le monde est rempli ; elle plaide leur cause avec succès et mérite d'entendre à son tour : Vade pacifice in domum tuam, ecce audivi vocem tuam, et honoravi faciem tuam. Allez en paix dans votre maison; j'ai fait ce que vous m'avez demandé, et je vous ai accueillie favorablement. (1S 25,35) Et bien plus triomphante sur le cœur du Roi par sa beauté que la reine Esther, elle apparaît vraiment comme une toute-puissance suppliante, Omnipotentia supplex.
Combien fut maternelle la conduite de la Mère de Dieu aux noces de Cana, lorsque le vin y manqua ! Dans sa condescendance vigilante, spontanément, elle, l'invitée, veut épargner à ses hôtes l'humiliation de cette disette. Mais afin que nous soyons mieux instruits, au lieu de faire elle-même un miracle, elle eut recours à son divin Fils et lui dit : Vinum non habent – Ils n’ont pas de vin. (Jn 2,3) Et le Seigneur, habitué sans doute à ces fréquentes et miséricordieuses interventions de sa Mère en faveur des hommes, lui répondit en un langage énigmatique pour les témoins, mais qui ne laissait aucun doute sur le succès de sa requête à celle qui comprenait si profondément la pensée de son Fils. Aussi s'empressa-t-elle de dire aux serviteurs ce qu'elle nous répète sans cesse à nous-mêmes : Quodcumque dixerit vobis, facite – Tout ce qu’il vous dira, faites-le (Jn 2,5). Et elle s'éloigne, assurée du succès de sa toute-puissante intercession dans les moindres affaires qui peuvent nous consoler.
Dans une autre circonstance, où la tradition seule parle pour nous apprendre la médiation de Notre-Dame, nous constatons encore l'efficacité de sa prière : c'est au Calvaire, où elle se tenait silencieuse. A peine la voix du Seigneur venait-elle de déclarer sa maternité à l'égard des hommes, que le larron, crucifié à la droite de son Fils, cesse aussitôt de blasphémer ; et que, sous l'empire d'une grâce de renouvellement qui l'illumine, le pénètre et le transforme, il prononce l'humble aveu de ses crimes, qu'il termine par une ardente prière : Memento mei, Domine, cum veneris in regnum tuum - Seigneur, souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé dans votre royaume. (Lc 23,42) Que s'est-il donc passé dans cette âme tout à l'heure si endurcie et si aveuglée ? Marie a prié pour que le sang de son Fils germe et opère ; aussitôt elle a la joie d'entendre la sentence de pardon sortir des lèvres de celui qui, au milieu de ses humiliations, n'a pas cessé de juger les vivants et les morts et d'avoir toute puissance pour remettre les péchés.
Notre-Seigneur Jésus-Christ, équitable appréciateur de la tendresse de sa Mère, savait combien elle nous était nécessaire, et aurait cru ne pas s'être donné tout entier, s'il l'avait réservée pour lui seul. Elle nous est nécessaire, non comme l'auteur de la grâce, mais comme le canal par lequel la grâce nous vient. Marie n'est pas notre fin, parce que Dieu a voulu que rien de créé ne fût notre fin ; mais elle est la voie très aimable qui nous y conduit. Nos yeux encore faibles ne peuvent soutenir longtemps l'éclat du divin Soleil ; comme un écran très doux et très gracieux, elle en tamise les rayons. Cette Mère si suave humanise en quelque sorte pour nous la vérité éternelle, en assouplit les contours par une traduction si exacte, qu'elle devient, après le Verbe Incarné, la ressemblance la plus parfaite de la beauté de Dieu. Elle compatit à nos moindres besoins, de même que la mère la plus tendre, et veille sur nous comme une providence visible, image de celle par qui nos cheveux même sont comptés.
Et notre consolation auprès de Marie, notre Dame et notre Mère, c'est que devant elle, nous sommes toujours des enfants. La maternité naturelle, dans ses fonctions, n'a qu'un temps ; et, si l'affection demeure, le rôle maternel se réduit tôt ou tard. Tandis qu'envers la très sainte Vierge, nous demeurons enfants ; jamais nous ne vieillissons pour elle : Ad ubera portabimini, et super genua blandientur vobis - on vous portera à la mamelle, et on vous caressera sur les genoux. .(Is 66,12) K L'Apôtre ne craignait pas de dire aux Galates : Filioli mei, quos iterum parturio, donec formetur Christus in vobis. « Mes petits enfants, pour qui je ressens de nouveau les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous. » (Gal 4,19) Mais que peut être l'activité de saint Paul auprès de celle que Notre-Dame déploie à l'égard de nos âmes, pour les former à la ressemblance de Notre-Seigneur ? La maturité viendra pourtant un jour en nous, et nous atteindrons la plénitude de l'âge du Christ ; mais toujours nous recevrons de lui, toujours aussi nous recevrons de sa Mère ; et non plus que le règne de Dieu, la royale maternité de Marie n'aura point de fin.