← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Concluons donc en disant qu'il est bien avantageux à l'homme...
Concluons donc en disant qu'il est bien avantageux à l'homme d'être voué à l'Office divin par son état, puisque Dieu met ainsi constamment sous ses yeux la formule de sa perfection, telle qu'elle apparaît dans l'Écriture. C'est par là que le moine et la moniale reçoivent un enseignement profond et continu, et qui fait corps avec leur existence même. Tandis qu'ils s'efforcent de ne rien préférer à l'Office divin, et s'empressent à déployer dans sa célébration tout le soin et la recherche que réclame une fonction si auguste, la science de leur propre sanctification leur est communiquée sous la forme qu'ils doivent réaliser au plus profond d'eux-mêmes. Et s'il arrivait que, dans une fonction liturgique, les âmes appelées à y prêter leur concours fussent toutes bien près de la perfection de leur culte liturgique individuel, c'est-à-dire du sommet de la vie spirituelle, il s'en faudrait de peu que les saints Anges ne se crussent au ciel en une pareille assemblée. A coup sûr, les divines complaisances seraient sans mesure, et le rayonnement d'un tel centre serait l'étonnement du monde entier.
Jamais, en effet, l'homme ne réalise en lui-même l'idéal du culte que nous venons de montrer, sans que Dieu n'accorde aussitôt des grâces de choix, qui révèlent la présence de l'Esprit créateur et sanctificateur. Mais aussi quel spectacle douloureux donneraient des âmes vouées à la prière de l'Église, et qui, sans aucune sollicitude pour leur avancement, laisseraient en elles-mêmes le temple sans ornement, le sanctuaire sans beauté, l'autel sans hosties et sans parfums, les cithares finisses et sans harmonie ! Que dire encore si les génuflexions, prostrations ou autres cérémonies avaient un air désordonné qui en fît presque une dérision ; si le pontife de ce sanctuaire secret, devenu négligent, paresseux, irrespectueux même pour l'hôte divin qui y séjourne, croyait avoir assez fait en l'ayant garanti d'une profanation totale ? Telles seraient cependant les âmes qui négligeraient le soin de leur propre perfection. Dieu aurait le droit de leur reprocher de vouloir dans l'Eglise ce qu'elles ne veulent plus pour elles-mêmes. Une telle inconséquence serait sévèrement punie, en raison même de la grâce offerte à l'âme pour la célébration de la liturgie sacrée.
Mais si nous constatons que ceux-là même qui sont chargés de la prière de l'Eglise doivent avoir plus que d'autres un zèle ardent pour reproduire en eux les réalités qu'ils célèbrent sans cesse, que dirons-nous de ceux qui ont en outre reçu un rang quelconque dans la hiérarchie sacrée, et se trouvent ainsi associés au sacerdoce éternel de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pontife à jamais selon l'ordre de Melchisédech ? La sainte Eglise, toute pénétrée de leur noblesse, toute remplie d'admiration pour leur grandeur, leur dit : Agnoscite quod agitis; imitamini quod tractatis; quatenus mortis Dominicae mysterium celebrantes, mortificare membra vestra a vitiis et concupiscentiis omnibus procuretis. « Voyez ce que vous faites ; imitez ce que vous portez dans vos mains, afin que, célébrant le mystère de la mort du Seigneur, vous puissiez aussi mortifier dans vos membres le vice et la concupiscence » (Pontif. Rom., De ord. presbyteri) C'est la doctrine exposée déjà par l'apôtre saint Pierre : In hoc enim vocati estis : quia et Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum ut sequamini vestigia ejus. « Car c'est à quoi vous avez été appelés, puisque le Christ a souffert pour nous, vous laissant ainsi un exemple, afin que vous suiviez ses traces. » (1P 2,21)
Tous ceux, en effet, que l'élection divine a appelés à participer aux fonctions du ministère sacré, trouvent dans ces fonctions mêmes un principe de sanctification personnelle, moyennant qu'ils les remplissent avec une réelle intelligence de ce qu'ils font. Alors, par un magnifique retour de leur action, ils purifient et sont purifiés ; ils sanctifient et sont sanctifiés. Seulement ils purifient, illuminent et sanctifient en raison de leur caractère, tandis qu'ils ne peuvent être purifiés, illuminés, sanctifiés par leur ministère personnel que dans la mesure où leur volonté s'assimile ce qui leur est applicable dans les rites sacrés, en vertu d'une sorte d'imitation volontaire qui est imitamini quod tractatis - imitez ce que vous portez.
Quelle consolation immense pour celui qui est responsable de l'œuvre de la sanctification d'autrui et de l'exercice d'un ministère redoutable, de savoir qu'en se livrant avec intelligence et foi à ce ministère, il avance d'autant l'œuvre de sa propre sanctification ! Il a dans les mains la formule, la méthode de sa perfection personnelle ; et, en se pénétrant des rites, des cérémonies, des paroles, du fond et de la forme de la liturgie, il recueille un enseignement toujours pratique de la vraie vie spirituelle et de la sainteté.
Dès l'origine, saint Denys, le prince des mystiques, a déterminé les divers degrés de la hiérarchie sacrée, comme aussi les rapports que soutient chacun d'eux avec une portion définie du peuple chrétien. Voici quelles sont ses paroles : « La classe des purifiés se compose de ceux qui ne peuvent encore être admis à la vue et à la participation d'aucun sacrement ; la classe des illuminés est celle du peuple saint ; la classe des perfectionnés est celle des pieux moines » (De eccl. Hier., cap. vi, n. 5.) Il considère les premiers comme confiés aux diacres ; et de fait, autrefois, les catéchumènes et les pénitents se retiraient après le chant de l'Evangile, qui est le ministère du diacre, et n'avaient point de participation au sacrifice. La seconde classe, celle des illuminés, a un rapport étroit avec les prêtres ; tandis que ceux qui ont embrassé la vie parfaite paraissent avoir un lien de filiation avec l'épiscopat.
Ces degrés divers se déterminent d'après la proximité où se trouve l'âme de ce sanctuaire au centre duquel Dieu réside. Ceux qui mènent la vie purgative restent dans le parvis de ce temple. Il faut qu'ils se dépouillent de la vie des sens et s'exercent aux vertus avec persévérance, afin qu'ayant revêtu la robe nuptiale de l'homme nouveau, ils puissent être admis à contempler quelques-uns des mystères, c'est-à-dire à aborder la vie illuminative, dans laquelle l'homme, n'étant plus autant appesanti par les sens, ni distrait par la tyrannie de ses passions, peut enfin se réjouir dans la lumière des choses divines, et entrevoir de loin et par éclairs le sanctuaire où il ne saurait encore pénétrer. Enfin la vie unitive est une entrée dans le saint des saints, c'est-à-dire dans cette intimité étroite avec Dieu, qui est vraiment la fin pour laquelle l'homme a été créé, et où il peut et doit offrir au Seigneur le vrai sacrifice, n'étant plus obligé en un sens d'offrir d'hosties pour ses propres péchés, puisqu'il n'y a plus d'obstacle entre lui et Dieu.