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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XIX
De ceux qui sont remplis selon toute la plénitude de Dieu.
Lorsque l'âme humaine a été fidèle aux impulsions de la grâce et que, résolue à s'unir plus étroitement à Dieu, elle s'est remise en entier aux mains de la divine majesté. Dieu poursuit le cours de ses miséricordes ; et quelque magnifiques qu'aient été jusqu'alors ses dons, ils ne sauraient être mis en parallèle un instant avec les merveilles que réserve à l'âme l'union suprême ou consommée, appelée quelquefois aussi théologie mystique, ou mariage spirituel, et qui est une perception expérimentale et immédiate de Dieu.
On conçoit sans peine que, pour être apte à une telle faveur, il a fallu que l'âme fût profondément purifiée, élevée, refaite, et que fût réalisé en elle ce que saint Paul dit aux Romains : Si enim complantati facti sumus similitudini mortis ejus : simul et resurrectionis erimus. Hoc scientes, quia vetus homo noster simul crucifixus est, ut destruatur corpus peccati, et ultra non serviamus peccato. Qui enim mortuus est, justificatus est a peccato. « Car si nous avons été entés par la ressemblance de sa mort, nous y serons aussi entés par la ressemblance de sa résurrection. Sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit détruit et que désormais nous ne soyons plus asservis au péché; car celui qui est mort est justifié, c'est-à-dire affranchi du péché. » (Rm 6,5-7)
Même auparavant, l'âme a été sevrée de tout élément sensible de la piété, et elle a parcouru ce même chemin que Notre-Seigneur montrait aux Apôtres : ego veritatem dico vobis : expedit vobis ut ego vadam : si enim non abiero, Paraclitus non veniet ad vos; si autem abiero, mittam eum ad vos. Je vous dis la vérité : il vous est utile que Je M'en aille; car, si Je ne M'en vais pas, le Paraclet ne viendra point à vous; mais, si Je M'en vais, Je vous L'enverrai. (Jn 16,7) Sainte Magdeleine, accoutumée aux tendres familiarités du Seigneur, dut après la résurrection apprendre un autre mode de l’amour divin : Noli me tangere, lui dit le Maître pour récompenser sa fidélité ; nondum enim ascendi ad Patrem meum : vade autem ad fratres meos, et dic eis : Ascendo ad Patrem meum, et Patrem vestrum, Deum meum, et Deum vestrum. - Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. (Jn 20,17)
Ainsi, au moment même où le Maître paraît la repousser, il lui confie la mission de proclamer les liens étroits qui se sont formés entre Dieu et l'homme ; car l'heure est venue où se complète la manifestation que la prière du Sauveur appelait si ardemment. Notum feci eis nomen tuum, et notum faciam : ut dilectio, qua dilexisti me, in ipsis sit, et ego in ipsis.- Je leur ai fait connaître votre nom, et Je le leur ferai connaître, afin que l'amour dont vous m'avez aimé soit en eux, et moi aussi en eux. (Jn 17,26)
En effet, suivant la doctrine de saint Thomas, la mission invisible des personnes divines a lieu en trois circonstances. La première, dans le baptême et la justification du pécheur. La seconde est celle qui est faite aux bienheureux dès leur entrée dans le ciel : Ad beatos facta est missio invisibilis in ipso principio beatitudinis. « La mission invisible des divines personnes a lieu pour les bienheureux au commencement de leur béatitude » (I, q. xlii, a.6.) Enfin la troisième s'accomplit quand l'homme justifié acquiert un nouveau degré de grâce et de vertu : Etiam secundum profectum virtutis aut autgmentum gratiae fit missio invisibilis. « La mission invisible accompagne le progrès dans la vertu ou l'augmentation de la sainteté » (Ibid.) On peut conclure de ce principe que le Saint-Esprit, l'éternelle dilection, vient enrichir l'âme humaine par cette union supérieure d'une façon toute nouvelle, qui est pour elle comme une vraie Pentecôte. C'est bien ainsi, du reste, que saint Augustin apprécie la nature de la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres : Adfuit ergo in hac die fidelibus suis non jam per gratiam visitationis et operationis, sed per ipsam praesentiam majestatis : atque in vasa non jam odor balsami, sed ipsa substantia sacri defluxit ungiienii. « Il se manifesta donc en ce jour à ses fidèles, non pas tant comme opérant la grâce de la justification, que par l'effet de la présence même de sa majesté ; ce ne fut pas le seul parfum, ce fut la substance même du baume divin qui coula dans les vases » (Aug., Serm. clxxxv de temp.)
Dieu est présent dans l'âme du juste par son immensité et par la grâce sanctifiante qu'il y produit ; mais cette union ne saurait être perceptible à l'âme à moins que Dieu, qui y est comme caché, ne se communique, ne se découvre à ses puissances et ne s'y unisse pour en être l'objet. Dieu donc, par une grâce singulière, se manifeste de telle sorte que celui-là même qui a créé et soutient l'âme, devient l'objet d'une connaissance expérimentale pour l’intelligence, et d'une possession vraiment admirable pour la volonté.
Saint Bernard a sur ce sujet des paroles remarquables, lorsque, dans son commentaire sur le sacré Cantique, il recueille les soupirs ardents et les élans de l'union extatique, et relève que l'âme n'est pas encore rassasiée par toutes ces faveurs, si elle ne possède pas immédiatement son Epoux céleste : Nisi et spiciali praerogativa intimis illum affectibus atque ipsis medullis cordis cœlitus illapsum suscipiat, habeatque praesto quem desiderat non fignratum, sed infusum. « L'âme ne sera pleinement satisfaite que si, par un privilège spécial, le Seigneur descend en elle mystérieusement, s'il la pénètre intimement et jusqu'au plus profond de son cœur ; car elle veut que celui qu'elle désire ne se montre pas à elle sous une figure extérieure, mais bien plutôt qu'il se verse pour ainsi dire en elle. » (Bern., In Cant., Serm. iii. ) Saint Thomas en sa langue précise et forte décrit l'union réelle, quand il dit : Ex hoc enim quod amor transformet, facit amautem intrare ad interiora amati, et contra, ut nihil amati amanti remaneat non unitum. « Le propre de l'amour étant de transformer, il arrive alors nécessairement que celui qui aime pénètre jusqu'aux plus intimes profondeurs de l'objet aimé, et réciproquement ; à ce point que l'union de ces deux êtres établit et consomme entre eux une unité parfaite. » (In III Sent., dist. xxvii, q. i, a. i, ad 4.)
Au XIV° siècle, la bienheureuse Angèle de Foligno reconnaissait cet état : « L'âme possède la certitude de Dieu présent, dit la servante du Seigneur, quand il se manifeste par un sentiment absolument inconnu, nouveau pour elle, étonnant et réitéré, par un feu qui arrache l'amour que l'homme a pour lui-même ; l'âme possède la certitude, quand elle reçoit des pensées, et des paroles, et des conceptions qui ne viennent d'aucune créature, quand ces conceptions sont illustrées de lumière, quand elle a de la peine à les cacher, quand elle les cache de peur de blesser l'amour, quand elle les cache par discrétion, par humilité, et pour ne pas divulguer un secret trop immense.