← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVI
De la vie unitive.
La perfection du christianisme, la fin où tendent tous les commandements de Dieu, les conseils évangéliques, tous les exercices spirituels et toutes les faveurs de la contemplation, est la charité : Finis autem præcépti est cáritas de corde puro, et consciéntia bona, et fide non ficta. Car la fin du commandement, c’est la charité venant d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère ; (1 Tim 1,5). Or, le dernier trait de perfection de la charité est de nous unir étroitement à Dieu jusqu'à ne faire qu'un même esprit avec lui : Qui autem adhǽret Dómino, unus spíritus est. - Mais celui qui s'unit au Seigneur est un même esprit avec lui. (1 Cor, 6,17). Car, bien que les trois vertus théologales nous unissent à Dieu, néanmoins c'est à la charité, la plus excellente des trois, que revient l'honneur de parfaire l'union préparée par la foi et l'espérance, suivant la belle parole de saint Augustin : Domus Dei credendo fundatur, sperando erigitur, amando perficitur. « La maison de Dieu se fonde en croyant, s'élève en espérant, s'achève en aimant » (S. Aug. Serm XVII, sur les par. du Seigneur).
Cependant, s'il est vrai de dire que tous ceux qui ont la charité jouissent en une certaine manière de l'union avec Dieu, et que par là leurs actions sont méritoires : pourtant, il faut reconnaître aussi que la charité a des degrés divers et qu'elle n'est pas parfaite dans tous les justes. Le premier effet de la charité est d'éloigner l'homme du péché ; le second degré consiste dans un certain affermissement contre le péché, en raison d'efforts soutenus dans la recherche du bien et la pratique des vertus; enfin la charité parfaite est celle qui règne dans une âme, chez laquelle toute trace du péché est effacée, soit quant à la coulpe, soit quant à la peine, où il n'y a plus, par conséquent, aucune attache même au péché véniel, et où la pratique de la vertu se porte résolument, lorsque l'occasion le veut, jusqu'au degré héroïque. Cette charité parfaite est celle qui établit l'âme dans la vie unitive : alors il ne reste nul obstacle entre Dieu et l'âme qui aime : qui manet in caritáte, in Deo manet, et Deus in eo. - celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui (1 Jn 4,16) -. Ce qui est traduit au Cantique sacré par la formule : Diléctus meus mihi, - Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui . (Ct 2,16).
Nos anciens Pères connaissaient bien cet état ; ils en sollicitaient de Dieu la grâce avec larmes et faisaient tous leurs efforts pour n'y mettre aucun obstacle. Le témoignage de Cassien est très expressif sur ce sujet : « Tant que nous faisons pénitence et que nous sommes tourmentés du souvenir de nos fautes, il faut que la pluie de nos larmes éteigne le feu qui brûle notre conscience. Mais lorsqu'après avoir persévéré longtemps dans cette humilité et cette contrition du cœur, ce souvenir s'efface ; lorsque la grâce, la miséricorde divine ôte enfin de notre âme cette épine qui la blessait, nous devons espérer que nous avons obtenu le pardon de nos péchés et que nous en sommes entièrement purifiés. Nous ne pouvons cependant obtenir de Dieu cet oubli qu'en détruisant toutes nos anciennes passions, et en arrivant à une véritable pureté de cœur. Cette grâce n'est pas accordée aux lâches et aux négligents qui n'auraient fait aucun effort sur eux-mêmes. » (Cassien, Coll. XX, c. VIII)
Saint Paul, dans son Épître aux Éphésiens où il trace un tableau si complet de l'ascension de l'âme, demande à Dieu que tous ceux qu'il a engendrés dans le Christ soient in caritáte radicáti, et fundáti - enracinés et fondés dans la charité (Eph 3,17) . Ce double verbe signifie, sans aucun doute, qu'il leur souhaite non point la charité faible et hésitante des commençants, mais celle des parfaits, et la suite de son discours le donne bien à entendre.
Et, en effet, le triomphe de la grâce n'est absolu qu'à ce degré, parce que là seulement l'union est complètement achevée. Est-il besoin d'avertir que par l'union de l'âme avec Dieu, il ne s'agit plus seulement ici de cette union par laquelle Dieu est présent à toute créature et sans laquelle tout ce qui est cesserait d'exister, mais bien de l'union à Dieu et de la transformation en Dieu par l'amour : union si réelle, transformation si vraie que dans l'hypothèse impossible où Dieu ne serait pas dans l'âme par son essence, par sa puissance et par sa présence, il s'y trouverait néanmoins en vertu de ce titre nouveau. Alors l'âme jouit de lui en l'aimant et en le connaissant. Cette dernière union ne peut s'opérer que lorsqu'il y a ressemblance d'amour entre le Créateur et la créature ; et elle se consomme, lorsque les deux volontés, celle de l'âme et celle de Dieu, deviennent uniformes, c'est-à-dire lorsqu'il n'y a rien dans l'une qui ne plaise à l'autre. Or, comme nous l'avons dit en commençant, il ne suffit pas d'éliminer ce qui répugne à Dieu dans les actes, mais encore ce qui lui déplaît dans les impulsions de l'âme ; il faut non seulement retrancher les actes volontaires d'imperfection, mais se défaire en outre des tendances mauvaises jusqu'à dominer le premier mouvement. Et lorsque dans l'âme tout est devenu conforme à la volonté de Dieu, il ne reste plus d'obstacle à sa complète transformation.