Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison

Et n'est-ce pas aussi la doctrine du grand Apôtre dans le pr...

Et n'est-ce pas aussi la doctrine du grand Apôtre dans le programme de vie spirituelle que nous citions plus haut : In caritate radicati, et fundati, ut possitis comprehendere cum omnibus sanctis, quae sit latitudo, et longitudo, et sublimitas, et profundum : scire etiam supereminentem scientiae caritatem Christi. « Afin qu'étant enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et connaître la charité du Christ, laquelle dépasse toute intelligence. » (Eph 3, 17-19) Tous les saints ont embrassé ce vaste mystère de la rédemption; ils ne l'ont pas seulement connu en théorie, mais ils l'ont saisi expérimentalement et mesuré en quelque sorte, autant qu'ils le pouvaient. Ils forment une élite de rédempteurs subordonnés, dans lesquels Dieu peut encore crucifier son Fils pour le salut du monde et poursuivre son œuvre en eux et par eux.
Toutes ces angoisses, ces tentations, ces épreuves ont un but : Scimus autem quoniam diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum, iis qui secundum propositum vocati sunt sancti. Nam quos praescivit, et praedestinavit conformes fieri imaginis Filii sui, ut sit ipse primogenitus in multis fratribus. « Car nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu'il a appelés selon son décret pour être saints. Car ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût l'aîné entre beaucoup de frères » (Rm 8, 28-29). Qui pourrait nier la grandeur d'une telle destinée? Mais on conçoit aussi qu'elle doive être achetée par une participation étroite aux douleurs de l'Homme-Dieu, par une expérience réelle qui fasse même jeter ce cri : Deus, Deus meus, respice in me : quare me dereliquisti?  O Dieu, mon Dieu, regardez-moi; pourquoi m'avez-Vous abandonné? (Ps. 21)Le Fils de Dieu lui-même ne s'est pas borné à l'exercice de la science divine et de la science infuse, qui lui faisait reconnaître les nécessités de l'expiation et les dettes que le péché de l'homme lui avait fait contracter envers Dieu :  « Mais quoiqu'il fût le fils de Dieu, dit saint Paul, il a appris l'obéissance par tout ce qu'il a souffert. » Et quidem cum esset Filius Dei, didicit ex iis, quae passus est, obedientiam (He 5,8) Sa soumission aux volontés de son Père céleste a été héroïque. Comment donc en pourrait-il être autrement pour nous? In hoc enim vocati estis : quia et Christus passus est pro nobis, vobis relinquens exemplum ut sequamini vestigia ejus. « Car c'est à quoi vous avez été appelés, puisque le Christ a souffert pour vous, vous laissant ainsi un exemple, afin que vous suiviez ses traces » (1P 2,21)
Le Seigneur veut nous entraîner sur ses traces, il veut pouvoir montrer avec fierté l'âme sainte comme une grande guerrière : Quid videbis in Sulamite, nisi choros castrorum ? Que verrez-vous dans la Sulamite, sinon les chœurs d'un camp ? (Ct, 7,1) Ces épreuves donnent vraiment à l'âme la victoire complète par une raison que saint Jean de la Croix développe admirablement : « Ce sont ordinairement, dit-il, nos appétits, nos attraits, nos raisonnements, nos connaissances, nos affections qui nous entraînent à des excès d'un côté ou de l'autre, nous exposent aux changements et nous font tomber en mille extravagances. Dès lors que l'âme est délivrée d'elle-même et de ses opérations déréglées, elle échappe à ses autres ennemis, le monde et le démon, qui demeurent désarmés et n'ont plus d'issue pour arriver jusqu'à elle... O âmes spirituelles ! quand vous verrez vos puissances pleines d'obscurités, vos affections paralysées et stériles, vos facultés impuissantes à tout exercice de l'esprit, ne vous affligez pas, mais estimez plutôt ces épreuves comme un bonheur. Dieu vous prend par la main et se fait lui-même votre conducteur au milieu des ténèbres ; il vous guide comme un aveugle dans un chemin inconnu où ni la vivacité de vos yeux, ni la fermeté de vos pieds n'eussent jamais pu vous conduire. » (La Nuit obscure, liv. II, chap. xvi)
« Le Saint-Esprit fait en nous deux choses, dit Tauler : il nous vide, puis il remplit le vide qu'il a fait. Le vide est la première et la principale opération ; car plus nous sommes vides et plus nous avons de capacité pour recevoir... Il faut que l'eau sorte pour que le feu entre... Pour que Dieu entre en nous, il faut que la créature en sorte... Il faut que l'âme animale disparaisse pour que l'âme raisonnable s'épanouisse... Lorsque cette première préparation est accomplie, le Saint-Esprit exécute aussitôt la seconde et remplit la capacité du cœur qu'il a vidé. » (Tauler, 2° Sermon pour la Pentecôte.)
Ajoutons que lorsque l'âme raisonnable a été touchée elle-même, que la mort mystique est complète en elle. Dieu rend à cette âme une vie supérieure qui est sa réelle transformation, sa dernière étape avant le ciel, le vrai triomphe de la grâce et la consommation de la charité, car elle pratique alors les vertus que saint Thomas place dans une catégorie à part : Quaedam vero sunt virtutes jam assequentium divinam similittudinem ; quae vocantur virtutes jam purgati animi... virtutes dicimus esse beatorum, vel aliquorum in hac vita perfectissimorum. « Parmi les vertus, il y a celles de l'homme parvenu à la ressemblance divine, celles qu'on appelle vertus de l'âme purifiée... Ces vertus sont l'apanage des bienheureux dans le ciel, et des hommes les plus parfaits sur la terre » I. II., quaest. LXI, art. 5. Le Seigneur vient alors et enrichit merveilleusement l'âme, la conduisant à une réelle expérience des biens éternels.
Toutefois nous croyons devoir dire un mot encore sur un genre d'épreuves qui peut se rattacher à l'union affective, mais qui, étant un mode de purification, peut aussi trouver ici sa place. Cette opération divine précède toujours le troisième degré de la vie unitive. Elle consiste dans une blessure très profonde et très spirituelle que l'amour divin fait au cœur, accompagnée d'un désir si véhément de voir Dieu et de le posséder que la créature souffre, de l'aveu de sainte Thérèse, un véritable martyre. Et, de fait, la flèche la plus aiguë ne saurait donner l'idée de ce qui transperce l'âme d'une manière soudaine, à la moindre pensée des délais qui pourraient encore la retenir loin de son Seigneur.
Cette blessure porte évidemment le fer et le feu au plus profond de l’âme et y cautérise tout ce qui pourrait y demeurer de terrestre. Elle cause une douleur ineffable et tellement intense que, si l'on ne se retenait, on pousserait de grands cris. Tout paraît se disloquer dans l'organisme ; et l'ardeur de l'âme est si grande qu'elle semble devoir le dévorer. Le désir de la mort est si vif alors qu'aucune considération ne peut le modérer ; l'âme est comme sourde aux arguments qui pourraient l'aider à supporter la vie, car sa volonté, violemment attirée vers la souveraine beauté semble n'être plus apte à surmonter cet attrait. On lui offrirait tous les biens de la terre et du ciel qu'elle demeurerait insensible, et elle ressent un tel sentiment de solitude en l'absence de son Seigneur, que toutes les créatures ne font qu'aigrir sa douleur. Elle ne saurait mettre son repos en aucune joie, elle aspire de toute son énergie à voir rompre enfin ses chaînes ; et on ne saurait douter que la vie soit en grand péril dans ces instants rapides.
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