Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison

Cette paix est le fruit d'une certaine solidité dans le bien...

Cette paix est le fruit d'une certaine solidité dans le bien que l'âme obtient seulement dans l'état de transformation en Dieu. Elle est la forme ordonnée de la charité parfaite, et suppose dans celui qui la possède une subordination admirable et habituelle qui lui permet de se ranger parmi les vrais obéissants, ce qui est le programme de saint Benoît conduisant son disciple à la sainteté : Ut ad eum per obedientiae laborem redeas, a quo per inobedientiae desidiam recesseras. « Afin que le labeur de l'obéissance te ramène à celui dont t'avait éloigné la lâcheté de la désobéissance » (In Prol. S. Reg.)
Mais le saint Patriarche lui-même ne fait que copier les plus glorieux modèles, car le Seigneur Jésus venant en ce monde, formam servi accipiens, in similitudinem homimum factus, ne se contenta pas de cette forme de serviteur, mais se fit obediens usque ad mortem, mortem autem crucis – obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix (Phil. 11,8). Quant à la Reine des anges et des hommes, elle se donna le titre d'ancilla, (servante) tant elle s'était établie dans la plénitude de sa sujétion envers Dieu, affranchissant ainsi sa liberté de tout ce qui pouvait faire obstacle à la perfection du règne du Seigneur en elle. Comment s'étonner après cela que de grandes âmes, comme sainte Agathe, aient dédaigné toutes les grandeurs et tous les titres pour n'en revendiquer qu'un seul : Ancilla Christi sum ; ideo me ostendo servilem habere personam. Je suis la servante du Christ, j’agis donc comme une servante. Telle est la vraie liberté qu'engendre l'Esprit-Saint : ubi autem Spiritus Domini, ibi libertas. - où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. (2Cor 3,17)
Il est certain que dans l'union parfaite l'âme a une très grande facilité de faire le bien et que, par l'effet d'une lumière et d'une force surnaturelles, elle pratique habituellement les vertus au degré héroïque. Cette forme de l'union avec Dieu correspond à l'âge parfait du Christ et à la plénitude de ses années, autant qu'il est possible de l'atteindre sur la terre ; l'âme est donc alors en état de donner surnaturellement ce qu'on peut attendre ici-bas d'un homme qui est dans la plénitude de la force, de la vie et de la fécondité. Le juste discernement de ce qui est plus parfait s'établit dans l'âme arrivée à ce point ; c'est ce que nos Pères appelaient la discrétion, mère des vertus. Alors, mais seulement alors, l'âme connaît clairement et ce qui est plus parfait en soi, et ce qui est le plus parfait pour elle. C'est en cela que consiste le vrai discernement. Elle peut donc s'offrir à Dieu en la manière que l'Eglise rapporte de sainte Thérèse et de plusieurs autres saints dans leur légende : Maxime arduum votum emisit, efficiendi semper quidquid perfectus esse intelligeret. « Elle émit ce vœu vraiment redoutable, d'accomplir toujours ce qu'elle verrait être de plus parfait. » Un tel vœu ne peut être prudemment formé que dans un état où l'on est capable de l'accomplir avec une sorte de facilité, et moyennant qu'il repose sur une base éprouvée, dont la seule bonne volonté ne saurait tenir lieu ; car on ne bâtit pas un édifice spirituel, non plus qu'aucun édifice, en commençant par le sommet.
Dom Guéranger avait sur ce sujet une doctrine que nous lui avons entendu émettre plusieurs fois : « Il est très rare, disait-il, que l'âme consente généreusement à la mort totale de la nature ; et comme il suffit de s'y refuser sur un seul point pour que Dieu se retire, cela explique, en partie, pourquoi si peu de personnes atteignent la perfection. On ne peut cependant songer au plus parfait qu'en étant déjà établi dans la perfection. Aussi dans la canonisation des saints, l'Eglise fait-elle un examen spécial de ces sortes de vœux qui peuvent dénoter de la présomption et de l'imprudence chez ceux qui les ont formés. Au contraire, émis par ceux qui étaient en état de les offrir à Dieu, ils ajoutent un nouveau lustre à leur sainteté. »
A ces hauteurs, la vertu la plus héroïque n'a rien de forcé, ni de tendu, elle réalise le portrait de la charité que saint Paul retraçait aux Corinthiens : Caritas patiens est, benigna est. Caritas non aemulatur, non agit perperam, non inflatur, non est ambitiosa, non quaerit quae sua sunt, non irritatur, non cogitat malum, non gaudet super iniquitate, congaudet autem veritati : omnia suffert, omnia credit, omnia sperat, omnia sustinet.  Caritas numquam excidit. « La charité est patiente, elle est douce et bienfaisante. La charité n'est point envieuse, elle n'est pas téméraire ni précipitée, elle ne s'enfle pas ; elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche pas ses intérêts, elle ne s'aigrit de rien, elle n'a pas de mauvais soupçons ; elle ne se réjouit point de l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité ; elle tolère tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne finira jamais  » (1 Cor 13,4-8) Arrivée à cette parfaite plénitude, la charité ressemble à la belle robe dorée de l'Epouse, circumdata varietate; car loin d'absorber tout en elle, comme disent les faux mystiques, elle supporte, relève, ennoblit les autres vertus comme un fond riche et brillant.
Toutefois, bien que l'union consommée soit toujours accompagnée de cette charité parfaite, il est bon de dire que l'âme ne saurait échapper complètement au péché véniel. Ce privilège est réservé à l'union du ciel, et nous en donnons la raison dans la distinction qu'il importe d'établir entre l'état qui résulte de la contemplation et l'acte même de la contemplation parfaite.
« Sur cette terre, dit saint Thomas, la dernière perfection des hommes, autant qu'ils en sont capables, est l'opération qui les unit à Dieu. Mais cette opération ne peut être continuelle : la faiblesse de notre nature force souvent à l'interrompre, et nous sommes aussi éloignés de la parfaite béatitude que nous le sommes de l'unité et de la continuité de cet acte. Ce sera dans le ciel seulement que l'opération qui nous rendra bienheureux sera simple, continuelle et éternelle comme celle des Anges. En ce monde, la participation que l'homme peut avoir de cette béatitude est d'autant plus grande qu'elle est plus simple et plus continuelle, et qu'elle se trouve dans la plus simple et la plus continuelle opération de la vie contemplative, qui est la contemplation » (I. II., q. III, a. 2, ad 4. )
La contemplation est donc un acte et non une habitude. Il est hors de doute que, aussi longtemps que l'âme persévère dans l'acte de la contemplation parfaite, elle ne saurait offenser son divin Epoux ; mais hors de là, elle ne saurait être toujours tellement unie à Dieu et tellement vigilante sur elle-même, qu'il ne lui échappe quelques imperfections. Cependant, malgré cette fragilité, il est certain que de l'acte parfait et non continu de la contemplation dérive une certaine union stable et permanente. L'âme saturée de lumière et d'amour est sans cesse attirée vers le bien infini ; et, selon la doctrine de saint Thomas sur la lumière prophétique, l'âme qui l'a reçue une fois conserve une sorte d'aptitude à en être éclairée de nouveau.
Par tout ce que nous venons de dire, on peut aisément conclure que toute la perfection de l’âme admise au mariage spirituel consiste à revenir, autant qu'elle est libre et qu'elle le peut, à la simplicité si subtile et si spirituelle de la contemplation parfaite. Elle paraît le pouvoir le plus ordinairement, comme si la porte du centre de l'âme une fois ouverte ne se refermait plus. Cependant Dieu demeure toujours libre de lui imposer des faveurs moindres, ce qui ne s'explique que par la non-continuité de la contemplation parfaite. Ainsi^ quoique l'extase n'existe pas dans l'état dont nous parlons, parce qu'il n'y a ni sortie de l'âme, ni suspension des sens. Dieu peut toujours suspendre l'intelligence par l'éclat d'une lumière nouvelle, la volonté par la vivacité d'un plus grand amour, et ainsi ramener l'âme soit au genre d'excès de l'union extatique, soit même à des faveurs moins élevées. Le changement ne se fait pas quant à l'union habituelle, mais quant à l'acte de contemplation parfaite que Dieu interrompt pour imposer à l'âme quelque autre faveur. Nous voyons dans l'Écriture sainte des exemples très frappants de la non-continuité de l'acte de la contemplation parfaite, en même temps que des grâces ineffaçables de l'union stable qu'elle laisse dans l'homme.
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