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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison

Chapitre XVII

Chapitre XVII
De la prophétie selon le sens de l'antiquité.
Nous avons facilement reconnu dans la contemplation infuse, l'existence de deux ordres de grâces qu'il importe extrêmement de ne pas confondre : les grâces gratuitement données, et les dons qui vraiment élèvent et sanctifient l'âme qui les reçoit. Les premières sont compatibles avec l'imperfection, elles peuvent même se trouver dans l'état de péché ; les autres supposent toujours l'absence du péché et même ordinairement elles ne sont accordées qu'aux âmes suffisamment préparées par de longues purifications et des dispositions très parfaites. Les grâces gratuitement données sont plus extérieures et n'ont souvent d'autre but que l'utilité du prochain ; les grâces sanctifiantes transforment l'âme humaine, en l'atteignant dans ses profondeurs. Au reste l'apôtre saint Paul .1 donné sur ce sujet une doctrine si étendue et si complète qu'il nous suffira de la commenter.
De spiritualibus autem nolo vos ignorare, fratres - Pour ce qui concerne les dons spirituels, je ne veux pas, mes frères, que vous soyez dans l'ignorance (1Cor 12,1), disait-il aux Corinthiens. Dès ce début, il démontre qu'il y a pour les fidèles utilité et profit à connaître la marche des opérations divines dans l'âme humaine. Il énumère ensuite la splendeur et la multitude des dons départis par l'Esprit-Saint à l'Église, dons qui lui ont été confiés d'une manière permanente, qui subsistent et subsisteront en elle jusqu'à la fin : Divisiones vero gratiarum sunt, idem autem Spiritus : et divisiones ministrationum sunt, idem autem Dominus : et divisiones operationum sunt, idem vero Deus qui operatur omnia in omnibus. Unicuique autem datur manifestatio Spiritus ad utilitatem. - . « A la vérité, il y a diversité de dons spirituels, dit l'Apôtre ; mais il n'y a qu'un même Esprit. Il y a diversité de ministères ; mais il n'y a qu'un même Seigneur. Il y a diversité d'opérations ; mais il n'y a qu'un même Dieu qui opère tout en tous. Or les dons du Saint-Esprit, qui se font connaître au dehors, sont donnés à chacun pour l'utilité commune -. » (Ibid 4-7)
Ces dons qui éclatent aux yeux de tous et que Dieu partage entre les siens avec une liberté souveraine, sont donc des faveurs toutes gratuites, exceptionnelles, et dans lesquelles il a directement en vue l'utilité de son Église et quelquefois aussi l'avantage des individus. Notre-Seigneur les promet encore à ses Apôtres comme des signes de leur mission : Signa autem eos qui crediderint, haec sequentur : in nomine meo daemonia ejicient : linguis loquentur novis  serpentes tollent : et si mortiferum quid biberint, non eis nocebit : super aegros manus imponent, et bene habebunt. - Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru: en Mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront les serpents, et s'ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera pas de mal; ils imposeront les mains sur les malades, et ils seront guéris. (Mc 16,17-18)
Ces signes se rapportent si habituellement à l'utilité de ceux qui les voient, que même dans les saints canonisés, ils apparaissent beaucoup moins en raison de leur degré de sainteté que selon le milieu où ils ont vécu. Les Apôtres, par exemple, ayant à fonder des chrétientés nombreuses, en sont spécialement enrichis ; Dieu souvent condescend à faire éclater les prodiges devant les âmes simples, tandis qu'il se dérobe aux esprits curieux et superbes. Aussi Notre-Seigneur qui multipliait les miracles en Galilée ne consentait pas à satisfaire la vaine curiosité d'Hérode. Saint Paul parle éloquemment devant l'Aréopage, mais n'y accomplit aucun de ces signes dont Notre-Seigneur lui avait donné le pouvoir. C'est qu'en effet ces dons sont en la puissance de celui qui les a reçus ; il peut en user ou n'en user pas selon son pouvoir, aussi longtemps que Dieu ne les a pas révoqués.
Saint Jean de la Croix va même jusqu'à dire que ceux qui les possèdent doivent être sobres dans l'usage qu'ils en font, sous peine d'être momentanément détournés de l'unique nécessaire. C'est ce qui explique cette parole de saint Paul : Spiritus prophetarum prophetis subjecti sunt.  Les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes ; (1 Cor 14,32) Il parle certainement ici, comme le contexte l'indique, des grâces gratuitement données ; car c'est en elles que les dons de l'Esprit sont soumis à ceux qui les ont reçus ; et, selon la remarque de saint Grégoire, ces faits miraculeux ou prodiges s'accomplissent de deux façons. « Ceux qui sont intimement unis à Dieu, lorsque les circonstances le demandent, opèrent des miracles de deux manières : quelquefois ils le font en vertu de la prière, quelquefois en vertu de leur puissance » (' Dialog., lib. II, cap. Xxx)
Ces dons, nous l'avons remarqué déjà, ne sont pas une marque infaillible du degré d'une âme dans la charité : les exemples surabondent pour le prouver, même dans l'Ecriture sainte. Balaam parla sous l'inspiration divine ; Caïphe prophétisa au moment de la passion du Seigneur, mais uniquement parce qu'il était grand-prêtre cette année-là. Dans l'ordre des miracles, nous savons que des païens usant du signe de la croix chassaient les démons et guérissaient des malades ; ces faits sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de s'y attarder davantage. Mais ce qui révèle que ces dons sont de Dieu, alors même que l'agent n'est pas en grâce avec lui, c'est la fin vers laquelle ils tendent et qui est toujours le salut, la conversion, la sanctification des âmes. Il faut remarquer alors, que la grâce gratuitement donnée ne l'est que pour un acte déterminé et rapide ; il n'en saurait être autrement puisque, étant un pouvoir divin, elle ne peut résider d'une façon continue là où l'Esprit-Saint ne réside pas. Dieu, sans cette réserve, courrait le danger de se prêter à ce qui peut tromper l'homme.
Toutefois, il arrive que, dans les justes, ces dons surnaturels ont une permanence relative. Mais rien dans cette sorte de concession régulière ne saurait être pour l'homme un sujet d'orgueil, non plus, par exemple que la perpétuité du sacerdoce dans le prêtre : alors même que ces dons sont dans la main de l'homme, ils ne cessent pas d'être toujours la propriété de Dieu. Ce terrain est celui du bon plaisir divin absolu. Dieu donne ces grâces gratuites à qui il lui plaît, dans la mesure qui lui plaît, quand il lui plaît. De la même façon, il les retire à lui. Tantôt permanentes et comme continues, tantôt transitoires et souffrant des interruptions, il y a toujours en elles un certain côté de faiblesse et d'infirmité qui trahit le titre précaire et dépendant auquel l'homme les a reçues.
Elisée, au livre des Rois, nous montre bien que le don de prophétie, même le plus étendu, n'embrasse pas toute connaissance, lorsqu'il dit à son disciple : Anima enim ejus in amaritudine est, et Dominus celavit a me, et non indicavit mihi. - Son âme est dans l'amertume, et le Seigneur me l'a caché et ne me l'a pas révélé (2R 4,27). En effet le don de discernement des esprits ou encore celui de découvrir les secrets des cœurs, ne s'applique ni toujours, ni à tous les esprits, ni à tous les secrets des cœurs, mais seulement au temps et dans la mesure qu'il plaît à Dieu de le faire pour l'utilité des âmes.
Tout cet ordre de choses d'ailleurs doit être placé dans notre estime bien au-dessous de l'admirable certitude où nous établissent les sacrements. Aussi ces dons, s'ils peuvent être utiles, ne sont jamais indispensables au salut ; même on s'exposerait à de déplorables illusions en les désirant pour soi ; et ce serait une véritable irrévérence que d'en faire un sujet d'expérience et de curiosité, ou encore de diminuer, à leur profit, l'estime souveraine que nous devons avoir pour les sacrements, ainsi qu'il a été dit déjà.
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