← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Il n'est aucun besoin de varier ses sujets d'oraison : nous ...
Il n'est aucun besoin de varier ses sujets d'oraison : nous avons même pu constater que les anciens estimaient qu'un seul verset dans un psaume pouvait nourrir une âme durant plusieurs années. Il y a encore un autre procédé fort simple et très profitable que donne sainte Thérèse : « Vous savez déjà, dit-elle, qu'avant de commencer votre prière, vous devez d'abord examiner votre conscience, puis dire le Confiteor, [Je confesse à Dieu] et ensuite faire le signe de la croix. Cela fait, tâchez incontinent, mes filles, puisque vous êtes seules, de trouver une compagnie. Mais quelle compagnie préférable à celle du divin Maître ?... Ne pensez pas que je vous demande de longues méditations sur ce divin Sauveur, ni beaucoup de raisonnements, ni de grandes et subtiles considérations : portez seulement sur lui vos regards. Si vous ne pouvez faire davantage, tenez au moins pendant quelques instants les yeux de votre âme fixés sur cet Époux. Qui vous en empêche ? » (Chemin de la perfection, chap. XXVII)
La séraphique Mère donne même, comme moyen de se recueillir, d'avoir sous les yeux quelque image de Notre-Seigneur ; elle dit encore qu'on peut se servir d'une lecture faite en langue vulgaire pour aider l'âme à se recueillir. Et ailleurs elle fait cette observation : « Les paroles de l'Évangile m'ont toujours plus portée au recueillement que les ouvrages les mieux écrits, surtout quand ils n'étaient point d'auteurs bien approuvés, car alors je n'avais aucune envie de les lire » (De la perfection, chap. XXII). L'Écriture sainte aura toujours en effet une grâce particulière pour purifier les âmes, les nourrir et les élever jusqu'à Dieu.
Mais, dira-t-on, n'advient-il pas, malgré toutes les industries, malgré tous les efforts, que l'heure de l'oraison étant venue, l'âme y demeure sans aucun sentiment et sans aucune pensée ? A quoi sert-il de persévérer dans un exercice où on ne fait que perdre son temps ? — Âme chrétienne, c'est là un piège du démon ; l'ennemi des hommes craint par-dessus tout notre fidélité dans l'oraison, et il cherche tous les moyens de nous décourager d'un travail où la moindre part de succès est une richesse immense. Notre persévérance et notre assiduité à la méditation, au milieu même des sécheresses dont nous parlons, auront toujours l'avantage de nous faire pratiquer l'humilité de la Chananéenne, repoussée en apparence par Notre Seigneur :
Étiam Dómine : nam et catélli edunt de micis quæ cadunt de mensa dominórum suórum.
Oui, Seigneur ; mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. (Mt 15,27)
Now, who could ever read in cold blood the Lord's response who had tested her thus:
O múlier, magna est fides tua : fiat tibi sicut vis.
O woman, thy faith is great; let it be done unto thee as thou wish? (Ibid. 28)
Le Roi du ciel ne pourrait-il donc sans injustice maintenir à la porte de son palais son serviteur, et devons-nous déserter aussitôt le poste qu'il nous assigne, pour nous porter de notre volonté propre à une tâche que nous croyons plus utile ? Le soldat, à la porte de son roi ne peut ni lire, ni parler ; il est maintenu par une austère discipline, réduit, ce semble, à l'inaction et à l'inutilité. Autour de lui les hommes se livrent, les uns au négoce, les autres à leur plaisir ; et lui n'a que son rôle ingrat. Mais, en somme, sa seule présence est un hommage rendu au souverain. Que dirait-on s'il refusait son service, sous le spécieux prétexte que le roi ne l'a jamais mandé près de lui ? Et encore l’humble factionnaire du Roi du ciel a l'espoir qu'un jour, même avant l'éternité, sa patience et sa persévérance toucheront le Maître et lui donneront accès dans l'intimité de son Seigneur.
Quelquefois encore nous avons entendu cette réflexion : « Mais on voit certaines personnes faire l'oraison mentale très régulièrement, et il est manifeste qu'elles ne dépassent pas le plus absolu terre à terre, même après des années entières de fidélité. » Un tel exemple prouve trop, et partant ne prouve rien ; car, à ce compte, nombre de personnes reçoivent tous les jours le corps du Seigneur et demeurent néanmoins très imparfaites. Qu'en peut-on conclure contre la sainte Eucharistie ? Les plus puissants moyens de sanctification peuvent être, par notre faute, frappés de stérilité.
La méditation seule ne nous rend pas parfaits ; elle est pourtant un moyen de nous soustraire à la vie des sens ; mais nous devons, si nous voulons avancer dans l'oraison, y joindre la lutte généreuse contre nos défauts. On ne saurait croire jusqu'à quel point notre progrès dans l'esprit de prière est subordonné à l'acquisition des vertus ; nous ajouterons que la méditation seule ne peut tout obtenir et que certaines personnes n'acquerront jamais un plein épanouissement dans la vertu, si elles n'en cherchent le secret et la force dans une oraison plus élevée. C'est ce qui est marqué expressément dans le psaume LXXXIII :
Beátus vir cujus est auxílium abs te : ascensiónes in corde suo dispósuit, in valle lacrimárum, in loco quem pósuit. Étenim benedictiónem dabit legislátor ; ibunt de virtúte in virtútem .
Blessed is the man who looks unto thee for help; in his heart he hath arranged ascents, through the valley of tears, unto the place he hath determined. For the lawgiver will give his blessing; they will go from virtue to virtue (Ps 83 6-8).
Ce que nous disons de la méditation est presque superflu ici. Les arguments sont de trop en pareille matière, lorsqu'on parle à des âmes qui aspirent à la contemplation, et qui dès lors ne peuvent être fidèles qu'à la condition de vivre entièrement de la prière, de l'oraison, de l'attention aux choses surnaturelles. Qu'elles consentent, dès les commencements, à un peu d'efforts et de fidélité ; et une grâce spéciale, une assistance particulière les élèvera bientôt au-dessus d'elles-mêmes et les affranchira, sans tarder beaucoup, des procédés lents et pénibles de la méditation.