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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Nous croyons qu'il faut rattacher à ce genre d'obsession ou ...
Nous croyons qu'il faut rattacher à ce genre d'obsession ou collucatio, certains combats retracés dans la vie des grands saints manifestement parvenus à l'union suprême, et dont on ne saurait attribuer les angoisses aux purifications passives qui précèdent cette union. Ainsi voit-on les cinq dernières années du pèlerinage terrestre de sainte Marie-Madeleine de Pazzi s'écouler dans une lutte acharnée et fort distincte des épreuves qu'elle avait auparavant subies. Dieu exauçait ainsi le souhait de prédilection de sa généreuse épouse : Pati, non mori. [J’ai souffert, mais sans mourir]
Pour ces âmes si dépouillées d'elles-mêmes, ce qu'elles souhaitent aussi longtemps que Dieu les veut en ce monde, c'est souffrir, travailler et combattre pour sa gloire. Pour elles, par instant, sonne l'heure du prince des ténèbres, qui a été nommé aussi princeps hujus mundi – le prince de ce monde (Jn 12,31). Elles veulent le repousser encore dans l'abîme et reculer le moment de la victoire de la bête, comme parle saint Jean, et l'adoration servile du dragon infernal qui s'imposera par la peur. Car de tels combattants retardent en effet l'heure redoutable ainsi mentionnée : Et est datum illi bellum facere cum sanctis, et vincere eos. - Il lui fut aussi donné le pouvoir de faire la guerre aux saints, et de les vaincre (Apc 13,7).
Mais si cet état élevé suppose souvent de pareils combats, l'âme y jouit presque toujours, quoique dans des mesures fort diverses, de certains privilèges, comme de l'intimité avec les saints Anges. Il est à peine nécessaire de dire que sa prière a une efficacité sur les démons, surtout sur ceux de ces esprits mauvais qui ne peuvent être chassés, selon la parole de Notre-Seigneur lui-même, que par la prière et le jeûne. L'Évangile nous enseigne clairement, en effet, que le pouvoir général de chasser les démons, qui avait été conféré aux Apôtres, fut insuffisant contre cet ordre d'esprits infernaux.
Il est vrai aussi que l'âme, en cet état, possède en elle-même une très grande force d'intercession, en vertu même de son union avec Dieu, car elle ne lui demande que ce qui est dans sa volonté j elle vérifie pleinement la parole de l'Apôtre : Similiter autem et Spiritus adjuvat infirmitatem nostram : nam quid oremus, sicut oportet, nescimus : sed ipse Spiritus postulat pro nobis gemitibus inenarrabilibus. Qui autem scrutatur corda, scit quid desideret Spiritus : quia secundum Deum postulat pro sanctis. « Et de plus, l'Esprit aide notre faiblesse ; car nous ne savons que demander pour prier comme il faut ; mais l'Esprit même prie pour nous par des gémissements ineffables, et celui qui pénètre les cœurs sait ce que désire l'Esprit, parce qu'il demande pour les saints ce qui est selon Dieu. » (Rom 8,26-27)
Saint Jacques le Mineur citait en exemple l'admirable prophète Elie, si évidemment parvenu au sommet de la vie spirituelle : Elias homo erat similis nobis passibilis : et oratione oravit ut non pluret super terram, et non pluit annos tres, et menses sex. Et rursum oravit : et caelum dedit pluviam, et terra dedit fructum suum. « Elie était un homme semblable à nous, sujet à la souffrance ; cependant, quand il eut prié avec instance pour obtenir que la pluie cessât de tomber sur la terre, il n'y eut pas de pluie durant trois ans et six mois. Il pria de nouveau, et le ciel donna de la pluie, et la terre produisit son fruit. » (Jc 5,17-18) Dans une autre circonstance, la seule parole du prophète fait descendre le feu du ciel sur les coupables, et son contact ressuscite les morts.
Cette puissance d'intercession est due aussi, sans doute, au mode par lequel elle s'exerce, et qui est très différent de tous les procédés dont on use dans des régions inférieures. Auparavant, lorsque l'âme sollicitait, elle insistait avec véhémence jusqu'à sortir d'elle-même, et s'épuisait dans cette demande qui la déracinait en quelque sorte, tandis que maintenant, elle demande sur place ; parce que, se repliant en elle-même, ce n'est plus elle qu'elle trouve comme autrefois, mais c'est la divine majesté ; car elle ne peut plus se voir que comme le temple de Dieu. Dans l'Office divin, par exemple, toute prière de l'Église vient faire écho dans ce sanctuaire, non plus violemment comme un éclair qui passe, mais dans h grande et calme lumière qui demeure, et dont l'âme est remplie presque sans s'apercevoir qu'elle en jouit, ainsi que dans l'ordre physique on regarde tous les objets sans penser à chaque fois qu'il fait clair. C'est sans doute cette absence de sortie et de violence qui rend l'opération de l'âme non seulement plus puissante, mais encore plus active et plus continue.
Il se produit parfois un mode de prière plus puissant encore ; c'est lorsque l'âme opère sans intercession, et en vertu seulement de son union avec Dieu : ses paroles, ses gestes eux-mêmes revêtent alors une vertu particulière. Ainsi, la parole du prince des Apôtres causa la mort d'Ananie et de Saphire, et son ombre seule guérissait les infirmes. De même le glorieux Patriarche Benoît déliait par son seul regard le pauvre villageois injustement enchaîné, ce qui faisait dire à saint Grégoire : Ecce est, Petre, quod dixi : quia hi qui omnipotenti Deo familiarius serviunt, aJiquando mire facere etiam ex potestate possunt. « Vous voyez, Pierre, ce que je vous ai dit : ceux qui vivent le plus dans l'intimité du Tout-Puissant peuvent quelquefois opérer des miracles par le seul effet de leur puissance. » (Dialog., lib. II, cap. xxxi)
Le même saint docteur remarque cependant que cette puissance est limitée, ainsi que la connaissance des secrets divins ; et il en donne la raison avec une délicatesse admirable : Omnes enim qui devote Domimun sequuntur, etiam devotione cum Deo suut ; et adhuc carnis corruptibilis gravati pondere, cum Deo non sunt. Occulta itaque Dei judicia in quantum Deo conjuncti sunt, sciunt : in quantum disjuncti sunt, nesciunt. « Tous ceux, en effet, qui suivent le Seigneur avec amour, quoiqu'ils soient avec Dieu par l'amour, gémissent encore sous le poids d'une chair corruptible et ne sont pas encore avec Dieu. Il y a des jugements secrets de Dieu qu'ils connaissent par leur union ; mais il en est d'autres qu'ils ignorent à cause de leur séparation » (Dialog., lib. II, cap. xvi)
On ne se lasserait pas d'ailleurs de puiser dans cette vie d'un contemplatif, écrite par un autre contemplatif. Nous remarquerons encore comment Dieu multiplie l'opération des serviteurs qui lui sont unis, en permettant qu'ils agissent à distance : Si igitur tam longe Habacuc poluit sub momento corporaliter ire et prandium deferre, quid mirum si Betiedictus Pater obtinuit, quatenuts iret per spiritum, et fratrum quiescentium spiritibus necessaria narraret : ut sicut ille ad cibum corporis corporaliter perrexit, ita iste ad institutionem spiritalis vitae spiritaliter pergeret ? « Si Habacuc a pu être transporté corporellement si loin et si rapidement, avec son repas, pourquoi s'étonner que le bienheureux Benoît ait obtenu d'aller en esprit dire à l'esprit des frères durant leur sommeil tout ce qu'il fallait faire ? Le Prophète était allé porter corporellement la nourriture du corps ; Benoît alla porter spirituellement des instructions qui intéressaient la vie spirituelle » Dialog., lib. II, cap. xxii