← Retour aux livres
Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
L'atmosphère dont il s'enveloppe, qui le précède et le suit,...
L'atmosphère dont il s'enveloppe, qui le précède et le suit, est composée du trouble, de la mélancolie, des ténèbres dont il est le prince. On dirait qu'il vit dans la tristesse, tandis que la sérénité, la paix volontaire, la joie surnaturelle maintenue en soi comme une vertu, le repoussent, ainsi que les premières clartés de l'aube mettent en fuite les oiseaux de nuit. Il aime les violences, tout ce qui est poussé à outrance, même dans le bien ; les excès ont toutes ses préférences. L'axiome in medio stat virtus [la vertu est dans la voie médiane] semble fait pour le combattre ; la mesure, ce que les anciens prisaient si haut et qu'ils appelaient la discrétion, brise toute sa force et le mate ; c'est aussi en ce sens que nous rencontrons si souvent dans les Écritures la recommandation de la sobriété.
Il cherche autant que possible à rompre l'équilibre dans notre nature composée, mais créée dans un ordre plein d'harmonie et de beauté ; car, une fois le désordre obtenu, il sait qu'il peut tenter la bataille avec plus de chance de succès. C'est ce que nous voyons dans l'Évangile, où il semblerait que Notre-Seigneur, dans tous les malades qui lui sont présentés, commence par chasser une diabolique influence, comme étant la racine du mal qu'il va guérir. Évidemment il y a des maladies ayant une autre origine ; mais on ne peut nier que le démon hait notre corps presque autant que notre âme, à cause du Verbe Incarné, et lorsqu'il n'arrive pas à le détruire, il lui cause tous les maux qu'il peut.
Il faut aussi nous persuader que, lorsqu'il ne réussit pas à faire commettre une faute, il se contente d'empêcher le bien. Un péché véniel arraché à une âme consacrée à Dieu le satisfait plus que des crimes commis par ceux qu'il regarde comme siens. On se rappelle ce démon porté en triomphe, pour avoir réussi à faire tomber un moine dans une légère imperfection. Il faut bien nous résoudre à combattre per arma justítiæ a dextris et a sinístris, - par les armes de la justice à droite et à gauche (2 Cor 6,7) c'est-à-dire en pratiquant les vertus les plus opposées en apparence. C'est dans le même sens que saint Paul dit encore : Nam arma milítiæ nostræ non carnália sunt, sed poténtia Deo ad destructiónem munitiónum, consília destruéntes, - En effet, nos armes de guerre ne sont point charnelles, mais puissantes en Dieu, pour renverser les forteresses, pour détruire les raisonnements. (2 Cor, 10,4)
En général, l'influence du démon est presque plus redoutable que la tentation caractérisée. La tactique de l'ennemi consiste alors à se dérober derrière des pensées qui ne paraissent pas essentiellement mauvaises. Il inspire une vague tristesse, du découragement ; l'âme ne s'aperçoit pas alors qu'elle pense, qu'elle juge et apprécie d'après un inspirateur qui n'est pas l'Esprit-Saint ; et si surtout elle n'est pas encore habituée à se connaître elle-même, à dominer ses passions, elle sera bientôt entraînée à quelques fautes théologiques.
Le démon se plaît aussi à pousser certaines personnes à des pratiques de mortifications indiscrètes, tandis qu'il inspire au contraire à d'autres des soins exagérés de leur santé. Il fausse notre jugement par des fantasmagories et des mirages ; il groupe habilement dans notre entourage les manques de tact et les maladresses ; il sème à pleines mains les malentendus, les discordes, les paroles empoisonnées ; il nous fatigue sur de fausses pistes ; et, quand nous sommes exténués, il nous présente le vrai piège dans lequel il voulait nous faire tomber.
En toutes ces sortes d'influences, ce que le démon veut produire, c'est l'illusion, une espèce d'hallucination tendant à mettre l'âme dans le faux et à lui faire poser des actes regrettables qui, sans être coupables en eux-mêmes, peuvent avoir des conséquences désastreuses. Son intention en cela est toujours d'entraver le bien ou le mieux, en amoncelant des obstacles au règne de Dieu, qui nécessiteront beaucoup d'efforts pour être écartés et feront perdre un temps précieux. Il aime à retarder les œuvres de Dieu, à les amoindrir, voire même à les faire avorter par ceux qui étaient prédestinés à les accomplir et qui, grâce à son influence habile, insidieuse et captieuse, s'en font les destructeurs, sans même qu'ils aient ressenti les assauts d'une vraie tentation. C'est ce que l'Esprit-Saint nous montre dans ces paroles : Fascinátio enim nugacitátis obscúrat bona, et inconstántia concupiscéntiæ transvértit sensum sine malítia. - Car la fascination des frivolités obscurcit le bien, et l’inconstance de la passion renverse l’esprit éloigné du mal. (Sap. 4,12) La fascination a un auteur qu'il nous importe de dévisager.
Il y a des ennemis diaboliques de tout caractère et de diverses forces. Ceux qui taquinent seulement, comme des mouches fatigantes mais non redoutables, et ceux très dangereux, très tenaces et très méchants, qui s'ingèrent de faire de la science, du cas de conscience, de la philosophie, de la théologie et de l'exégèse. Ils exploitent la superbia vitae [l’orgueil de la vie] et exaltent l'homme avec lequel ils se mesurent. Il semblerait du reste qu'ils sont savamment choisis selon les âmes qu'ils ont à combattre. C'est peut-être ce que veut exprimer l'hymne d'un Confesseur non pontife :
Calcavit hostem fortiter
superbum ac satellitem.
Il a foulé sous ses pieds intrépides l’ennemi superbe et toute sa suite (hymne de Laudes)
Mais forts ou faibles, puissants ou incapables, sans notre connivence ils ne peuvent que nous faire acquérir des mérites et aider à notre sanctification, si nous sommes simples comme la colombe et prudents comme le serpent (Mt 10,16).
Braver ce redoutable ennemi sans s'appuyer sur la force de Dieu est une dangereuse présomption ; en avoir une peur excessive est un manque de foi et une pusillanimité. Il ne faut ni voir le démon partout, ni le nier ; et comme tous les moyens de notre sanctification sont des armes pour le combattre, et que tout ce qui conduit à la sainteté l'écrase à nos pieds, nous devons à Dieu de mépriser ce monstre de toute la hauteur, non de notre personnalité, mais de notre baptême.
Son immense orgueil est semblable à celui du roi Nabuchodonosor, qui faisait ordonner, au bruit des cymbales et des trompettes, de se prosterner et d'adorer sa statue, sous peine d'être mis à mort. De telles injonctions, quelque tapageuses qu'elles puissent être, ne sauraient émouvoir ceux qui suivent le conseil de l'Apôtre aux Éphésiens : Nolíte locum dare diábolo – Ne donnez pas accès au diable (Eph 4,27) . Ne lui cédez en rien, ne lui donnez aucune place et, autant que vous le pouvez, ne vous occupez pas de lui ; car le mépris qui lui est surtout sensible est l'inattention la plus complète à ses ordres, à ses menaces et à son vacarme. Les Pères du désert connaissaient bien cette manière de mépriser cet amateur d'embarras et de bruit ; et sainte Thérèse, après avoir demandé la grâce de toujours chercher son repos en Dieu, ajoute : « Alors je n'aurai que du mépris et du dédain pour tous les démons, et ce sont eux qui auront peur de moi. Je ne comprends pas ces craintes qui nous font crier : « Le démon, le démon, » quand nous pouvons dire : « Dieu, Dieu. » (Vie, XXV)