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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Voie des préceptes et voie des conseils
La foi nous oblige à croire que tous les hommes ont été rachetés par Notre Seigneur Jésus-Christ, Combien se perdent néanmoins, sans pouvoir imputer ce malheur qu'à eux-mêmes ! On ne peut donc conclure du fait au droit, ni de l'état auquel l'homme se réduit par sa lâcheté, à ce que Dieu avait voulu faire en lui. Mais si nous ouvrons les saintes Écritures, nous y voyons l'invitation la plus large, la plus continuelle, la plus véhémente à la vie unitive, tandis que, nulle part, nous n'apercevons une exclusion systématique qui repousserait loin de Dieu et de l'union avec lui un certain nombre d'âmes que la Providence négligerait volontairement :
Ecce sto ad óstium, et pulso : si quis audíerit vocem meam, et aperúerit mihi jánuam, intrábo ad illum, et cœnábo cum illo, et ipse mecum.
Voici que je suis à la porte, et je frappe. Si quelqu'un écoute ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je mangerai avec lui, et lui avec moi. (Apc 3,20)
Si nous trouvons dans ce texte l'indication évidente de l'intimité d'amour que Dieu veut bien contracter avec l'homme dès le temps, intimité dont la première avance vient du Seigneur qui se tient à la porte et qui frappe, nous y voyons aussi que l’homme, pour sa part, doit cependant correspondre à ces miséricordieuses avances, ouvrir la porte de son âme, sous peine d'empêcher le Seigneur de demeurer avec lui.
Disons-le donc hautement, ce fait de l'inégale distribution des grâces ne nous ferme pas la voie de l'union divine, non plus que la diversité des ministères ne nous interdit d'appartenir au corps mystique de Jésus-Christ.
Il nous semble même que la doctrine de l'Église sur le purgatoire démontre à elle seule que le Seigneur a donné à tous les hommes la faculté d'atteindre à l'union divine. Si en effet il n'y avait pas pour tout chrétien la possibilité stricte d'arriver, avant sa mort, à la vie unitive, comment Dieu pourrait-il exercer à ce sujet contre lui de justes représailles, et le soumettre, au delà du tombeau, aux exigences jalouses de sa justice, pour avoir négligé les moyens d'arriver devant lui libre de toutes dettes ? Rien donc ne serait plus étrange que la conduite d'un chrétien qui se limiterait, dans l'ordre de la vie surnaturelle, à atteindre simplement le lieu d'expiation, alors que les baptisés ont été constitués dans un état saint, qui leur donne droit à entrer d'emblée dans le sanctuaire éternel, pour y jouir immédiatement de la possession de Dieu.
The way of precepts and the way of advice
Les chrétiens peuvent donc tous atteindre à l'union avec Dieu, sans autre invitation que celle contenue déjà dans leur baptême ; ils le peuvent, en vertu de leur seul titre d'enfants de Dieu, et sans aborder une autre voie que celle des préceptes :
Qui habet mandáta mea, et servat ea : ille est qui díligit me. Qui autem díligit me, diligétur a Patre meo : et ego díligam eum, et manifestábo ei meípsum.
He who has my commandments and keeps them, he it is who loves me. And he who loves me will be loved by my Father, and I will love him too, and manifest myself unto him (Jn 14:21).
And yet what can be said of the new facilities offered to those whose evangelical counsels become the law, and who have heard this word:
Céntuplum accípiet, et vitam ætérnam possidébit.
He shall receive a hundredfold, and possess eternal life. (Mt 19:29)
Appuyé sur l'Ecriture sainte et la tradition, saint Benoît, dans sa Règle, ouvre à ses enfants les portes de la vie spirituelle, en même temps qu'il leur en indique le point culminant :
Ad te ergo nunc meus sermo dirigitur, quisquis abrenuntians pro priis voluntatibus, Domino Christo vero regi militaturus, obedientix fortissima atque praeclara arma assumis
A toi, qui que tu sois, s’adresse à présent ma parole, à toi qui renonces à tes volontés et prends les armes très puissantes et glorieuses de l’obéissance pour combattre au service du Seigneur Christ, le vrai roi. (Règle de S. Benoît, Prologue)
Un peu plus loin, il ajoute :
Processit vero conversationis et fidei, dilatato inenarrabili dilectionis dulcedine curritur via mandatorum Dei.
As we advance in faith and virtue, the heart expands, and we run in the path of God's commandments with an ineffable sweetness of love (Ibid.).
A ce progrès dans la sainteté de la vie et dans la foi, qui va jusqu'à faire courir l'âme avec une si joyeuse allégresse en la voie des divins commandements, il est aisé de reconnaître la perfection de la vie spirituelle, où l'amour allège tout. Le saint Patriarche ne distingue pas entre ses enfants; pour lui, la carrière est ouverte, il s'agit seulement de courir pour remporter le prix. Aspirer au plus haut degré de la vie spirituelle, qui est l'union, c'est la condition normale pour le chrétien et surtout pour le religieux. L'âme entrée dans le <i>status perfectionis acquirandae</i>, l'état de tendance vers la perfection, doit seulement prendre garde que le manque de générosité, la mollesse à se vaincre ne s'opposent à la réalisation de ce programme divin.
C'était aussi la pensée de dom Guéranger, lorsqu'il rédigeait les Notions sur la vie religieuse et monastique : « Dieu, y est-il dit, en se révélant à l'homme par la foi, en excitant son espérance dans une réunion éternelle avec le souverain bien, et en lui commandant d'aimer son Créateur et son Rédempteur, s'est proposé un but qui se rapporte d'abord à la condition de l'homme dès ce monde. Ce but, c'est que l'homme ici-bas aspire à la perfection : « La perfection est le rapport complet de la créature avec Dieu, autant que celle-ci en est capable. Elle résulte de la conformité de la créature avec la sainteté de Dieu, par l'exemption du péché, et la réalisation des vertus dont la charité est la plus élevée et celle qui répand son influence sur toutes les autres. Il suit de là qu'il existe une véritable obligation pour le chrétien de désirer la perfection et de s'y exercer selon les grâces qu'il reçoit : autrement il faudrait dire que Dieu ne se soucie pas de voir réaliser par sa créature le plan qu'il a conçu, ou que la créature a le droit de lui refuser l'accomplissement du dessein pour lequel il l'a tirée du néant et rachetée de l'enfer. Rien n'est plus odieux et plus insensé ; et c'est afin que le chrétien ne se fasse pas illusion sur le précepte de la perfection qui renferme tous les autres, que Notre-Seigneur a dit : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48) ; nous montrant, par ce seul mot, le type d'après lequel nous devons régler non seulement nos actions, mais encore nos pensées et nos aspirations. »
Il n'y a donc pas deux christianismes, comme le donnaient à entendre les gnostiques, ni deux états surnaturels, auxquels l'homme puisse être successivement appelé en vertu de deux prédestinations distinctes. Que l'homme soit fidèle. Dieu ne lui manquera pas ; les saintes Lettres nous en donnent l'infaillible assurance :
Sentíte de Dómino in bonitáte, et in simplicitáte cordis quaerite illum: quóniam invenítur ab his qui non tentant illum, appáret autem eis qui fidem habent in illum.
Ayez confiance en Dieu, et cherchez-le dans la simplicité de votre cœur : il se laisse trouver par ceux qui ne le tentent pas, et de lui-même il se montre à ceux qui ont foi en lui. (Sagesse, 1,1-2)
La voie est donc largement ouverte devant celui que le baptême a fait enfant de Dieu; et même durant son pèlerinage terrestre, s'il est fidèle à son engagement surnaturel, il peut atteindre déjà à l'intimité avec Dieu son Père.