Feria V 9 Iulii 2026, Hebdomada XIV per annum,
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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XVIII
D'une nouvelle série d'épreuves qui appartiennent à la vie unitive.
L'âme ne peut progresser dans l'union avec Dieu sans se purifier chaque jour davantage. Déjà en parlant de l'union extatique, nous avons pu entrevoir que plus l'âme s'élève, et moins le Seigneur la ménage. Sans doute l'amour divin est un vin fort et généreux qui la maintient au-dessus d'elle-même ; mais il emporte aussi la loi d'une abnégation totale. Si les personnes qui envient les faveurs extraordinaires avaient à porter un jour seulement le fardeau des âmes qui vivent le plus près de Dieu, elles seraient bien vite corrigées de leur présomption.
C'est qu'en effet, à l'origine de la vie spirituelle, Dieu, comme faisaient Élie et Elisée pour ressusciter les enfants morts, se réduit à la taille de l'âme ; mais lorsqu'elle vit de la vraie vie, il l'adapte à lui, et tout ce qui en elle n'est pas propre à l'union doit succomber irrémissiblement. L'union simple a donné à l'âme comme une première entrevue avec Dieu ; l'union extatique lui a fait célébrer des fiançailles spirituelles très hautes ; mais elle ne saurait arriver au mariage divin c'est-à-dire à l'union transformante, sans avoir immolé tout son être à Dieu par une mort volontaire. Cette mort n'est pas la mort physique et naturelle, mais une mort morale et mystique qui était bien connue des anciens. Saint Maxime, au VII° siècle, disait déjà : « Lorsque le corps meurt, il est séparé de toutes les choses de la terre. De même l'âme meurt, lorsqu'elle arrive à la parfaite contemplation et qu'elle éloigne ses pensées de toutes les choses du monde » (Max., de Qirit., 62). C'est dans le même sens que saint Grégoire avait dit auparavant : Quid enim sepulchri nomine nisi contemplativa vita signatur, quae nos quasi ah hoc mundo mortuos sepelit. « Le tombeau, c'est la vie contemplative, qui nous fait mourir au monde et nous ensevelit en Dieu. » (Greg., Moral., lib. VI, cap. XXXVII) Saint Denys et aussi Clément d'Alexandrie parlent de cette mort que Notre-Seigneur avait bien caractérisée dans l'Evangile en disant : Nisi granum frumenti cadens in terram, mortuum fuerit, ipsum solum manet : si autem mortuum fuerit, multum fructum affert. - Si le grain de froment qui tombe en terre ne meurt pas, il demeure seul; mais, s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. (Jn 12, 24-25)
Aucun état n'est mieux indiqué dans l'Ecriture et les Pères. Job et Jérémie ont en particulier des accents d'une merveilleuse profondeur pour traduire ce que l'âme éprouve au moment de cette mort qui lui donne accès à une véritable résurrection. Or, cette mort ne s'accomplit pas tout d'un coup comme la mort naturelle ; elle ne se parfait que par une succession d'épreuves dont saint Bernard souhaitait l'achèvement quand il s'écriait : Utinam hac morte ego fréquenter cadam ! « Bienheureux ceux qui goûtent à cette mort - ! » (Bern., Serm. LII in Cant.)
Dans les premières épreuves que nous avons dépeintes, Dieu atteignait les sens qu'il voulait purifier et élever ; il s'agissait seulement de ramener l'appétit sensitif sous le domaine de la raison avec le secours de la grâce ; mais ici il s'agit de soumettre la raison à Dieu. Or, il y a bien plus de distance entre Dieu et la créature, qu'entre la partie supérieure de l'âme et sa partie inférieure : il en résulte que, si dans les premières épreuves les facultés naturelles subissent un travail douloureux, dans ces définitives épreuves les facultés surnaturelles sont atteintes à leur tour, pour recevoir une vie plus excellente, après avoir enduré une purification d'autant plus pénible qu'elle est plus intérieure.
Saint Paul dépeint vivement le terrible examen qui précède l'entrée dans le repos de Dieu : Vivus est enim sermo Dei, et efficax et penetrabilior omni gladio ancipiti : et pertingens usque ad divisionem animae ac spiritus : compagum quoque ac medullarum, et discretor cogitationum et intentionum cordis. [13] Et non est ulla creatura invisibilis in conspectu ejus : omnia autem nuda et aperta sunt oculis ejus, ad quem nobis sermo. « La parole de Dieu est vive et efficace, elle pénètre plus avant qu'un glaive à deux tranchants ; elle entre jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit, jusque dans les jointures et les moelles, et elle démêle les pensées et les intentions du cœur. Nulle créature ne se dérobe à ses regards ; tout est nu et découvert aux yeux de celui dont nous parlons » (He 4,12-13) C'est le tableau exact du mode selon lequel s'opère la mort dont nous parlons ici : Dieu seul y agit sans intermédiaire ; il atteint ces profondeurs secrètes, ce fond de l'âme qui ne peut être habité que par lui seul, et cela pour y opérer une purification vraiment admirable. Tout dans l'esprit et dans le cœur humain y est examiné avec une rigoureuse exactitude.
Cette mort ou purification ne saurait s'accomplir sans souffrance, et même de l'aveu de tous ceux qui l'ont endurée, aucune souffrance ne saurait lui être comparée, quoiqu'elle n'ait rien de sensible. Voici comment on peut expliquer la cause de cet état : une lumière très pure pénètre l'âme jusqu'au plus profond d'elle-même, pour lui découvrir sa misère d'un côté et de l'autre la grandeur de Dieu ; toute autre réalité semble être dans une nuit profonde. Car plus les choses divines sont claires et manifestes en elles-mêmes, plus elles sont obscures et cachées à l’âme. Aussi la lumière divine, descendant sur une âme encore impuissante à la supporter, répand sur elle des ténèbres spirituelles fort redoutables.
La même Sagesse, Sermo vivus et effîcax, qui purifie sans cesse et illumine les esprits bienheureux dans la gloire, purifie aussi l'âme et l'éclairé en cet état. Mais ce qui est la béatitude des esprits déjà purifiés est une intolérable peine pour ceux qui sont encore remplis d'innombrables misères. Ainsi des yeux malades souffrent extrêmement d'une lumière qui réjouit des yeux sains. « La beauté incréée, dit le grand Aréopagite, parce qu'elle est simple, bonne et principe de perfection, est pure aussi de tout vil alliage ; toutefois, et selon les dispositions personnelles de chacun, elle communique aux hommes sa lumière, et, par un mystère divin, les refait au modèle de sa souveraine et immuable perfection » (De Hier, coel., cap. iii) Remarque très profonde et qui exprime justement la nature de la purification passive de l'esprit.
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