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Livre : Madame Cécile Bruyère, la vie spirituelle et l'oraison
Le rôle de la souffrance
The role of suffering
En rappelant ces vérités chrétiennes qui nous semblent aujourd'hui plus nécessaires et plus opportunes que jamais, à Dieu ne plaise que nous méconnaissions les lois de la réparation et de l'expiation. La douleur et la souffrance demeureront toujours le moyen authentique de la réhabilitation de notre nature pécheresse ; les saints aspireront toujours par un invincible attrait à parfaire ce qui manque à la passion du divin Rédempteur ; mais après leur Maître, après la Reine des Martyrs, ils puiseront un ineffable bonheur en achevant à leurs dépens l'œuvre de la rédemption. Et de même que l'âme du Seigneur, dans la douloureuse étreinte de l'abandon de son Père, allait jusqu'aux extrêmes frontières de l'angoisse et de la mort, et cependant portait en elle une inénarrable source de joie puisée dans son sacrifice même et dans la perfection de son holocauste, ainsi les vrais serviteurs de Dieu boivent au calice du Seigneur et, après lui, s'enivrent tout à la fois de félicité et de douleur.
Ce qui est inutile et même dangereux comme toutes les illusions, c'est de chercher la souffrance pour la souffrance elle-même. C'est une regrettable tendance de très bonnes âmes, à notre maladive époque. Jamais on n'a tant parlé de la souffrance, jamais on n'y a tant aspiré, bien que l'énergie ne soit pas la caractéristique de notre temps. C'est tout à la fois un indice de faiblesse, c'est aussi un voile pour toutes les imperfections. Sous ce décor honorable on parvient à cacher bien des lâchetés, bien des névroses, et l'on ne prend pas garde qu'il faut chercher le devoir, non la souffrance, et que toute souffrance n'est pas nécessairement sainte ni sanctifiante. Il en est beaucoup d'inutiles, dont il vaudrait mieux se défaire, qui ne sauraient servir à rien, ni à personne : on s'y plaît et on les cultive ; elles endolorissent, elles exaltent, elles portent l'âme à présumer d'elle-même, de sa propre vertu, des desseins de Dieu.
Il n'est rien d'absolument bon que Dieu et sa volonté : la souffrance n'a qu'une bonté relative et empruntée; elle n'est qu'un moyen et non une fin. Au ciel il n'y en aura plus :
et abstérget omnem lácrimam ab óculis eórum, et mors ultra non erit, neque luctus neque clamor neque dolor erit ultra, quia prima abiérunt.
et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort n’existera plus, et il n’y aura plus ni deuil (mort), ni cri, ni douleur, car ce qui était autrefois a disparu (les premières choses sont passées). (Apc 21,4)
Et en ce monde, encore qu'elle soit un procédé pour faire jaillir l'amour, elle ne lui est point indispensable. Elle ne fait pas le mérite, quoiqu'elle en soit souvent l'occasion ; et, si l'amour ne se joint à elle, elle habite les sombres demeures où se meut l'esprit du mal.
Notre principale recherche en ce monde doit donc être celle du souverain bien ; telle doit être l'occupation de notre vie terrestre, si nous voulons entrer dans les vues de celui qui nous a créés pour l'aimer, le servir, faire le bien qui est sa volonté et ainsi entrer dans la vie éternelle, c'est-à-dire dans l'éternelle béatitude. Dieu a attaché à la réalisation de ce plan la gloire accidentelle qu'il voulait tirer de la création humaine.
The more important role of prayer
Mais on ne peut nier que dans l'œuvre de notre restauration, et comme moyen de l'accomplir tout entière, il est une condition, sans laquelle on ne peut obtenir qu'une perfection philosophique et humaine, tout à fait insuffisante pour la créature élevée à l'état surnaturel; cette condition essentielle, c'est l'oraison. Comme la vision intuitive confère à l'homme la stabilité dans le bien parfait et la consistance dans la perfection, ainsi notre oraison, notre attitude d'âme devant Dieu, au cours de notre vie terrestre, nous donne une direction habituelle et une impulsion surnaturelle, proportionnées à son intensité. Il ne nous est pas loisible de choisir nos procédés d'arriver à la perfection surnaturelle, et de croire que faire ou ne pas faire l'oraison soit une chose facultative pour atteindre ce terme. Rien au contraire n'est plus important ; c'est là ce qui explique certaines paroles des saints, paraissant à première vue n'être qu'une pieuse exagération, quoiqu'elles soient d'une rigoureuse exactitude.
Sans doute le choix de tel ou tel procédé d'oraison peut bien être d'une importance secondaire ; mais l'exercice de la foi, la recherche persévérante de l'union à Dieu ne saurait être négligée, sans un vrai détriment pour l'âme humaine. Celle-ci ne peut sérieusement prétendre à la perfection sans un moyen pour connaître le type divin, d'après lequel elle doit se réformer : <i>Ínspice</i>, avait dit Dieu à Moyse, <i>et fac secúndum exémplar quod tibi in monte monstrátum est</i>- . C'est en ce sens aussi qu'au psaume 44 il est dit à l'âme :
Audi filia, et vide.
Hearken, my daughter, and behold (Ps. 44:2)
Faith comes first of all from hearing, but then it maketh us behold the truth according to its special mode, which must penetrate the intelligence and the will. It is impossible for our relations with God in this world to remain a mere formality; our heart must really turn towards him, under the impulse of our intelligence; we must rediscover the secret of that intimate conversation, which the Lord had with Adam in the earthly paradise.
Studying dogma for more perfect prayer
Pour cela il est intéressant de remarquer combien la science de la vérité dogmatique transforme l'âme humaine plus sûrement que la science de la morale. Cette réflexion a été faite sur les païens par des missionnaires fort distingués. La première convertit profondément, parce qu'elle porte l'âme vers des régions plus hautes, et lui montre l'exemplaire du vrai, du bien et du beau.
On ne saurait donc trop pousser les âmes à étudier, à connaître Dieu pour se réformer elles-mêmes, et à estimer fort peu ce qu'on appelle vulgairement dans le monde « la foi du charbonnier ». Eh quoi ! à une époque où l'on veut inconsidérément tout connaître, tout savoir, tout pénétrer, comment laisserait-on en arrière la reine et la maîtresse de toutes les sciences, celle qui est le flambeau de toutes les autres ? Comment les chrétiens négligeraient-ils la seule connaissance qui puisse servir au vrai progrès de leur âme, pour cultiver exclusivement la science de tout ce qui les environne ? La connaissance de Dieu est nécessaire à notre progrès intellectuel et moral. Il y a des défaillances et des chutes que cette connaissance conjure absolument ; l'âme se range et s'ordonne d'elle-même, quand elle connaît celui de qui vient la loi morale, et qui la lui promulgue par la conscience et par l'Église.